‹ La question des fausses décrétales, Volume 94Chapitre 112 sur 176 · LB CODE OB HAMMOUEABI · texte numérisé non relu

LB CODE OB HAMMOUEABI

c^est à Sase que fut découverte son œuvre, comme si un exemplaire ofOciel de notre Gode civil, perdu pour la postérité, devait être exhumé après quatre mille ans à Berlin ou à Saint-Pétersbourg^ oii les envahisseurs de 4814 Teussenl emporté.

La période coutumière, dont je viens de parler, s*éclaire par les contrats, mais elle s'éclaire surtout aussi par les inscriptions antiques, dont les plus précieuses ont été publiées ou interprétées par deux assyriologues de premier ordre, ItM. Scheil et Thureau- Dangini. C'est de ces inscriptions que je veux m'occuper d'abord, en tenant compte de Taspect extérieur des monumente qui les portent et en leur demandant plus spécialement ce qu'elles peuvent nous apprendre sur la constitution originaire de la propriété en Ghaldée.

Uétude approfondie et prolongée à laquelle je me suis livré au Collège de France sur les institutions primitives m'a convaincu que, chez tous les peuples, la naissance de la propriété est en étroite connexité avec les croyances animistes, avec le tebou qui en est une manifestation essentielle. L'objet taboue devient intangible, et il est taboue parce qu'il est le siège d'un esprit, bon ou mauvais, le bon devenant mauvais si on le mécontente, le dérange ou le trouble; le mauvais défendant plus énergiquement encore que le bon l'objet qu'il occupe ou quMÎ garde. Qu'un arbre soit taboue, il n'est plus permis, sans s'exposer aux pires conséquences, d'en cueillir les fruits. Une hutte ou une récolte sera protégée contre toute atteinte si, pour y pénétrer, il faut rompre un fil dans lequel un esprit réside.

L'action de l'esprit invisible ne se limite pas plus à Tobjet dont il a bit son siège que l'action de l'homme ne se réduit à ce qui touche directement son corps. Il y a pour l'un et pour Pautre une sphère d'énergie ou d'influence qui s'étend aux enteurs. Être sous le regard d'un homme, à portée de sa main ou de son arme peut être aussi dangereux que d'entrer en contact matériel avec lui. De même des esprito. Us rayonnent autour du siège qu'ils occupent. Quand ils sont placés à l'entrée d'une demeure, ils la défendent mieux qu'une sentinelle ou une garde; quand ils sont placés à l'entrée d'un champ, ils en interdisent l'accès à l'intrus ou à l'envahisseur. C'est toute une fonction qu'ils exercent, c'est un office dont ils sont investis.

Cet office, chez les anciens Chaldéens, est dévolu à deux grandes

1. M. Scheil, dans les Mémoires dé la Délégation de Perse; M. Thureao- Oangin, dans son beau livre : les Inscriptions de Sumer et Akkad (Paris, 1905).

276 MELANGES BT DOCUHEIfTS.

catégories d^étres surnaturels : les esprits protecteurs, anges gardiens individuels ou familiaux, et les grands dieux, dont la présence réelle profite au grand nombre.

L'homme, dès les premiers àges^ éprouvait le besoin de s'assurer un protecteur spécial, personnel. Si le protecteur était le même pour tous, quelle sécurité suffisante pouvait-il offrir à chacun dans ses rapports avec ses semblables? Et, en effet, dans l'ancienne Chaldée, nous voyons que chaque individu a sa déesse ou son dieu particulier, son bon démon, son démon familier, sêdu ou latnassu, comme on voit rindien ou TOcéanien avoir son totem.

L'esprit protecteur, pour veiller sur la personne, veille sur la maison. Les rituels magiques l'appellent, l'invoquent dans ce but. Il menace de sa colère tous ceux qui franchiront ou violeront, démons ou hommes, la borne, la barrière qu'il défend, Tenceinte que sa présence rend sacrée et inviolable. Cette présence est manifestée par les statues de taureaux ailés qui se dressent à la porte des palais, et, dans les demeures plus humbles, par les statuettes qu'on suspend aux linteaux. Elle est assurée d'une façon mystérieuse et durable par les figurines enfouies dans les fondements des maisons et des temples et par les rites magiques et religieux dont la fondation était entourée.

