DémonolalTie, p
Rev. Histob. XGIV. i^ FAgc. 3
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L'hystérie est héréditaire ; et voilà pourquoi souvent les filles ont été brûlées après les mères, parce qu'elles présentaient les mêmes symptômes morbides. La maladie chez des personnes faibles d'esprit est contagieuse; voilà pourquoi beaucoup de villages sont décimés^. Si la femme ne se suggère pas à elle-même toutes ces visions, le juge qui l'interroge les fait naître en son esprit. Ses questions sont si nettes, si précises qu'elle arrive à douter d'elle-même. Elle avoue. L'aveu est une condamnation à mort; le procès finit après l'information et l'interrogatoire.
Mais, après tout, ces aveux étaient rares; le plus souvent, l'accusée nie. Elle déclare qu'elle n'a point eu commerce avec Satan, qu'elle n'est point sorcière. Dès lors, on procède aux recolements et aux confrontations. Le juge convoque à jour et heure déterminés tous les témoins entendus dans l'information ; il les interroge d'abord en l'absence de l'accusée; il leur demande s'ils persistent en leur première déposition ; il les invite à y ajouter ou à en retrancher à leur gré; c'est le recolement. Puis, pour la première fois, l'accusée est mise en présence de ses accusateurs; et ici la Lorraine était en avance sur d'autres pays, où jamais la victime ne connaissait les témoins, où l'on continuait d'employer l'ancien système de l'Inquisition. Témoins et accusée sont interrogés contradictoirement sur les faits de la cause : c'est la con-frontation. Celle-ci terminée, le procureur ou le substitut présent prend ses conclusions. Si elles tendent à l'absolution de l'inculpée, elles sont définitives ; maïs, avec des procureurs imbus de l'esprit de Nicolas Remy, de telles conclusions devaient être rares, — l'on en trouve pourtant des exemples. — Mais, en général, les conclusions sont interlocutoires. Le procureur peut requérir que l'accusée nomme des témoins à décharge; mais la malheureuse n'en trouvait presque jamais. Il peut requérir aussi que l'accusée soit soumise à la question ; c'était le cas ordinaire. Quand le procès avait lieu loin de Nancy, l'on demandait sur ces conclusions l'avis des échevins de Nancy ; mais presque toujours dans les procès de sorcellerie les échevins opinent pour la torture. A Nancy même, point n'était besoin de consulter personne,
1. Dans le peUt village d'Azelot, au canton de Saint-Nicolas-de-Port, qui compte aujonrd'hai 200 habitants, et qni en comptait à peine 100 aatrefoia, il y eot à la fin dn xvi* et an débat du xvii* siècle Jasqa'à trente procès de sorcellerie. Cf. Lepage, le$ Commune» de la Meurlhe, art. Azelot.
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et la sentence interlocutoire ordonnant la question était immédiatement rendue.
Avant de procéder à la question, l'on soumettait l'inculpé à un chirurgien ou à un médecin. L'inculpé, homme ou femme, était rasé des pieds à la tête < partout où poil se trouve », disent les procès -verbaux, par la personne vile^ c'est-à-dire par l'homme qui tond les chiens et récure les égouts ; puis le chirurgien cherchait s'il retrouvait sur son corps la marque du Diable. De même que Dieu mettait son sceau sur certains élus en reproduisant sur leurs mains, sur leur flanc et leurs pieds les blessures du Christ, de même, dans les croyances de l'époque, le Diable marquait d'un signe ineffaçable la créature qui s'était donnée à lui. Nicolas Remy consacre tout un chapitre de sa Démonolatrie à cette marque diabolique. C'était au médecin à trouver ce signe, qu'on reconnaissait de la façon suivante : si à l'endroit du corps marqué par Satan l'on enfonce une longue épingle, l'inculpé ne sentira aucune douleur et pas une goutte de sang ne coulera de la blessure. Cette partie du corps est devenue tout à fait insensible :
Sanguis hebet, frigentque effetae in corpore vires
(la citation est de Nicolas Remy). Ainsi, en octobre 1590, on arrête à Briey la femme Claude Bogart. Après lui avoir rasé la tête, on découvre au sommet une cicatrice que les cheveux cachaient; Claude affirme que cette cicatrice a été causée par une pierre qui lui a été lancée. Mais le chirurgien enfonre son épingle et déclare qu'en cet endroit le Diable a mis sa griffe sur sa créature. On découvre de même une verrue sur la jambe droite de la femme Muguet, arrêtée à Essey-lès-Nancy en juin 1591. Elle ne sent aucune douleur lorsqu'on y enfonce l'épingle; mais, dès qu'elle est piquée à côté, elle pousse des hurlements effroyables. Signe diabolique, conclut Nicolas Remy, et il écrit : « Ceux-là errent cent et cent fois, ceux-là sont des fous qui prétendent expliquer de tels phénomènes par des causes naturelles. > N'en déplaise à Nicolas Remy, n'en déplaise à l'excellent abbé Lionnoîs, qui composait au xvni® siècle une histohre de Nancy et qui faisait preuve d'un bien grand scepticisme en disant : « Les épingles de ces chirurgiens n'étaient-elles pas semblables à celles de nos joueurs de gobelets qui, en se perçant le front, ne se font
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de mal que dans l'esprit des sots? », — de tels phénomènes existent et la médecine actuelle les explique par des causes naturelles ; cette insensibilité partielle est l'un des signes de l'hystérie; elle peut même être provoquée par simple suggestion du médecin.
