CINQUIÈME PARTIE
LES PRURIGOS DIATHES1QUES ET LA THEORIE DE l'eCZEMATISATION
Préambule. — Quand F. Hebra, sur les ruines des lichens et des prurigos des anciens auteurs, édifia la description de cette étonnante maladie à laquelle il donna le nom de prurigo, il fit, pour un analyste aussi minutieux qu'il l'était de la lésion locale, œuvre prodigieuse, et qui doit nous pénétrer d'admiration. Mais, il faut bien le reconnaître, cette entité morbide, qui constitue, comme nous venons de le dire, une vraie maladie, ne cadre plus guère avec ses autres conceptions dermatologiques. Et, en particulier, Hebra a commis cette inconséquence étonnante, qu'il a considéré comme un type morbide à part une dermatose dans laquelle on observe presque constamment des manifestations caractéristiques d'eczéma! Il n'en a pas fait une simple variété de son eczéma, alors qu'il infligeait ce sort au lichen simplex chronique ! Il est vrai que le prurigo commençait, d'après lui, par des lésions papuleuses (1) ; mais le lichen simplex commence-t-il par des vésicules eczémateuses ?
Or, par cette conception vraiment clinique, nous le répétons, du prurigo, F. Hebra, sans s'en douter, ouvrait une voie féconde pour le démembrement ultérieur de son groupe des eczémas. Les dermatologistes français ont fini par s'en apercevoir, et, après les travaux d'E. Vidal, de Brocq et de Jacquet, sur les prurigos et les lichens des
(1) Voir, pour le caractère de ces lésions papuleuses, les ouvrages de F. Hebra, de Kaposi, de Riehl, de Tommasoli, etc.
anciens auteurs qu'ils ont de nouveau élevés au rang de dermatoses définies alors que l'école de Vienne en faisait de simples variétés de l'eczéma, ils ont reconnu qu'en dehors du type pur de prurigo créé par Hebra, il existe toute une série d'éruptions analogues comme aspect, comme symptômes objectifs à cette affection, qui n'en diffèrent que par leur mode de début pendant l'adolescence ou l'âge adulte, parfois par l'absence, à l'origine, des éléments papuleux que certains dermatologistes regardent comme pathognomoniques du groupe Prurigo.
C'est à M. le Dr E. Besnier que revient l'honneur d'avoir proposé le premier cette autre tentative de démembrement du groupe des eczémas, et il le fît en 1892 dans un mémoire justement célèbre (1). La ligne de conduite à suivre était toute simple : il n'y avait qu'à faire pour ce nouveau groupe d'affections ce qu'avait fait Hebra pour le prurigo vrai. Mais ici on n'avait plus comme point de départ ni l'origine infantile, ni l'élément éruptif papuleux du début, qui, quelque mal caractérisé qu'il puisse être d'après certains auteurs, semble cependant imprimer à cette forme morbide une physionomie éruptive assez spéciale. Comment donc les distinguer de l'eczéma, dermatose classée, puisqu'ils se caractérisent objectivement par de l'eczéma ?
Or, à cette époque, nous venions de faire connaître notre théorie de la lichénification ; nous venions de démontrer, comme nous l'avons vu plus haut, que le caractère reconnu autrefois comme distinctif de l'ancien groupe des lichens n'était pas un élément éruptif pathognomonique, mais une lésion banale de la peau, à peine un syndrome qui pouvait s'observer dans les dermatoses les plus diverses. D'autre part, le mot eczéma avait perdu avec Unna sa signification ancienne d'affection objectivement vésiculeuse. Il était donc tout naturel de faire de cette lésion vésiculeuse eczématique une sorte de syndrome pouvant s'observer dans divers états morbides, comparable par suite à certains égards à la lichénification. C'est ce que fit d'une manière magistrale M. leDrE. Besnier en créantsathéoriede Ueczématisation.
Les symptômes eczématiques, qui s'observent dans les formes morbides dont nous parlions plus haut, ne sont plus de l'eczéma, maladie essentielle, mais une sorte de syndrome banal, l'eczémati* sation, analogue à la lichénification, et dès lors on voit l'avantage de cette conception : lichénification efreczématisation, qui ne sont que des symptômes, peuvent s'observer dans des maladies diverses, peuvent se grouper de manières diverses, suivant divers aspects, suivant des modes d'évolution variés, de manière à constituer les expressions objectives de tel ou tel état morbide.
(1) E. Besnieîi. Première note et observation* préliminaires pour servir d'intro* d'action, à l'étude des prurigos diathésiques, 1892. Loo, cit.
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Nous verrons plus loin ce que nous devons penser de cette théorie si séduisante. Etudions-la d'abord dans les divers auteurs qui s'en sont occupés.