Cf. P. Fournier, loc, cit., p
LA QUBSTION DES FAUSSES DéCR^TALES. 295
dantf en dernier lieu M. l'abbé Lesne, du fait que la pointe de l'arme forgée par pseudo-Isidore est dirigée contre les métropolitains. Pseudo- Isidore n'exalte la suprématie de Rome que parce que la papauté est le seul pouvoir capable de mettre fin à la tyrannie de cet ennemi détesté, ^arcbevéque^
Le malheur de Tbypotbèse mancelle, c'est que rien absolument ne dénote la moindre hostilité au n' siècle entre le Mans et la métropole de Tours. Les rapports des deux églises sont excellents. Le but de pseudo-Isidore, s'il est manceau, échappe totalement.
Mais est-il manceau? Cette conséquence n'est nullement nécessaire. Pseudo-Isidore a fourni des pièces à Aldric, évéque du Mans'. 11 s'est arrangé pour que sa collection fût connue de bonne heure par le clergé de cette ville, mais rien ne force à admettre qu'il habitât ce diocèse. On vient même de montrer à quelle invraisemblance se heurterait Texistence d'un atelier pseudo-isidorien. En réalité, pseudo- Isidore est un ami d'AIdric, mais il ne demeure pas près de lui et il n'agit pas que pour lui^. Son dessein dépasse les étroites limites d'un diocèse. Son œuvre a une portée bien plus étendue. Elle ne vise
1. Pseodo-Isidore a pensé aussi que la restauration de l'aatorité des antiques primats pourrait être utile i son dessein. Mais il n'avait i leur sujet, comme i*a établi^ entre autres, Lurz {Ueber die Heimai Pseudo-IsldorSy MiincheD, 1898, p. 14-17), que des idées vagues.
2. Aldric écrirait trop mal (cf. plus haut) pour oser forger lui-même des pièces dont l'incorrection Peut trahi. Quant à dire a?ec J. Haret (p. 657) quMl était trop honnête homme pour faire des faux on permettre même qu'on en fit autour de lui, c'est s'illusionner complètement. La défense entreprise par Havet du Jugement du 7 septembre 838 donnant Saint-Galals i Aldric, Jugement qui est dans les Gesla Aldriei, a été Jugée vaine par Miïhibacher (Bôhmer-Miïhlbâcher. Die Regesten des Kaiserreichs unter den KaroUngem, 2* éd., n* 982) et avec raison. Aldric était uo faussaire. Havet a magistralement démontré que la confection de fausses légendes sur les premiers évêques du Mans, de chartes apocryphes, d'un catalogue épiscopal fantaisiste, remontaient, an moins en partie, jusqu'à 836, c'est-i-dire jusqu'au début de Têpiscopat d'AIdric (nommé en 832). Gomme sa maladie ne commença qu'en 853, impossible d'admettre qu'il n'ait pas connu ce long travail de falsiflcation. La vérité, c'est qu'il l'encouragea, le provoqua et demanda au besoin l'aide de ses amis.
3. L'auteur des Aetus, en insérant la fausse bulle de Grégoire IV, fait obser- Ter lui-même que cette pièce pourra servir également à protéger d'autres évêques : € Quae etiam in exemplum aliis episcopis prodesse poterit > M. Foumier, sous prétexte que le but principal que se proposait l'auteur était de défendre Aldric, se refuse (p. 77) à admettre qu'on puisse lui attribuer une autre patrie que le Mans. Je ne saurais accepter cette opinion. J. Havet {loe. eU., p. 654) a remarqué que le style de cette bulle est bien éloigné de celui des Aeius et des pièces fausses fabriquées par leur auteur. Or, celui-ci, la chose est sûre, éuit manceau. L'auteur de la bulle ne l'était pas, toujours pour la raison indiquée ploa haut.