Dans tous ces procès de sorcellerie, le médecin ou le chirurgien doit partager la responsabilité du juge. Il procédait à l'examen du corps, trouvait la marque et donnait son certificat, qui était une condamnation à mort. Dans ce certificat, il ne constatait pas seulement, il interprétait. Il affirmait que cette insensibilité était causée par l'empreinte du Démon. Dans un livre de chirurgie, paru en 1585, on lit : « Nul ne peut nier, il n'en faut douter, qu'il y ait des sorciers; car cela se prouve par authorité de plusieurs docteurs et expositeurs, tant vieux que modernes, lesquels tiennent pour chose résolue qu'il y a des sorciers et enchanteurs qui, par moyens subtils, diaboliques et inconnus, corrompent le corps, l'entendement, la vie et la santé des hommes et autres créatures, comme animaux, herbes, l'air, la terre et les eaux. D'avantage l'expérience et la raison nous contraignent le confesser, parce que les lois ont établi des peines contre telles manières de gens^ » Singulier raisonnement : il y a des sorciers, puisqu'il y a des lois contre les sorciers. L'auteur de ce livre est Ambroise Paré, et peut-être le grand chirurgien, qui passait en son temps pour un novateur hardi, a-t-il causé sorcellerie avec Nicolas Remy, lorsqu'on 1575 il arriva en Lorraine pour guérir la duchesse Claude de France, femme de Charles III.
Le médecin a donné son certificat; mais il faut obtenir de l'inculpé lui-même l'aveu qu'il a eu commerce avec le Diable; et cet aveu lui sera arraché par la torture. Nous connaissons par un livre de praticien écrit par Claude Bourgeois, maître-échevin de Nancy après Nicolas Remy, quels modes de torture étaient usités en Lorraine^. Il y avait quatre épreuves qui étaient graduées.
C'étaient d'abord les grésillons. L'instrument était formé de trois lames de fer qu'on rapprochait à l'aide d'une vis. On met-
1. Ambroise Paré, Œuvres eomplèles, 6d. llalgaigne, t. III, p. 53. Ce passage, tiré du Uvn sur les monstres et les prodiges, ne se trouve que dans i'édiiioD de 1585.
2. Pratique civile et criminelle pour les Justices inférieures du duché de Lorraine, eonfàrmément à celle des sièges ordinaires de Nancy, .Nancy, J. Garnicb, 1014, iv*53 feullleU in-4*.
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tait entre ces lames le bout des doigts de la main ou du pied jusqu'à Tongle et on serrait. La souffrance était atroce; la victime sortait de l'épreuve les doigts entièrement écrasés. Venait ensuite Véchelle. C'était une échelle ordinaire dont une extrémité touchait terre, tandis que l'autre reposait sur un tréteau à trois pieds du sol. L'accusé était étendu nu ou en chemise sur l'échelle, les pieds attachés au barreau inférieur, les mains liées, à l'autre extrémité, à une corde qui s'enroulait autour d'un tourniquet; on mettait en mouvement le tourniquet, et les bras, le corps entier s'allongeait. « L'accusé, dit Claude Bourgeois, souffre ainsi de grandes douleurs, tapt à cause de l'extension violente de tout le corps qui s'aDonge* contre nature que pour les diverses parties affligées en cette extension , comme veines, artères, muscles, mais principalement les nerfs et tendons, qui sont toutes parties douées d'un sentiment fort exquis et conséquemment susceptibles de grandes douleurs. » Pour augmenter les souffrances de l'ao- CQsé, on lui faisait passer sous le dos un morceau de bois pendant qu'on rétirait. On lui jetait aussi souvent de l'eau froide à la figure; on lui introduisait par un entonnoir une certaine quantité d'eau dans la bouche, ou encore l'on imprimait à cette échelle mobile des secousses savamment calculées.
Tandis que la victime reste couchée sur l'échelle, on lui infligera la troisième épreuve, les tortillons. Les bras et les jambes nus sont attachés par de grosses cordes aux montants, et la corde est serrée autant qu'il est possible. Puis entre les membres et la corde on passe des bâtons ronds qu'on emploie comme un tourniquet. La corde est serrée davantage encore; elle pénètre dans les chairs, qui sont de plus en plus comprimées en certains endroits et ressortent plus loin en bourrelets meurtris.
