Fournir des peaux de castor et faire du peuplement
4. Les huguenots « ont fait pis qne de mériter, à un moment donné, d'être chassés du Canada. Hs l'ont eu entre les mains et ils n'en ont rien fait i. Reproche comique, s'il n^était injuste. Des compagnies, qui comptent des huguenots parmi leurs membres, ont eu des concessions au Canada de 1603 à 1627, c'est-à-dire en un temps où la colonisation cherchait ses voies, où l'on hésitait entre Texploitation et le peuplement; depuis 1611, les protestants sont soumis à la surveillance des Jésuites ; depuis 1625, le vice-roi interdit à de Caen
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moins de oomplaisance pour ceux à qui profita surtout la domination française^*, moins de crédulité aussi, soit qu'il s'agisse de vanter la pureté des mœurs de ce Paraguay hyperboréen, la chasteté des filles et la fidélité des épouses, la charité envers les indigènes, soit quHl s'agisse de recueillir les cris de misère d'une noblesse quémandeuse*; une vue plus ferme de ce que Tancien régime a fait au Canada de mal et de bien' ; enfin une conclusion qui manquât moins d'ampleur et qui ouvrit sur Pavenir des perspectives plus étendues^. Ce que Ton
de laisser chanter les psaomes sor le Saint-Laureot ; ce vice-roi est le doc de Veotadoory dont on connaît le mysticisme exalté, et, dans ces conditions, Ton s'étonne qae quelques marchands hagnenots niaient pas fait dn Canada one NouYelie-France protestante I An reste, si leur œuvre avait été nulle, comment le P. Le Clerq aurait-il pu écrire (et je veux bien qu'il exagère) en 1663 que c la plus grande partie des habitants i descendait des Français a qui commencèrent à peupler en 1625 i? Quant à expliquer Tinterdiction (arrachée sans doute à Richelieu par Ventadonr] qui leur fut faite d'aller au Canada par le rAle criminel de quelques-uns d'entre eux lors de rinvasion des Kirke (pourquoi M. Salone les affuble-t-il du nom baroque de Eertk ?), je crois bien que les dates s'y opposent. Le projet de la compagnie des Cent associés, qui les exclut, date de 1626, les articles qui la créent sont du 29 ayril 1627 (l'édit de mai 1628 ne fait que les reproduire) et Taffaire Kirke est du printemps de 1628. Si cette affaire c vient à point pour justifier les inquiétudes > de Richelieu, elle les justifie après coup.
1. M. Salone accepte sans discussion le tableau idyllique tracé par les Jésuites. Cependant, Talon (p. 193) est obligé d'user de stratagèmes pour faire savoir, malgré eux, la vérité au roi : c Les véritables seigneurs du Canada, ce sont les Jésuites. 1
2. P. 310, l'auteur constate que, c non sans surprise, on retrouve à la fin de la crise tous ces besogneux en possession de leur seigneurie ». Cette surprise est surprenante. Il s'agissait d'apitoyer le roi et de pourvoir de bons emplois une nombreuse progéniture.
3. Après avoir si durement critiqué l'œuvre des premières compagnies, y a-t-il lieu de s'extasier sur les résultats obtenus plus tard? Si (p. 111) la paroisse de Québec a compté 674 baptêmes de 1621 à 1661, combien de 1621 à 1627, de 1627 à 1635? M. Salone n'admet pas l'opposition établie par Parkman entre le libéralisme des colonies anglaises et le despotisme ministériel du Canada. Pourtant, il cite la lettre où Colbert veut éviter jusqu'à l'ombre d'une assemblée d'âtats, et sa p. 456 est un commentaire involontaire de l'affirmation de Parkman. Quel aveu que cette phrase, d'une ironie cruelle dans son inconscience (p. 458) : c Ce que vaut le colon français, toute rhistoire du Canada le proclame, surtout t histoire da Canada livré à la domination anglaise! »
4. Rien de décisif sur la poussée vers Touest et le Mississipi, sur la tentative de jonction avec la Louisiane, cause du conflit avec les colonies anglaises. — Presque rien sur la vie des chrétientés Indigènes. — Il n'est question ni de la fusion entre les deux compagnies, dont de Caen devint le chef, ni de Razilly. — Citer la concession de la maîtrise (p. 43) comme un avantage qui devait attirer les artisans, c'est oublier que le Parlement de Paris refusa d'enregistrer cet article, — Où trouve-t-on la forme Fathers Pilgrimsf — 11 y a sur le
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troave dans ce livre, — une élude sur l'administration de Talon; des détails, trop chronologiquement morcelés, sur le développement éco< nomîque et sur Thistoire financière, — rend plus regrettable encore Tabsence de tout ce que Ton n'y trouve point
LMle de Saint-Domingue, — « la plus précieuse des provinces du royaume », — devait-elle être représentée aux États généraux de 4789? La royauté disait non pour le présent et remettait aux États eux-mêmes le soin de trancher souverainement la question pour l'avenir. Hais, avec une ténacité aussi remarquable que leur hardiesse, les grands planteurs, proûtant de l'indécision du pouvoir et des discordes administratives, résolurent de saisir de force le droit qu'on hésitait à leur donner. Sans convocation, ils tinrent des assemblées primaires, nommèrent des députés, tandis qu'en France même un Comité colonial faisait campagne en leur faveur. Restait pour les députés dominicains à se faire admettre par l'Assemblée. Quelquesuns d^entre eux eurent la géniale inspiration d'aller se joindre au Tiers dans la salle du Jeu de Paume. Dès lors, leur cause était gagnée, mais leur nombre, primitivement de 34, puis de 42, fut réduit à 6 : chiffre encore énorme quand on pense que ces six députés ne représentaient que 4,000 blancs à peine sur 30 à 40,000, sans parler de 25,000 nègres libres et de plus de 400,000 esclaves.
