CHAPITRE III RÔLE DE L'ALIMENTATION DANS LA GENESE DE L'ECZEMA
Nous venons de parcourir toute une série de travaux tendant à démontrer le rôle que peut jouer le système nerveux dans la genèse dès eczémas ; il est un second point que les recherches modernes ont également bien mis en lumière, c'est l'influence majeure des vices de l'alimentation dans leur pathogénie.
Il n'est pas inutile de rappeler que l'importance considérable du mode d'alimentation dans la genèse des dermatoses a été de tout temps l'une des doctrines fondamentales de l'école française. E. Vidal et E. Besnier ont tout particulièrement insisté sur ce point dans leur enseignement. Nous avons précieusement recueilli ces notions, et nous les avons toujours développées dans nos écrits (voir nos ouvrages sur le traitement des maladies de la peau, sur la pathologie générale de la peau, sur le régime alimentaire en dermatologie, 1895). Depuis quelque temps un mouvement sensible se dessine dans ce sens et nous devons signaler les mémoires suivants :
L. Duncan Bulkley (On (lie management of Infantile ecsema, 1880) fait remarquer que presque toujours en Amérique la mère qui allaite son enfant consomme trop de thé, parfois même trop de bière, d'ale ou de vin ; il
(l) Cette pathogénie est surtout fréquente et vraie dans toute la série des dermatoses vraiment prurigineuses, névrodermies, névrodermites, prurigos, dermatites polymorphes douloureuses, etc.
pose en principe que la nourriture de l'enfant ne doit pécher ni par excès, ni par défaut, ni par qualité ; les gâteaux leur sont mauvais.
M. E. Corlett (1) soutient qu'il faut un régime alimentaire mixte et bien pondéré pour qu'il ne produise pas d'éruptions eczémateuses, prurigineuses ou urticariennes.
Pour Millan et Comby, les eczémas des enfants sont presque toujours secondaires à des troubles récents ou invétérés de l'alimentation.
J. v. Shoemaker (2) reconnaît à l'eczéma des enfants quatre causes principales : 1° une nourriture insuffisante ou mal appropriée (improper) : le lait maternel n'est pas assez abondant, ou bien il est pauvre de qualité, ou bien il est altéré par une nouvelle grossesse, ou par des souffrances, ou par le chagrin, ou par la maladie, ou par la menstruation ; l'enfant est alimenté par du lait de vache qu'il supporte mal, ou bien il prend des aliments indigestes ; 2° l'alimentation est imparfaite par suite d'une affection du tube digestif; 3° les excrétions se font mal ; 4° il y a des irritations extérieures, telles que des vêtements de laine ou de flanelle, des vêtements teints avec des substances irritantes, des lavages trop fréquents à l'eau et au savon, etc., etc.
A. Carrier (3) insiste sur l'importance des causes externes d'irritation et de la mauvaise hygiène de la peau dans la genèse des eczémas chez les enfants, et il cite comme cause interne les excès de nourriture ou sa mauvaise qualité ; il recommande de surveiller le lait de la mère, son alimentation, son genre de vie, le mode d'allaitement de l'enfant qui ne doit prendre ni trop, ni pas assez à la fois ; quand l'enfant est sevré, il doit éviter tout ce qui est lourd à digérer, les pâtisseries, les bonbons, les sauces, etc.
M. le Dr Marfan, dans ses leçons cliniques sur les eczémas des nourrissons, insiste encore davantage sur les effets nuisibles des erreurs de l'alimentation. Distinguant chez les enfants en bas âge deux variétés cliniques d'eczéma, l'eczéma séborrhéique et l'eczéma sec à placards disséminés, il établit que les enfants atteints d'eczéma séborrhéique sont le plus souvent nourris au sein et sans aucune règle ; on leur donne à téter plusieurs fois pendant la nuit: ce sont des suralimentés. Après leur sevrage, ce sont des enfants voraces et gourmands : ils ont des régurgitations, des évacuations fort abondantes; mais ils n'ont pas de troubles digestifs durables et sérieux. — Ceux qui sont atteints d'eczéma sec à placards disséminés sont le plus souvent nourris au biberon avec addition fréquente de divers aliments, tels que de la bouillie, des soupes ; il est bien rare qu'ils soient exclusivement nourris au sein. Le lait qu'ils absorbent est de mauvaise qualité : il n'a été ni bouilli, ni stérilisé ; les biberons sont mal tenus, les coupages mal faits ; le lait est ingéré en trop grande quantité et d'une manière tout à fait irrégulière. Ces enfants présentent de la dyspepsie gastro-intestinale chronique, des déjections anormales, des vomis-
(1) Des maladies de la peau dues à une alimentation défectueuse. Médical Rccord, 18 août 1888, p. 172.
