‹ La question des fausses décrétales, Volume 94Chapitre 70 sur 176 · L.-M. HAaTMANlf : 6ESGHIGHTE ITALTBIVS tM MITTELiLTBB · texte numérisé non relu

L.-M. HAaTMANlf : 6ESGHIGHTE ITALTBIVS tM MITTELiLTBB

L.-M. Hârtmin]!. Geschichte Italiens im BCittelalter. II Bd., 2' Hâlfte : Die lioslôsims Italiens vom Oriente. Golha, F.-A. Perthes, 4903. In-4% ii-387 pages.

Bien que représentant un fascicule seulement de son histoire de l'Italie au moyen âge, le volume de M. Hartmann a par lui-môme une unité. C'est en effet durant la période qui s'étend de l'établissement des Lombards dans la plaine du Pô jusqu'au couronnement de Charlemagne que la péninsule se sépare définitivement de l'Empire byzantin, et que se fonde en Italie même l'Empire d'Occident. La Geschichte des italienischen Kônigreichs fait partie de la collection Heeren et Uckert. C'est donc un ouvrage de vulgarisation scientifique plutôt qu'un livre d'érudition. Mais les travaux antérieurs de M. Hartmann le désignaient tout particulièrement pour donner sur cette période autre chose qu'une compilation des ouvrages de ses devanciers et le mettaient à même d'écrire son livre d'après les sources, en présentant sur les événements des vues personnelles.

L'auteur insiste avec raison sur le caractère particulier de l'établissement des Lombards, entrés en Italie en conquérants et non en alliés du peuple romain, comme les Barbares dans d'autres régions. Mais ce fait môme suppose un excédent de population masculine, qui a de bonne heure eu pour conséquence nécessaire des unions avec des femmes romaines, et par suite contribué à la fusion des deux races. M. Hartmann donne de cette fusion des preuves empruntées aux lois des Lombards et au peu que nous pouvons connaître de leurs usages. Néanmoins, il semble bien que les Romains du duché de Rome aient conservé longtemps, jusqu'à la fin du vm« siècle, le sentiment très net de la différence qui existait entre eux et cette race étrangère, que Ton accusait de sentir mauvais et d'avoir la lèpre.

La première partie du volume est consacrée à un exposé très net des rapports de Rome avec Byzance, — marqués surtout par les luttes relatives au concile in Trullo et au culte des images, — et des progrès de la puissance lombarde. M. Hartmann a avec raison glissé rapidement sur les luttes, assez peu intéressantes au point de vue de l'histoire générale, entre les ducs de Frioul, de Spolète et de Bénévent, et insisté au contraire sur le mouvement de conquêtes et les progrès du pouvoir royal qui marquèrent le règne du roi Liutprand. Pour la seconde partie, c'est-à-dire pour l'histoire des relations de la papauté avec les premiers Carolingiens^ M. Hartmann rencontrait sur son chemin des questions controversées depuis des siècles et dont la « littérature » est surabondante. Â ce point de vue, les bibliographies sommaires qu'il donne des travaux les plus importants et les plus récents, avec indication des principales opinions en présence, rendront certainement des services. Le cadre de l'ouvrage ne permettait pas à l'auteur d'entrer dans de grandes discussions. Il a su cependant fournir les raisons en faveur de telle ou telle opinion adoptée par lui. Je citerai comme particuliè- Rbv. Histor. XGIV. !•' pasc. \Q

446 G0MPTES-RBNDU8 CRITIQUES.

renient intéressantes en ce genre les pages consacrées an voyage d*Ëtienne II en France et an plaid de Quierzy, que M. Hartmann me parait avoir avec raison distingué de l'entrevue de Brenacum.

René Poupardoi.

Franz X. Baeth. Hildebert von Lavardin (1056-1133) nnd das kirchUclie StelIenbesetBungsrecht. Stuttgart, F. Enke, 4906. In-8o, xx-490 pages (Kirchenrechtliche Abhandlungen^ publ. par U. StuU, fasc. 34-36).

Le volumineux ouvrage que M. Barth vient de consacrer à Hildebert de Lavardin, évoque du Mans (i096-il25), puis archevêque de Tours (Ii25-li33), n'est ni une biographie ni une étude littéraire : sur la vie d'Hildebert, tout l'essentiel a déjà été dit* ; quant à son œuvre littéraire, M. Barth compte en faire plus tard l'objet d'un travail spécial. C'est par une étude sur Hildebert canoniste qu*il a cru devoir commencer. Les belles recherches de M. Paul Poumier sur Ive de Chartres ont été pour beaucoup dans cette détermination : sans avoir été un canoniste aussi illustre qu'Ive, Hildebert a joui de son temps, lui aussi, à cet égard d'un certain renom. Par malheur, — et M. Barth l'établit lui-môme, — il ne nous reste plus de lui aucun traité où Ton puisse trouver Texposé de sa doctrine : on en est réduit à sa correspondance, et celle-ci ne contient, somme toute, sur ces matières, que quelques rares et vagues indications. Aussi le titre qu'a adopté M. Barth restreint-il prudemment les recherches à la position prise par Hildebert dans la question des nominations aux bénéfices ecclésiastiques.