Nous ne savons pas, il est vrai, si les Ghaldéens ont jamais eu la coutume, observée chez maints peuples primitifs, d'enterrer sous la demeure une victime humaine, pour la tabouer, pour satisfaire et retenir la divinité protectrice, mais deux dispositions du Gode de Hammourabi pourraient bien être la survivance dMne telle coutume. L'homme qui a perforé le mur d'une maison est mis à mort et enterré à l'endroit même où il a pratiqué la brèche (§ 2i) et une peine analogue frappe celui qui a bit imprimer une fausse marque^ à l'esclave d'autrui : il est enterré, semble-t-il, près de la porte de la maison^ au maître de laquelle il a voulu nuire (§ 227). Ne serait-ce pas pour livrer le coupable en proie aux démons familiers et peut-être même pour augmenter la sécurité de la demeure?

Les lamassu peuvent du reste être multiples^ comme le furent les

1 . Non pas d'esclaTe inaUénaUe^ comme tout le monde a tradoit, mais d'esclave marron^ comme Je le prouverai.

2. M. Scheil a traduit : c On l'enterrera dam sa maison t , ce qui ne me paraît pas rigoureusement exact. Il j a dans le texte : ina bMi, près de la porte (bâbu) et non pas : ina biti, et le pronom suffixe su a ici un sens très indéterminé, puisqu'il est question dans l'article de trois personnes : TinsUgateur, le marqueur, Tesclave marqué. L'analogie du % 21 rend donc TraisembUbie c[u'il s'a^t de la maison de l'esclave marqué.

LE GODE DE HilTHOURiBI. 277

dieux lares des Romains (comme le sont ceux des Japonais], et de grands dieux leur sont souvent adjoints. La variété même des objets retrouvés dans les fondations Tatteste. Us vont depuis le clou magique destiné à éloigner les mauvais esprits jusqu'à la statuette du dieu ou de la déesse, dont la tiare ou les cornes prouvent la divinité. Et, à mesure que Part se perfectionne, la signiflcation juridique se précise. Gomme Ta remarqué M. Heuzey, une figurine de fondation du temps d'Ur-Bau, représentant un dieu agenouillé qui enfonce dans le sol un gros pieu taillé en pointe \ a toutes les apparences d^un dieu-terme.

Il est vrai que les figurines les plus nombreuses se sont rencontrées dans les substructions des temples, et Ton peut se demander si leur ofOoe n'y perdait point toute raison d'être puisque la divinité puissante à qui le temple était voué y résidait en personne. En réalité, les abondantes trouvailles faites dans les temples sont des manifestations très distinctes de la foi ou de la superstition chaldéenne. L^objet des unes était de témoigner au dieu d'une dévotion, d^une soumission absolue, afin de se concilier sa bienveillance et s'assurer sa présence. L'objet des autres était d'offrir au dieu des serviteurs, des auxiliaires dont, si grand qu'il fftt, il pouvait avoir besoin contre les rivaux, les démons, les hommes eux-mêmes.

C'est dans la première catégorie que rentrent les images du roi, de ses fils, de sa famille, de ses serviteurs ou sujets portant sur la tête le dvpéihkUy la couffe, la corbeille de travail, pour témoigner au dieu un dévouement de corvéable et d'esclave^. Ce rite, qui s'est conservé jusqu'à l'époque ninivite, a, de même que les autres rites de fondation (libations d'huile^ d'aromates, de lait ou de miel sur les premières briques, etc.), un grand intérêt pour l'historien des institutions, car la présence du dieu qu'ils visent à réaliser devient pour le peuple tout entier une protection de sa personne et de son bien, une sauvegarde des faibles contre les usurpations et les abus de pouvoir des forts, d'un mot, la source même du droit ^.

Page 1