Ce mouvement audacieux, qui plaça le gouvernement en présence du fait accompli, est donc un mouvement de privilégiés pour la défense de leurs privilèges. Les « grands blancs > et leurs amis métropolitains du Comité colonial veulent protester contre les rigueurs du pacte colonial, mais ils veulent aussi parer Paltaque dirigée contre eux par les Amis des noirs. C^est ce que M. P. Boissox!<fADE< a lumineusement expliqué dans un livre nourri de détails sur la prospérité de Saint-Domingue, sur l'importance du commerce colonial dans la vie économique de la France d'alors, sur la traite. Il montre que l'action des planteurs ne posa pas seulement la question de la représentation coloniale dans les assemblées métropolitaines ; elle souleva, fort imprudemment, la question de régalilé politique entre races de couleur différente et celle de l'esclavage. Elle a donc sa place dans l'histoire générale de la civilisation française, dans Thistoire du monde.
régime spécial da Canada, si diiSérent de celui des colonies comme les AnUlles oo les Ifascareignes, des précisions plus nettes dans la préface mise par M. Schefer à son ouvrage sur la quesUon coloniale en France sous la Restauration que dans tout le livre de M. Salone.
i. Saint-Domingue à la veille de la Révolution el la question de la représ&niation coloniale aux États généraux (janvier 1788-7 juillet 1790), Paris, P. Genihner; New- York, Stechert et C**, 1906, in-8% 299 p. (t. XXIX des Mém. de la Soc, des Antiq, de VOuest).
Les Rois sans couronne, de H. Mabg db Villibis du Teirà6B«, ce sont, depuis Bétbencourt jusqu'à Jacques P' le Saharien, en passant par lady Esther Stanhope, Orllie P', le marquis de Rays, Marie de Mayréna, tous les aventuriers que Tespoir d'une couronne, — et parfois le désir de distribuer des décorations, — ont poussés vers les terres vierges. Il y avait là un problème de psychologie historique que M. de Villiers du Terrage n'a pas touché, et Ton ne voit vraiment pas pourquoi il a fait voisiner ses « rois sans couronne »', non seulement avec de simples « conquistadores >, mais encore avec Owen, Gabet, Considérant et Brigham Young. Il a mêlé ainsi des phénomènes d'ordres très divers.
A l'un de ces « rois sans couronne >, M. P. Gulteu a consacré d'érudites recherches d'archives', peine peut-être hors de proportion avec rintérêt du sujet. Il s'agit de Benyowszky, Hongrois d'origine polonaise, et qui eût mérité d'être gascon. Ses aventures, pour extraordinaires qu'elles soient, le sont encore moins que ses mensonges. De toutes ses inventions, la moins prodigieuse ne parait pas être rimaginaire « kabary >, où 30^0T)0 Malgaches^ lui auraient conféré le titre d'empereur de Madagascar. M. Cultru, qui n'est pas tendre pour les aventuriers, — même de génie, — a poursuivi celui-ci de sa critique impitoyable et généralement sûre'. Il a montré que les allures conquérantes de Benyowszky n'avaient pas facilité l'œuvre des Français dans Ta grande lie. Tout de même, je ne sais si Benyowszky ne valait pas un peu mieux que son portrait, dont la jalousie des autorités de riie-de-France a sans doute noirci les couleurs.
H. HlUSER.
1. Titre complet : OonqiMadores et roUeUts. Rois sans couronnes. Du roi des Canaries à l'empereur du Sahara. Perrin et C^ 1906, in-16, vi-474 p. Cartes et portraits.
2. Parmi lesquels figure le roi d^retot, c Martin du Bellais ».
3. Un empereur de Madagascar au XVIIV siècle : Benyowsky. Challamel, 1906, in-8*, 216 p. (extrait de la Revue coloniale). Une carte, mais de Madagascar moderne, où figure le chemin de fer d'Andévorante à Tananarive t
4. M. Cultru lui reproche d'avoir dit UntAt 30, tantôt 50,000, mais il y a les femmes et les petits enfants.
5. P. 164, il fixe la composition du roman < vers 1784 ou 1785 ». Mais (p. 174) la pièce vraie ou fausse signée de Joseph II et ia lettre de Dumas à Vergennes montrent que les éléments essentiels en étaient déjà formés dès Tautomne de 1783. — Le scepticisme de M. Cultru ne s'étend pas jusqu'aux rapports des commissaires enquêteurs ; ceux qu'il cite en appendice montrent bien que les délégués des autorités de l'Ile voisine étaient disposés à tout trouver mal, sans tenir compte des difficultés inhérentes à la situation et au climat. Tout inapecteur des finances chargé de vérifier la gestion d'un fonctionnaire qui dirige un service autonome ne manque pas de le trouver coupable. — Des Assises
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P.-iS. — Nous sommes bien en retard pour rendre compte des études de M. Louis Batiffol sur Marie de Médicis^ Appuyées sur des documents originaux (procès de Léonora, comptes, correspondances) ^ elles ne font pas seulement revivre la psychologie de la reine, dont M. Batiffol a essayé de donner un portrait qui n'est ni poussé au noir ni trop flatteusement embelli ; elles ne nous font pas seulement pénétrer dans Tintimité de Henri IV; elles nous font aussi mieux connaître ce qu'était la cour et même ce qu'était au vrai le pouvoir royal, quelles en étaient les bornes, sinon légales du moins traditionnelles, dans les premières années du xvii^ siècle.
PuBLiGÂTioifs DivBBsis. — M. Henri Hauser a donné une seconde édition de son livre : Ouvriers du temps passé (Alcan, Bibliothèque des Sciences sociales), paru en 4898, et qui marque une date dans l'histoire des études sur l'ancienne industrie française. M. Hauser, qui, d'abord à Glermont, puis à Dijon, et aussi par de nombreuses conférences faites à Paris, à TÉcole des hautes études sociales, a exercé une si heureuse et si vigoureuse influence sur les recherches d^histoire économique, et à qui nous devons un excellent livre sur l'enseignement des sciences sociales, a été le premier à montrer que l'organisation du travail antérieure au xvii* siècle comportait beaucoup plus de variété et de liberté qu'on ne le croyait, bien que, depuis Louis XI, la royauté ait commencé à intervenir systématiquement dans la réglementation des maîtrises, intervention qui aboutit en 4584 à l'ordonnance par laquelle Henri III tenta de généraliser le régime corporatif. Les travaux publiés depuis 4898 sur l'ancienne industrie, en particulier le beau livre de H. Boissûnnade sur l'Organisation du travail en Poitou, ont confirmé et encore étendu pour les temps antérieurs au xv* siècle les conclusions de M. Hauser. La nouvelle édition des Ouvriers du temps passé n'est pas une édition refondue, c'est une édition corrigée. D'ailleurs, nous aurions regretté que M. Hauser n'eût pas conservé à son livre la forme et l'allure qui en font une lecture si attrayante. Dans une conclusion nouvelle, il a rappelé des vues qu'il avait exposées dans des articles très remarquables sur les Origines du capitalisme
(p. 109), témoin défaYorable, coof ient que tout n'est pas gasconnade dans les travaux de Loaisbourg, et les éTéoements de 1786 montrent que l'aTentarier exerçait un certain ascendant sur les indigènes (p. 181).
