LES ÉCLECTIQUES
A côté des positivistes de l'école de Vienne, nous devons ranger la plupart des auteurs anglais et américains et un certain nombre de dermatologistes français qui se contentent d'exposer succinctement la question sans prendre nettement partie pour ou contre les diverses hypothèses que nous avons discutées.
Nous allons les passer rapidement en revue.
Les idées de R. Crocker sur la pathogénie de l'eczéma ne présentent rien de bien saillant. Il admet que les irritants externes peuvent développer une dermatite qui a parfois d'emblée les caractères objectifs de l'eczéma, mais qui souvent aussi a des caractères différents de ceux de l'eczéma ordinaire ; plus tard, un eczéma vrai peut se développer en ce point, de telle sorte que l'irritation externe peut être le point de départ d'un eczéma vrai, grâce à une prédisposition du sujet soit permanente, soit temporaire. L'auteur admet que les causes internes sont importantes
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dans la genèse de l'eczéma ; il pense qu'à l'heure actuelle il n'est plus utile de discuter les diathèses dont personne, sauf peut-être J. Hutchinson, ne parle plus. Cependant, il admet que la goutte prédispose à l'eczéma ; il pense que presque toujours dans ces cas il est question de troubles du tube digestif qui agissent par voie réflexe sur les centres nerveux et produisent la dilatation des capillaires des régions affectées ; de mauvaise alimentation (surtout chez les enfants) ; de troubles utérins qui agissent aussi par voie réflexe ; de neurasthénie, etc., etc.
L'hypothèse de l'origine parasitaire de l'eczéma lui paraît créer plus de difficultés qu'elle n'en résout. Cependant, il admet que dans certains eczémas locaux la dermatite, quelle qu'en soit la cause, ouvre la porte aux microbes dont la présence entretient une irritation locale.
Jamieson divise les causes de l'eczéma en causes prédisposantes qui sont d'origine interne et en causes excitantes, lesquelles sont externes.
Les causes prédisposantes peuvent être groupées sous trois chefs principaux : 1° un trouhle de la balance entre la digestion, l'assimilation, et la désassimilation. Ce qui survient le plus souvent, c'est le défaut d'excrétion : on appelle parfois eczémas goutteux ceux qui coïncident avec des digestions imparfaites ; mais c'est là un point de vue un peu étroit, car on ne peut que fort rarement guérir Peczémapar les seuls médicaments dits antiarthritiques, et quand on y parvient c'est simplement parce qu'on est arrivé à modifier ce qu'il y avait de défectueux dans les fonctions nutritives. La civilisation a affaibli la résistance des tissus, diminué les sécrétions graisseuses de la peau grâce aux vêtements ; or, les peaux sèches sont très sujettes à l'eczéma ; elle a, en outre, altéré les substances alimentaires. L'abus du thé prédispose à l'eczéma en viciant les fonctions de désassimilation; 2° la strume ou scrofule; 3° la neurasthénie ; à cet égard Jamieson (1) expose la théorie de l'eczéma réflexe déjà formulée par Krock (2) avec point de départ cutané ou viscéral.
Nous n'avons rien de particulier à relever dans l'énumération qu'il fait des causes excitantes.
Duhring (3) constate qu'il y a des sujets qui ont une prédisposition marquée à l'eczéma, lequel se développe chez eux sous l'influence de la moindre irritation externe, ou du moindre trouble viscéral. Il énumère les causes dites constitutionnelles, et surtout les affections du tube digestif, la dyspepsie, la constipation, l'insuffisance des excrétions ; les erreurs de régime surtout chez les enfants, la goutte et le rhumatisme, le diabète, le brightisme, etc. Il passe en revue toutes les causes locales ou par irritants locaux. Abordant la question dePinfluence du système nerveux sur la genèse de l'eczéma, l'auteur déclare que la neurasthénie, le shock des centres nerveux, etc., peuvent déterminer l'apparition de cette dermatose: des lésions des nerfs et des névralgies peuvent provoquer de l'eczéma et surtout des dermatites eczématiformes ; des déplacements d'organes, rein, matrice, peuvent entretenir des eczémas rebelles, comme
(1) W. ALLAN JAMIESON. Diseases of the skin, 1889, p. 225 et suiv.