(2) The cause and treatmeot of infantile eczéma. American med. Association, juin 1887.
(3) The management of eczéma in children. Médical Record, 16 septembre 1893.
128 BROGQ 206
sements ; ils ont un gros ventre ; leur état général est mauvais. Ce sont donc ici des phénomènes d'auto-intoxication qui dominent. — Pour bien montrer l'importance primordiale qu'il attache aux vices de l'alimentation dans la genèse des eczémas, le Dr Marfan, discutant le rôle de la dentition, dit que, pour lui, elle n'a qu'une influence simplement aggravante; l'hérédité neuro-arthritique n'a qu'une influence prédisposante, et tout le porte à croire, ajoute-t-il, que le parasitisme dans ces eczémas n'est que secondaire. Ce sont donc les troubles gastro-intestinaux provoqués par les écarts de régime qui sont, pour lui, la cause essentielle des eczémas.
M. le Dr Tenneson partage cette opinion : d'après lui, on mange trop ; il demande qu'où régularise la nourriture des eczémateux comme quantité.
En Allemagne même, il y a des médecins qui soutiennent ces idées et nous ne saurions trop rappeler à cet égard un travail des plus remarquables de Schweninger, paru en 1886 {Charité Annalen, t. XI). Cet auteur fait remarquer que tout le monde ne réagit pas de la même manière sous l'action des irritants externes. Il faut tenir compte, comme générateurs internes de l'eczéma, des troubles de la circulation locale, des stases, des refroidissements, des modifications dans la nutrition qui déterminent chez certains sujets la formation de scories. Ce sont ces scories qui constituent les causes internes, de même que les alcalis, les bases, les acides, les matières colorantes, etc., représentent les causes externes de l'eczéma. C'est ainsi qu'on peut expliquer la prédisposition aux maladies eczémateuses chez les hémorrhoïdaires, chez ceux qui sont atteints de stase abdominale et de troubles digestifs, chez les femmes grosses, pendant la dentition, chez les anémiques, les scrofuleux, les rachitiques, les rhumatisants, dans les affections utérines, rénales, etc.
Pour améliorer ces états qui prédisposent aux eczémas, l'auteur place surtout sa confiance dans le régime que, depuis l'antiquité, on a recommandé comme étant un agent efficace pour combattre les eczémas chroniques et leurs fréquentes récidives. Mais il insiste sur ce fait, que l'on doit donner à chaque individu un régime spécial et rationnel, et non invariablement à tous un régime fixe. Il cite les mauvais effets du régime lacté ou du régime de Banting donnés sans aucune distinction à tous les eczémateux. A propos de chaque malade, il faut se rendre compte de ce qui lui est nuisible et de ce qui lui est utile au point de vue de sa nutrition . Or, il n'est pas possible d'apprécier ce qui peut être nuisible chez un sujet qui a des repas compliqués, qui fume, etc. ; il faut donc tout d'abord le mettre à un régime simple et peu à peu déterminer ce qui lui convient. Parfois, il faut supprimer les liquides, parfois séparer les liquides et les solides, parfois prescrire de tout petits repas répétés, parfois donner les aliments principaux le matin. Il a obtenu des résultats extraordinaires en ne faisant prendre qu'un seul plat à chaque repas, plat que l'on varie d'ailleurs, en réglant l'heure des repas et la qualité des aliments suivant l'heure où on les prend pour permettre à l'estomac de les mieux digérer; en faisant absorber de grandes quantités de liquide (jusqu'à quatre litres par jour), à doses fractionnées, à ceux qui ont beaucoup de déchets à éliminer, etc.