l. la Vie intime d'une reine de France au XVU* siècle, Galmann-Lévy (s. d.), in-8*, ni-564 p., un portrait. 11 s'agit ici de Marie avant 1610 et duraot les tout premiers temps de la régence.
iOi BULLETIN HISTORIQUE.
moderne publiés par la Revtie d'Économie politique. Il montre qu*à partir du xn* siècle on voit déjà nettement la séparation se faire entre le capital et le travail, le machinisme se développer et changer la condition de Touvrier, et le mouvement intellectuel de la Renaissance concourir avec la formation de grandes fortunes mobilières et l'action du capitalisme à rabaisser la situation des « mécaniques >, des ouvriers manuels.
Nous attendrons, pour parler en détail du Manuel des sources de Vhistoire de France au XVP siècle (Picard) de M. Hauser, que le règne de François P' ait été publié. Le premier (loisciculey qui comprend ceux de Charles YIII et de Louis XII, est seul paru jusqu^ici. II rendra les plus grands services par l'abondance et la précision des notices recueillies et classées par Tauteur et permettra aux historiens de s'orienter au milieu de la multiplicité déconcertante des écrits souvent très brefs et conservés à peu d'exemplaires, qui constituent les principales sources historiques de cette époque. On se rend compte, en lisant ce volume, des difficultés énormes que va offrir Texécution du Manuel si heureusement commencé par A. Molinier si Ton veut, comme lui, continuer à tenir compte de tous les documents narratifs imprimés.
H. Emmanuel RoDocArrACHi, à qui nous devons déjà un si grand nombre de travaux importants sur Tltalie, en particulier sur l'his* toire de Rome [Cola di Rienso, le Saint-Siège et les Juifs^ les Corporations ouvrières à Rome^ et surtout sa monographie sur le Capin tôle romain], vient de consacrer à la Femme italienne à Phoque de la Renaissance (Hachette) un ouvrage considérable qui est une véritable encyclopédie sur ce sujet, à la fois très spécial et d'une portée générale pour Thistoire morale et sociale. M. Rodocanachi a enrichi son œuvre d'une illustration admirable par sa richesse, par sa judicieuse composition et par la perfection de Texécution. Il a cherché sans doute à reproduire des œuvres d'art remarquables par leur beauté, et son livre révélera aux lecteurs des chefs-d'œuvre peu connus conservés dans des collections particulières; mais il n'a pris que celles qui servaient directement à faire connaître les types de la beauté féminine des diverses époques, les scènes de la vie privée ou publique où les femmes étaient mêlées, surtout les costumes, les coiffures, les parures, les objets de toilette. On trouvera à profusion des reproductions excellentes de médailles et de bijoux tirées des musées et des collections de France, d^Italie, d'Angleterre et d'Allemagne. La collection G. Dreyfus a été en particulier pour M. Rodocanachi une mine précieuse de documents iconographiques de toute beauté. Un ouvrage de cette nature est naturellement avant tout
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un recueil de renseignemeuts inégaux en valeur el parfois contradictoires où Ton passe successivement en revue les divers moments et les divers aspects de la vie féminine, Tenfance et l'adolescence, réducation, le mariage, la parure et les vêtements, la vie privée, la condition et Pinfluence de la femme, enfin Tamour. Un appendice de 70 pages fournit de nombreuses pièces justiflcatives, inédites pour la plupart. On trouvera que certaines parties du sujet ont été traitées trop sommairement, par exemple la condition juridique des femmes. D'autres parties ont une abondance qui déborde le cadre même du livre. Le chapitre sur les esclaves, par exemple, nous fait remonter jusqu^aux premiers siècles du moyen âge et forme comme un petit traité sur la matière^ Il était difQcile dans un ouvrage de cette nature, essentiellement énuméralif, narratif et discursif, de présenter des synthèses et des conclusions. M. Rodocanachi a cependant cherché à en indiquer quelques-unes, bien qu^avec une sage réserve. Tout en faisant remarquer combien il est difficile de juger, d'après les livres, du degré et de la nature exacte de la moralité féminine, puisque l'on décerne souvent toutes les vertus à des femmes qui ne le méritent guère, et que, d^autre part, la littérature décrit plus souvent les passions ou les vices que les vertus domestiques, M. Rodocanachi juge, avec raison selon nous, que les mœurs italiennes avaient plus de retenue que les mœurs françaises au xv^ et au XVI* siècle, que la liberté des propos s^alliait souvent avec la sévérité dans la conduite, enfln que la condition comme l'instruction des femmes ont été en constant progrès du xiv* au xvi* siècle pour subir une profonde déchéance lorsque l'Italie, au xvi* siècle, tomba sous le joug et de l'étranger et de la réaction religieuse. La femme a joué en Italie, au moment de la Renaissance, une influence considérable, non seulement dans la vie sociale, mais dans la vie politique el la vie intellectuelle; on peut syouter aussi dans la vie religieuse, quand on songe à Renée de Ferrare, à qui M. Rodocanachi a consacré naguère tout un volume. Au xvii* et au xviii* siècle, la femme italienne ne vivra plus guère que pour lé plaisir, la famille et la dévotion, jusqu^à ce que le réveil national enfante des générations d'héroïnes qui ont été Thonneur de lltalie du xix* siècle. Si abondant en renseignements et en subtiles analyses que soit l'ouvrage de M. Rodocanachi sur la condition et les sentiments des femmes, il
1. J'ai été sorprîB de roir M. Rodocanachi dire que l'esclavage disparaît à la fin da xvi* siècle. On sait pourtant qu'il dura dans les États pontificaux pendant tout le XYn*, et M. Rodocanachi donne lui-même en appendice deux actes d'affranchissement romain de la fin du xvii*.
