CENT
854.113 francs ! Nous voulons bien croire que les métayers ont été pour quelque chose dans cette hausse exorbitante du prix de la terre.
c) Part des métayers.
Nous venons de voir que propriétaires et fermiers généraux avaient été fort bien partagés dans la répartition des bénéfices résultant des améliorations foncières et agricoles. Ena-t-il été de même pour les producteurs par excellence, les métayers ? Au moment même où l'enquête de 1866 enregistrait la réalisation « d'immenses améliorations », en pleine période durant laquelle la plus-value foncière atteignait pour l'Allier le taux de 140 o/e, en 1865, M. Bignon dépeignait en ces termes la condition des métayers. « L'intérieur de la chaumière se compose le plus souvent d’une pièce unique où l’on voit deux ou trois lits, des berceaux d'enfants, le coffre et l'armoire des siècles passés, le cuvier en terre cuite pour la lessive, les pauvres appareils d’une pauvre laiterie, la cuisine pour les gens et la cuisine pour les porcs que le métayer élève dans le but de les vendre, mais bien rarement dans l'espoir de les mettre au saloir pour sa propre consommation. Qu'il me soit permis d'ajouter pour compléter le triste tableau, que la pièce en questionn'’est ni carrelée, ni pavée ; c’est la terre nue, froide et trouée par place. Quand on songe à cette vie en commun, à cette sorte de promiscuité dans la famille, à ces pères, ces mères, ces
filles, ces domestiques dont les lits pour plusieurs se touchent comme en un dortoir de caserne, on éprouve une impression pénible et on se demande s’il est possible d'outrager plus grossièrement les mœurs (4) ».
‘Plus de 40 ans après, en 4908, M. Bernard pouvait écrire et dire sans être convaincu d'erreur : « Dans la vaste pièce souvent unique, qui lui sert de logis (au métayer), les lits se touchent, les autres meubles se serrent dans les endroits sombres. Elle est noircie par la fumée ; l'air et la lumière n’y entrent que par une fenêtre étroite et le plafond bas semble peser sur l'existence des habitants, de tout le poids de sa charpente énorme... (2) ». Pour nous qui, à deux reprises différentes, avons parcouru les arrondissements de Moulins et de Lapalisse, alors que la visite de misérables chaumières de métayers évoquait en nous la triste description de Bignon, nous nous garderons bien de crier à l’exagération. Certes, les vieilles masures tombent et on ne les relève point sur les mêmes plans, mais celles qui résistent sont encore trop nombreuses et elles nous apparaissent comme des monuments élevés à la misère des colons, par des « maîtres » rapaces et inhumains. Dotez l’affreuse chaumière d’une cour
(1) BiGnox : Comptes-rendus de la Société du Berry, 1865.
(2) Réunion mixte du 30 oct. 1908. Voir également discours de P. Constans à la Chambre des députés, J. Off., 6 nov. 1908. D'ailleurs les pires adversaires du syndicalisme colonique reconnaissent l'urgence des réparations et reconstruclions des maisons des métayers.
boueuse ; entourez-la de chemins ravinés, impraticables pendant la saison des pluies et vous pourrez juger de quelle résignation les colons bourbonnais doivent faire preuve pour vivre en de telles conditions sous de tels fermiers généraux.
Est-il besoin de rappeler tout ce que nous avons dit du salaire du métayer, du rôle de l'impôt colonique, des redevances pour se convaincre de cette simple vérité : les métayers ont vécu pauvrement ; ils n’ont économisé faiblement que sur leurs dépenses les plus indispensables à la vie. « De bons métayers, affirme M. Dupont, aidés par une femme industrieuse, sur un domaine moyen dans une année normale, peuvent vivre avec aisance, mais sans espérer faire de notables économies, sans pouvoir peut-être en faire (4) ».
