II. — CAMPANE
La Campanie n’est pas exclusivement une région de latifondi et de grande propriété. La petite propriété y est largement représentée ; on y remarque même une tendance à la division plutôt qu'à la concentration du Sol (4).
Mais les particuliers, les grands corps moraux, les œuvres pies possèdent, accaparent, sous forme de très grandes propriétés, une très grande partie du territoire de la Campanie. La culture y est fort morcelée, l'étendue moyenne des exploitations varie d’un minimum de 2 hectares 08 pour la province de Naples, à un maximum de > hectares 32 pour celle de Salerne. Mais petite culture n'a jamais voulu dire petite propriété, en Campanie moins que partout ailleurs, et cela grâce à la présence des fermiers généraux.
Les riches propriétaires fonciers ne résident jamais sur leurs terres. Ils vivent à Naples, à Rome ou ailleurs. Ils se désintéressent totalement de l'exploitation, bonne ou mauvaise, de leurs domaines, et des contrats bons ou mauvais qui interviennent entre les entrepreneurs et les culüivateurs. « Leur unique préoccupation est de tirer de leurs domaines un certain revenu sans y dépenser un cen-
(1) /nchiesta, vol. &, {. I.
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time (A)». Le fermage général répond parfaitement à leurs désirs ; aussi ce système y est-il très répandu ; on le rencontre dans les régions de grande propriété et partout où se trouvent de grosses possessions éparses, dans les zones de petite et de moyenne propriété. Les spéculateurs opèrent aussi bien sur les points où la culture est extensive (ex. circondario de Casoria) que sur ceux où elle est intensive (environs de Naples). Au nord de Naples, dans la région des grands pâturages à buffles, les gros entrepreneurs, les « difesanti » sous-louent ou donnent en « comparticipation » une partie des terres de leurs fermes immenses.
Dans la Terre de Labour, un gros « speculatore », pour parler la langue des parlementaires enquêteurs, accaparaît à lui seul 4 à 5.000 hectares. Un autre, dans la province de Caserta, déclarait avoir sous-loué à 5 ou 6.000 colons toutes les terres de la Banque d'Italie, par lui affermées.
Les fermiers généraux les plus importants se rencontrent encore aujourd’hui dans les plaines, entre le bas Volturno et Capanello, entre Cassino et Ceprano.
À l'instar des propriétaires, les fermiers généraux de quelque envergure ne résident pas. Ils habitent Naples ou d'autres centres moins conséquents. Ils ont sous leurs ordres des agents qui se chargent de la besogne admi-
(1) F. LENORMANT : À travers l'Apulie et la Lucanie, 1883, 2* vol.
nistrative, quand il ne leur arrive pas de sous-louer à des fermiers généraux de deuxième ordre.
Quels sont les bénéfices réalisés par ces spéculateurs ? Ces bénéfices sont naturellement variables ; mais ils restent toujours très élevés, grâce au morcellement, systématiquement poursuivi, de la culture. Dans le nord de la Campanie, les lopins sous-loués ne dépassent souvent pas À hectare. Dans la Terre de Labour, la situation est pire. Les parcelles sous-affermées tombent à quelques ares ! Les exploitations dépassent rarement 4 hectares ; la terre très fertile est travaillée à la bêche par des familles de cinq à six membres. Les 2/3 des produits vont au propriétaire, déclare Fulchiron (1). « Les hauts fermages et la misère des fermiers vont de pair, constate P. Leroy-Beaulieu, celle-ci étant la cause de ceuxlà (2) ».
Dans la région de culture extensive, les bénéfices des fermiers généraux sont évalués à 20 ou 30 e/, du montant des fermages.
À Francolise (terre de Volturno), on cite des terres labourables plantées d’oliviers, qui sont louées 137 francs et sous-louées 160 francs par hectare; à Aversa, d’auires terres plantées d’arbustes, louées 240 francs, sont sous-louées 300 francs. À Grazzianise, un fermier général loue à raison de 50 francs par hectare des terres et des
(1) FULCHIRON, Voyage en Italie méridionale.
(2) P. L. BEAULIEU : Répartition des richesses.
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pâturages qui lui rapportent 70 à 80 francs de rente nette. À Caivano, à Afragola, Casoria, Guigliano, etc., On affirme que les fermiers généraux gagnent de 40 à 50 francs par hectare, que leurs profits atteignent parfois 100 c/.. Il en est de même dans les arrondissements de Caserta, de Nola et de Salernitano.
Des profits aussi élevés ne sont obtenus que par une exploitation éhontée des cultivateurs et par des procédés aussi variés qu'odieux. Les engrais, les semences que le paysan doit employer, les marchandises qu'il doit se procurer, lui sont fournis par le fermier général « qui fait un peu les prix à sa manière ». Le colon est encore contraint de vendre à son fermier général, et à des prix réduits, les produits qu’il ne veut pas consommer sur place. D'autre part, le fermier général écarte les risques de pertes, quand il s’oppose à la sortie du domaine des récoltes du paysan débiteur, quand il oblige celui-ci à venir battre son blé, son maïs, sur l'aire commune où fonctionne la batteuse patronale, à envoyer son chanvre macérer dans le « macero » désigné par l’entrepreneur (1).
Le colon est la victime désignée d'une foule d'intermédiaires qui l’exploitent et le volent. Il ne peut vendre, acheter ou emprunter sans avoir à subir les plus dures conditions. Les faits relevés par la Commission parle-
(1) « Aia o cancello paga » telle est leur devise.
mentaire d'enquête sont révoltants. Aussi la misère estelle grande parmi les populations rurales. Logé dans d'horribles cabanes de paille, le paysan est mal nourri, mal vêtu, « sur la tête quelques vieux chapeaux de paille rejetés par les fripiers de la ville ou même un feutre à bon marché qui rappelle étrangement la coiffure des esclaves des peintures murales de Pompéi (4) ».
Le petit tenancier livré au spéculateur, n’a ici comme ailleurs, qu'un moyen de se soustraire à la famine, à la malaria, à la tuberculose, à l'exploitation humiliante des intermédiaires, c’est d’émigrer. Il ne s’en prive pas, (72.222 émigrants, en 4907, pour la Campanie).
Il y a déjà quelques années qu'un mouvement de réaction contre le fermage général s’est dessiné en Campanie. À Caivano, les paysans ont tenté d'introduire la COOpération d'affermage. Ils se sont heurtés naturellement à de grandes difficultés; mais tout laisse prévoir que la tentative se renouvellera, alors, avec succès, partout où il y a des fermiers généraux.
Trente ans après que Fr. Lenormant, condamnait l'attitude des grands propriétaires, flagellait les fermiers généraux « vrais pachas turcs qui administrent à la mode ottomane, avec un système aussi humain et aussi intelligent, » et reprochait à l'Italie affranchie « d’avoir eu le tort immense de n'avoir rien fait pour changer le sort de
(1) Znchiesta.
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out.
ses populations agricoles (1), une Commission parlementaire paraissait s’'émouvoir des agissements des fermiers généraux de la Campanie. Elle considérait ces intermédiaires comme des « entrepreneurs (impresarii) du travail du colon, avec tout l’odieux du nom et de l’emploi (2) ». Elle semblait regretter qu'il n’y eût pas dans la législation, des moyens directs de mettre fin à leurs abus.