‹ La question des fausses décrétales, Volume 94Chapitre 104 sur 176 · Arch. nat., W547, n · texte numérisé non relu

Arch. nat., W547, n

LE CONTENTIOICNEL GOUJON. 265

qu'il se pourrait que Goujon fût le collèg:ue par lequel lui, déposant, fut invité à ne pas exprimer tout haut les sentiments d*horreur quMl éprouvait, de peur de s'attirer quelque violence personnelle; quMl est d^autant plus porté à le croire ainsi, que Goujon a cité cet avis, dont Tauteur est probablement le seul qui ait eu connaissance. G^esl tout ce qu'il a dit savoir, n'y vouloir rien ajouter ni diminuer.

LANJUIRilS.

La Commission n'avait pas tenu à confronter les témoins à décharge avec les accusés. Mais elle eut soin, après avoir entendu leurs dépositions, de faire revenir les principaux accusateurs. Xavier Fitte, Ignace Eck, Gallois, Jourdan et Martainville furent rappelés et mis cette fois en présence des accusés, à qui Ton donna lecture de leurs déclarations antérieures. Ce fut le seul moment où il y eut quelque apparence de justice dans les débats. Goujon écarta d'un mot les dires des témoins apostés d'avance par le Comité de Sûreté générale. « Je laisse aux juges, dit-il, le soin d'apprécier ce que valent des dépositions de ce genre. U est si fort contraire à mes idées qu'elles puissent motiver une accusation contre un représentant du peuple que je ne crois pas nécessaire d'y répondre. Elles formeront aux yeux de la postérité la preuve complète de mon innocence et de la pénurie où l'on se trouve pour établir l'accusation. Il s'élève d'autres preuves contre un conspirateur I Puisse la patrie n'avoir pas de plus grands crimes à punir M »

Jourdan et Martainville parurent ensuite. Du Roy, puis Goujon prirent très vivement à partie les deux journalistes, qu'ils savaient acharnés à les perdre et à réclamer leur supplice conmie une réparation que l'on devait à la presse outragée*. Ils n'eurent pas de peine à montrer les inexactitudes et les fausses attributions dont fourmillait le compte-rendu du Moniteur, alors que Jour-

1. Arch. nat., W547, n* 59. Confrontation de Goojon ayee Fitte.

2. TroQTé, dans un article dn Moniteur le 6 prairial, regrettait qn'on n'eût pas exterminé le soir même de l'insarrection c les traîtres pris en réToIte ooTerte ». Il ajoutait : < La mort ani rebelles! Donnez aox habitants de cette dté qui TOUS ont fait un rempart de leur corps et aux soldats qni sont acconms à Totre défense eeUe preuTe d'énergie... Elle sera la récompense de leur courage et de leur fidélité... Vous serez justes sans doute en accordant aux éeriTains qni se dé?onent à la Térité, aux principes de Thumanité, de la Justice, de la liberté, les égards que mérite la magistrature utile et honorable qu'ils exercent sur l'opinion publique. Plus de ménagements arec le crime I » (réimpr., t XXIV, p. 520).

â66 R. GUTOT ET F. TH^IfARD.

dan n'hésitait pas à en affirmer de nouveau, sur son honneur, l'exactitude littérale. Duquesnoy, à qui le journal avait attribué les propositions de Soubrauy, somma les rédacteurs de s'expliquer sur cette méprise : « Je n'étais pas dans ma loge à ce moment, répondit Jourdan, j'étais à la porte d'entrée de la salle de la Convention, à droite du président. J'ai vu un député, placé vers la troisième banquette inférieure, à gauche, faire la motion qui est rapportée dans le journal. La faiblesse de ma vue ne m'a pas permis de reconnaître les traits de Duquesnoy, mais j'avais cru reconnaître sa voix, et aussi sa personne, à la taille et à la grosseur de l'homme que je voyais ^ » Jourdan dut reconnaître aussi qu'il n'avait pas vu Duquesnoy sortir de la salle avec la Commission des Quatre, comme il l'avait écrit dans le Moniteur : « Je n'ai pas vu, dit-il, sortir le citoyen Duquesnoy, mais fai entendu dire dans le vestibule que la tête de la colonne dans laquelle j'étais mêlé venait de rencontrer à la porte de la salle et d'y faire rentrer les quatre membres de la Commission. » Duquesnoy n'insista pas, mais Goujon releva ces erreurs singuliéores : « C'est une chose constamment reconnue, s'écria-t-il, que les journalistes sont dans l'usage de faire des extraits abrégés de ce qu'ils entendent. Personne n'ignore que ces extraits se ressentent toujours de l'opinion de celui qui les rédige. Il est impossible à qui que ce soit d'avoir retenu précisément, au milieu du tumulte de la séance, ce qui s'y est fait, ce qui s'y est dit. Le Moniteur de ce jour-là, d'après lequel paraît avoir été rédigé, à peu près mot pour mot, le procès-verbal de la Convention, contient un faux matériel, reconnu... Le récit de mes opinions, à moi, même, n'est pas plus exact que le reste, et par la similitude qui se rencontre entre le procès-verbal et le Moniteur /jslï maintenant ce journal pour accusateur et pour témoin I J'en fais l'observation à mes juges*. »

