L. DUGHBSIfB : HISTOIRE ANCIENNE DE l'^GLISS
desquelles ces paroles n'ont guère d'application, et l'auteur a dû les écrire en vue de la crise actuelle des confessions chrétiennes. On pourrait trouver qu'elles tranchent bien promptement en théorie un problème vivant dont la solution appartient à l'avenir.
L'introduction de M. Hubert est d'ailleurs vraiment magistrale, et ses considérations sur la méthode à suivre dans l'étude des religions, sur la définition de la religion, sur l'objet de la science des religions, suppléent en quelque façon au défaut d'introduction générale dans le livre allemand. En réaction légitime contre les théoriciens individualistes de la religion, l'auteur insiste sur le caractère social du phénomène religieux, c Les représentations religieuses, écrit-il, sont l'objet d'une croyance sans réserve et d'une croyance utilitaire. Derrière le mythe et le dieu, on aperçoit le groupe social qui, non seulement rêve, mais désire et veut. Ce qu'il rôve, ce n'est pas simplement l'idée d'une personne ou d'un esprit, mais celle d'un pouvoir efficace, conditionné par la volonté de ses commettants et par les rites qu'ils exécutent. » Il y a là comme le rudiment d'une théorie générale que Ton voudrait voir plus amplement développée et appliquée, ne serait-ce qu'afin de la pouvoir mieux entendre et de la discuter plus facilement.
Alfred Loisy.
L. DuGHESNE. Histoire ancienne de l'Église. T. I. Paris, Fontemoing, 4906. In-S*», xii-577 pages.
11 n'y a pas à faire l'éloge de ce livre. Le lecteur sait d'avance qu'il y trouvera érudition abondante et sûre, exposition claire et bien ordonnée, de la véritable histoire, écrite dans le meilleur style. Et tous ces mérites se rencontrent en effet, à un degré éminent, dans ce volume, qui décrit les origines chrétiennes depuis la fondation de l'Église jusqu'à la fin du in« siècle. L'auteur lui-môme nous prévient de ce qu'il n'y faut pas chercher : t Les gens experts et sens'és, écrit-il dans sa préface, verront bien... pourquoi je ne me suis pas encombré de discussions et de bibliographie, pourquoi je ne me suis pas attardé aux toutes premières origines, pourquoi, sans négliger les théologiens et leur activité, je ne me suis pas absorbé dans la contemplation de leurs querelles. > Il est donc bien entendu que le livre est a d'exposition et de vulgarisation », haute et savante vulgarisation, et qu'il n'y faut pas chercher un examen trop approfondi et détaillé des croyances chrétiennes et de leur développement. On parle de ces choses dans la mesure où elles appartiennent, pour ainsi dire, à la vie commune et publique de l'Église.
Mgr Duchesne nous avertit qu'il ne s'est pas f attardé aux toutes premières origines ». En effet, il ne parle pas de Jésus ni de sa prédication. < Le mouvement qui devait aboutir à la fondation de l'Église » (noter cette façon de parler vraiment historique, mais peu théologique,
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d'où il résulte que la fondation de l'Église est postérieure à la mort an Christ) a « comme point de départ un groupe de personnes qui vivaient à Jérusalem dans les dernières années de l'empereur Tibère (30-37). Ces premiers fidèles se réclamaient du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth, récemment supplicié par ordre du procurateur Pilate, à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d'entre eux l'avaient connu vivant; tous savaient qu'il était mort crucifié; tous aussi croyaient qu'il était ressuscité... Ils le considéraient comme le Messie promis et attendu,... présentement assis à la droite de Dieu son Père, d'où il allait venir manifester sa gloire et fonder son royaume, i Ce qu'a été l'Évangile de Jésus, dans quelle mesure son activité personnelle a contribué à l'institution religieuse qu'a créée la foi de ses disciples, on ne nous le dit pas. « Les gens experts et sensés • n'auront peut-être pas trop de peine à découvrir les motifs d'une si grande réserve. Mais peut-être jugeront-ils aussi qu'il y a là une lacune ; que certaines questions, si délicates qu'elles soient, ne sont pas à traiter par prétention ; que les • gens graves et sains d'esprit » attribuent à Jésus quelque part dans le mouvement chrétien, et que l'historien du christianisme ne peut légitimement se dispenser de dire en quoi son rôle a consisté. On pouvait le dire, je suppose, sans tomber dans le travers de ceux qui c savent prolonger, par des hypothèses séduisantes, les perspectives ouvertes sur témoignages bien vérifiés ».