L'ouvrage se divise en trois longs chapitres : un premier chapitre traite des empêchements canoniques entraînant la nullité d'une nomination à un bénéfice ecclésiastique; un deuxième, des nominations aux bénéfices d'ordre inférieur et aux charges capitulaires; un troisième, des nominations épiscopales. Chacune de ces questions est examinée en grand détail : tous les droits enjeu, droits des laïcs, droits du clergé, droits des évéques, droits du pape, y sont passés en revue. Mais, comme il fallait s'y attendre, les écrits d'Hildebert n'ont pu fournir sur tous ces points un corps de doctrine. Pour remplir, même très incomplètement, ces cadres, qui sont ceux d'une étude générale, l'auteur a dû non seulement ramasser tout ce qui pouvait toucher de près ou de loin à la vie d'Hildebert, mais puiser dans une quantité d'écrits et d'événements sans rapport aucun avec le sujet. C'est ainsi que, dans cet ouvrage consacré à Hildebert, il est presque autant question du diocèse de Chartres, pour lequel la correspondance d'Ive fournit un précieux appoint, qne des diocèses du Mans et. de Tours.

1. A. Dieadonné, Hildebert de Lavardin^ évéque du ManSy archevêque de Tours (1056-1133); sa vie, ses lettres, Paris-Mamers, 1898, in-8% 303 pages.

F. X. BAETH : HILDBBERT TON LAVARDm. 447

Cette méthode a conduit Tauteur à juxtaposer un assez grand nombre de détails souvent intéressants, souvent aussi bien peu probants en eux-mêmes, à les répartir tant bien que mal sous diverses rubriques et souvent même alors, dans l'impossibilité où il se trouvait, avec des renseignements aussi fragmentaires, de se former une idée claire de la législation et des usages, à se référer aux théories générales pour tirer quelques conclusions.

Et, à vrai dire, avec le sujet qu'il avait choisi, il n'en pouvait guère être autrement : Hildebert n'a joué qu'un rôle assez effacé; il n'a été mêlé activement à aucun des grands débats canoniques qui se sont produits de son temps. Rien n'autorise donc à en Mro le centre d'une étnde sur les nominations aux bénéfices ecclésiastiques à la fin du XI* siècle et au début du xti«.

Le livre de M. Barth conservera néanmoins un certain intérêt comme recueil de matériaux. En dépit d'une regrettable prolixité, il a su préciser certains points intéressants et rectifier, chemin faisant, plusieurs erreurs de détail. Il faut regretter cependant, puisqu'il désirait traiter d'événements purement français, qu'il ne se soit pas mis plus soigneusement en quête des éditions récentes parues dans notre pays : non seulement il déclare n'avoir pu utiliser l'édition des Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium de MM. Busson et Ledru, mais il ignore presque tous les cartulaires publiés tant dans le Maine qu'en Anjou : c'est, par exemple, uniquement d'après la Gallia christiana et dom Piolin qu'il cite et commente des actes importants publiés, ^ avec d'autres qu'il aurait eu intérêt à consulter, — dans le Cartulaire de Saint' Aubin éP Angers de M. Bertrand de Broussillon ou dans le Cartulaire du Ronceray d^ Angers de Marchegay^ On est en droit d'exiger qu'un auteur commence, avant de prendre la plume, par rechercher les documents tant publiés qu'inédits qui touchent à son sujet. D'autant plus qu'en ouvrant les dernières éditions des textes qu'il utilise, M. Barth aurait pu facilement éviter de citer sous leur forme latine, comme s'ils étaient rebelles à toute identification, des noms de localités aussi faciles à trouver sur une carte que ceux de La Flèche [Fissa)^ Ârthezé (Artesiacus), Malicome (Malieornant), Preuilly (Prulliacus)^ etc.

Souhaitons que, pour le volume qu'il prépare sur Hildebert écrivain, M. Barth se décide à pousser un peu plus loin ses investigations.

Louis Halphen.

1. Voir notamment Barth, p. 129 (acte publié dans le CartuL de Saint-Aubin d: Angers, t. II, p. 325, n* 854], p. 135 (acte publié ibid,, t. I, p. 369, n- 325), p. 186-188 (acte publié dans le Cartul. du Ronceray d Angers, p. 264, n* 429). Il eût été Qtile aassi, pour les actes d'Hildebert, de renvoyer d'une manière régulière au catalogue dressé par M. Dieudonné en tête de son livre, l'auteur ayant pris soin d'y discuter parfois les dates de ces actes et d'indiquer les principaux manuscrits et les principales éditions dans lesquelles on les trouve.