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laisse en grande partie au lecteur le soin de se fture une idée personnelle de ee que fut la femme italienne de la Renaissance.
H. Edmond Bbkbius à fait paraître dans les Cahiers de la Qumzaine (cahiers 40, 12^ 14 de la 8* série) un livre très fortement doeumente et qui est un petit chef-d^œuvre d^exposition ludde et impartiale intitulé : Polonais et Prussiens. Les progrès de Télément polonais et de la langue polonaise aux dépens de Télément allemand et de la langue allemande en Posnanie et dans les pays limitrophes, les efforts jusqu'id impuissants faits par le gouvernement prussien et par la société de propagande allemande pour lutter contre le polonisme sont un des épisodes les plus intéressants de la lutte des nationalités au xix* et au xx* siècle, un des plus dignes de retenir Tattention de Tbistorien et du sociologue^ d^aulant plus qu'une lutte religieuse vient compliquer la lutte de nation et de langue. On saisit là sur le vif et ce quMl y a d'indomptable et de passionhé dans les populations slaves et les procédés de colonisation des Allemands où le formalisme juridique le plus strict se trouve uni au mépris le plus complet des droits de la conscience. On a vu en Posnanie un tribunal renouveler juridiquement à l'égard des Polonais les procédés de Louis XIV à regard des protestants, enlever de force leurs enfants à des parents qui leur ordonnaient de ne pas réciter le catéchisme en allemand. M. Bemus a commencé par retracer avec une remarquable précision la répartition des groupements polonais en Allemagne et l'histoire des progrès et des reculs de la colonisation allemande dans les pays polonais, de la colonisation polonaise dans les pays allemands; puis il a raconté avec un grand détail, sans aucune dépense d'indignation stérile, les persécutions dont les Polonais ont été Tobjet depuis une vingtaine d'années. On y voit le polonisme, après avoir été longtemps un allié du parti du centre, devenir peu à peu sur certains points un allié du parti socialiste. Bien que M. Bernus se soit abstenu de donner une conclusion à son travail, il laisse entrevoir que la Prusse, à moins d'arriver à des mesures dé persécution et de spoliation contraires à tout droit et à toute justice, est fatalement vaincue dans la lutte contre le polonisme, et que déjà la lutte qu^elle a entreprise n'a eu d'autre résultat que de transformer de la manière la plus dangereuse Tesprit d'autonomie linguistique et religieuse des Polonais en un esprit d'indépendance nationale. La bibliographie de M. Bernus est aussi étendue que précise, et rien qu'à ce point de vue son livre sera précieux à tous les historiens.
H. Frédéric Masson vient d'ajouter trois nouveaux volumes à son grand ouvrage sur Napoléon et sa famille (OllendorfT). Ces volumes VII, YIII et IX contiennent le récit des années \SU à 4814
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et nous conduisent de la campagne de Russie et du concile de 1844 aux adieux de Fontainebleau. Ce n'est pas Thistoire de TEmpire que nous raconte M. Masson, et^ s'il donne une assez large place, au début du tome VII, au concile de 4844, c'est non seulement parce qu'il croyait utile de rectifier ce qu'on avai t dit avant lui sur cet épisode de la lutte de Napoléon contre Pie VII et de nous le montrer sur le point de faire céder le pape à une partie de ses exigences, mais surtout parce que le cardinal Fescb, oncle de Napoléon, y a joué un rôle important et y a trahi les intentions et les intérêts de son neveu. Ce que M. Masson a eu avant tout en vue, ce qui fait le sujet de son livre et ce qui lui donne une originalité exceptionnelle et tragique, c'est le rôle de chacun des membres de la famille Bonaparte dans ces années de crise décisive et de catastrophe, la part énorme que le caractère et la conduite de chacun d'eux eut dans cette catastrophe. Les historiens ont jusqu'ici été disposés à traiter, je ne dis pas seulement avec indulgence, mais avec une évidente partialité, les frères de Napoléon, à rendre Napoléon seul responsable de leurs fSsûblesses et de leurs fautes, à passer avec légèreté sur la conduite de ses sœurs, où Ton n'a vu que les inconséquences de femmes frivoles, à trouver des justiQcations aux trahisons de Bernadotte et de Murât, à transformer le prince Eugène en un Bayard sans peur et sans reproche. M. Masson a pour la femille de Napoléon une haine et un mépris qui n'ont d'égale que son admiration pour Tempereur, et il la considère comme ayant joué dans sa chute le rôle capital. S'il exagère ce rôle, en ce sens qu'il ne voit ou ne montre pas assez la responsabilité colossale qui retombe sur Napoléon lui-môme, s'il exagère aussi, croyonsnous; la culpabilité des frères et des sœurs de Napoléon, néanmoins on ne peut méconnaître qu'il a le premier mis dans tout son jour ce que le rôle de la famille Bonaparte eut de bassement égoïste et de Iftche. Madame mère, médiocre et fidèle, reste à part, digne de respect. Eugène, médiocre lui aussi, mais honnête et dévoué jusqu'à la servilité envers celui qui a abandonné sa mère, ne trahit qu'au dernier moment, sous l'influence de sa femme et quand il croit tout perdu. Mais cette trahison enlève en 4844 à Napoléon 35,000 hommes qui pouvaient être d'un grand poids dans la campagne de France, et Eugène espère obtenir de l'Autriche son maintien dans le Milanais. Hortense, dans sa frivolité amoureuse, n'est du moins pas calculatrice, et, de même que la reine Catherine, conserve un attachement loyal au chef de la famille. Mais que dire des autres? de Murât, qui, après de brillants services en Russie, déserte son poste et rentre en Italie, ne songe qu'à négocier avec les Anglais et les Autrichiens pour conserver sa couronne? de Jérôme, que son inca-