Cette abstention, dont l'extrême sagesse se traduit comme ferait l'extrême scepticisme, paraît d'autant moins justifiée que le docle prélat ne s'est pas interdit d'exposer l'origine du Nouveau Testament et qu'il a un chapitre sur c les livres chrétiens ». Il est vrai que ce chapitre est aussi un peu maigre et sans conclusions précises. La discussion des écrits johanniques est absolument déconcertante, c Quant à ce qui est * possible ou impossible en fait d'histoire évangélique, nous dit-on (p. 141) à propos du quatrième Évangile, il est bon de se rappeler que les Évangiles synoptiques ont aussi leurs divergences, qui ne sont pas toujours aisées à réduire... Il est sûr que, pour le public de ces premiers temps, la concordance des récits et l'exactitude du détail n'avaient pas la même importance que pour nous. » Sans doute, mais cela ne sauve pas l'authenticité de Jean; cela compromet seulement l'historicité des Synoptiques avec celle du quatrième Évangile. Pour finir, il semblerait qu'on incline à faire de Jean l'Ancien l'auteur de ce dernier livre (p. 142) ; mais plus loin (p. 264), c'est l'apôtre Jean qui est venu en Asie, et l'Évangile paraît sous son nom après sa mort, ainsi que la première Épître johannique. Pas un mot sur la différence de caractère qui se remarque entre le quatrième Évangile et les Synoptiques. De ces derniers on dit seulement qu'ils ont été « écrits avec un souci très relatif de l'exactitude dans le détail et de la précision chronologique. » Aucune indication nette sur leur origine et leur valeur historique; même vague en ce qui regarde l'origine des Épitres pastorales et des Épîtres dites catholiques. C'est peut-être affirmer beaucoup, tout en restant encore
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dans le nuage, que d'interpréter la croyance christologique de la première génération chrétienne de telle sorte que c Jésus-Christ et l'Ësprit-Saint sont Dieu,... qu'ils participent à l'essence du Dieu unique, qu'ils lui sont respectivement identiques, sans cependant être dépourvus de certaines spécialités t (p. 43). Les spécialités sont bien plus accentuées que l'identité. Enfin, il y a équivoque à présenter la doctrine de saint Paul sur la valeur expiatrice de la mort du Christ comme équivalente à Tidée générale du salut que procure la foi à Jésus Messie (p. 44). Les bonnes âmes peuvent, il est vrai, se persuader que certaines c erreurs » très dangereuses de mes petits livres sont ainsi corrigées. Je doute qu'elles le soient efficacement. En tout cas, il me semble que Mgr Duchesne n'est vraiment lui-môme que sur le terrain des documents et de l'histoire ecclésiastiques, non sur le terrain biblique.
Son livre a reçu Vimprimatur à Rome.
Alfred Loist.
Ernst Lucius. Die Anfange des Heiligenkults in der christlichen Kirche, herausgg. von Gustav Ânrich. Tûbingen, 4904. In-S*"^ xn-526 pages.
L'idée que le culte des saints, dans la forme qu'il prit après l'époque de Constantin, est une manière de polythéisme et comme une revanche et une survivance déguisée du paganisme abattu a été plusieurs fois exprimée au rv« siècle. Les Manichéens s'indignaient de voir l'Église c tourner le culte des idoles en culte des martyrs » (vertisse idola in martyres); Vigilance traitait d'idolâtres sinon les dévots des martyrs, à coup sûr les adorateurs des reliques. La thèse a été souvent reprise depuis la Réforme; elle n'avait jamais été déduite avec autant de précision et fortifiée par une aussi grande abondance de preuves et d'exemples que dans le livre de M. Lucius : Us Origines du culte des saints. M. Lucius, professeur à l'Université de Strasbourg, a consacré à cet ouvrage la plus grande partie de sa vie; il est mort en 1902 Bans l'avoir achevé. M. Anrich, qui s'est chargé de la publication, nous apprend qu'à l'œuvre déjà longue devaient être ajoutés des développements nouveaux, et notamment une étude sur le culte des saints dans le Brahmanisme, le Bouddhisme et l'Islam.
