CHAPITRE I
Ses condilions d'existence. — L'existence du fermage général exige la réunion de deux conditions principales : 40 la grande propriété ; 2° l’absentéisme des propriétaires. Dans les derniers siècles qui précèdent la Révolution, ces deux conditions étant réunies, le fermage général est en France très répandu.
Les grands propriétaires fonciers appartiennent aux
deux ordres privilégiés : noblesse et clergé. La richesse immobilière de l'Eglise surtout est considérable; elle se maintient ainsi jusqu'à la Révolution, tandis que celle de la noblesse passe progressivement dans les mains du tiers-état. La vie de cour est ruineuse et la nouvelle aristocratie de la fortune, la bourgeoisie qui s’est levée au cours du XVIII siècle, peut offrir abondamment aux nobles endettés, besogneux, en échange de leurs terres, de l'argent gagné dans le commerce et dans l’industrie.
Un gros tiers, et peut-être la moitié, d’après M. Jaurès, la moitié, suivant M. Kareiew, du territoire de la France appartient à la noblesse et au clergé. Le faire valoir indirect est donc très répandu. Il doit nécessairement dépasser la moitié et même atteindre, d'après M. Kareiew, les quatre cinquièmes du territoire.
Mais si la propriété paraît être très concentrée et ce, malgré l'existence d'une « immensité » de très petits propriétaires fonciers, la culture se trouve, au contraire, très morcelée. Le métayage est le principal mode de faire valoir indirect adopté, Arthur Young estime aux sept huitièmes, Turgot aux quatre septièmes, Smith aux cinq sixièmes du territoire français l'étendue occupée par le métayage associé à la petite culture.
La grande culture ne se développera que dans le dernier quart du XVIIIe siècle. Dans le nord de la France, il arrivera souvent que plusieurs petites exploitations se fondront en une seule, malgré les protestations des mo-
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destes paysans condamnés ainsi à l'émigration et au salariat. Ce seront les premières manifestations révolutionnaires d'un capitalisme agricole, jeune, mais hardi.
Cette invasion dela culture de certaines régions, par les grands fermiers exploitants, aura pour effet de refouler, de réduire l’ancien système de fermage général parasitaire faisant valoir à l’aide de métayers mal outillés et pauvres.
Aïnsi la très grande propriété et la très petite culture sont deux caractères incontestables de l’économie agraire du XVIIe siècle ; l’absentéisme des propriétaires en est un troisième aussi notoire.
Les riches propriétaires ne résident pas dans leurs domaines. Ils sont à la Cour, dont ils ont appris le chemin depuis longtemps déjà. À mesure que la noblesse perd ses droits politiques, à mesure que la capitale, cœur et cerveau de la France unifiée, centralisée, se développe, le courant migratoire s'accélère et s'élargit. Nobles et dignitaires ecclésiastiques abandonnent peu à peu leurs manoirs et leurs bénéfices. « Dès le XIVe siècle, écrit Dareste, les princes du sang et les grands feudataires avaient des hôtels à Paris. Leur exemple descendit successivement dans les autres rangs de la noblesse. Depuis le règne de François Ier, la Cour attira davantage, mais ce fut surtout après les guerres de religion que la noblesse, ayant perdu ses anciens pouvoirs et vu diminuer la considération que jusqu'alors la propriété territoriale et le séjour des châteaux lui avait donnée, se laisse plus vive-
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ment solliciter par l'attrait de la Cour, le goût du luxe et des plaisirs et de nouveaux besoins de convention. Ce fut alors que l’absentéisme prit de redoutables proportions. » Les riches bourgeois des campagnes ne tardèrent pas, d’ailleurs, à venir grossir l’armée des « déracinés ».
C'est en vain qu'on essaiera de remonter le courant ; moralistes, économistes, poètes s’y emploieront sans résultats. Ils auront beau « montrer les avantages », « dire l'indépendance », « vanter les charmes », « chanter les délices » de la vie champêtre, rien n’y fera. Les auteurs agricoles tels que Belon, Mizauld, Charles Etienne, Elie Vinet, Olivier de Serres montreront aux gentilhommes les profits d’une sage administration directe de leurs domaines.
Les moralistes avec Tavanne, Monluc, Henri Etienne parleront abondamment des dangers, des ridicules, des mœurs mauvaises de la Cour.
Les poètes Rapin, Desportes Vauquelin de la Fresnaie adjureront leurs contemporains de ne pas se laisser
.. allicher des trompeuses syrènes, Dont les cours de nos roys et des princes sont pleines,
l'aristocratie foncière, sourde et aveugle, ne reculera pas d'un jour la date de sa désertion.
Le marquis de Mirabeau n'aura pas plus de succès quand il prêchera le retour à la terre. La force d’attraction de la Cour est irrésistible. Tout ce qui est riche, ou conserve les apparences de la puissance gravite autour
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du Roi. « Le trône n’est entouré que de nobles ruinés. »
Il faut l'exil, déclare Young, pour forcer la noblesse française à faire ce que les Anglais font de préférence : résider sur leurs domaines pour les embellir.
L'Eglise suit le mouvement: « Les abbés commendataires, les évêques et archevêques ne résident guère ; les grands vicaires et chanoines sont dans les grandes villes.
« Il ne reste dans les campagnes que les gentilshommes que la médiocrité de la fortune empêchait de sortir. Souvent obérés et besogneux, ils vivaient fort chichement dans leurs châteaux, ne songeant qu'à y amasser de l’argent qu'ils allaient dépenser l'hiver à la ville. Le peuple qui, d'un mot, va souvent droit à l'idée, avait donné à ces petits gentilshommes le nom du moins gros des oiseaux de proie : il les avait nommés les hobereaux. »
Les effets de cet absentéisme intense furent en tout point désastreux, et pour le paysan abandonné aux mains d’intermédiaires rapaces, et pour la culture systématiquement appauvrie. Taine estime « qu’un tiers du sol de la France déserté comme l'Irlande était aussi mal soigné, aussi peu productif que l'Irlande aux mains des riches absentees, évêques, doyens et nobles anglais » (4).
C’est qu’en effet, pour que le paysan s'élève dans le bien-être, il faut que son travail soit rémunéré largement et qu'il puisse bénéficier des améliorations qu'il procure
(1) TAINE, L'ancien régime.