296 MltLilfGBS ET DOCUMENTS.
à rien moins que la réforme totale de TÉglise de son temps. Tout ce qui peut affaiblir la dignité, disons mieux, Tomnipotence de Tévéque, — le laïque, le chorévéque*, — il le condamne. Pseudo-Isidore est peu préoccupé de théologie ; c'est un réformateur de la discipline ecclésiastique et de la société laïque de son temps'. Il n^est point indispensable a priori qu'il soit de tel diocèse plutôt que de tel autre. Néanmoins, il est reconnu par tout le monde qu'il a vécu en Gaule^ dans la région comprise entre la Loire, le Rbin et le Rhône. Dans cette région, une province avait été profondément troublée, celle de Reims. La déposition de Tarchevéque Ebbon avait semblé à beaucoup illégale : les biens de TÉglise avaient été mis au pillage, enfln et surtout c'était, de toutes, celle où le métropolitain, Hincmar, foisait sentir le plus durement le poids de son autorité sur les simples évèques chers à pseudo-Isidore. Ne doit-on pas en conclure que celui-ci, s'U n'appartient pas de toute nécessité à cette province, a été du moins atteint dans ses convictions, ses rêves, peut-être aussi ses intérêts, par le spectacle de ce qui s'y était passé, de ce qui s'y passait encore? Le violent amour qu'il porte aux évêques donnerait tout lieu de croire quMl était lui-même un évêque^. Pseudo-Isidore n'est pas nécessairement de Reims même ou de la province. Soit, mais il ne doit pas en être fort éloigné. S'il n^est pas évêque, au moins a-t-il des raisons
1. M. Foarnier (p. 69 et suiv.) remarque à ce propos qoe la Bretagne est peat-étre à celte époque la région de la Gaule où il était le plus utile de rappeler le principe que, pour la consécralion épiscopale, il faut trois évèques, ce qui entraînait la condamnaUon des choréTéqoes et des évéqoes celtes. Mais en Bretagne justement, il n'y a pas de ces choréréques exécrés de pseudo- Isidore. Les abbés-érèques sont tout différents et ne sont nullement condamnés en termes exprès par celui-ci. Ils diffèrent également des évèques de viei. Enfin les évèques errants qui inquiètent le clergé franc sous Gharlemagne sont des ScotU; ils n'ont aucun rapport avec les prélats armoricains.
2. M. Fournier a bien saisi, il me semble (p. 5-21), le but de l'auteur, et il a raison (p. 59) de dire qu'entre Taffaire des clercs ordonnés par Ebbon, condamnés par Hincmar, et les grands desseins des Fausses Décrétales il y a disproportion.
3. Le nom de Rothadus de Soissons, mal vu d'Hincmar, puis persécuté par lui, se présente aussitôt à l'esprit, d'autant que Tévèque de Soissons est le premier de la province après l'arcbevèque, d'autant que c'est par lui que Nicolas I*' (lequel fait le plus grand éloge do personnage) a appris l'existeiice des Fausses Décrétales. Mais la négligence de l'administration de Rotbadus qui engageait des objets du trésor de son église i des aubergistes et des juifs (il est vrai qoe l'accusateur est Hincmar) va directement i rencontre des préceptes cbers à pseudo-Isidore. En outre, persécuté par Hincmar, eùt-il attendu Jusqu'en 864 pour présenter au pape les décrétales apocryphes qui lui furent si utiles? Enfin, Rotbadus, qui a pris part à la déposition d'Bbbon en 835, i l'installation d'fiincmar en 845, n'est pas un chaud partisan du premier, à coup sûr. Or,
U QUESTION DB8 FAUSSES DJCRlSTiLBS. 297
d'espérer le devenir un jour. Un clerc instruit de la cour de Charles le Chauve^ qui séjournait habituellement dans la province de Reims, où étalent presque tous ses palatia, pourrait être parfoitement Pauteur des Fausses Décrétâtes.
Sans attacher à une simple hypothèse plus d'importance qu'elle ne vaut, je persiste à croire que Vulfadus, le plus éminent des clercs déposés par Hincmar, chanoine de l'église de Reims, ministerialis du roi, qui l'apprécie extrêmement, précepteur de ses enfants, clerc très savant et très habile, fort redouté d'Hincmari, mérite mieux que tout autre Vhonneur d'être désigné comme auteur des Fausses Décrétales. M. Fournier (p. 59) reconnaît que « l'opinion qui foit de Vulfadus et de ses partisans les auteurs des Fausses Décrétales est la seule opinion compatible avec l'hypothèse qui place à Reims le berceau de cette compilation ». Elle est compatible également avec Thypothèse que pseudo-Isidore était un clerc du palais. En tout cas, je crois plus fermement que jamais qu'il n'a jamais vécu dans le diocèse du Mans. Je dirai mieux : la seule chose sûre, c'est qu'il n'était pas du Mans. Je persiste également à trouver intéressant que l'archevêque de Reims ait eu des premiers ou le premier connaissance des Fausses Décrétales. H. Fournier (p. 59, n. 4) objecte que Hincmar éprouve des doutes sur l'authenticité de certains textes pseudo-isidoriens : « Si le faux Isidore lui avait été présenté par ses adversaires^, de tels doutes seraient devenus une certitude; il se serait insurgé contre toute la collection. Il demeura sur la réserve parce qu'il ne se sentait point visé, et si parfois il combattit les doctrines pseudo-isidoriennes, parfois aussi il essaya d'en tirer parti. » Cette objection perd de sa force précisément parce que les Fausses Décrétales ont une portée générale. Et comme sur certains points, telle la condamnation des usurpations laïques^, elles se rencontrent avec les idées et les intérêts d'Hincmar, celui-ci ne peut les condamner en bloc et cherche même à les utiliser. Il ne peut non plus, pour cette
pseado-Isidore, en admettant même qa'il ne fût pas foncièrement un partisan d'fibbon, ne pondait se dissimuler qu'il foarnissait des armes aux amis de ce dernier. Rothados me parait donc i écarter, quoique Sclirôrs {Binkmar, p. 236) penche en sa faveur, si l'on peut s'exprimer ainsi. En dehors de Rolhadus (et d'Hincmar de Laon, qui est hors de cause), aucun aulre évéque de la proTince de Reims n'a osé tenir tête à Hincmar.