Tel qu'il nous est donné, ce livre est un monument et demeurera longtemps le principal ouvrage à consulter sur la grande question qui y est traitée. M. Lucius a dépouillé avec soin une masse énorme de textes et il a une connaissance très étendue de la vaste littérature de son sujets Ceux mômes qui répugneront à admettre les théories de
t. Je dois dire que, d'après M. Delehaye (Analeeta BoUawUana, t. XXIY, 1905, p. 488-489), la bibliographie de Lacias, c pour la plupart des chapitres^ pardt s'arrêter aux environs de 1890 ». Il y a là une forte exagération. Tons
UO COMPTBS-RBNDUS CRITIQUES.
l'auteur, ou qui ne consentiront à en retenir qu'un minimum, devront, s'ils sont curieux de connaître les origines du christianisme populaire du moyen &ge, recourir à ce savant et probe travail.
L'auteur traite dans son livre I des antécédents du culte des saints. Il montre comment la conception chrétienne du monde, aux trois premiers siècles, s'est sans cesse rapprochée à la conception païenne. Ghes les païens, partis du polythéisme, s'est répandue la croyance en une suprême divinité, être inconnu et inabordable, à laquelle fut subordonné le peuple des dieux et des démons. Inversement, quand le Dieu-Père de TÉvangile eut été à peu près assimilé au Dieu abstrait des philosophes, les chrétiens admirent qu'il communiquait avec la nature et les hommes par le ministère des anges. Les anges, qui ont beaucoup fait pour dissoudre le strict monothéisme des origines, tenaient une grande place dans la doctrine chrétienne au n* siècle. Leur rôle eût grandi encore si les saints ne les avaient privés de toute une part de leurs attributs, le gouvernement des hommes, et ne les avaient relégués dans le service de la nature et du ciel.
Ainsi se prépare et déjà s'opère une transaction aisée de la philosophie religieuse des nations à la théologie chrétienne. Christianisme et paganisme se rapprochent d'autre part par une de leurs formes populaires, qui est le culte des morts. Gomme chez les païens, on ne tarda pas à distinguer dans la foule des morts chrétiens une élite. Geux qui avaient déposé la condition humaine, soit par le martyre, soit par l'ascétisme, furent promus à un degré supérieur de vie surnaturelle. Véritables héros chrétiens, les saints sont les soldats de la Milice du Christ et ils prennent part à l'incessante bataille que le Christ livre, dans les esprits invisibles, aux légions de Satan.
Toute cette première partie n'est à vrai dire qu'une introduction. Le livre II, les Martyrs, est divisé en deux sections : le martyr au temps de la persécution, le martyr au temps de la paix. La première comprend, après une analyse (où les distinctions sont un peu subtiles), des raisons qui expliquent la vénération et la gratitude des fidèles envers les martyrs, un historique des modifications subies par le culte des martyrs au iii« siècle ^ Mais la partie la plus importante et la plus achevée est celle qui est consacrée au martyr au temps de la paix. Au temps même des persécutions, la légende avait commencé de transfigurer la personne et l'histoire des martyrs; après la conversion du prince et de l'État, elle se trouva dégagée des entraves que lui avait longtemps imposées la mémoire trop récente des faits. On se représenta toute l'histoire antérieure à Constantin comme une persécution continue et le nombre des martyrs comme immense; quant aux souffrances de ces vainqueurs, étant
ceux qui auront In le livre Jugeront, je crois, qne l'expéditif compte-rendu des Analecta n'est pas équitable. On tronvera dans Tintéressant chapitre vi des Légendes hagiographiques de M. Delehaye lai-méme des indications qui serviraient à rajeunir la bibliographie de Lucius.
