CHAPITRE I
20 Le Fermage général dans l'Italie centrale.
Dans les Marches, malgré l'abondance des métayers (253.675 en 1901), on ne trouve que très peu de fermiers généraux. L'enquête de 1880-1881 condamne le fermage général auquel ne paraissent avoir recours que les œuvres pies.
L'Ombrie, avec 116.059 colons partiaires, se trouve dans une situation analogue, grâce à une clause d'interdiction des sous-locations, généralement insérée dans les baux à ferme (1).
La Toscane se caractérise au point de vue de la répartition foncière par une abondance des petites et des très petites propriétés (141.574 cotes foncières d’un revenu imposable inférieur à 100 francs en 1880). Au sommet, une concentration marquée (279 cotes d’un revenu supérieur à 10.000 francs). La moyenne propriété y tient peu de
(1) Aéti della Guinta, vol. XI.
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place. Quelques latefondi lourdement hypothéqués dans la Maremme (1).
En 1880, le Domaine possédait 35.000 hectares de terres. L'’étendue des biens fonciers des œuvres pies était réduite à 4.146 hectares. Le grand duc Léopold, voulant garantir aux corporations pieuses une rente invariable et sûre, obligea l'Eglise à céder à bail perpétuel la presque totalité de ses biens; ce fut là l’origine des « livellari » nombreux surtout dans le Lucchese et la plaine de Cecina. La classe des fermiers n’acquiert une réelle importance que dans le Val de Niévolle et le Pistoiais. La mode de faire valoir indirect de beaucoup le plus répandu est celui du métayage (Mezzadria); 403.504 colons en 1901.
Bien que la grande propriété soit en Toscane fortement représentée et que l’absentéisme des propriétaires s’accentue tous les jours, le fermage général paraît se restreindre aux biens des administrations publiques et à ceux des œuvres pies. Les propriétaires privés ont recours à un autre mode d'administration. La « Fattoria » ou groupement d'exploitations, estrégie par un « fattore » secondé lui même par des sous-fattore, tous simples mandataires du propriétaire.
Les livellari se sont déchargés des soucis de l’exploitation directe sur des métayers. Par leur position d’inter-
(1) Où l'on signale la constitution de coopératives d'affer mage, à Manciano notamment,
médiaires, ils font figure de fermiers généraux encourant, par leurs abus, la même réprobation que leurs semblables des autres régions. Sismondiles qualiliait de « spéculateurs » (1).
Il faut aller dans le Latium pour rencontrer le fermage général dans toute sa pureté, mais aussi avec tous ses funestes effets. Les fermiers généraux de cette contrée sont, depuis plus d'un siècle, l’objet des préoccupations, nous pouvons même dire de la réprobation de tous ceux qui, à des titres divers, se sont interressés au sort des populations paysannes des environs de Rome. Ils doivent leur existence à une extrême concentration de la propriété foncière de « l’Agro romano » où nous les considèrerons plus particulièrement. |
« L’Agro romano » ou campagne romaine est la contrée par exellence des latefondi. Elle s'étend sur 200.000 hect. appartenant à 400 propriétaires. D’après Sombart, huit latifondistes se partagent à eux seuls la moitié du sol, soit plus de 100.000 hectares ; 21 les trois quarts. La situation na pas changé depuis le milieu du XVIIe siècle. « Cette stabilité s'explique par la qualité des propriétaires. En 1873, la propriété foncière se répartissait ainsi :
(1) Emile de Laveleye regrettait, lui aussi, que la hausse des prix des denrées alimentaires eût amené les beklemde meyer de la province de Groningue à sous-louer les terres affermées par bail heréditaire (beklem-regt). « Le cultivateur doit, alors, entretenir deux catégories d'oisifs au lieu d'une ». Essai sur l’économie rurale de la Néerlande.
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Bien de l'Eglise, 22/1400 ; œuvres pies, 8/100 ; majorats, 30/100 ; Propriétés libres, 40/100 » (4).