1. Sur Vulfadus, cf. Études sur Ib règne de Hugues Capely p. 366-367, et aussi Schrôrs, Binkmar, ErMschof von Beims^ p. 273-275.
2. Des adversaires bien maladroits. Vulfadus était tout le contraire d'un maladroit.
3. Les prescriptions disciplinaires de pseado-Isidore énumérées par M. Fournier (p. 51, n. 2) sont conformes également aux préceptes d'Hincmar.
298 MELANGES rr documbiits.
même raison, se sentir uniquement visé. Néanmoins, il est bien cer« tain qu'il rétait implicitement comme métropolitain. Aussi le voyonsnous se débattre contre le filet tressé par plus habile que lui. On peut même se demander s^il n'a pas soupçonné d*où venait le coup. Le procès inopiné intenté par lui en 853 après des années d^aocalmie à Vulbdus et aux clercs ordonnés par Bbbon, leur condamnation^ Pani« mosité si peu explicable de Tarcbevéque à Tégard de Rothadus suivent de bien près la mise en circulation des Fausses Décrétales^ si Ton accepte la date de 852 proposée pour les Capitula presbyteris data^ où des textes pseudo-isidoriens sont signalés pour la première fois. Je crois que sa haine contre Vulfadus et Rothadus ne Ta point égaré. N*est-il pas curieux aussi que la période de réconciliation d'Hincmar avec Vulfadus et sa bande*, période que M. Fournier (p. 47-50) a montré s^étendre de 847 à 852, corresponde exactement à l'intervalle de temps qu'on assigne à la confection des Fausses Décrélales? On sait en effet que, antérieures à 858, et même (selon M. Fournier et l'ensemble des érudits qui se sont occupés de la question) à 852, les décrélales apocryphes ont été écrites après les Faux Capitulaires du soi-disant Benoit le Lévite. Or, ceux-ci n'ont pas été publiés avant 847.
A ce propos, je veux encore rompre une lance en faveur de l'origine mayençaise de ce dernier texte. La provenance mayençaise du pseudo-Benoit « ne saurait être admise », dit M. Fournier (p. 40). G^est possible, mais il Aiudrait, pour démolir cette thèse, d'autres objections que les siennes. J'avais invoqué' plusieurs arguments : ^'^ le fkussaire attribue l'idée première de son recueil à Autcarius II, archevêque de Hayence (mort en 847), et prétend en avoir puisé les éléments dans les archives mayençaises constituées par les archevêques Riculf et Autcarius P'. M. Fournier objecte que les titres et les préfoces des faussaires méritent peu de créance. Gela va de soi, mais là n'est pas la question. Un faussaire qui essaye de mettre son recueil en quelque sorte sous le patronage des archevêques de Mayence veut influencer un public pour qui ces prélats sont en vénération. J'ai dit' et je maintiens que cette tactique du pseudo-Benoit montre qu'il n'écrivait pas entre la Meuse et la Seine, à plus forte raison en Neustrie, où l'on se souciait fort peu des métropolitains de Germanie. 2"" Dans sa préface en vers, pseudo-Benoit, rappelant les partages qui ont fait suite au traité de Verdun, nomme en premier
1. Hincmar appelle les clercs consacrés par fibboo eoUegium Vulfadi,