CLÉMENT D'ALEXANDRIE DIT CE QUE LUI FAIT DIRE M. LE CORRESPONDANT
C'est maintenant le Correspondant que M. l'abbé Chandonnet remet en scène. Il a, parait-il, porté une main sacrilège sur les écrits d'un des plus illustres Pères de l'Eglise, Clément d'Alexandrie. M. l'abbé Chandonnet l'affirme et il est en mesure de soutenir son affirmation, car il a lu le titre du chapitre XXe des Stromates, plus une vingtaine de lignes dans ce chapitre. Lire un tître n'est pas peu de chose ; au XIXe siècle surtout, c'est un moyen sûr d'acquérir une grande science. M. le Conservateur l'a dit et prouvé. Pour nous qui n'avons pas le regard d'aigle de M. l'abbé nous avons examiné plus minutieusement qu'il ne l'a fait le chapitre XXe des Stromates, et après cet examen, nous nous croyons en droit de dire que M. le Correspondant est parfaitement en règle. Il a eu raison de dire que Clément dAlexandrie a résumé en quelques mots la méthode d'après laquelle les premiers chrétiens élevaient leurs enfants, et de plus, il a parfaitement rendu la pensée de cet auteur. Le texte latin est celui-ci.
" Et et quidem veritas, qûse fide percipitur, tanquam panis " necessaria est ad vivendum ; quas autem prœcedit disciplina " est obsonio similis et bellariis : Desinente vero caena, suavis " placentula, ut ait Pindarus Thebanus."
Ce texte est ainsi traduit par M. le Correspondant :
Nous COMMENÇONS par la vérité qui jaillit de l'enseignement " de la foi, parceque c'est là la nouriture substantielle, indispensable à la vie de l'esprit. Quant à l'érudition profane, nous " la regardons comme des mets recherchés, qui ne sont nullement " nécessaires pour vivre. Ainsi nous ne l'abordons qu'après nous " être rassasiés de la vérité chrétienne."
M. l'abbé Cbandonnet frappe d'anathème cette traduction. Et pourquoi donc ? Parcequ'elle renferme plusieurs mots qui n'ont pas leurs correspondants dans le texte. Mais que fait ici cette non correspondance des mots ? L'important, c'est que l'idée exprimée en français soit identiquement la même que l'idée renfermée dans le texte latin. Il s'agit ici surtout de la pensée et non pas d'une traduction rigoureusement littérale, comme la ferait un écolier. Pour démontrer à M. l'abbé que la traduction de M. le Correspondant est bonne, excellente même, nous le convierons à un petit exercice, non pas de grammaire, mais de simple bon sens.
Dans le texte cité plus haut. Clément d'Alexandrie parle évidemment de l'ensemble des vérités, tant naturelles que surnaturelles, dont la connaissance a pour but de former le chrétien. Il compare l'éducation à un repas ; les vérités chrétiennes, à ce qui fait le fond, la partie solide, nécessaire du repas ; l'érudition profane, aux mets qui composent surtout le dessert. Il ajoute que le repas finissant, c'est le temps de servir le dessert.
Or, puisque le dessert, qui représente ici l'érudition profane, ne doit venir qu'à la fin du repas, et que le repas proprement dit doit consister en une nourriture solide, la vérité chrétienne, M. l'abbé entrevoit-il la raison d'être de la première phrase de la traduction de M. le Correspondant : " Nous commençons par la vérité qui jaillit de l'enseignement de la foi, parceque c'est là la nourriture substantielle, indispensable à la vie de l'esprit."
Puisque le dessert, c'est-à-dire, l'érudition profane, n'est pas chose nécessaire dans un repas, M. l'abbé voudra-t-il bien accorder que la seconde phrase de la traduction de M. le Correspondant est très-exacte : " Quant à l'érudition profane, nous la regardons comme des mets recherchés, qui ne sont nullement nécessaires pour vivre."
Puisqu'enfin les mets moins substantiels dont se compose le dessert, figurant toujours l'érudition profane, ne doivent paraître qu'à la fin du repas, desinente cœna. M. l'abbé voudra-t-il admettre encore que M. le Correspondant a fidèlement rendu la pensée de
— is-
olément d'Alexandrie, en traduisant : " Nous ne l'abordons (rérndition profane) qu'après nous être rassasiés de la vérité chrétienne."
Ce qui encore rend incontestable l'exactitude de la version donnée par M. le Correspondant, c'est ce que dit Clément d'Alexandrie dans un autre endroit du même chapitre XXe des Stromates. " Pour nous, dit-il, nous avons été instruits par Dieu ; nous avons appris, les lettres, où respire une véritable sainteté, litteras vere sacras, du Fils de Dieu lui-même, de telle sorte que notre éducation diffère entièrement, quant au fond et quant à la méthode, de celle que donnent les Grecs."
Relisons maintenant quelques lignes de l'ineffable critique de M. l'abbé Chandonnet.
" Ce NOUS COMMENÇONS PARCEQUE auquel rien ne corres-
" pond, ni dans le français, ni dans le latin, ni dans le grec, " trahit une bouche gaumiste.^' — Mais tant mieux donc ! une bouche gaumiste par conséquent n'est que l'organe d'un esprit grave, sérieux, réfléchi ; elle ne parle que d'après des connaissances certaines ; mais une bouche, comme celle de l'abbé, aurait souvent besoin d'un frein.
BEAUSSET n'a PAS ÉTÉ FALSIFIÉ. — BOSSUET PARFAITEMENT COMPRIS PAR M. LE CORRESPONDANT.
Que M. le Correspondant s'arme de patience ; il a un nouveau péché à expier, péché cependant qui, eu égard aux expressions radoucies de M. l'abbé, ne doit être que véniel, et même véniel léger. M. l'abbé dit en effet qu'il y a des falsifications flagrantes qui sautent aux yeux ; qu'il en est d'autres qui se contentent d'être insidieuses ; qu'une de ce dernier caractère est la falsification d'un passage de Beausset par M. le Correspondant.
Le passage de Beausset en question est celui-ci :
" On connaît les opinions assez sévères de Bossuet sur l'emploi " des brillantes fictions que la mythologie des anciens a transmises
aux poètes de tous les siècles. Bossuet aurait désiré que la poésie, " dans son langage sublime, eut dédaigné ces frivoles ornements, " qui avait été imaginés pour ajouter une dangereuse séduction aux " enchantements d'un culte qui ne parlait qu'aux sens, et d'une " religion qui n'offrait à l'adoration des peuples que des tableaux " voluptueux, des souvenirs coupables et de grands scandales. Il " croyait que les grandes images, les nobles pensées, la richesse, la " force, l'originalité d'expressions répandues dans les livres sacrés, " pouvaient suppléer avec avantage aux plus heureuses concep- " tions d'une poétique étrangère à la religion, à la morale, à la légis-
lation, aux habitudes des peuples modernes. Il craignait qu'elles
ne servissent plus souvent dans la jeunesse X égarer l'imagina-