B. LUCIUS : DIB INFÂNGB DBS HBTLIGElfKULTS. 444
des teatations imaginées par le démon, elles avaient dû être atroces. On orna les récits de passions d'épisodes empruntés aux apocryphes juifs et chrétiens, parfois à des contes antiques, on les releva par des descriptions de supplices compliqués (le supplice de saint Georges dure neuf ans), par des traits d'héroisme théâtral, par un merveilleux outré. Ce genre de compositions répondait si bien au goût public, qu'elles firent dédaigner les simples actes ou passions authentiques. Les martyrs dont il n'était resté que le nom eurent, en un sens, plus de chances de parvenir à la grande popularité qu'un Polycarpe ou que les martyrs de Lyon.
Le second quart du rv« siècle, qui a vu le nombre des fidèles doubler et peut-être quadrupler en quelques régions, a été pour le culte des martyrs une période de progrès maximum. Les conversions furent sans doute, le plus souvent, volontaires et désintéressées (?); elles furent aussi plus superficielles, car elles ne comportaient plus de sacrifice ni de véritable révolution intérieure. Plus qu'à aucune autre époque, la piété chrétienne subit l'influence des idées et des sentiments dont les religions anciennes avaient meublé les esprits. Cette piété, lourdement intéressée, se réduit à peu près à un besoin inquiet d'assistance surnaturelle contre la maladie, la mort prématurée ou les pertes d'argent, à un perpétuel recours ou miracle utile. Le secours que le païen demande à une infinité de dieux et de démons, très souvent à la magie, les martyrs, esprits familiers et accessibles, sont propres à le lui offrir. Sans renoncer toujours aux enchantements, aux amulettes^ ou même au culte des dieux, il va prier au tombeau du martyr et toucher des reliques. Par l'afflux de ces demi-convertis s'achève l'assimilation commencée entre le martyr et le héros antique.
Chaque église particulière vénère avec prédilection ses martyrs propres, et c'est auprès de leur tombeau qu'elle célèbre leurs anniversaires. Or le nombre des tombeaux ainsi honorés était, à la fin des persécutions, fort peu élevé, et il est remarquable que les églises vénéraient presque uniquement des victimes des persécutions les plus récentes : à Rome, le calendrier de l'an 354 ne mentionne qu'une trentaine de martyrs romains; sauf les saints Pierre et Paul, aucun de ces martyrs ne remontait au premier ni au second siècle. Gomme presque toutes les églises se savaient beaucoup plus riches que n'eût fait croire leur calendrier et que l'action bienfaisante d'un martyr ne commençait qu'à la découverte de sa sépulture et à l'institution de son culte, on se mit partout à la recherche des trésors enfouis dans le sol des cimetières publics ou privés. Le succès répondit pleinement au zèle des chercheurs. On peut se faire une idée du nombre des découvertes par l'exemple de Rome : Je calendrier romain, aux environs de 420,
1. Chrysoslome, In Coloss. Bon., 8, 5, promet aux mères qui refuseraient d'attacher des amulettes au corps de leur enfaot malade, qu'en cas de mort de l'eofant, leur fidélité leur serait comptée comme Téquivaleat do martyre.
contenait six à huit fois pins de martyrs qu'en 354. Aux environs de Tan 600 ou peu après, le compilateur du Martyrologe hiéronymien, qui avait dressé une liste imposante de martyrs et de confesseurs, s'excusait d'en avoir oublié bien davantage et estimait que le total des noms à inscrire se fût monté à plus de huit cents par jour, en moyenne.
De bonne heure, les églises, de voisine à voisine, surtout dans Tintérieur des grands groupements disciplinaires, s'empruntèrent des noms de martyrs. Les échanges devinrent fréquents après 350, lorsque se fut établi l'usage des translations de reliques; et il y eut des martyrs vénérés dans de vastes régions. L'établissement du culte des images, véritables succédanés des reliques, élargit encore le cercle d'action des martyrs les plus réputés.