^iS COMPTES-aENDUS CAITIQUBS.

Rudolf RôTZSGHKB. StadienzarVerwaltungsgeschlohte der Grossfiprundlierscliaffc "Werden an der Ruhr. Leipzig, Teubner, 4904. lo-S^", yiii-460 pages.

Ce travail est une sorte de monographie assez propre à faire comprendre ce qu'était, dans la seconde moitié du moyen âge, l'organisation au point de vue administratif et économique d'un grand couvent de Bénédictins. Le couvent de Werden, sur la Ruhr, est une des rares fondations, à l'est du Rhin, qui remonte jusqu'à l'époque de Gharlemagne. Elle est due à un Frison de naissance noble, Liudger, qui, après avoir cherché d'abord à convertir son pays, porta son effort, à la fin dn VIII* siècle, sans doute par ordre de l'Empereur, sur la partie occidentale de la Saxe, et fut, en 804, le premier évéque de Munster.

C'est au xi« siècle que le couvent de Werden devint une abbaye, c'est-à-dire un organisme important dans le mécanisme gouvernemental de l'Empire. Mais l'ancienne organisation du couvent ne fut pas changée pour cela; ses domaines conlinuèrent à former deux parts, l'une réservée à l'abbé pour qu'il pût s'occuper avec la liberté désirable des affaires de l'Empire; l'autre exploitée collectivement pour les besoins généraux de la communauté. Cette division correspondit à deux modes d'exploitation différente; les terres de l'abbaye furent administrées par le couvent lui-même; celles de l'abbé, qui était obligé de s'absenter fréquemment, furent confiées à des tiers. Le régime féodal ayant envahi toute l'organisation sociale, les administrateurs se transformèrent en vassaux, vis-à-vis desquels l'abbé joua le rôle de seigneur. Le principe d'hérédité s'appliqua également à eux et les quatre charges principales passèrent aux mains de quatre familles nobles des environs de Werden. Quant aux moines, ils se divisèrent en persO' nae emandpatae (majores) et personae claustrales (minores).

La plus grande partie des biens dont ils conservèrent la jouissance ne tarda pas à être exploitée d'après les idées féodales et constitua un ensemble de prébendes à côté desquelles il y avait aussi des caritates, c'est-à-dire des biens réservés provenant de fondations pieuses, et des servitia, destinés à subvenir à l'entretien des frères. M. Kôtzschke nous donne sur les prébendes quelques renseignements nouveaux, d'où il résulte que les prébendes travaillaient plutôt dans leur intérêt que dans celui de la communauté. Cependant, la décadence du couvent de Werden, au XIV* siècle, fut hâtée beaucoup moins par les vices de son organisation intérieure que par la transformation constitutionnelle de l'Empire, qui fit perdre à l'abbaye son caractère de rouage gouvernemental et l'exposa à toute une série d'envahissements. Elle fut aussi la conséquence de l'évolution économique de cette époque, du développement des villes, de la formation du capitalisme, de l'importance croissante du commerce; l'organisation archaïque du couvent ne tarda pas à être insuffisante; sa décadence s'accentua jusqu'en 1474. C'est à cette date

B. KrrOTH : UBERTINO VON GISALE. 449

qu'eut lieu une grande réforme des couvents de Tordre de Saint-Benoit qui améliora effectivement la situation; elle donna au couvent une constitution mieux en harmonie avec les nécessités nouvelles et avec un régime économique où Targent jouait déjà un grand rôle. Une répartition nouvelle des biens en fut la conséquence ; on organisa une caisse centrale et aux prestations en nature firent place de simples salaires. M. Kôtzschke est parvenu, en somme, a nous donner, sur la vie intérieure du couvent de Werden, beaucoup de renseignements précis. Pour la période qui se rapproche de sa fondation, les documents lui ont fait souvent défaut. Mais il serait peut-être parvenu à dissiper certaines obscurités et aurait surtout éclairé davantage son sujet, s'il avait multiplié les rapprochements et présenté un tableau plus net du régime agricole générai de cette époque. Bon travail, pour être lu avec profit, exige une connaissance assez complète de la vie économique du moyen ftge. La géographie n'y tient pas non plus la place que l'auteur eût dû lui accorder; on souhaiterait par exemple d'être mieux renseigné sur la nature du sol, sur les cultures qui y étaient possibles, sur le climat, sur les conditions matérielles de toutes sortes qui, à Werden comme ailleurs, ont dû forcément réagir sur l'organisation même de tous les domaines dont il nous est parlé.

