RÉPARTITION DES BÉNÉFICES RÉSULTANT DES AMÉLIORATIONS
Après avoir montré quelle avait été la part de chacun dans l’œuvre des améliorations, il convient maintenant de rechercher à qui en sont allés les bénéfices.
(1) Revue politique et parlementaire, 1903,
a) Part des fermiers généraux.
Ils ont « réalisé de grosses fortunes » ; les châteaux, les luxueuses maisons de maître dont le Bourbonnais est riche, en témoignent suffisamment. De Tourdonnet nous a donné du fermier général une peinture qui n’est pas pour nous inspirer des inquiétudes sur sa situation de fortune.
Au cours des temps, les fermiers généraux se sont livrés à une véritable course à l'enrichissement. Mais le nombre des concurrents s’est grossi hors de proportion.
En Roumanie, nous verrons opérer le trust des fermages, par une poignée d’intermédiaires insatiables. En France, c’est le phénomène inverse qui se produit; les fermiers généraux y sont moins audacieux. Ils veulent surtout aller vite et ne point trop durer. Il y à une cinquantaine d'années, quelques grands fermiers généraux se partageaient l'administration de la plupart des grandes propriétés bourbonnaises. Aujourd’hui, chaque commune a son ou ses fermiers généraux. La très lucrative profession a grisé tout le monde, jusqu'au cordonnier, ou au plâtrier de l'endroit. Ils sont près de quatre cents, principalement répartis dans les deux arrondissements de Moulins et de Lapalisse. On assure qu’un domaine de 50 hectares de moyenne qualité, procure au fermier général un bénéfice net de 4.500 à 2.000 fr. (1). A défaut de
(4) Travailleur rural, n° 4.
statistiques aussi précises que celles que nous trouvons pour les fermiers généraux de certaines régions de l'Italie, nous devons nous borner à une appréciation purement indiciaire des profits réalisés par les fermiers généraux français. Selon toute apparence, le fermage général reste un moyen facile et rapide de faire fortune.
b) Part des propriétaires.
C'esttoujours aux détenteurs de la propriété que revient, en définitive, la plus-value procurée par les améliorations, ou due à des causes générales. La rente s'élève, sans que le propriétaire n’ait à se donner d’autre peine que celle de l’élever ; et, lorsque le capital intervient pour stimuler la production, il y à généralement disproportion entre l'importance de ses sacrifices et la part des profits qu’il en retire. Le travail ne recueille que les avantages les plus immédiats, très souvent médiocres, et toujours passagers.
Quel a été le mouvement de la rente du sol, dans le Bourbonnais ? Pour répondre à cette question avec toute l'ampleur et la netteté désirables, nous manquons encore de statistiques. Force nous est done de recourir à des évaluations restreintes, à des exemples typiques, puisés aux sources les plus sûres. Nous avons l'impression que de 1830 à 1900, le taux de la rente a subi une hausse énorme. L'impression se transforme en certitude pour la période qui s'étend de1851 à 1881, quand on consulte le travail de révision de l'évaluation du revenu foncier des pro-
priétés non bâties, entrepris par le Ministère des finances. En parcourantle tableau des plus-values par départements, nous avons constaté, sans surprise aucune, que les régions de métayage fournissaient des pourcentages de plus-value comparativement supérieurs à ceux des pays de faire valoir direct, ou de fermage (1). Pour la France entière, la plus-value de la valeur vénale des terres atteint le taux moyen de 43 o/.. En choisissant les départements où le nombre des métayers dépasse celui des fermiers (statistique agricole de 1862), nous trouvons les taux de plus-value suivants: Allier 440 c/ ; Aude 130 0) ; Dordogne 42 co, ; Gers 42 0; Gironde 52 c/,; Indre 70 oh ; Landes 40% of; Lot-et-Garonne 38 c/ ; Basses-Pyrénées 34 0/0 ; Tarn 45 0/0 ; Tarn-et-Garonne 67 c/; Vendée 740), ; Haute-Vienne 56 0/0. I1serait difficile deméconnaître, devant de telles chiffres, l'influence qu'exerce le métayage sur le développement de la rente du sol. Il est, pour la plupart de ces départements, d’autres causes générales, et pour certains d’entre eux des causes spéciales, qui sont intervenues dans le même sens que le colonage. Les 404 c/o de plus-value constatés dans les Landes, sont dûs en partie à certains grands travaux, effectués sur le littoral atlantique. Mais là aussi, l'influence du métayage est indéniable ; ne déclare-t-on pas en effet, dans l'enquête agricole de 1866 que, si les propriétaires fonciers ont
(4) Valeur vénale par hectare pour l’ensemble des natures de cultures, n° 36.
DE (Eu
recours au métayage, c’est par crainte de se « ruiner » en exploitant directement ? N'y a-t-il pas lieu aussi de se montrer surpris du taux de 440 c/, atteint par l'Allier, au cours d’une période où il est avéré que les propriétaires et fermiers manquaient d'argent (1) ?
