‹ La question des banquesChapitre 16 sur 39 · DISCOURS DE M. D EICHTHAL · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. D EICHTHAL

Lyon recevait la plupart des retours de ses produits en papier sur Paris. Faut-il que les banques locales escomptent ou non le papier sur Paris'? Quelques-unes disent qu’elles périront, si elles n’ont pas cette faculté ; la banque de Lyon refuse, et elle a raison, car elle ne pourrait faire face aux obligations qu’elle lui imposerait. Je vous ai dit qu’elle avait 21 millions de circulation ; c’est certainement une somme considérable, mais suffit-elle pour faire face aux besoins du commerce lyonnais, quand il faut faire les achats de cocons, par exemple? est-ce assez pour parer à tous les besoins extraordinaires ? Non, messieurs.

La banque de Lyon se vante, comme d’un service important, de ce qu’elle maintient le taux constamment à 3 pour 1 00, quelle que soit la situation commerciale du pays, quelle que soit la crise qui peut désoler le commerce de Lyon et au dehors.

Dans le rapport qu’elle vient de publier, c’est, à ses yeux, son plus grand titre à la reconnaissance.

Savez-vous les conséquences de ce prétendu service? Je ne veux pas lire à la Chambre les lettres que j’ai ici, qui me sont adressées de Lyon ; il n’y en a pas une dans laquelle on ne nous dise : N’opérez pas, ne remettez pas de papier long, la banque restreint son escompte ; elle ne prend plus que 10,000 francs par bordereau, que 5,000 francs, que 4,000 francs.

Voilà cet admirable système de banque; il dit aux gens : Vous avez faim, eh bien, je vous donnerai à manger à bon marché, mais je ne vous donnerai pas tout ce dont vous avez besoin. Il vous faut pour vivre une livre de pain, je ne vous en donnerai qu’une demi-livre, mais à bas prix.

Quand un commerçant ne peut obtenir les ressources dont il a besoin, quand, avec les mains pleines de valeurs, on ne lui donne quune faible partie de la somme qui lui est nécessaire, il ne peut faire face à ses engagements; il suspend ses payements, en maudissant le bon marché de votre argent.

C’est là un des résultats du manque d’unité. Croyez-vous que ce soit tout ? Citons encore la banque de Lyon, que les représentants de la ville de Lyon défendront certainement ici, que je n’attaque pas pour ses actes, mais pour sa constitution. La banque rendrait l’état du commerce de Lyon intolérable, si la Banque de France n’était pas allée établir à côté de Lyon, parce quelle n’a pas le droit d’entrer à Lyon, un comptoir qui escompte la totalité du papier sur Paris que le commerce de Lyon a dans son portefeuille.

Quand la banque de Lyon escompte à 3 pour 100, le comptoir de Saint-Etienne escompte à 4 pour 100, à 5 même;

S02 CH. DES DÉPUTÉS . SÉANCE 60 22 KÏVHt 1848.

l’année dernière, dans le cours de 1848, il a donné toutes les espèces nécessaires à Lyon, et escompté 70 millions de papier sur Paris au commerce lyonnais.

Ce n’est pas là, comme l’a dit M> le rapporteur, un# (pies* tion de théorie, mais lin fait certain. Ce système, si tentant au premier abord, en voilà le résultat, voilà à quelles condition» on peut maintenir ce taux bas et immuable de l'intérêt, dont la conséquence est le refus de secours.

Je prends l’exemple d’une autre banque, la banque de Marseille. Là, les faits changent; il ne s’agit plus de donner des capitaux à très-bas prix ; la banque do Marseille a üde cifculation restreinte ; elle ne s’élève pas à plus de 16 millions. Est-ce avec cette seule ressource qu’on peut faire face au» énormes opérations du commerce marseillais? Non, sanB aucun doute ; et cependant la banque de Marseille n’escompte pas seulement le papier sur la ville, elle escompte le papier sur Paris, sur Lyon, sur Toulon j mais elle tient le taux de l’intérêt presque constamment à 5 pour tôt), parce qu elle èst sans cesse menacée de demandes d’espèces, soit pour l’Italie, soit pour Alger, soit pour Constantinople, et qu’elle ne peut y faire face qu’en so procurant du papier sur Paris, qu'elle prend à un taux d’intérêt sans cesse changeant. Et voule»vous, messieurs, apprécier ce qui peut lui arrivor par ce qui lui est déjà arrivé? je demande la permission de vous lire un passago du rapport de sa direction :

« ... 21 millions d’espèces avaient suffl au premier semestre) les besoins du second eu ont nécessité 3t, dont 18 millions ont été absorbés pendant les deux deruiers mois.

h Ils répondent à l’époque des plus grandes difficultés financières de la situation générale, et à la crise pécuniaire que Marseille a subie alors, plus que Paris même, par l’énorme exportation qui s’est faite pour le Levant, par suite de l’achat des blés,

« Dans cette grave circonstance, nous n’avons pas cru devoir nous départir du principe que nous avons depuis longtemps adopté, et avons, en augmentant le taux de t’escompte, momentanément, jusqu’à 6 pour 1 00, continué à prêter au commerce le concours dont il avait plus que jamais besoin, lia fallu, pour cola, redoubler de soins et ne pas reculer devant les sacrifices, les risques même de transports matériels élevés jusqu’à la limite du possible, par toutes les voies qui nous étaient ouvertes.