Enfin, si l'accusé n'a pas avoué, on a recours à V estrapade. Au plafond de la chambre de torture est attachée une poulie, dans laquelle on passe une corde, semblable aux poulies dont se servent les maçons pour monter leurs pierres. L'accusé, en chemise, les mains liées derrière le dos, est attaché par la ceinture à ce crochet et tiré violemment en l'air. On lui fait exécuter ainsi un certain nombre de tours; parfois, pour augmenter sa souffrance, on étire le corps en attachant au pied de grosses pierres; Claude Bourgeois assure que quelques-unes de ces pierres pesaient de soixante à quatre-vingts livres.
C'étaient là les seules tortures autorisées en Lorraine par les
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échevias de Nancy. Et ils se croyaient des esprits libéraux. Us prohibaient les modes plus atroces encore. Qs défendaient de faire asseoir l'inculpé sur une selle hérissée de pointes, de le pendre dans une cheminée pour l'enfumer, de le priver de sommeil pendant une longue période, en le tenant éveillé par des moyens artificiels. Ceux qui ont visité certains musées de torture d'Allemagne seront obligés de reconnaître que les échevins de Nancy ont été moins cruels que certaines justices d'outre-Rhin ^ La torture est toujours administrée en présence d'un chirurgien. Celui-ci doit arrêter le bourreau quand il lui semble que le patient est à bout de forces ; on ne doit pas détacher de l'échelle un cadavre; le fait s'est produit parfois. On commence en général par montrer à l'inculpé les instruments de torture; on lui explique la manière dont on s'en sert, les souffrances qu'ils produisent, et, devant cette menace, on l'interroge de nouveau; on le conjure d'avouer son crime. S'il persiste dans ses dénégations, le bourreau fait son office. Rarement une femme résiste jusqu'au bout. Tout à coup elle s'écrie que c'est trop souffrir; elle raconte tout ce qu'on veut; oui, elle a été au sabbat ; elle a eu accointance avec le Diable. Le juge lui demande le nom de ses complices; elle nomme tous les noms qui lui traversent la tête, noms illustres ou noms ignorés, grands personnages de l'état ou pauvres mendiants. C'étaient de nouvelles victimes qu'elle désignait, et chaque procès en engendrait une série d'autres. Parfois le juge, pour obtenir plus vite l'aveu, usait de stratagème. Il promettait à la pauvre torturée sa grâce et une chaumière; mais il sous-en tendait par restriction mentale la grâce d'être étranglée avant d'être brûlée, et la chaumière, c'étaient les bottes de paille du bûcher. Le juge aussi, dans la recherche des complices, désignait parfois un homme ou une femme par son nom : « N'étiez- vous pas au sabbat avec un tel ou avec une telle? » Ces pratiques, il est juste de le reconnaître, étaient condamnées par les échevins de Nancy. Claude Bourgeois écrit : « Il n'est loisible d'user d'artifices, de
1. Des procureurs lorrains demandaient des supplices plus terribles. Un procureur, Didier Colin, écrit sur un exemplaire de la Pratique civile et criminelle, de Claude Bourgeois : c Aucuns disent qu'il n'y a douleur si grande que celle qui rient de la distillation d'eau froide sur le nombril. Aucuns que les millepèdes, cloportes ou pourcelets Saint-Antoine, appliqués et retenus sur le nombril, font plus grand rage et tourment. > Cité par R. de Souhesmes, la Torture et les anesthésiques, dans les Mémoires de la Société d'archéologie lorraine^ 1901 , p. 10.
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paroles mensongères ou captieuses comme de faire entendre au criminel qu'il confesse librement ce qu'on luy demande soubs espérance et promesse de pardon et autres, cela étant très pernicieux, et dont les juges practiquant tels abus et injustices en répondront devant Dieu, et, cela estant descouvert, debvront estre châtiés exemplairement par les juges supérieurs qu'il appartiendra » ; — et, en effet, certains juges ont été destitués pour n'avoir pas suivi ces préceptes. — Claude Bourgeois écrit encore : « Il ne faudra particulariser ou nommer personne, suggérer, — le mot est dans le teœte^ — ou désigner par habits ou autrement, ains faudra interroger généralement qui sont les complices. »
Le lendemain des aveux, l'accusée était interrogée à nouveau hors du lieu de torture. Il arrivait souvent qu'elle rétractait ses aveux antérieurs, qu'elle déclarait n'avoir su ce qu'elle disait, n'avoir parlé que sous l'empire de la douleur. Le juge aurait dû réfléchir à ses rétractations; il aurait dû se rappeler le proverbe latin : torquere est eœtorquere; il aurait dû se dire, comme plus tard l'auteur tragique^ :
La torture interroge et la douleur répond;
mais, dans ces rétractations, il voit une nouvelle manœuvre de Satan; et l'accusée est remise aussitôt à la question*. Après les grésillons, l'échelle; après l'échelle, les tortillons et puis l'estrapade. Quelques-unes résistent jusqu'au bout et sont renvoyées des fins de la plainte^, mais le cas est tout à fait extraordinaire. L'aveu une fois fait est aussitôt consigné par écrit : c'est la sentence de mort. Les juges n'ont qu'à en prendre acte et à prononcer en conséquence. Dans les juridictions inférieures, la sentence