Georges Blondel.

E. EifOTH. Ubertino von Gasale. Ein Beitrag znr Geschiclite der Franziskaner an der TVende des 13. and 14. Jahrhunderts. Marbourg, Elwert, 4903. In-S», vin-462 pages.

L'excellente étude que M. Knoth a consacrée à Ubertino de Gasale comprend, outre une courte esquisse biographique, deux parties essentielles. La première, la plus courte, traite des écrits d'Ubertino. De ces écrits, M. Knoth a dégagé la doctrine du moine italien sur la perfection, ses théories sur la grâce et les sacrements considérés comme moyens d'édification et de progrès pour l'àme chrétienne dans son essor vers Dieu. Il a cherché enfin à faire ressortir ce qu'il y avait d'original dans ces théories, et il a démontré qu'Ubertino a été surtout on disciple répétant comme un écho les enseignements reçus de côtés divers, et non pas un maître qui parle en son nom personnel pour nous livrer des aperçus jusque-là insoupçonnés. Le Lignum vitae, le Breviloquium de Bonaventure ont inspiré VArbor vitae crucifixae. Le livre De septem siatibus Ecclesiae est en rapport étroit avec la Postula in Apocalipsim de Pierre Olive. Sur ce point, les rapprochements opérés par M. Knoth ne sauraient laisser le plus faible doute.

La seconde partie du travail de M. Knoth, la plus étendue et la plus importante, a pour objet d'établir le rôle d'Ubertino de Gasale comme polémiste dans le grand débat qui a partagé presque dès l'origine

450 GOMPTES-EBIfDUS CRiriQÏÏBS.

Tordre des Franciscaias en deux camps irréconciliables, celai des Spirituels et celai des Conventuels.

Le débat dont il s'agit, c'est la fameuse question de la pauvreté, de Vvstu pauper, auquel François d'Assise parait bien indubitablement avoir voulu astreindre ses religieux. C'est ici qu'Ubertino de Casale, le contemplatif, le joachimite, se révèle avec un caractère nouveau, celui d'un polémiste infatigable et toujours prêt à la réplique. M. Knoth a étudié avec une précision pénétrante son rôle au temps du concile de Vienne. Il a fait l'exposé des consultations fournies par le moine italien au parti dont il est le champion, celui des Spirituels. Il y a joint l'exposé de ses idées, de ses jugements sur la situation que se sont faite à eux-mêmes les disciples de François d'Assise en méconnaissant les intentions manifestement énoncées par le créateur de leur ordre. A l'analyse des constitutions qu'édicté de son temps Clément Y pour trancher la question, il a ajouté une appréciation des plaintes d'Ubertino et de la place qa*il faut lui attribuer parmi ses compagnons, ainsi que de ses rapports avec le souverain pontificat au cours de tant de péripéties diverses. C'est là une œuvre de critique excellente.

Le rôle d'Ubertino au temps de Jean XXII est obscur et difficile à comprendre. M. Knoth a réussi cependant à expliquer fort bien comment Ubertino s'était trouvé amené à entrer en lutte contre l'ennemi nouveau de ses convictions mystiques, contre le pape en personne. Pour cela, Ubertino a pardonné à son contradicteur acharné du concile de Vienne, Buonagrazia. Il s'est uni à lui, à des politiques tels qu'Occam et Marsile de Padoue. Avec eux, contre Jean XXII, qui l'a proscrit d'ailleurs ainsi qu'il les a proscrits eux-mêmes, il rédige l'appel du 22 mai 1324, ainsi que les deux condamnations du 18 avril et du i2 décembre 1328. A ces actes, comme à un antre appel que lance Michel de Césène, l'ancien général de Tordre franciscain, un conventuel lui encore comme Buonagrazia, il prête ses pensées sous la forme qu'elles ont revêtue dans les livres où autrefois il les a consignées. Une préoccupation supérieure, celle de Tidéal dont il poursuit la revendication incessante» semble avoir dissipé chez lui toutes les rancunes, même les plus légitimes, tous les dédains, jusqu'à ceux qu'il a le plus hautement professés, dont il a fait la règle inflexible de son existence.

A quelle date disparait ce lutteur sans défaillances, au cœur ardent, en qui la vie contemplative n'a fait qu'exciter l'énergie au lieu de Téteindre? M. Knoth se Test demandé au terme de son travail, sans arriver d'ailleurs à l'établir, faute des indications nécessaires. Sur Ubertino de Casale, on n'a plus de renseignements à partir de Tannée 1328. Peut-être meurt-il environ dix ans plus tard. Cette conjecture a été exprimée, mais elle demeure jusqu^à présent une simple conjecture qu'aucun document n'est venu transformer en certitude.

