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CHAPITRE IV

Causes de l’échec des revendications coloniques.

Et d’abord, le syndicat était-il bien l'arme dont les métayers devaient se servir pour faire triompher leurs revendications ? Oui, certes. L'action individuelle est nécessairement vouée à l'impuissance ; par elle on ne peut obtenir que des avantages minimes ou passagers. L'action collective s'impose donc ; elle s'exerce dans l’organisation de combat, par excellence, dans le Syndicat ; et, ce sont les Syndicats de classe qui doivent être constitués.

Les syndicats mixtes composés de métayers et de « maitres », ne sauraient répondre aux nécessités de la lutte économique. Toute l’histoire sociale nous interdit d'espérer la réconciliation des deux classes, des capitalistes et des travailleurs dont l’antagonisme va, au COntraire, croissant. Et s’il s’est trouvé des économistes pour applaudir à l’éclosion, ou pousser au développement des syndicats mixtes, On peut dire qu'ils se sont mis en contradiction avec les principes fondamentaux du libéralisme écono-

mique. Tant que l'intérêt du travailleur se heurtera à l'intérêt contraire du capitaliste, dans le débat qui se livre autour du partage des valeurs résultant de la collaboration des deux facteurs de la production (capital et travail), le syndicat mixte nous apparaîtra comme un non-Sens.

Certes, il peut se trouver des propriétaires bons, que la misère émeut, M. Milcent prétend qu'il y en à et nous l'en croyons volontiers, et des métayers conciliants, désireux les uns et les autres de communier dans une même œuvre de relèvement, inspirés les uns et les autres par des sentiments de fraternité chrétienne. Mais, outre que ces individus ou ces sentiments se font aujourd'hui de plus en plus rares, il faut encore, déclare M. Milcent, pour que le mouvement prenne une ampleur notable, que l’on arrive à « vaincre l’égoïsme ei l’individualisme ». On peut encore espérer grouper, coordonner en vue d'un résultat à obtenir, ou d’un idéal à réaliser, des égoiïsmes stimulés par un même intérêt; mais combien chimérique nous apparaît l’ambition, d'ailleurs très noble, de réconcilier deux égoïsmes, dont l’un fut de tout temps dominé, asservi et exploité par l’autre.

C’est en vain, selon nous, qu'après M. de Mun, M. Milcent demande aux propriétaires « de prendre la tête des justes réformes, pour défendre les travailleurs contre les suggestions malsaines ». De quelles « justes » réformes s'agit-il? Si la Justice ne représente, comme on l’a dit, qu'un intérêt jugé supérieur à un autre, les « justes »

Pnensiispe-r »

réformes ne risquent-elles point de n'être que des réformes inévitables, ou bien des réformes illusoires ?

Les syndicats de mélayers nous paraissent infiniment supérieurs aux syndicats mixtes. Qu'en France, ces Syndicats de classen'’aient pas donnétous les résultats que l’on en attendait, c’est chose certaine, mais en tout cas explicable, par d'autres raisons que celle tirée de l’exclusion des groupements coloniques, des fermiers généraux et des propriétaires de métairie.

M. Briand, président du Conseil, répondant à la tribune de la Chambre, au discours de M. Brizon, député de l'Allier, ne reconnaissait-il pas la valeur, la nécessité impérieuse du syndicalisme, quand il disait : « Si les petits cultivateurs qui subissent, avez-vous dit, l'exigence de gros propriétaires ou d’intermédiaires que vous appelez fermiers généraux, étaient groupés en associations, en syndicats, s'ils refusaient d'ensemble les contrats de celte nature, croyez-vous qu'ils devraient les subir ? Pourrait-on les leur imposer ? Mais non! C'est toujours vers l'Etat qu'on se tourne ?