Il est presque superflu de dire que les riches propriétaires de la Campagne romaine ne résident pas sur leurs terres, et qu'ils préfèrent le séjour de Rome, des Monts Albains ou de tout autre ville européenne, à celui d’une campagne infestée de malaria. Ils confient l’administration de leurs immenses propriétés à des fermiers généraux « mercanti di campagna » ou « di tenute », dont le nombre s'est singulièrement restreint au cours du XIXe siècle. Sombart affirme, en effet, que vers 1890, le nombre total des fermiers généraux ne dépassait pas une centaine et que dix d’entre eux se partageaient l’Agro romano.
«L’Ancêtre des mercanti di campagna actuels, écrivait Sombart, étaient de simples pasteurs qui descendaient des montagnes avec leurs troupeaux pour hiverner dans la campagne romaine, supportant toutes les fatigues et toutes les peines de la vie nomade..... Aujourd'hui le riche fermier veut paraître civilisé à tout prix, il a des chevaux de course et promène dans les rues de Rome les plus beaux équipages ; il donne de temps en temps de grandes fêtes, passe l'été dans une ville d'eaux à la mode (jamais sur sa ferme)s’occupe ou prétend s'occuper
(1) V. Paul Roux, La question agraire en Italie, 1910 ; Ros- CHER, Op. cit. W. SOMBART, La campagna romand, trad. Jacobi, Turin, 1891.
de politique, se fait élever au Parlement ou au Conseil municipal, en un mot il mène la vie du signor italien (4)».
Comment administre-t-il son ou ses latefondi affermés ? Les coupes de bois sont vendues sur pied, les pâturages plantés d'arbres sont affermés à des bergers ; lefoinest vendu sur pied à des marchands de fourrages. À partir de la Saint-Jean, les pâturages, débarrassés de leur première récolte, sont affermés à des pasteurs pour une année. « Le fermier ne s'occupe pas non plus directement de la culture, il traite avec un sous-entrepreneur qui doit lui fournir la main-d'œuvre constituée par des ouvriers et des employés payés à la journée et par des colons qui reçoivent une certaine étendue de terre à semer en céréales, contre redevance d’un 1/3 ou de la 1/2 du produit... (2) ». « Il importe beaucoup plus au fermier de se faire bien payer ses sous-locations et de bien vendre ses produits que d'augmenter et d'améliorer sa production. Le nom de mercante di campagna est donc bien trouvé (3) ». |
M. P. Roux estime que les fermiers généraux du type étudié par Sombart ont à peu près disparu « par suite de l’extention du patürage transhumant aux dépens de la culture et de l'élevage de bovidé et par suite de la concentration des troupeaux. » « Le propriétaire loue ses terres directement aux pasteurs transhumants ».
(1) SOMBART, 0p. cit.
(2, 3) P. Roux, 0p. cit.
Mais il ne faudrait pas croire que le fermage général ait disparu complètement de l’Agro romano ; certes, son importance s’est restreinte ; mais, au lieu de disparaître, il a évolué. Pour les terres labourables, tout au moins, il reste le mode nécessaire de faire valoir. M. P. Roux nous donne des renseignements très intéressants sur la manière dont sont exploitées ces terres labourables. Deux catégories de travailleurs interviennent : 4° les ouvriers ordinaires, les « guitti »; 2 les colons partiaires.
Le recrutement des ouvriers est assuré par des caporaux rétribués tant par tête d’ouvrier embauché (0,05 ou 0,10 par jour de travail). Le caporal réside et surveille ses hommes.
Le recrutement des colons s'opère de la même façon ; le caporal les engage, les installe, leur distribue des avances et des semences ; cela fait, il retourne chez lui et « sauf de courtes apparitions, ne revient qu'au moment de la récolte pour prélever la part du fermier, les avances qu'il a faites, les redevances qui lui sont dues et celles qu'il s’adjuge ; ordinairement il fait cultiver gratuitement par les colons un lot de terrain dont il se réserve tout le produit (4).
Ainsi, entre le propriétaire et le travailleur, ouvrier ou colon, se place toute une série d’intermédiaires : fermier général, caporal et les subordonnés du caporal (capora-
(1) P. Roux, op. cé,
letti, fattoretti). On comprendra facilement que l’exploitation du sol, ainsi comprise, ait encouru les anathèmes de tant de personnes autorisées.