Charles Molihibr.

P.-J. BLOK : GESGHIEDENIS YAN HBT rCEDERLAlKDSCHB VOLK. 454

P.-J. Blok. Gesohiedenis van het Nederlandsche Volk. T. YI. Groningue, J.-B. Wolters, 4904. lo-S^», 595 pages avec 2 cartes.

La grande hisloire du peuple néerlandais de M. Blok, dont j*ai successivement signalé les cinq premiers volumes dans cette Revue, approche rapidement de sa fin. Il est inutile d'en faire ressortir les mérites une fois de plus. Je me bornerai à dire que ce tome VI est égal en valeur à ceux qui Font précédé. Il imposait à Fauteur une tâche singulièrement difficile, car ses compatriotes ne se sont guère occupés du dernier siècle de la République, et Ton ne comprend que trop bien qu'ils aient négligé cette époque de décadence pour se porter de préférence vers les luttes héroïques du xvi« siècle ou Tefflorescence splendide du xvii*. A part les beaux travaux de M. Golenbrander sur le PatrioUentijd^ on ne voit guère à mentionner en Hollande, dans ces derniers temps, d'ouvrages de quelque importance auxquels M. Blok ait pu recourir. Les documents imprimés sont, il est vrai, assez nombreux; ils ne le sont point assez cependant pour que Tanteur n'ait été obligé de recourir aux sources inédites ^ Les archives de l'État à La Haye et surtout les archives de S. M. la Reine des Pays-Bas lui ont fourni une quantité de renseignements. Sans doute bien des lacunes subsistent encore dans les tableaux qu'il a retracés, et il l'avoue franchement, dès les premières lignes de sa préface. Mais ce n'est pas un mince mérite que d'avoir su raconter clairement la partie la plus obscure des annales de la République des Provinces-Unies et d'en avoir expliqué les péripéties.

L'ouvrage se divise en deux parties. La première, qui commence à la mort de Guillaume III (1702), expose l'histoire de la République sous les régents, c'est-à-dire à l'époque où l'oligarchie patricienne gouverne sans c stadhouder ». La seconde va du rétablissement du stadhoudérat, proclamé héréditaire en 1748, à l'invasion française de 1794. Si, au commencement de la première de ces deux périodes, les Provinces-Unies font encore illusion et continuent à jouer, au moins en apparence, le rôle de grande puissance, elles sont pourtant atteintes aux sources mêmes de leur vitalité. M. Blok décrit leur déclin avec la même impartialité et le même détachement qu'il avait apportés précédemment à exposer leur magnifique essor au xvii« siècle. Les chapitres qu'il a consacrés à la situation économique et au mouvement intellectuel comptent parmi les plus instructifs de l'ouvrage et laissent une impression profonde, car ils présentent, si l'on peut ainsi dire, le spectacle d'une décadence classique, j'entends d'une décadence qui s'accomplit à la fois et avec une égale rapidité dans tous les domaines. En même temps, en effet, que l'administration du pays tombe aux mains d'une oligarchie vaniteuse et égoïste de régents patriciens, l'esprit d'entreprise s'en-

1. H. Blok, comme dans ses précédents volâmes, a donné en appendice an très Qtiie aperçu des sources documentaires imprimées et manuscrites.

452 GOMPTEft-aElfDUS CRITIQUES.

gourdit, la routine se substitue à la brillante initiative de jadis, le commerce décline, le désordre s'empare de la flotte et de Tadministration des colonies, tandis que les lettres, les sciences et les arts paraissent frappés de stérilité. Arrivée trop rapidement au comble de la fortune, la République ne parvient pas à s'y maintenir. Goi^e de capitaux, elle s'amollit dans son abondance. Incapable de résister à la concurrence victorieuse de l'Angleterre, elle consacre ce qui lui reste d'énergie à empêcher le relèvement d'Anvers et celui de la Belgique. Elle s'associe à l'Angleterre et à la France pour ruiner la compagnie d'Ostende et elle s'oppose obstinément, sous Joseph II, à la réouverture de l'Escaut. Au principe du mare liberum, dont elle avait été l'ardent protagoniste pendant son a âge d'or t, elle substitue maintenant celui du mare clatuum. Ainsi se ferme le cercle de sa décadence ; elle a passé par toutes les phases qui du progrès l'ont amenée enfin à la réaction.