« Pendant dix jours seulement, la banque a dù restreindre ses escomptes aux trois quarts, puis à la moitié des sommes

DISCOURS DE M. d’eiCHTHAL.

présentées ; encore faut-il reconnaître que cette restriction portait sur des présentations augmentées dans la prévision des réductions annoncées d’avance. »

l’ajouterai un détail. C'était au moment de l’exportation des espèces pour le payement des blés. La banque do Marseille se vit enlever une somme considérable au départ d’un des paquebots pour le Levant; on lui annonça que, pour le paquebot suivant, ou lui ferait la même demande.

Cette demande était-ce une fantaisie? non ; les négociants de Marseille avaient reçu de négociants étrangers l'ordre de ces envois d’espèces, qui peut-être leur en avaient remis la valeur, qui peut-être comptaient sur cette ressource pour faire face à leurs engagements; eh bien! il a fallu accordera la banque que ces demandes d’espèces seraient remises de dix jours, qu’elles seraient différées jusqu'au départ du prochain paquebot. N’est-ce pas là, messieurs, un grave inconvénient, un triste résultat du système des banques isolées?

Mais, d’ailleurs, la banque de Marseille ne pourrait pas exister par elle-même, si la Banque de France n’avait pas de comptoirs à Montpellier et à Saint-Etienne, et si, toutes les fois qu’il y a des demandes d'espèces, la banque de Marseille, soit directement, soit par ses correspondants, ne venait les prendro dans ces comptoirs.

M. le rapporteur. Elle prendrait à Paris.

M. d’Eichthal. J’accepte la réponse de M. le rapporteur, et je raisonne sur ce qu’il vient de dire.

La banque de Marseille prendrait à Paris. Je ne donnerai pas, moi, un privilège aussi important que celui de battre monnaie pour arriver à un tel résultat. Combien faut-il de temps pour taire venir des espèces de Paris ? Combien faudra-t-il que le commerce marseillais attende pour avoir les espèces dont il a besoin, si la banque de Marseille, ne pouvant pas avoir les réserves suffisantes dans ses caisses, était obligée, à toute demande exceptionnelle, de venir chercher à Paris les espèce» que le commerce lui demanderait pour le jour même ?

M. Blanqui. On en est prévenu î l’instant môme.

M. d'Eichlhal. L’honorable M. Blanqui me répond qu’on en est prévenu en temps utile. Quel est le fait que je viens de vous citer? Comment se fait-il que la bauque de Marseille ait dù refuser au commerce, pendant dix jours, les ressources dont il avait besoin ? Il y a, dans une ville comme Marseille, dans uu centre de commerce aussi considérable, dos nécessités imprévues auxquelles vous, banque locale, vous serez dans l’impossibilité de taire face. Et je réponds encore : la Banque de France n’a que

10 millions de billets dans ses comptoirs; cependant elle a 1 Montpellier tb millions d'espèces; àSaint-Etierine, 1b millions d'espèces, qui sont toujours à la disposition des banques locales, et qui seraient à Lyon et à Marseille en sus des ressources fournies par la circnlation locale de billets. Est-ce que vous ne trouverez pas quelque chose de bien fâcheux daDS cette position d’impuissance des banques, auxquelles vous donnez un privilège et un monopole, celui d’émettre du papier? Et remarquez que vous excluez la Banque de France des villes où elles existent, qu’elle ne peut pas s’établir là où elles sont ; si elle veut rendre service au commerce de la ville dans laquelle elles existent, il faut qu’elle le fasse par un détour, en créant un comptoir dans une ville voisine. Je ne dis pas qu’elle n’y ait pas de bénélices, qu’elle n’y ait pas d’intérêt : je crois que son intérêt et celui du pays sont liés. Ses comptoirs sont établis à Saint-Etienne pour Lyon ; à Saint-Etienne et Montpellier pour Marseille; la banque de Bordeaux, où prend-elle ses espèces quand elles lui manquent ? A Angoulême. Et, à celte occasion, je déclare, j'aflirme que jamais, à aucun moment, la Banque de France n’a traité ses comptoirs autrement que le commerce de Paris ; je déclare que jamais elle n’a réduit les escomptes, que jamais elle n'a diminué les facilités qu’elle leur accordait.

A quoi donc se réduit la question? Je la résume. 11 s’agit de savoir si un droit régalien, qui constitue un monopole, sera donné à certaines institutions locales pour produire ce que je vais vous dire : des services incomplets pour la localité, une diminution importante des avantages généraux du pays, un grand bénéfice pour elles. Oui, certainement, la banque de Lyon, avec le système que j’ai indiqué, obtient des résultats énormes pour ses actionnaires. Vous allez le comprendre maintenant. Toute l'année elle escompte à un taux très-bas ; par là, elle est sûr d’employer presque entièrement la portion de ses réserves qu’elle n’est pas obligée de garder dans sa caisse, elle se met à la place des capitalistes, comme disait l’honorable rapporteur ; mais quand viennent les moments difficiles, oh! alors tout est employé, elle n’a rien à donner au commerce. Je répète ici la phrase de l’honorable M. Thiers : ce n’est pas une banque modératrice, elle s’applique à exciter les besoins autant qu'elle le peut ; on ne vient pas lui demander de l’argent à 4 pour cent ; elle l’offre à 3, et elle trouve des preneurs ; mais aussi, quand vient le moment des grands besoins d’espèces, et à Lyon il est annuel, elle n’a pas de superflu pour faire face aux demandes. C est ainsi que vous constituez un monopole, un privilège à un établissement qui ne rend pas les services

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