Il y a en effet des martyrs qui ont réussi et conquis par leurs miracles une notoriété étendue, tandis que leurs anciens compagnons de victoire, qui étaient leurs égaux en mérite, traînaient une existence chétive et locale, bientôt interrompue par l'oubli. Les choix que la faveur des fidèles a faits entre les bienheureux s'expliquent parfois par l^importance ou la situation géographique des églises où ils avaient souffert (parfois, aurait dû dire M. Lucius, par une réclame bien faite). Plusieurs des grands martyrs thaumaturges ont hérité de la célébrité toute faite et souvent aussi des attributs d'une divinité antique. En deux chapitres : les Martyrs guerriers; les Grands Guérisseurs, M. Lucius donne des exemples bien choisis, et qui lui ont fourni les pages les plus originales de son livre, de ce genre de substitutions. Je ne crois pas qu'il y ait de doutes dans le cas de sainte Thékla, de Séleucie d'Isaurie, héritière d'une illustre Athéna locale (certains rapprochements sont saisissants : le char de feu, les grues apportées en offrande au sanctuaire, surtout les épithètes de philologos et de philomousos données à la sainte), ni dans le cas du Démétrius de Thessalonique, héritier du Gabiros propre à la cité. La démonstration s'achève dans un chapitre sur les formes du culte des martyrs, abondant répertoire de faits.
Le livre ni est une étude sur les Saints ascètes et les saints éf>éques; il est certain que l'intérêt y faiblit. La question qui a surtout préoccupé l'auteur est celle-ci : comment est-il advenu que le privilège de la semi-apothéose, longtemps réservé au martyr, ait été étendu à l'ascète et à nombre d'évêques? Il répond que les ascètes, dont toute la vie n'était qu'une longue victoire sur les puissances infernales, ont été pour cette raison assimilés aux martyrs, lesquels apparaissaient surtout comme des combattants et des victorieux. Quant aux évoques, avant de les honorer tous ou presque tous, on a distingué parmi eux ceux qui, de leur vivant, s'étaient sanctifiés par l'ascétisme. M. Lucius a peut-être ici pris le prétexte apologétique pour la cause véritable. Autre chose est la justification rationnelle donnée par les théologiens des honneurs accordés à des non-martyrs, autre chose la genèse réelle de la nouvelle variété de culte des saints qu'on voit naître au iv* siècle, n aurait fallu penser à une croyance très primitive, indépendante du
BRBErf, SGHMITZ-KALLENBERG, RBDLICH : UBKUFrDBNLEHEB. 443
culte des morts, qui semble avoir été surtout répandue dans les parties les moins hellénisées de PEmpire, et qu*on pourrait formuler : il y a des hommes qui sont plus qu'hommes. Dans la Gaule en particulier, l'apparition soudaine du culte populaire des évéques encore en vie, comme de saint Martin, de saint Yictrice et de beaucoup d'autres que Grégoire de Tours nous fait connaître, doit avoir ses antécédents dans une sorte de culte, ou si Ton veut de vénération superstitieuse, de certains vivants. On voit dans Grégoire de Tours que tous les évéques, même les plus notoirement indignes, étaient de son temps regardés comme des espèces de marabouts.
Le livre IV, Marù, d'ailleurs fort instructif, n'entre qu'imparfaitement dans le plan du livre; soit parce que l'établissement du culte propre de la Vierge est postérieur au rv« siècle, qui est le centre de tontes les recherches de l'auteur; soit parce que, pour cette raison même, les analogies qu'on a voulu retrouver entre divers cultes païens et le culte de Marie sont faibles; soit parce que Fauteur s'attache ici plus encore à l'histoire des idées théologiques qu'à l'histoire du culte.
Une analyse, même un peu longue, ne peut guère donner l'idée de l'intérêt de ce livre, qui vaut surtout par l'abondance et l'heureux classement des faits et des textes. J'ajoute que l'érudition de M. Lucius, qui est très étendue, m'a paru, quoi qu'on en ait voulu dire, d'excellente qualité. Parmi les quelques textes qui m'étaient connus, je n'y ai relevé que des erreurs vénielles et qui n'infirmaient aucune thèse de l'auteur; la plus grave, qui est commise encore par beaucoup de savants, est d'avoir cité le Décret GélasUn comme de Gélase. Il serait beaucoup plus facile de compléter, çà et là, les exemples de M. Lucius, que de le prendre en faute ou de le réfuter.
E.-Gh. Babut.