Nous pensons que les pays de métayage n’ont pu atteindre des taux de rente aussi élevés que grâce au métayage qui apporte à la production un travail à très bas prix. Voyons quelques faits :
Un propriétaire de l'Allier, que Barral aurait qualifié de « progressif », puisqu'il se flattait d’avoir supprimé la prestation colonique sur ses domaines, nous donne les chiffres suivants : premier domaine : valeur de l’hectare en 1849, 295 francs ; en 4879, 1.500 francs ; deuxième domaine : valeur de l’hectare aux mêmes dates 538 et 847 francs. Bignon commentait en ces termes : « Nos cantons (arrondissement de Moulins) ont suivi une marche rapide dans la voie des améliorations agricoles. Tel domaine dont la valeur représente un capital de 200.000 francs n’en valait guère que 30.900 il y à 40 ans (2) ».
Etait-ce un phénomène local que cette hausse de la valeur vénale de la terre? Non. En 1878, Barral constatait le doublement depuis 25 ans, de la valeur de la terre des métairies du Limousin. Les propriétaires eux-mêmes, reconnaissaient que la terre y avait pris deux
(1) Enquête de 1866. Voir plus haut.
(2) Enquête sur la situation de l’agriculture, 1879-1880,
ou trois fois plus de valeur. « Un grand bienfait, ajoutait Barral, a été la suppression de plus en plus grande des fermiers généraux. Les propriétaires viennent faire leurs affaires eux-mêmes et alors ils se montrent libéraux envers leurs métayers ». N'empêche, que le grand agronome devait déclarer, après enquête sur place et en résumant avec modération (le mot est souligné à dessein) la situation vraie du métayer : « Le plus souvent toutes les charges de l’agriculture sont supportées exclusivement par le métayer... (4) ».
« Le pays d’entre Loire et Allier, écrit Risler, estentouré de formations calcaires ; en a su en profiter et depuis 1830, mais surtout depuis que le canal et les chemins de fer ont été construits, cette contrée a fait « d'immenses progrès ». De tous nos départements celui de l'Allier est un de ceux où les propriétés ont le plus augmenté de valeur depuis 40 à 50 ans. » Il s'agit bien là d'améliorations agricoles et non de grandes améliorations foncières. Nous savons que la plus grande partie des frais qu'entraînaient l'emploi de la chaux ont été supportés par le métayer : moitié du prix d'achat plus les frais de transport et d'épandage, très élevés pour une matière quine valait pas plus de 4 fr. 25 l'hectolitre (2).
Risler nous rapporte, d’après les comptes de V. de Tracy, que la valeur d'un domaine de 300 hectares s’est élevée de 22.000 francs en 1846 à 500.000 francs en
(1) Enquête sur la situation de l’agriculture 1879-1880, (2) Id. Voir les moyens employés pour améliorer,
1856 ; les dépenses du propriétaire ne dépassèrent pas 86,381 fr. 87.
Ecoutons l'histoire de la terre de Saligny : elle se compose de 4.350 hectares ; avant 1848 elle étaittoutentière en friches et en bruyères. Un fermier général l’afferma alors pour 48.000 franes; il ne disposait que d’un capital d’exploitation de 24.000 francs ! 200 hectares sont constitués en réserve. Le reste est réparti entre 15 métayers. Après le défrichement d'une grande partie des landes, le bail est renouvelé en 1860, à 24.000 francs. La chaux est appliquée à haute dose : 300 à 400 hectolitres à l'hectare ; des labours profonds et de fortes fumures sont donnés. En 1869, le fermage atteint 40.000 francs. A partir de cette date on crée des prairies : 300 hectares ; le capital d'exploitation s'élève à 400.000 francs dont 320.009 franes en cheptels et 80.000 francs en fonds de roulement. Enfin, en 1878, le fermier général sert 60.000 francs de rente au propriétaire. En 30 ans, le fermage a plus que triplé ; le capital du fermier général s'est accru, de 15 66 o/° ! (4).
M. Vacher parlant d'une de ses métairies, 50 hectares sur sol granitique pauvre, nous donne le tableau
suivant :
(1) RIsLER, Géologie agricole, tome II.
Années Dépenses du propriétaire Bénéfices nets par hectare 1880 2.290 57 59 »
Pendant que les dépenses diminuaient, la rente s’élevait presque au double de ce qu'elle était en 1880, et cela en 20 ans ! Et, M. Vacher passe pour être, avec ses colons, un propriétaire accommodant (1).
Ajoutons un dernier fait, relevé dans le rapport sur le concours de la prime d'honneur de l'Allier (année 1909). Il s’agit d’une propriété dont les 545 hectares sont répartis entre onze métairies. Pour amener la propriété à l’état de productivité actuel, dit en substance M. Berthault, rapporteur, le propriétaire a dù dépenser 194.958 francs. « Il est vrai que la valeur de la propriété portée à 336.088 francs au début est maintenant fixée à 1.190.201 francs ». Il se trouve que l'impôt colonique dans le cas présent (8 à 10 francs par hectare) représente à peu près exactement la dépense annuelle du propriétaire en améliorations foncières ». En dépensant 194.958 francs le propriétaire a donné à sa propriété une plus-value de
(2) Bulletin de la Societé N° d'Agriculture, 1900. À remar-
quer que de 1880 à 1899 sévit la crise agricole avec ses funestes conséquences sur la rente et le profit.