... Il est infiniment moins commode de faire comprendre à des travaillenrs, de quelque catégorie qu'ils soient, l'effort de solidarité, de cotisation, d'association, l’action d'ensemble que de venir leur dire : « Vous soutfrez ? Votre misère va cesser, parce que nous obtiendrons de la Chambre le vote de lois qui feront disparaître vos maux ; C'est l'Etat qui, se substituant à vos initiatives

individuelles, interviendra, et vous apportera le remède. Eh bien non, ce n’est pas vrai. » On ne peut évidemment développer avec plus de force la devise de l’Internationale : « L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, » et préconiser avec plus d’à-propos l’action syndicale avec, comme moyen, la mise en interdit. Mais nous estimons que l’action autonome, l'action syndicale n'exclut pas, toute notre législation en témoigne, l'intervention de l'Etat quand l'intérêt supérieur de la société est en jeu.

L'échec de l’action syndicale des métayers bourbonnais nous paraît tenir à deux causes principales : 4o à la faiblesse numérique des syndicats ; 2° à la nature de certaines revendications.

Lo Faiblesse des syndicats : Si la Fédération de l'Allier était allée à la bataille avec des effectifs nombreux, disciplinés, entraînés, le succès eût été certain. Mais nous savons que l'individualisme défiant du paysan, l'hostilité agissante des fermiers généraux, les conditions mêmes du métayage, exercèrent leurs influences convergentes pour réduire et arrêter le recrutement syndical. Dès lors tout espoir de vaincre devenait illusoire (À).

Mais même avec une force suffisante, il semblait difficile ou pour le moins délicat, de la mettre au service d'un ensemble de revendications dont certaines étaient

(1) V. GUILLAUMIN : Travailleur rural, n° 18,

Préc à

ou dangereuses ou de trop peu de valeur. Nous allons examiner successivement les cinq revendications essentielles suivantes : lo Imposition des fermiers généraux à la patente ; 2° Suppression de la prestation colonique et des redevances en nature ; 3° Assainissement, réparation et reconsiruction des maisons coloniques ; 4e Adoption d'un contrat-type ; 5e Suppression des fermiers généraux.

10 Les fermiers généraux et la patente.

L'imposition des fermiers généraux à la patente a pris les proportions d’une question de grande importance, alors qu’en réalité elle n’est qu’une question très secondaire.

On s'était demandé si la loi du 45 juillet 4880 ne devait pas s'appliquer aux fermiers généraux considérés comme des « entrepreneurs de location de propriétés rurales ». On déniait à ces intermédiaires la qualité qui les aurait fait échapper aux conséquences des certaines dispositions de la dite loi, la qualité d’agriculteur. « Ce sont des spéculateurs, de simples commerçants, disaient les métayers ; à ce titre ils doivent payer la patente. » Les fermiers généraux soutenus par les propriétaires intéressés à leur exemption répondaient : « Nous sommes des agriculteurs, de simples fermiers dont les profits culturaux sont exonérés de la patente. »

La querelle est ancienne bien qu’elle ait revêtu, au cours des temps, des aspects différents. Déja sous

l'Ancien Régime, les fermiers généraux cherchaient à se soustraire à l'imposition de la taille d'exploitation qui frappait les biens affermés en :la personne des fermiers. Et les propriétaires nobles avaient le plus grand intérêt à ce qu'il en fût ainsi, car lorsque les fermiers payaient, à raison de la jouissance de leurs terres, la taille d'exploitation, celle-ci « entrait en ligne de compte pour la fixation du fermage qui se trouvait diminué d’autant (1). » Pour arriver à leurs fins, les fermiers généraux renonçaient, de complicité avec les propriétaires nobles, à leur qualité de fermiers, et se retranchaient derrière celle de régisseurs (2). Le noble était alors censé exploiter directement, ce qui le dispensait de subir une réduction de sa rente.

Cette fraude généralisée avait soulevé les protestations indignées des autres catégories de taillables (3). Dans les cahiers de doléances de la sénéchaussée d'Angoulême on lit : « On voit journellement des fermiers de terres prendre la qualité de régisseurs par des procu-

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