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padté, son amour du plaisir, sou avidité d'argent rendent un perpétuel embarras pour son frère, et qui, au moment de la convulsion suprême, ne songe qu^à faire main basse sur de l'argent? des sœurs, Psuiline, Élisa, Caroline, êtres de volupté et de vanité qui exercent une néfaste influence sur la faiblesse firaiternelle et la trahissent sans remords? de Joseph surtout, aussi infatué qu'incapable, qui jalouse Napoléon et, an milieu même des plus critiques conjonctures, ne songe qu'aux avantages que sa vanité et son ambition puérile peuvent arracher à Tempereur, qui obtient de lui dans la crise dernière une situation et des pouvoirs dont il ne se sert que pour tout abandonner au hasard, et qui ne sait qu^entraver Faction des généraux et empêcher Napoléon^ en 4843, de faire les concessions opportunes aux Bourbons d'Espagne? Je ne parle pas de Bemadotte, qui a trahi dès qu'il a été prince de Suède, ni de Louis et de Lucien, ces beaux esprits qui sont toujours en coquetterie et en intrigues avec les ennemis de la France. Les morceaux les plus remarquables, les plus neufs de ces volumes sont ceux qui sont relatifs à la politique de Joseph en Espagne, puis en France de janvier à avril 4844, et à la politique de Murât en Italie. Les esprits critiques trouveront à redire sans doute aux procédés d'exposition de M. Masson. Us lui reprocheront comme toujours de n^apporter aucune preuve de tout ce qu'il avance (mais H. Masson nous promet un volume entier consacré à Tanalyse de ses sources) ; ils diront, non sans raison, que la composition même du livre, où l'auteur, pour chaque période, passe successivement en revue la conduite de chacun des membres de la famille impériale, et où les détails les plus minutieux de leur vie privée sont mêlés au rédt des négociations diplomatiques ou des opérations militaires, en rend la lecture aussi laborieuse qu'elle est attachante; ils trouveront bien peu logique de voir simultanément un héros, un martyr désintéressé de la grandeur de la France dans Napoléon, qui a gavé tous les siens d^argent, d'honneurs et de puissance, qui a cru en faire les colonnes de son empire, et dans tous les napoléonides, sortis du même pays et du même sang, des monstres d^égolsme et de corruption. Mais il y a dans le livre de M. Masson assez de textes, assez de faits connus, constatés et constatables, pour que Pensemble de son exposé de la conduite de la famille de Napoléon se présente à nous avec une formidable valeur démonstrative. Et Napoléon reste impardonnable de lui avoir livré son empire et sa fortune. — A la fin de la préface du tome VIL M. Masson, invoquant le souvenir de Napoléon, espère que son ouvrage inspirera peut-être à quelque âme prédestinée la vocation d'être, comme Napoléon, un libérateur, pour nous délivrer des porcs qui,
sous la baguette de Gircé-Marianne, se disputent les chairs de la patrie. Gomment M. Masson n'a-t-il pas vu que les porcelets parlementaires d^aujourd'hui sont de bien innocentes petites bêles à coté des sangliers impériaux, conducteurs d^armées et de peuples, à qui Circé-Napoléon a livré en pâture, non la France seulement, mais l'Europe entière? Et n'y a-t-il pas quelque incohérence dans la psychologie de cet homme de génie, qui aurait été une sorte de Géronte capable de toutes les faiblesses vis-à-vis des siens, pendant qu'il n^aurait été en politique que le héros grandiose de la lutte titanique de la France contre la perfide Albion? Il faut lire la préface, curieuse et éloquente, du tome YIII, terminée par une. sorte d'appel adressé à toutes les puissances continentales, pour les inviter à s'unir contre Tile orgueilleuse qui, depuis Guillaume le Conquérant, fait sa grandeur de rabaissement de la France. Cette préface a réveillé en moi mes souvenirs d'écolier normand, qui ne rêvait pas de plus belle destinée que celle des corsaires faisant la chasse à TAnglais sur toutes les mers-, mais elle a laissé froid l'homme mûr qui a vu ^870. Une philosophie aussi simpliste de l'histoire de France mettrait en garde contre toutes les conclusions de M. Masson si son ouvrage était un ouvrage de synthèse à la Sorel; mais son ouvrage est un ouvrage d'analyse, d'analyse très informée, très perspicace, et qui demeurera comme le plus écrasant réquisitoire qui ait été écrit contre la famille Bonaparte, y compris Napoléon.
