LES POSITIVISTES NEISSEK ET L'ÉCOLE DE VIENNE
Nous désignons sous ce nom les médecins à esprit sage et pondéré qui analysent les faits cliniques, histologiques et bactériologiques, tâchent de préciser ce que l'étude patiente des divers cas leur permet d'établir sur les bases prudentes de l'observation, et s'en tiennent là, en s'efforçant de laisser de côté tout ce qui est du domaine de l'hypothèse.
Ils n'y réussissent peut-être pas toujours, étant donnéesles tendances de l'esprit humain à généraliser et à s'élever au-dessus des limites étroites du fait ; il n'en est pas moins vrai qu'on ne saurait trop les louer de venir tempérer par leurs constatations précises l'excès des hypothèses dont nous venons de parler. Cette manière de procéder présente cependant un grand danger que nous allons signaler plus loin.
Le chef de cette école a été sans contredit F. Hebra,qui, lui aussi, n'a cependant pas pu complètement se soustraire au besoin de formuler des théories (1). Sa ligne de conduite est actuellement suivie avec éclat par ses nombreux élèves, devenus des maîtres à leur tour, et parmi lesquels il nous faut citer en première ligne son illustre continuateur, le professeur Kaposi.
Nous prendrons pour type de la théorie positiviste la conception de la pathogénie des eczémas qu'a donnée Neisser dans sa célèbre communication, à laquelle nous avons déjà fait de nombreux emprunts (2). « On peut distinguer : a) La cause primitive proprement dite de l'eczéma ; b) Lea
(1) Voir notre première partie.
(2) Neisser. Die Pathologie des Eczems (II0 Congrès de la Société allemande de dermatologie, 18 septembre 1891. ( Voir Annales de dermat.et de syph., 1894, p. 260, la traduction par Doyon.)
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facteurs prédisposants qui préparent le terrain ; o) Les facteurs qui déterminent la chronicité de cette dermatose ; d) A côté des causes primitives, il y a les influences secondaires qui ne peuvent que modifier la marche ultérieure.
A. — Parmi les causes spéciales de l'eczéma il faut signaler : 1° les actions mécaniques; 2° les substances chimiques externes; 3° les substances chimiques, toxiques, internes ; 4° les micro-organismes, bactéries, champignons, peut-être aussi les parasites animaux (cytozoaires) ; 5° les facteurs nerveux, certains d'après Bulkley, Leloir, etc., hypothétiques d'après Neisser. »
B. — Les causes prédisposantes sont : 1° les états généraux, tels que les cachexies, les anémies, les anomalies de texture des tissus (diathèse lymphatique), les anomalies dans les mutations intra-organiques (goutte, diabète, etc.); 2° certains états du tégument externe, tels que la séborrhée, le prurigo, le psoriasis chronique, le mycosis tonsurans, lesdermatites d'un autre genre, etc., qui facilitent l'action des germes d'inflammation de toute nature et favorisent la production d'une inflammation exsudative intense par l'altération vasculaire déjà existante ; 3° les anomalies de la tonicité vasculaire, telles que celles qui résultent de l'éruption des dents chez les enfants, ouïes névroses vaso-motrices correspondant chez l'adulte aux formes légères de l'œdème aigu.
C. — Parmi les facteurs qui déterminent la chronicité, Neisser signale : 1° les agents chimiques ou mécaniques primitifs qui agissent d'une manière durable ou répétée ; 2° la persistance aux points atteints des lésions produites par l'action primitive, peut-être unique, d'agents chimiques ou mécaniques ; 3° la guérison incomplète et purement apparente de la lésion, de telle sorte que les tissus sont beaucoup plus irritables, et que des influences qui par elles seules ne seraient pas nocives pour une peau saine peuvent faire reparaître l'eczéma; 4°l'extension ultérieure d'eczémas aigus résulte parfois de ce que l'altération des tissus produite par les agents externes était plus étendue que ne le faisait penser la [première poussée eczémateuse limitée aux points les plus atteints ; 5° si des microorganismes sont la cause primitive de l'eczéma, les récidives persistantes et l'extension ultérieure s'expliquent facilement.
D. — Parmi les facteurs divers qui peuvent influer d'une manière secondaire sur la marche de l'eczéma, l'auteur cite :
1° Des conditions créées par la dénudation des surfaces eczémateuses : des micro-organismes peuvent pénétrer, entretenir l'exsudation, empêcher la kératinisation de l'épithélium ; des agents chimiques, résultant de la profession ou des habitudes journalières (eau, savon), agissent comme causes permanentes d'inflammation et de macération ;
2° Des états particuliers de l'organisme, les uns locaux, tels que des anomalies fonctionnelles de la peau (séborrhée, adiposités anormales déterminant l'anémie), des varicosités, une circulation défectueuse tenant à une localisation défavorable, le ramollissement de la couche cornée par macération (hyperhidrose, séborrhée) ; — les autres internes, tels que des hyperhémies vaso-motrices résultant d'influences réflexes qui s'ajoutent à l'hyperhémie inflammatoire, l'augmentent, la réveillent, par exemple dans la dentition, les affections utérines, les troubles intestinaux, etc.. On doit attribuer à des intoxications, à des additions anormales aux liquides de l'économie, la marche chronique des eczémas dans le diabète,
dans l'arthrite, et peut-être dans d'autres troubles généraux de la nutrition.