Exclue du pouvoir par l'oligarchie des régents avec lesquels les pauvres stadhouders Guillaume lY et Guillaume Y furent contraints de s'entendre, la bourgeoisie était cependant en proie à un mécontentement très vif. Un parti de a patriotes » se forma dans son sein et lorsque d'Angleterre et surtout de France de nouvelles tendances politiques commencèrent à se répandre en Europe, elle trouvèrent aussitôt des adhérents enthousiastes dans les provinces. En 1787, le pays est à la veille d'une Révolution et le stadhouder, expulsé de La Haye, songe à se réfugier en Allemagne. Mais les patriotes n'ont point d'armée; le peuple se désintéresse de leur cause et, en quelques semaines, l'intervention du roi de Prusse les fait rentrer dans Tordre. Les plus compromis d'entre eux se réfugient en France d'où ils reviennent sept ans plus tard avec les soldats de Pichegru^ La facile conquête de la Hollande par ce dernier met fin à l'histoire des Provinces-Unies. « C'en était fait de la République, car, après les événements qui venaient de se passer, il était impossible de croire qu'elle pourrait encore subsister dans les mêmes conditions d'existence où elle se traînait depuis longtemps. Elle avait prouvé qu'elle ne possédait plus de vitalité ; elle n'avait pas su se défendre et la volonté môme de résister manquait à sa population. Elle s'était effondrée, vermoulue et desséchée, incapable de se maintenir davantage. »

C'est par ce jugement sévère que se termine le volume dont la lecture laisse une impression de tristesse, mais qui est pourtant singulièrement instructif. Car Thistoire d'une décadence n'est-elle point un objet d'étude aussi important que celle de la naissance et de la croissance d'un Ëtat? D'ailleurs, c'est l'État néerlandais, ce n'est point le peuple néerlandais qui, à la fin du xvm« siècle, était condamné à disparaître. La nation demeurait vigoureuse et saine : il reste à son historien à nous

1. Je n'ai point vu que M. Blok ait utilisé, poar la participation des Provinces-Unies à la guerre de la coalition contre la France, le Hondsehootê de M. Chaqaet, où il eût trouvé un fort intéressant récit de la bataille de Menin.

P0G6I0UNI : AMMIRATOIII B GIUDIGI DBLLi RIYOLUZIONB FHANCBSE. 453

décrire son relèvement durant l'époque contemporaine et il faut espérer que nous n'aurons point longtemps à attendre cette dernière partie de son beau travail.

H. PiRBHNE.

Alfredo Poggiolini. Ammlratori e giudici délia RiTOlasione franoese : Thiera, Michelet, Blano, Sybel, Taine, Tocqueville, Sorel. Firenze, Bernardo Seeber, 490i. Id-S*", 245 pages.

Après avoir dit quelques mots de l'ouvrage de Thiers, « point de départ de tous les travaux subséquents », M. Poggiolini, parmi les nombreux historiens qui se sont occupés de la Révolution française, en choisit six, qu'il divise en trois groupes : Michelet et Louis Blanc représentent les apologistes de la Révolution; Sybel et Taine ses adversaires; Tocqueville et A. Sorel l'histoire impartiale et sereine. Il expose successivement les vues fondamentales de ces six historiens sur le grand mouvement qui s'est produit en France à la fin du xvrn* siècle, et, dans un chapitre final, s'efforce de dégager de leurs ouvrages un certain nombre de résultats qu'il considère comme acquis.

Le choix d'historiens qu'il a fait est quelque peu arbitraire, et leur division en trois groupes trop systématique. Mignet n'est pas même mentionné. Sybel n'est pas seulement un « adversaire » de la Révolution (M. Poggiolini le reconnaît lui-même, p. 201), et son ouvrage est bien supérieur à tout ce qui avait paru avant lui. M. Aulard est expédié en quelques lignes dans la conclusion (p. 491 et p. 209), et c'est cependant avec lui que l'histoire politique de la Révolution est entrée dans une voie vraiment scientifique, par l'emploi de documents jasqu'alors inutilisés. Qu'on classe M. Aulard parmi les « apologistes », je le veux bien; mais c'est un apologiste dont les conclusions méritaient d'être examinées avec autant de soin que celles de Louis Blanc. Pour la connaissance de la Révolution française, le travail de M. Poggiolini n'a pas grande utilité. On y trouve un exposé consciencieux et exact des idées générales d'historiens célèbres, mais il est dangereux d'étudier ces idées en elles-mêmes, sans examiner sur quoi elles sont fondées. Par contre, il est piquant de voir rapprochés les jugements si divers portés sur la même époque. Chaque résumé, pris isolément, est fort bien fait; on regrette seulement que le plan adopté par l'auteur l'ait empêché de suivre l'ordre chronologique dans l'examen des ouvrages qu'il étudie, ce qui aurait donné au lecteur une idée plus nette de l'évolution des idées et des progrès de la science historique. Chaque ouvrage est considéré en lui-même, sans qu'il soit rien dit de son auteur, sans que l'on trouve même l'indication précise de la date à laquelle il a paru. De la sorte, telle affirmation de Tocqueville, citée après un jugement de Taine, parait presque un lieu commun, tandis qu'elle fit l'efTet d'un paradoxe lorsqu'elle fut émise.