M. Louis Madelir a, sous le titre de Croquis lorrains (Berger- Levrault), brossé, dans le style alerte et coloré qui rend si vivant et séduisant tout ce qu'il écrit, une série de tableaux pittoresques et historiques des principaux aspects de la Lorraine, qui font de son livre le plus amusant et le plus instructif des guides. C'est tout le passé, tout le présent et une partie de l'avenir qu'il évoque à nos yeux. II est excellent que l'on s'attache à recueillir tous les souvenirs et à ressusciter, s'il se peut, l'âme de nos vieilles provinces, alors que tout le mouvement de la civilisation tend à détruire de plus en plus leur originalité-, il serait excellent aussi, si c'était possible, d'éveiller une vie locale individuelle capable de réagir contre Tuniformilé parisienne, assez puissante et attrayante pour faire préférer à des hommes supérieurs la province à Paris. Mais nous sommes loin de la réalisation de ces pia vota. Il faudrait bouleverser toute Torganisation politique, administrative et sociale de la France pour y parvenir. Il n'y a rien de sérieux, de profond dans les indignations de M. Barrés, auxquelles nous nous sommes tous laissé un peu prendre en lisant les Déracinés^ contre les Bouteiller de l'Université, apôtres de l'uniformité nationale; d'abord parce que M. Barrés, dont
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il suffit de regarder le profil de tzigane pour voir qu^il n'est qu*un Lorrain d'occasion et de lire les premiers livres pour voir que le fond de sa nature est un dilettantisme d'un égolsme néronien, n'est qu'un exquis littérateur parisien, ensuite parce que, si la Lorraine est considérée avec raison comme un des plus nobles foyers de Tesprit mililaire et patriotique (irançais, c'est à la tradition révolutionnaire et unitaire des Bouteiller qu'on le doit, tradition nouvelle qui a bit taire les vieilles traditions d'autonomie intransigeante. .J'éprouve je ne sais quel malaise à entendre prêcher cet évangile de Fàme provinciale par des littérateurs parisiens qui seraient désolés de quitter la capitale, seule dispensatrice de la gloire. Si l'on reste provincial, Hontalbanais comme Pouvillon, Rouerguais comme Pomairols, ou Provençal comme Jean Âicard, l'Académie française» qui nommera en qualité de Lorrain un universitaire purement parisien comme Mézières, se gardera bien d^aller vous chercher dans votre province. M. Madelin nous raconte d'une manière charmante comment son âme lorraine a été réveillée à Naples par les tableaux d'une lanterne magique, et il ne se dissimule pas que son Uvre est, — comme ceux où M. Barrés a parlé de la Lorraine, — le livre d'un touriste en Lorraine plutôt encore que d'un Lorrain. Ce qui le prouve, c'est qu^en évoquant les représentants contemporains de Pâme lorraine, il parlera bien des Barres, des d'Haussonville, des Rrantz, des Méline, des Matthieu et des Mézières, mais il oubliera de parler du plus authentique représentant de cette ftme mal définie, de M. d'Ârbois de Jubainville, le seul que le séjour à Paris n'ait pas déraciné et dépaysé, celui qui, dans la préface de son livre si curieux : Deux manières d^écrire l'histoire, a exalté les sentiments et les rancunes d'un vrai Lorrain resté fidèle à sa province. Qu'on nous fasse connaître, admirer et aimer toutes les parties de notre France dans leur diversité charmante, dans leurs traditions vénérables, dans leur vitalité toujours renouvelée, nous y applaudissons; qu'on décentralise, si on le peut, nous serons prêts à y aider; mais qu'on nous épargne des lamentations plus littéraires que philosophiques sur le mouvement de centralisation unitaire, qui est le résultat de toute notre histoire, et qu'on ne iksse pas un crime aux éducateurs de la jeunesse d'enseigner et de croire qu'il y a, au milieu et au-dessus de toutes les diversités provinciales, une âme française, inspirée d'idées générales héritées de la Renaissance, de notre littérature classique^ des encyclopédistes et de la Révolution, et que c'est cette unité intellectuelle et morale, traditionnelle elle aussi, qui fait en grande partie l'originalité de notre pays et son influence dans le monde.
Je suis un peu inquiet de voir la facilité avec laquelle les écri->
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Tains d'aujourd'hui se laissent entraîner à transformer en doctrines soi-disant piiiiosophiques, politiques, sociologiques, auxquelles ils prêtent un caractère scientiûque et positif, des fantaisies de Tesprit et du sentiment, des intuitions, des généralisations hâtives, parfois même des caprices de dilettantes. G^est ainsi qu'on a vu, non sans surprise, présenter à la Sorbonne, comme thèse de doctorat, un livre sur le Ramantisme français (Société du Mercure de France)^ par M. Pierre Lassbbrb, qui est écrit avec un talent littéraire incontestable, avec une verve endiablée, mais qui n'a rien d'un travail réfléchi, critique et scientiflque, tel qu'on est en droit de l'attendre d'une thèse en Sorbonne. Au lieu d'analyser sérieusement les éléments très complexes qui ont concouru à la formation du mouvement romantique, réaction contre les conventions et les règles classiques, retour à la nature, recherche du réel et du vrai^ passion pour l'histoire et les traditions nationales, subjectivisme lyrique, etc., M. Lasserre s^est livré à un éreintement très amusant, très brillant, plein de critiques piquantes et justes, de toutes les erreurs et de toutes les exagérations du romantisme; ramenant tout le romantisme à Rousseau comme source unique, ne voyant dans les sentiments romantiques que chimère et corruption des passions, dans les idées romantiques que folie et rhétorique, et enOn faisant surgir, pour achever de pervertir ce romantisme, issu de la bassesse et de l'extravagance de Rousseau, Pinfluence du panthéisme allemand qui engendre en politique le fanatisme, en esthétique la mort du goût, dans les sentiments le dilettantisme. Ce livre offre tous les caractères du dérèglement subjectif, lyrique et làotaisiste que M. Lasserre* reproche au romantisme. 11 a écrit un éreintement romantique du romantisme.
Rousseau est en train de subir des assauts qui nous paraissent le grandir au delà de toute mesure. Je suis peut-être disposé à être moimême injuste envers lui parce que je n'ai de sympathie ni pour son caractère, ni pour ses idées, ni pour la nature même de son génie ; mais je suis amusé de voir que, par antipathie, on arrive à en faire un monstre qui domine de sa stature gigantesque et effroyable l'âge moderne tout entier. M. Lasserre fait sortir de lui tout le romantisme. M. Jules LMMÀÏTKEy après avoir analysé son œuvre avec beaucoup de malice,
1. M. Lasserre a consacré sa petite thèse aux théories de Nietzsche sar la Masiqae pendant sa période wagnérienne. 11 lui aurait été facile, s'il arait Tooln traiter son siyet en diatribe comme il a fait du romantisme, de montrer que les généralisations de Nietzsche sont toutes des fantaisies subjectiTCS et arbitraires. Mais il les a au contraire analysées d'une manière très serrée et très sérieuse et a apporté une contribution très intéressante à la genèse des idées de Nietzsche et à leur érolntion et aussi k la philosophie de la musique.
de malyelliance, de finesse et d^esprit dans ses conférences sut Jean- Jacques Rousseau (G. Lévy), finît lui aussi par déclarer, ou peu s*en faut, que sans Rousseau il n'y aurait eu ni romantisme, ni République française, ni Terreur. Mais, vraiment, est-ce Rousseau qui a inspiré Diderot^ dix fois plus romantique que lui, au sens même de M. Lasserre? est-ce Rousseau qui a inspiré les rêveries socialistes qui ne cessent de se produire en France au cours du xyiii* siècle? est-ce lui qui a inspiré les théories et les prophéties du marquis d*Argenson, qui prédisait la République avant même que Rousseau eût rien écrit? Et est-il vraiment d^une critique bien judicieuse de la part de M. Lemaitre de prétendre que les idées de Rousseau sont celles d*un étranger, d'un malade et d'un fou, quand Rousseau n'a fait que revêtir d'une rhétorique merveilleuse et d'une forme classique des idées dont on retrouve les éléments chez tous les philosophes du siècle? Rousseau n'est Genevois que par le hasard de sa naissance; il est Français d'origine, et si Genève lui a fourni des traits pour son Contrat social^ son œuvre dans son ensemble ne doit rien à la Suisse. Et vraiment, si nous répudions Rousseau comme Suisse, devons-nous aussi répudier Joseph de Maistre comme Savoyard ? Il me semble qu'après un siècle et demi il devrait être possible de juger les hommes et les idées du xyiii* siècle avec plus de nuances et de sérénité.