Peut-être aussi faut-il rapporter à des conditions anormales de structure les eczémas des sujets lymphatiques. Chez ces individus, la peau et les muqueuses sont plus vulnérables, les inflammations locales se produisent plus facilement, ont une marche moins favorable et plus de tendance aux récidives.
L'auteur ne comprend pas que pour la conception de l'eczéma on n'adopte pas tout simplement ces idées qui sont celles de Hebra. Cela vient de ce que les auteurs ne s'en sont plus tenus au tableau anatomoclinique pour apprécier ce que l'on devait appeler eczéma, et qu'on a introduit des critériums contraires. L'auteur aborde ici la critique de l'eczéma de cause externe (voir plus haut la discussion sur les dermatites artificielles eczématiformes).
Selon l'auteur, c'est Hebra qui a raison : il affirme d'une part que les causes externes peuvent provoquer un eczéma et que des causes purement externes sont à même, par leur intensité variable, par la fréquence de leur action, de déterminer aussi un eczéma chronique par voie de grattage et par excitation réflexe ; mais il ne conteste nullement la possibilité qu'un grand nombre de causes internes soient en état de faire naître un eczéma ; il ne nie pas l'influence de la constitution sur la réceptivité de certains individus et sur la marche de l'affection. Il parle de dyspepsie, de rachitisme, d'anomalies de la menstruation, de chlorose, de grossesse, de lactation, d'alcoolisme, d'influences atmosphériques et de refroidissement. Mais dans ce domaine où les connaissances positives exactes font le plus souvent défaut, il insiste pour qu'on s'en tienne à des notions générales, et qu'on ne s'imagine nullement avoir fait un pas important en introduisant des mots sonores tels que : diathèse, état nerveux, etc.. et il se demande si ces facteurs sont des causes réellement primitives, ou s'ils n'agissent que d'une manière secondaire en modifiant la marche de l'affection, des causes externes restant peut-être à découvrir.
La théorie de Unna ne résiste pas à un examen rigoureux. L'hypothèse parasitaire est celle qui explique le mieux les récidives, l'émigration, l'extension des eczémas. Mais il faudrait prouver tout d'abord que des microorganismes interviennent activement. Il croit que dans les eczémas professionnels considérés comme parasitaires, les causes de l'eczéma ne sont pas les parasites, mais que c'est au contraire l'eczéma qui facilite le développement de ces parasites. L'hypothèse qui voudrait incriminer les produits chimiques des bactéries dans la genèse de l'eczéma lui paraît également négligeable. D'autre part, les résultats satisfaisants du' traitement de l'eczéma ne sont pas toujours attribuables à une action antibactérienne. Enfin, on ne connaît pas les microbes de l'eczéma ; on ne peut donc que regarder leur rôle dans" cette [affection comme très hypothétique.
Remarques. — Tout ce qui précède est parfaitement observé f conforme à la clinique, mais nullement satisfaisant pour l'esprit. La pathogénie de l'eczéma pour Neisser et pour Hebra en revient à la simple constatation des faits et ta l'énumération des circonstances
cliniques dans lesquelles l'eczéma apparaît. Mais comment et pourquoi l'eczéma apparaît-il dans ces circonstances ? l'auteur ne le montre pas. Ces circonstances sont-elles suffisantes à elles seules pour faire apparaître l'eczéma? l'auteur ne le prouve pas. C'est de l'excellent positivisme, qui semble mettre à l'abri de toute erreur, mais qui constitue au fond, par lui-même, une erreur capitale, car il conduit les esprits peu logiciens et simplistes de la foule, à regarder comme des explications précises et réelles, à considérer comme étant des conditions pathogéniques suffisantes, ce qui n'est, ainsi que nous venons de le dire, qu'une simple constatation de faits.
Il est inutile, ce nous semble, d'énumérer les nombreux auteurs qui partagent les idées de F. Hebra, de Kaposi et de Neisser. Il faudrait citer presque tous les élèves de l'école de Vienne, soit en Allemagne, soit à l'étranger.
Nous appellerons simplement l'attention sur le travail de Kromayer (1), dans lequel il établit que Feczémaest une enchydermatite atypique, car c'est une confirmation pure et simple sous une forme un peu ardue des idées de l'école devienne, et suf celui de Martinez Burzaco(2), dans lequel il pose en fait que tout élément irritant appliqué sur la peau, qu'il provienne de l'extérieur ou de l'intérieur, est une cause suffisante d'eczéma, et que les diathèses ou états constitutionnels ne sont que des causes prédisposantes.