Le 28 prairial, à trois heures de l'après-midi, les confrontations étaient terminées. On suspendit l'audience jusqu'au lendemain^. Les juges se retirèrent en chambre du Conseil et la délibération conmiença. Elle dura jusqu'au milieu de la nuit. L'ordonnateur Rouhière y assistait et l'influença de son mieux.

1. Gonfrontation de Jourdan avec Daqaesnoy (Arch. nal., W 547, n* 73).

2. GonfrontaUon de Jourdan ayec Goujon (Arch. nat., W 547, n* 59).

3. Procte-verbat de la Commission militaire (Arch. nat., W54S). Récit de Jourdan, dans le Moniteur du 4 messidor (réimpr., t. XXV, p. 26).

LE GOIIYERTIOITRBL GOUJON. 267

C'était un protégé des Girondins, créature de Dumouriez, qui rayait connu garde-magasin à Cherbourg et en ât son secrétaire général au ministère des Affaires étrangères. Une fois là, il était devenu, en trois mois, commissaire des guerres, puis commissaire ordonnateur. Le thermidorien Blad l'avait emmené ensuite comme secrétaire à l'armée de l'ouest : c'est lui qui le fit mettre en activité comme ordonnateur et nommer secrétaire général de la Commission militaire. Le général Pille, commissaire au mouvement et à l'organisation de l'armée, s'y était d'abord refusé. 11 trouvait l'avancement de Roubière scandaleux et voulait l'envoyer à l'armée d'Italie comme simple commissaire des guerres^. Mais sa présence rendait trop de services au Comité de Sûreté générale. Par deux arrêtés successifs, Blad le fit maintenir dans son grade et dans ses fonctions^. En qualité de secrétaire, Roubière fut chargé de classer les pièces pour la délibération 3. Il mit à part les « dépositions générales » et fit pour chaque accusé un dossier spécial contenant quelques témoignages et le procès- verbal des confrontations. Parmi les dépositions générales, qm devaient être évidemment consultées de moins près par les juges, il classa tous les témoignages favorables aux accusés, ceux par exemple de Raffet, de Sallengros, même de Ijanjuinais. Il fit mieux : sur les marges ou en tête des procès-verbaux, il inscrivit de sa propre main, ou fit inscrire par le soldat qui lui servait d'adjoint^ des résumés la plupart du temps mensongers. Ainsi, sur la déposition de Raffet qui, en un point très important, contredisait formellement l'accusation : € Déposition qui ne dit rien, ni pour ni contre. » Sur celle du représentant Massieu, complètement en faveur de Romme : € Ne contient aucun fait. » Sur celle enfin de Lanjuinais : « N'est point à la décharge de Du Roy et encore moins de Goujon, qu'elle tendrait à inculper d'une manière très directe. » C'est d'après ces commentaires singuliers que les convictions s'établirent et que le vote eut lieu. Â deux heures du matin, le 29 prairial, la Commission envoyait Tordre à l'exécuteur de monter la guillotine et de se tenir prêt pour onze heures et demie, avec une charrette pouvant contenir six personnes. Le jugement devait être prononcé à midi^.

1. Arch. administratÎTes de ia Guerre. Voy. les états de senrice de Roubière à Tappeudice.

2. Arch. uat., AF^i 57, plaquette 416, 10 prairial; P^ 4429, 2 messidor.

3. Voy. le bordereau placé en tète du dossier du procès (Arch. nat., W 547).

Page 1