Dira-t-on qu'il faille, pour élever la condition du métayer, augmenter encore la production? Mais c'est précisément dans la riche région de Varennes, où l’on pratique l’engraissement du bétail, où l'on cultive des betteraves sur les terrains d’alluvions, que les métayers sont les plus pauvres. Ah! si les métayers recueillaient la pleine moitié des produits, si même, payant une prestation, ils pouvaient consolider leur situation par des baux de 20 ou 30 ans, ils verraient à coup sûr leur condition s’améliorer. Ils toucheraient une portion notable
(1) Enquête du Temps.
de leur part légitime des profits résultant des améliorations. Mais avec des baux d’un an, une prestation colonique haussant sans cesse, ils doivent renoncer à tout espoir d'être payés de leurs efforts vers le progrès. La prestation colonique à permis aux propriétaires de l'Allier de maintenir le métayage, alors que ce système allait disparaissant sur le reste du territoire. C’est un instrument de compensation, mais aussi de pressurage parfait. L'usage que l’on en a fait peut expliquer, pour le Bourbonnais, ce que constate pour toute la France M. Leroy- Beaulieu : « La classe des métayers est aussi, dans toute la nation, celle dont la situation s’est le moins améliorée (1). » Cette constatation semble d’ailleurs se rattacher étroitement à une autre beaucoup plus générale, faite par M. G. d'Avenel : « Le fait indéniable est que la part de l'exploitant, dans le produit de la terre, a sensiblement diminué depuis le moyen-âge jusqu'en 1789, et depuis 1789 jusqu’à nos jours, tandis que la part du propriétaire a augmenté. »
Nous ne songeons pas à nier le fait que le métayer d'aujourd'hui se nourrit et se vêt mieux que le métayer d'il y a 60 ans. Mais nous nous refusons à reprocher au métayer d'aujourd'hui de ne point assez regarder en arrière, Où il trouverait, pense-t-on, de fortes raisons de se résigner à son sort actuel. N'a-t-il pas le droit, en
(1) Répartition des richesses.
effet, de regarder à côté et de s'émouvoir de certains contrastes ? Pendant que les fermiers généraux réalisaient de « grosses fortunes » et que la rente doublait, quadruplait, et même sextuplait, en 40 ans, il en était encore réduit à payer de bien de privations et de misère sa lente et pénible ascension à la propriété d’un lopin de terre ou à celle d'un modeste capital d'exploitation. Pendant que le « maître » échappait aux plus pénibles conséquences de la crise agricole (1), il restait seul à supporter la hausse des salaires. Au moment où les membres de la famille colonique se faisaient plus rares ou se dispersaient, et où la culture allait s’intensifiant, il devait faire appel à une main-d'œuvre étrangère plus abondante et plus exigeante. L'extension des surfaces engazonnées ne lui a même pas fourni la compensation attendue, car s’est élevée parallèlement la prestation colonique.
Ne faut-il pas voir dans le courant d'émigration, qui vide les familles coloniques de leur éléments les plus robustes, la protestation muette des métayers contre la condition qui leur est faite? Les jeunes gens des deux sexes quittent de plus en plus les champs pour la ville ; ils y deviennent domestiques, facteurs, gendarmes, etc., etc. À la maison paternelle ils ne peuvent plus se contenter de la modeste rétribution qui consiste en quelques pièces
blanches distribuées le dimanche et à l'occasion des
(1) V. HEUZÉ : Bulletin Soc. N. d'agriculture, p. 664 et suiv.
fêtes. Les domestiques, valets de ferme, sont mieux partagés, eux; ils gagnent 600 fr., nourris, couchés et blanchis. 600 fr. ! c’est tout ce qu’une bonne famille de métayers peut espérer mettre de côté après une année d’un dur labeur (1)!
Si l’on veut réellement le retour à la terre des paysans qui l’ont abandonnée, il faut plus que des conseils platoniques, des peintures sombres de la ville, ou des tableaux ensoleillés et joyeux des campagnes, il faut donner à celui qui travaille la certitude d’une légitime récompense de son labeur. Il faut pour cela organiser le crédit sur des bases plus larges ; supprimer les parasites intermédiaires. Il faut encore, ajouterons-nous, ouvrir au métayer les perspectives d’une large aisance, en lui concédant des baux plus longs et plus en rapport avec son souci d'indépendance.