On éprouve une joie pure, au sortir de la lecture de livres où les agitations du temps présent ont trop laissé leur empreinte, à relire les essais d'Emile Boutmy, qu'on vient de réunir sous le titre d'Études politiques (G. Colin). On y retrouvera avec plaisir ses deux belles études sur Albert Sorel et sur Bardoux, mais surtout on prendra une vraie leçon de saine critique historique et d'impartialité dans les deux essais sur la Souveraineté du peuple et sur la Déclaration des Droits de Vhomme, Non que je souscrive absolument aux idées qu'il développe dans le second de ses essais. Je crois qu'il y a plus de vérité qu'il ne le pense dans la thèse de H. Jellinek, qui trouve dans la Déclaration des Droits de Thomme un écho direct des déclarations des droits américaines ; mais l'analyse par laquelle H. Boutmy indique les divergences de l'œuvre des constituants français et de celle des insurgents américains est admirable de précision et de finesse, et il a également pleinement raison quand il montre l'action des idées des philosophes du xyiii** siècle s^exerçant en même temps des deux côtés de l'Atlantique. L'essai sur la souveraineté populaire et le suffrage universel est encore plus remarquable par le sens du réel et la sérénité qui l'animent. Aussi éloigné de ceux qui voient dans les doctrines démocratiques la révélation d'un idéal sauveur
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des sociélés que de ceux qui y voient les plus damnables des erreurs et les inventions funestes de quelques cerveaux en délire, il en analyse tous les avantages et les inconvénients^ et surtout il en montre la naissance, la croissance naturelle et Tinéluctable développement. Après avoir indiqué tout ce qu'il est entré de paresse intellectuelle et d'amour de la paix dans la formation des principes démocratiques, il conclut : « Cette institution du suffrage universel, vers laquelle tous les peuples semblent s^acheminer à mesure qu'ils se civilisent davantage, est l'évidente conclusion d'un syllogisme dont les prémisses sont fournies par Phistoire, par l'expérience et par le progrès. »
Nous avons eu récemment un exemple curieux de la passion qui depuis quelque temps s'introduit dans la discussion de questions purement scientifiques. M. Félix Mathieu, esprit chercheur, subtil et compliqué, a eu l'idée de ikire des recherches sur un sujet très digne en effet d*ètre élucidé, la découverte de la pesanteur de l'air, à laquelle collaborèrent quelques-uns des plus grands savants du xyii** siècle, Torricelli, Descartes, le P. Mersenne, Auzout et Pascal. C'est à ce dernier que l'honneur de la découverte est surtout revenu, à la suite de Texpérience du Puyde-Dôme par son beau-frère Périer. M. Mathieu relève des particularités singulières : l'expérience du Puy-de-Dôme eut lieu le 49 septembre 4648; Pascal fit imprimer en décembre 4648 un récit de l'expérience, en tête duquel il plaça une lettre adressée par lui à Périer le 45 novembre 4647 pour l'inviter à faire l'expérience, lettre où il se donne comme ayant eu le premier l'idée de cette expérience et où il fait allusion à une autre expérience Ikite devant Périer à l'aide de deux tubes, et qui parait être celle du vide dans le vide. Or, Descartes, dans une lettre à Carcavi du 44 juin 4649, affirme avoir donné à Pascal l'idée de l'expérience du Puyde-Dôme dans une entrevue quMl eut avec lui en septembre 4647, et, d'autre part, l'expérience du vide dans le vide fût faite pour la première fois par Auzout en juin 4648 (à ce qu'assure M. Mathieu). Il y a donc là un petit problème curieux sur la priorité d'une découverte, tel qu'en offrent presque toutes les grandes découvertes scientifiques, car, d'une part, les grandes découvertes sont rarement Tœavre d'un seul savant et mûrissent d'ordinaire en même temps dans plusieurs cerveaux, et, d'autre part, chaque savant est assez disposé à revendiquer pour lui seul ce qui appartient à plusieurs. Mais M. Mathieu, qui est un libre penseur ardent fort ennemi du mysticisme, au lieu d'examiner tranquillement les diverses hypothèses qui pouvaient expliquer les difiScultés signalées plus haut et Rbv. Histor. XCIV. i« PAsc. 8*
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de chercher à démêler la part de chaque inventeur, a fait du premier coup la plus invraisemblable de toutes les hypothèses, celle que Pascal a fabriqué une fausse lettre pour en imposer à la postérité et pour enlever à Oescartes et à Auzout le mérite de la priorité, et que toute sa fomille a été complice de sa supercherie. Evidemment, cette idée est venue à M. Mathieu à la suite du r61e extraordinaire que les faux ont joué dans les événements de ces dernières années ; mais, sans s*en douter, H. Mathieu, éprouvant une joie bizarre à trouver un faussaire dans un homme que nous sommes habitués à vénérer comme le plus illustre des mystiques et des apologistes du christianisme, a, dans une série d'articles de la Revtie de Patis^ triomphalement accablé Pascal sous les accusations de faux et de mensonge. Étudiant toute l'histoire de la découverte à la lumière de cette vérité centrale : la lettre du 45 novembre 4647 est un foux, il a cherché à accumuler les preuve^ de la culpabilité de Pascal. MM. Duhem et Brunschwicg ont montré rinvraisemblance de Taccusation de M. Mathieu au point de vue de Tbistoire même de la découverte. M. Abel Lefbanc, dans des articles de la Revue bleue^ réunis en brochure sous le titre : Défense de Pascal. Pascal esHl un faussaire? a examiné les accusations de M. Mathieu en érudit au simple point de vue de la critique des textes et montré que M. Mathieu a été victime d^une hallucination analogue à celle des accusateurs de