^54 COMPTBS-REfTDUS CRITIQUES.

Après avoir exposé d'une façon objective les idées d'autrui, M. Poggiolini laisse voir les siennes dans son dernier chapitre. Esprit pondéré, il cherche visiblement à être équitable, mais, en somme ^ il incline plutôt à la sévérité. Il reconnaît que le grand mouvement de la fin du xvni* siècle a eu, pour la France et pour l'Europe, plusieurs conséquences heureuses; mais il insiste sur le fait qu*il en a eu d'autres, déplorables : il a encouragé les tendances subversives, anarchiques, et il a laissé l'Europe plus divisée qu'elle ne l'était auparavant, pliant sous le poids insupportable des armements militaires. M. Poggiolini trouve injuste de dire, comme Bonfadini, que la Révolution française « a été fatale à la cause de la liberté » ; de l'appeler, comme Gesare Lombroso, c un grand délit politique qui permit de commettre une triste série de délits communs t ; mais il termine son travail en citant, en guise de conclusion, ces lignes de Mazzini : « Le progrès consiste, pour les divers peuples de l'Europe, à s'émanciper de la France. Le progrès, en France, consiste à s'émanciper du xviii* siècle et de la vieille Révolution, t Si M. Poggiolini partage, comme il semble, cette opinion, on peut lui faire observer qu'aujourd'hui la France ne prétend exercer de tutelle sur aucun peuple de l'Europe ; chacun d'eux est libre d'accepter ou de refuser l'influence de ces idées. Il est vrai que la France n'a pas toujours été si sage; la politique des hommes de la Révolution a fini par être conquérante et oppressive, mais cette politique n'était pas conforme à l'esprit de la Révolution.

Disons, en terminant, que le livre de M. Poggiolini se lit avec un vif intérêt. L'auteur possède un réel talent d'exposition; il sait faire suivre six fois le môme chemin à son lecteur sans l'ennuyer un instant, et il a raison de dire que si ses conclusions peuvent être discutées, leur sincérité et leur franchise ne sauraient être mises en doute.

Gh. Sbitz.

L. TcHERNOFF. Le parti répnblioain sons la monarchie de Juillet. Formation et évolution de la doctrine républicaine, avec une préface de M. Esmein. Paris, Pedone, \ 90i . In-8^, xxii-498 pages.

La préface de M. Esmein, plus nettement peut-être que Tavant-propos de M. Tchemofif lui-même, indique le dessein de l'auteur. M. Tchernoff, en traitant de la doctrine républicaine, s'est proposé d'analyser non les systèmes philosophiques abstraits, mais les idées qui vont se traduire immédiatement en motions populaires ou en lois. L'histoire des doctrines politiques est pour lui une introduction à l'histoire du droit constitutionnel.

De ce point de vue, M. Tchernoff a très bien montré le caractère original de la doctrine républicaine sous la monarchie de Juillet. Il a montré que la doctrine républicaine n'était pas une vaine répétition des formules révolutionnaires, mais qu'elle était une doctrine nouvelle,

TGHBBNOFF : LE PARTI RlJPUBLICAIN SOOS LA MONARCHIE DE JUILLET. 455

lentement élaborée par les discussions populaires et les réflexions de penseurs, — sous Tinfluence de certains systèmes philosophiques, — pour répondre à des besoins nouveaux et impérieux. Il a nettement marqué le rôle de la société des Amis du Peuple etTinfluencedu saintsimonisme, ^ le caractère social de la doctrine républicaine dès la fin de i832, — et il a bien dégagé la conception du suffrage universel propre aux hommes d'avril ou de février : le suffrage universel comme une représentation de tous les intérêts, et réalisant, à lui seul, une profonde réforme sociale. — Les courts portraits intellectuels que M. Tchernoff a tracés dans une manière précise et sobre, de Trélat (p. 247), de Raspail (p. 250), de Gabet (p. 329), de Huber (p. 369) et de Lamennais (p. 407), ne seront sans doute que peu modifiés par des études approfondies. Les indications sur Lamartine (p. 191) et sur Louis Blanc (p. 321) laissent une impression moins nette. Dans son ensemble, le livre est intelligent, la documentation bien choisie, les exposés de doctrines le plus souvent bien menés, le style agréable et précis.

