Tlflsot, op. eu., p
LE COIfTEimONIfEL GOUJON. 263
dénuée de fondement! Que le peuple français conserve la constitution de Pégalilé qu'il a acceptée dans ses assemblées primaires. J'avais juré de la défendre et de périr pour elle. Je meurs content de n'avoir point trahi mon serment. Je mourrais plus content si j'étais certain qu'après moi elle ne sera pas détruite et remplacée par une autre constitution où l'égalité sera méconnue, les droits de Thomme violés et par laquelle la masse du peuple se verra totalement asservie à une caste plus riche, seule maîtresse du gouvernement et de l'État. Je suis plus heureux que ceux qui baisseront sous ce joug infâme leur front humilié. Je mourrai sans avoir manqué à mon devoir, assassiné illégalement, arrêté, accusé et presque condamné sans avoir été aucunement entendu, jugé sans jurés, sans formes, sans lois. C'est à mes juges de gémir, non pas à moi, à moi fidèle ami de la liberté, qui ne fis aucun acte contraire à la justice. Les hommes m'ont instruit par leurs actes à ne point regretter la vie. Les gens puissants sont trop injustes, trop cruellement méchants. Pour aimer la vie, il faudrait pouvoir la passer loin d'eux, au milieu des forêts et dans l'asile inconnu de la médiocrité.
Ce que je laisse de cher à mon cœur, c'est toute une famille de gens de bien : ma mère, et quelle mère! une femme, un enfant, tous deux bien chers, une sœur, un frère, un ami, et ces deux jeunes itères, et ces bonnes, au milieu desquels je vivais dans la simplicité de la justice. Hère, veille sur tous! Femme, ne m'oublie pas et ramène mon souvenir dans la mémoire de notre enfant! Enbnts, soyez bons et compatissants! Ami, je n'ai rien à te dire. Tu me remplaces : Adieu. Nous nous retrouverons; nous nous reverrons toujours; la vie ne peut finir ainsi, et la justice éternelle a encore quelque chose à accomplir alors qu'elle me laisse sous le coup de l'ignominie. Le triomphe insolent des méchants ne peut être la fin d'un si bel ouvrage. La nature, si belle, si bien ordonnée, ne peut manquer en ce seul point. Le bonheur n'est point la vile proie du méchant, du traître et de l'imposteur, de Tassassin. Non, non, mes amis, nous nous reverrons heureux et satisfaits comme nous méritons d'être.
Je serai bien aise que vous ne vous quittiez point. Vivez en paix dans l'obscurité, ne gémissez point sur moi; il vaut mieux que je meure que d'avoir trahi la patrie. Tant d'hommes justes sont dans les larmes! Ne vous plaignez point si j'ai partagé leur sort. Pour l'éviter, il aurait fallu que je ne leur eusse pas ressemblé; il aurait fallu que j'eusse été injuste. Il vaut mieux mourir. Adieu,
Femme, j'ai écrit à ton père.
264 B. GUTOT ET F. THiîlfARD.
Ea quittant la prison, Nicole Goujon voulait espérer encore. Tous les témoins n'avaient pas été entendus. Lanjuinais n'avait pas répondu à la lettre touchante que Tissot lui avait fiait remettre de la part du prisonnier, il n'avait pas encore déposé devant le tribunal. Elle courut chez lui, lui rappela les propos que Goujon lui avait tenus pendant l'insurrection avant de monter à la tribune et qui prouvaient clairement son innocence. < Oui, répondit Lanjuinais, ce sont bien là les paroles qui m'ont été dites; j'ignorais quel était celui qui les avait proférées, mais je n'ai communiqué cette circonstance h personne : vous le savez; il est donc certain que c'est votre fils qui m'a parlé et qui m'a engagé à user de sagesse et de modération^. »
Lanjuinais jouissait alors de la plus grande autorité dans l'opinion publique. Il était président de la Convention. S'il était venu répéter à la Commission militaire les paroles que Goujon lui avait dites le 1®' prairial, il pouvait ébranler l'esprit des juges, y jeter tout au moins le doute et sauver la tête de son collègue, à défaut de sa liberté. Il promit à Nicole Goujon d'aller à l'audience. Le lendemain 27, il s'j rendit. Mais il ne demanda pas à être mis en présence des accusés, et craignant sans doute, s'il déposait verbalement, de se laisser entraîner peut-être à des paroles décisives, il rédigea lui-même sa déposition. Elle vaut d'être reproduite en ses termes exacts qui peignent l'homme* :
Paris, 27 prairial an III.
Est comparu Jean-Denys Lanjuinais, représentant du peuple^ président de la Convention nationale, lequel a déclaré qu'il ne se rappeUe aucun fait à la décharge de Du Roy accusé, si ce n'est que cet accusé pourrait être un des représentants qui, le 4**' prairial, pendant la scène scandaleuse qui se passait dans la Convention, lui parurent par diverses paroles déplorer les malheureux événements du jour. Le déposant aftirme ni ne conteste que ce soit Du Roy qui ait proféré ces paroles; il ne s*en ressouvient pas suffisamment pour désigner par leur nom ceux qui les ont prononcées.
2^ Qu'il n'a connu Taccusé Goujon qu^au moment où celui-ci a pris la parole à la tribune de la Convention assez avant dans la nuit;
1. TisBot, Répome à Lanjuinais, dans le Journal des hommes libres da 22 nivôse ao IV.