Dreyfiis qui, prenant pour point de départ la certitude qu'il avait écrit le bordereau, ont vu tout se transformer à leurs yeux en preuves de la justesse de cette attribubution. Or, M. Lefranc a accumulé, lui, les preuves d'erreurs commises par M. Mathieu. M. Mathieu prétend qu'il est impossible que Pascal ait invité le 45 novembre 4647 Périer à faire une expé* rience qui n'eut lieu qu'en septembre 4648. M. Lefranc montre que les déplaceo^nts de Périer expliquent très bien ce long délai. M. Mathieu prétend que Pascal fit imprimer sa brochure chez un petit relieur qui vendait des livres de piété et ne la Gt pas mettre en vente, car il n'en existe que trois exemplaires. M. Lefranc fait remarquer que l'éditeur Savreux était un libraire connu, que Sainte- Beuve a signalé comme l'éditeur attitré des jansénistes, mis trois fois à la Bastille pour la bonne cause, quMl est facile d'expliquer la rareté de la plaquette de Pascal, dont il existe au moins un exemplaire, ignoré de M. Mathieu, à TArsenal. Mais, ce qui est plus grave, M. Mathieu prétend qu^une fois cette brochure parue (cette brochure restée inconnue de tous), tous les savants qui jusque-là admiraient Pascal ont évité de prononcer son nom et qu'il a été Tobjet d'une réprobation universelle. Et M. Mathieu cite les noms de Huygens, Rohault, Mariette parmi les savants qui ont indiqué leur
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blâme par leur silence. Il a sufB à M. Lefranc d^ouvrir la correspondance de Huygens, les œuvres de Fermât, Rohault, Mariotte pour reconnaître que Tassertion de M. Mathieu était le contraire de la vérité, n aurait pu ajouter que le jeune Auzout, qui aurait pu plus que personne se plaindre de Pascal si la théorie de H. Mathieu était vraie, fut toujours avec lui en rapports d'amitié et de bonne confraternité scientiflque^ M. Mathieu a entrepris maintenant de répondre aux réfutations dont ses premiers articles ont été Tobjet; mais la manière même dont il a présenté sa réponse affaiblit sa thèse. Il prétend n'être en désaccord avec MM. Duhem et Brunschwicg que sur des points de détail, alors quMls sont en absolue opposition avec lui ; et il fait porter son effort sur l'éloquence de M. Lefranc, à qui il reproche d'avoir fait un plaidoyer, alors que c'est lui qui a bit un réquisitoire, et que M. Lefranc n'a pas même traité la question de fond et s'est borné à relever, en bon érudit et critique de textes, les erreurs de fait de M. Mathieu. Or, sur les erreurs de fait, M. Mathieu glisse ou ergole, et finit dans son article du 45 mars par transformer le faux prétendu de Pascal en un faux platonique, dont il ne s'est pas servi. Je ne veux pas insister davantage, car si je traitais la question je soutiendrais que la date seule de la lettre de Perler exclut toute idée de faux^. Mais je n'ai voulu ici, en parlant de MM. Lasserre et Mathieu, faire qu'une seule chose : mettre en garde les jeunes historiens contre l'introduction de passions étrangères à la science dans l'examen de questions scientifiques. Opposons-nous au retour offensif, que nous constatons en France, comme en Allemagne d'ailleurs, de l'imagination, de la
1. Auzoat, dont on ignore, je crois, la date de naissance, était probablement un tout jenne homme, pins Jeune que Pascal et Tirant dans son intimité. Qui noos dit que son expérience dn Tide dans le vide n*a pas été faite d'accord avec Pascal?
2. l'en dirai autant de la manière dont Pascal parle de Texpérience faite arec deux tnbes. S'il avait connu, en écrivant ce passage, l'expérience d'Auzout, il se serdt exprimé d'une manière moins incorrecte. Il dut faire avec Périer un essai maladroit et, en effet, peu probant. Il y a une hypothèse que M. Matlûeu aurait pu et dû faire : celle que Pascal, tout en ayant bien réellement écrit à Périer une lettre le 15 novembre 1647 pour lui demander de faire l'expérience du Puy-de- Dôme, aurait, en imprimant cette lettre en décembre 1648, modifié son texte dans un sens plus- net et plus afflrmatif. Cela n'aurait rien d'incompatible avec les Idées d'alors en maUère de publication de textes. Que Pascal ait cédé à la tentation de tirer la couverture à lui, comme l'a dit Sainte-Beuve, c'est vraisemblable. Descartes et lui savaient tous deux probablement que Mersenne avait, avant leur rencontre de 1647, suggéré l'idée d'une expérience faite à des altitudes différentes. Ils se vantaient tous les deux en prétendant avoir été les premiers à avoir cette idée.
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méthode subjective et intuitive, des généralisations hâtives et soidisant philosophiques dans l'histoire et la critique.
M. Georges Picot a réuni en deux volumes les Notices historiques (Hachette) quil a lues aux séances solennelles de FAcadémie des sciences morales et politiques depuis 4 896. Elles s^ouvrent par un portrait fln et équitable de M. J. Simon, le prédécesseur de M. Picot dans les fonctions de secrétaire perpétuel. Celles de ces notices qui sont les plus précieuses pour l'historien sont celle de M. de Montalivet, beau-père de M. Picot, dont il a pu parler diaprés des documents personnels, celles du duc d'Aumale, de M. Gladstone et d'Hippolyle Passy. Hais on lira aussi avec grand profit les portraits de Barthélémy Saint-Hilaire, de Léon Say, de Gh. Benouard, de Paul Janet, de Th. Bouseel^ d'Aug. Gochin. Tout en restant fidèle au parti pris de bienveillance qui est la loi des éloges académiques et qui, d*ailleurs, était dicté à M. Picot par ses propres inclinations, il n^en a pas moins tracé de ces hommes politiques et de ces philosophes^ qui étaient en même temps des hommes de bien, des portraits vivants et vrais, d^un noble style.