Remarques. — Que le régime alimentaire ait une certaine influence sur la genèse de l'eczéma, cela ne fait pas de doute. Or, l'on remarquera que la plupart des auteurs précédents ne parlent pour ainsi dire pas de l'action immédiate directe d'aliments défectueux en eux-mêmes, ou mauvais pour la personne qui les ingère grâce à ses prédispositions particulières. C'est qu'en effet il est bien rare qu'une substance nuisible ingérée provoque d'emblée une poussée d'eczéma. Elle peut — et nous avons souvent constaté la réalité du fait — chez des personnes très excitables, déterminer une poussée inflammatoire sur un eczéma préexistant ; elle peut aussi déterminer une poussée urticarienne, érythémateuse, qui, ultérieurement chez une personne prédisposée ou inoculée des microbes pathogènes (suivant la théorie que l'on adopte), peut s'eczématiser ; nous le répétons, il est tout à fait exceptionnel qu'elle cause d'emblée un eczéma vrai.
Beaucoup de dermatologistes, et des plus éminents, ont donc pu soutenir avec apparence de raison que pour la guérison d'une éruption d'eczéma la nature de l'alimentation était absolument indifférente chez un sujet donné. 11 y en a qui ont la coquetterie de nourrir leurs malades avec des saucisses, de la charcuterie, du gibier, du poisson, etc., et qui les guérissent fort bien. Ils en concluent que le régime n'a aucune importance dans ces affections. Cette opinion trouve un argument nouveau et des plus puissants dans la théorie microbienne des eczémas.
Que chez certains malades peu impressionnables le rôle direct et immédiat de l'alimentation dans la genèse de l'eczéma soit nul ou à peu près nul : c'est possible. En tout cas, ce point peut être discuté. Qu'il soit nul chez tous les sujets, cela nous paraît erroné. Les faits cliniques que nous observons en France prouvent le contraire. La logique indique qu'une pareille proposition ne peut être vraie.
S'il n'est pas sûr que les aliments puissent provoquer directement de l'eczéma, il est sûr, d'autre part, que chez des sujets prédisposés ils peuvent provoquer des poussées d'urticaire ou d'érythème. Est-il indifférent, au point de vue de l'évolution de son affection, qu'un eczémateux voie se produire chez lui et au niveau de son éruption des poussées urticariennes et érythémateuses qui augmentent l'élément congestif, le prurit, provoquent le grattage, et par ce mécanisme indirect aggravent l'éruption et en favorisent l'extension?
Telle est, en réalité, cette question de l'action directe et immédiate du régime sur une éruption eczémateuse en activité. C'est à ce point de vue et sous ces aspects multiples qu'elle doit être discutée.
Tout autre est la question de l'action à distance sur un organisme de l'alimentation habituelle. Certes, il y a des dermatologistes qui en nient les effets nuisibles ; mais il faut bien reconnaître qu'ils sont la minorité. Les citations qui précèdent le démontrent.
130 BROGQ 208
Ceux-là même qui, comme les élèves directs de l'école de Vienne, ne les admettent pas, concèdent que les troubles du tube digestif peuvent prédisposer à l'eczéma. Ils reconnaissent ainsi d'une manière indirecte l'influence pathogène de l'alimentation défectueuse. Mais il faut bien reconnaître que ce n'est point là la véritable théorie de Fin fluence pathogénique des erreurs de l'alimentation et des troubles d'assimilation et de désassimilation qui en découlent : et c'est peutêtre pour cela que les auteurs auxquels nous faisions allusion tout à l'heure restent sur la défensive. La véritable théorie de l'influence pathogénique des erreurs de l'alimentation revient en réalité aux théories des auto-intoxications, aux théories de la goutte, ou encore à l'arthritisme. Voilà donc le grand mot prononcé. Il convient de s'expliquer encore une fois sur ce point, afin qu'il ne reste plus dans les esprits aucune ambiguïté, afin que dans la discussion qui va s'ouvrir au Congrès de 1900 on sache ce que l'on doit entendre à l'heure actuelle par les termes honnis et ridiculisés d' « arthritisme » et de « diathèse ».