Mais, dans cette tentative nouvelle, et, somme toute, heureuse, la méthode de M. Tchernoff n'a pas été et ne pouvait pas être tout à fait sûre. Laissons quelques erreurs de détail i; une bibliographie hâtive, sans méthode, sans précision, où Ton trouve c Travail » de Zola et dont la « Revue encyclopédique » est absente... Surtout, M. Tchernoff, juriste plus qu'historien, essentiellement préoccupé de l'analyse des doctrines, n'a apporté aux divers moments de cette histoire qu'une attention insuffisante. Son plan est mauvais; sous prétexte de mieux distinguer les expressions diverses des doctrines, il ne tient plus compte de l'ordre chronologique pour les mieux opposer, il rapproche en un même chapitre Garrel et Ledru-Rollin (chap. m) ; il étudie, on ne sait trop pourquoi, le Dictionnaire politique de Pagnerre (1842) avant la Revue républicaine de Dupont (1834). Alors qu'il faudrait suivre, presque mois par mois, les transformations des doctrines, on ne discerne même plus ainsi les grandes périodes du règne de Louis-Philippe : le nationalisme du début (1830-1832), les premières préoccupations sociales (1832-1834), l'action communiste des sociétés secrètes (1834- 1839), Torganisation du travail, etc... On ne discerne plus les moments précis où commencent et finissent les influences; pour rapprocher Proudhon du saint-simonisme, M. Tchernoff Tétudie avant Fourier, qui, dès 1833, & Paris et Lyon, par Jules Lechevalier et par Berbrugger, pénétrait déjà le républicanisme de ses idées.

M. Tchernoff a bien compris l'importance des formules dans un travail comme le sien, mais il semble que sa méthode do critique et d'interprétation souvent encore échoue. Trop souvent, à notre avis, le désir de mieux marquer une influence l'induit à des rapprochements exté-

1. Je signale cependant à l'anteur que le terme ilotisme (p. 165) n'est pas nouveau en 1840 : il est eoaramment employé dans les brochures de 1833-1834.

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rieurs et factices ; et trop souvent aussi il ne marque pas suffisamment les modes de transmission et de diffusion des idées.

L'exemple précis de l'influence exercée par le saint-simonisme sur le parti républicain et sur Blanqui nous révèle ses fautes de méthode. L'influence est indéniable; dès 1833, les brochures républicaines sont parsemées de formules saint-simoniennes. Mais les rapprochements que M. Tchernoff établit entre Blanqui et Saint-Simon ne me paraissent point si sûrs : je ne sais pas jusqu'à quel point la critique du constitutionnalisme par Blanqui (p. 349) procède de la critique de Pierre Leroux, et non de la revendication populaire contre le régime censitaire, revendication spontanée peut-être, comme en 1791, en 1795, et générale en tous cas en 1832. Je ne sais pas jusqu'à quel point Blanqui a emprunté ses idées sur l'association au saint-simonisme (p. 350) ; les affirmations communistes par lesquelles débute l'article fameux intitulé : Qui fait la soupe doit la manger (cf. Critique sociale, t. II, p. 118) me semblent bien plutôt se rattacher à la tradition babouviste^ Je me demande jusqu'à quel point encore l'organisation du pouvoir révolutionnaire selon Blanqui (p. 358) est une réminiscence de la dictature saint-simonienne des savants, surtout si je me rappelle quelques passages de Buonarroti sur le lendemain de l'insurrection >. Et l'exégèse qui fait sortir la tactique révolutionnaire blanquiste d'un passage du c Catéchisme des Industriels » (p. 93) est au moins assez plaisante. Enfin, pour terminer sur ce chapitre, que M. Tchernoff semble considérer^ non sans raison, comme un des plus importants de son étude, nous ferons remarquer que la courte mention de Leroux faite par Blanqui dans sa notice auto- biographique (p. 346) 3, et la présence signalée par de Gorcelle de quelques saint-simoniens à la Société des Amis du peuple ne suffisent pas à marquer chez Blanqui une influence prédominante du saint-simonisme. Nous croyons que Blanqui n'a pas été pénétré de saint-simonisme plus que les autres hommes de son époque, et que s'il a, pour l'action, plus particulièrement étudié les théories babouvistes, il n'a fait en 1834 que formuler avec plus de précision que personne autre les revendications populaires générales. Les formules saintsimoniennes qu'il emploie sont familières à toute son époque.

En résumé, l'analyse des formules exige une très longue, très délicate et très prudente étude que, dans son livre un peu hàtif, M. Tchernoff n'a pu toujours faire. Son travail comme celui de M. G. Weill témoignent surtout de l'intérêt actuel de l'histoire des partis républicain et socialiste sous Louis-Philippe. Mais ces deux ouvrages ne sont encore que des dépouillements provisoires. Il faut qu'une société de travailleurs reprenne toute cette œuvre par le détail; il nous faut des monographies

t. Cf. Baonarroti, Conspiration de Babœuf, t. II, p. 130 et suiv.

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