Déjà en 1793, Pie VI se heurta à la résistance obstinée des fermiers généraux et des propriétaires, auxquels il enjoignait d’ensemencer en blé 17.000 rubbi de terrain. La comptabilité ayant révélé à ces détenteurs du sol qu'il leur était plus avantageux d'élever des moutons que de nourrir des hommes, l’ordre du Pape ne fut pas exécuté. « Ces deux comptes figurés (fournis par les propriétaires etparles fermiers) sont d’une haute importance, déclare Sismondi ; ils expliquent la résistance constante invincible qu'ont apportée les propriétaires et les fermiers, nommés à Rome mercanti di tenute, au progrès de la culture ; ils mettent dans tout son jour l'opposition entre l'intérêt des
grands propriétaires et l'intérêt social, l'intérêt de l'Etat;
ils montrent que la vraie économie qu'ont faite les premiers, celle qui enrichit, c’est l'économie des vies humaines, c'est la suppression des habitations sur tout le territoire qu'ils possèdent... La conversion des terres arables en pâturage équivaut à la suppression de 99 habitants sur 400, et le profit du fermier, ou plutôt du spéculateur, représente une partie de l’entretien de ces 99 habitants sur 100 qu’il empêche de vivre (1). »
(4) Sismonni, Etude d'économie politique, tome II, 1838. L'auteur évalue à 80 le nombre des fermiers généraux vivant
à Rome et se faisant aider par tout un état-major de fattori et de fattorini.
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Sismondi, après avoir décrit la vie misérable des bergers et des ouvriers, estime « qu'entre ce labourage des grands seigneurs et la vraie agriculture, celle qui donne à la terre des hommes et du bonheur, plus que la richesse, il y à de distance un monde entier ».
Le pape Pie VII, dans sa constitution motu propri, déplorait en 1802 que les propriétaires passassent « leur vie dans le luxe et la mollesse », renonçant « à donner à la culture l'assistance qu'ils lui devaient », abandonnant « la louable coutume de diviser leurs terres entre un grand nombre de petits colons », affermantà des mercanti qui, « loin de favoriser les petits cultivateurs et d’en accueillir de nouveaux, ont préféré l’industrie du pâturage et souvent « ont maltraité les colons qu'ils trouvaient sur leur ferme (1) ».
Les grands propriétaires romains dédaignèrent les conseils de Pie VIT comme ils avaient dédaigné ceux de Pie VI. Et pendant tout le XIXe siècle, on put assister au recul des terres arables au profit des pâturages. Sur ce qui resta de réservé à la culture céréale, des ouvriers immigrés vinrent exécuter les mêmes durs travaux qui nous valurent les mêmes sombres peintures : des centaines, parfois même des milliers d'ouvriers alignés sur un même champ, la faucille à la main, entraînés à l’ouvrage par des chefs de file à cheval qui les gourmandent, les me-
{1) V. SISMONDI, op. cl,
nacent et les pressent. Beaucoup tombent en route, terrassés par la fièvre ou l’insolation. Mal payés, mal nourris, mal logés, telle était la condition imposée aux ouvriers de l’Agro-romano par les fermiers généraux (1).
Au début du XXe siècle, la situation paraît être restée identique. D’après M. P. Roux, il y a bien eu quelques changements dans la région des pâturages. La livre de pécorino (fromage de brebis) ayant passé, en dix ans, de À fr. 50 à 3 francs, les surfaces engazonnées ont été augmentées ; une concentration des troupeaux s’est opérée aux dépens des anciens pasteurs ruinés par les mercanti, et au profit de ces derniers qui de loups sont devenus bergers ; ils ont renoncé, paraît-il, à leur ancienne fonction parasitaire ; mais là où le fermage général subsiste, colons et ouvriers ne semblent pas avoir bénéficié d’une notable amélioration de leurs conditions. Les travailleurs de l’Agro-romano restent] a proie des intermédiaires, du fermier général qui les exploitent de loin et de haut, au marchandeur, au caporal, qui de près les maltraite etles vole. « Tous les caporaux ne se ressemblent pas, déclare M. P. Roux, il y en à qui sont de véritables forbans, de vrais marchands d'esclaves, pour qui la traite des blancs est une source de profits scandaleux ; d’autres sont honnêtes et humains et n’exploitent les ouvriers que dans les limites admises par l'usage. »
(1) V. SismonDi, 0p. cit. ; MERCEY, La Toscane et le Midi de l'Italie, 1858, etc.