W. Ebbett, L. Sghmitz-Kallbnbebg et 0. Reolich. Urkandenlehre. 1 Teîl. Mûnchen et Berlin, R. Oldenbourg, 4907. Ia-8<*, x-369 pages. [Handbwh der mitielaUerlichen u. neueren Geschichie^ publ. p. 6. y. Below et F. Meinecke, Abteil. IV.)
Le premier volume du nouveau manuel de diplomatique de MM. Erben, Schmitz-Kallenberg et Redlich comprend, outre une introduction de M. Redlich, consacrée à une brève histoire de la diplomatique, à quelques définitions et à l'exposé de quelques principes généraux, une étude, due à M. Erben, sur les diplômes des rois et des empereurs d'Allemagne, de France et d'Italie au moyen âge. Gette étude est elle-même divisée en cinq parties : histoire des chancelleries; caractères externes des diplômes depuis les Mérovingiens jusqu'aux derniers empereurs de la maison de Franconie; à l'époque des Hohenstaufen ; après le grand interrègne ; enfin, caractères internes des diplômes. Le tout est exposé avec simplicité et précision; des bibliographies très soignées ouvrent
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chaque paragraphe. C'est une excellente mise au point de tous les résultats acquis en ces dernières années.
En outre, en écartant résolument de ce manuel tout ce qui n'est pas proprement Tétude des chartes en elles-mêmes et notamment la chronologie technique, M. Erhen et ses collaborateurs se trouvent plus à Taise pour traiter avec toute Tampleur désirable les questions de diplomatique pure : aussi, môme pour la France, leur ouvrage est-il dès maintenant plus complet sur plusieurs points que celui d'Arthur Giry. Toutefois on peut regretter que M. Ërben ait cru devoir examiner en bloc les diplômes des souverains allemands, français et italiens : sans inconvénient pour le haut moyen âge, cette méthode n'est pas, pour les temps plus rapprochés, sans amener quelque confusion. Nous regrettons aussi labsence de toute illustration : ce qui a trait en particulier aux monogrammes eût été plus clair et plus facile à suivre si l'auteur avait accompagné son texte de quelques dessins.
Au point de vue français, il y a quelques omissions : par exemple, pour les fac-similés, si M. Erben avait connu la Liste des recueils de fac-similé de chartes dressée par MM. René Poupardin et Maurice Prou % il aurait pu facilement allonger la bibliographie qu'il donne des diplômes des souverains français dont il existe des reproductions. Il est regrettable aussi qu'il ait ignoré les mémoires déjà publiés par M. Maurice Prou sur les diplômes de Philippe !«'*. Peut-être enfin M. Erben, qui, avec MM. Pirenne et Bresslau, rejette les conclusions de Julien Havet sur la formule vir inluster ou viris inlustribus des diplômes mérovingiens, eût-il pu indiquer que ce dernier érudit avait répondu aux objections qui lui étaient faites et rappeler les arguments qu'il avait fait valoir.
Mais, somme toute, ce sont là de très légers défauts. Bien conçu, clairement ordonné et solidement documenté, ce livre s'annonce comme un des meilleurs manuels de diplomatique que nous possédions jusqu'ici.
Louis Halphen.
1. Rapport présenté au Googrès interaational poar la reproduction des mannscrits, des monnaies et des sceaux ; tir. à part, Bruxelles, 1905, in-8*, 41 p.
2. Surtout son Examen de deux diplômes de Philippe /*' povr Vabbaye de Messines, en Flandre {Bulletins de la Commission royale d^ histoire de Belgique^ t. LXXI, 1902), qui contient, outre les fac-similés de deux diplômes de Philippe I*', d'importants détails sur les sceaux de ce roi. — On sait que le Recueil des actes de Philippe P^, publié par M. Prou, avec une longue introduction diplomatique, dans le recueil des Chartes et diplômes de P Académie des inscriptions, doit paraître très prochainement. D'autres volumes, consacrés aux derniers Carolingiens, sont également sous presse et seront précédés d'introductions étendues, qui viendront préciser ou modifier les indications données par M. Erben. Le Recueil des actes de Lothaire et de Louis V (95^987) paraîtra immédiatement après celui des actes de Philippe I*'.