(2) Krock. Berliner Miniche Wochens., n° 40, 1885.
(3)L. A. DOHRING. Cutaneous medicine: a systematic treatise on the diseases of' the skin, p. 330 et suiv»
le prouvent plusieurs observations, en particulier celle d'Abramitcheff (1).
L'auteur ne prend pas très nettement position dans la question de la nature réelle de l'eczéma et dans celle des métastases.
Jackson (2) reconnaît que, même dans les cas d'eczéma qui dépendent des irritants externes, il faut admettre une prédisposition de la peau, car pendant fort longtemps un sujet donné peut manier des substances irritantes sans rien avoir; puis, un beau jour, il est pris d'eczéma sans que les conditions externes aient changé. Il faut donc une sorte de vulnérabilité de la peau pour que l'eczéma se produise, et certains malades peuvent être regardés comme eczémateux tandis que d'autres sont goutteux ou rhumatisants, ou psoriasiques. Cette particularité, ou cette tendance spéciale, peut être héréditaire, et c'est dans ce sens que l'on peut dire que l'eczéma est héréditaire. Au point de vue anatomique l'eczéma est une inflammation catarrhalede la peau analogue à celle des muqueuses, et ayant son siège principal dans le corps papillaire et le reste.
En France, Leloir (3) était assez éclectique. Il admettait des eczémas dus à une faiblesse en quelque sorte originelle de la peau ou de certains territoires tégumentaires, faiblesse qui jouerait le rôle de cause prédisposante et permettrait aux agents externes de provoquer l'apparition de l'éruption (4) ; des eczémas dus à l'irritation des téguments par certaines substances toxiques contenues dans l'organisme ; des eczémas d'origine nerveuse ; et, en outre des eczémas qui dépendent de causes locales, contact de sueurs altérées, ou irritation par des microbes pathogènes. Nous avons vu plus haut que son maître et collaborateur E. Vidal avait des préférences marquées pour les théories d'origine interne.
Bien qu'il ne s'explique pas d'une manière catégorique sur ce point, M. le D'E. Besnier(5) nous paraît avoir surtout des tendances éclectiques, et rester sur une prudente réserve.
« Quelque puisse être l'élément qui a provoqué l'eczématisation delà peau, qu'il soit mécanique ou chimique, absolument extérieur et extrinsèque, parasitaire, etc.. il a toujours pour champ d'action, pour terrain de culture, le tissu vivant réagissant à sa manière propre. Troubles nutritifs produits par l'application des irritants chimiques, mécaniques, etc., évolution bactérienne, altérations bio-chimiques, liées à la pénétration des toxines et à leur diffusion, tout cela est plus ou moins subordonné à la condition anatomo-topographique, à la tension névrodermique, à l'état chimique inconnu, qui fait la qualité de culture du terrain, à l'irrigation sanguine) lymphatique et inter-cellulaire, ou vague, — qualité ou quantité — c'est-à-dire à l'état actuel de l'individu, à son idiosyncrasie, pour tout résumer en un mot... Lésion non spécifique, catarrhe banal, l'eczématisation peut être provoquée par des causes multiples; aucune n'en peut réclamer le monopole. »
(1) Journal des maladies cutanées et syph., nov. 1894.
(2) G. T. Jackson. The ready-reference Handhooh of diseascs of the skin, 1892, p. 158.
(3) Congrès de Berlin, 1890.
(4) Cette théorie se rapproche de celle que M. le Dr Tenneson et son élève Emilo Bonnet ont formulée pour le psoriasis (D>- E. Bonnet. Contribution à l'étude des psoriasis anormaux. Thèse de Paris, 1900).
(5) E. Besniee. Traitement de l'eczéma dans le Traité de Thérapeutique de Robin. Loc cit.
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