‹ La Question des Fermiers GénérauxChapitre 60 sur 85 · LV. — BASILICATE · texte numérisé non relu

LV. — BASILICATE

Cette contrée comprend deux zones principales : la zone montagneuse et la zone maritime ou orientale. Dans la première, il n'existe pas de latifondi, mais simplement quelques grandes propriétés ; les petites y sont irès nombreuses ; la culture est pulvérisée en de très petites exploitations. On s’adonne surtout aux cultures fourragères et arborescentes. Il n’est donc pas surprenant

de n’y constater que de rares cas de sous-location. Dans le centre de la Basilicate, cependant, on trouve de grands fermiers qui, se réservant l'élevage du bétail, sous-louent les terres arables à des paysans appelés « zapparoli ». Plus au Nord, à Anzi, par exemple, on cite des fermiers généraux sous-louant aux « bracciali ». Mais ce ne sont là que des exceptions, vestiges d’un passé où le fermage général était plus abondant. L'émigration a été funeste au système.

Dans la zone maritime, il n'en va plus de même. Cette zone est caractérisée pas l'existence de célèbres latifondi. Les propriétés de 3, 4, 5 milliers d'hectares n’y sont pas rares. F. Lenormant nous parle du fameux latifondo de Policoro appartenant au prince de Gerace. Il s'étend sur 140 klmq., dit-il ; il nourrit 25.000 têtes de bétail (des buffles surtout) ; 4.000 ouvriers y sont employés au temps des grands travaux. « Au moment des labours on voit dans les champs jusqu’à 20 ou 30 charrues marchant en ligne, ou bien un front de plusieurs centaines d’hommes qui s’avancent en retournant la terre avec la herse. Le « fattore » l’intendant et ses agents sont à cheval, parcourant incessamment le front de bandière des travailleurs, les excitant à la besogne, les dirigeant, les pressant et gourmandant ceux qui faiblissent. On dirait une troupe sur le champ de manœuvre commandée par des officiers montés (1) ».

(1) FR, LENORMANT, La Grande Grèce, tome I.

Les communes elles-mêmes sont riches en propriété foncière, dont elles adjugent en bloc l’exploitation à un seul individu ; celui-ci fait valoir directement une réserve constituée par les pâturages ; les terres arables sont sous-louées aux paysans. À Montecaglioso, la propriété communale (4.357 hectares) louée de 10 à 45 francs par hectare au fermier général, est sous-louée (les terres arables) par celui-ci à raison de 60 francs.

Sur les latifondi des particuliers, s’observe la même pratique. « [ls ne manquent pas, déclare l’enquête parlementaire, les grands ou les moyens fermiers qui souslouent par petits et très petits lots, une partie, mais presque jamais la totalité de la grande ou moyenne propriété qu'ils ont affermée. »

Ici encore, l’émigration a bien restreint l'importance du fermage général, en faisant disparaître les « bracciali » qui sous-louaient autrefois de 1 à 3 hectares, pour se procurer des ressources complémentaires à celles qu’ils trouvaient sur leurs très modestes propriétés. Aujourd'hui les puissants fermiers de la zone littorale font valoir soit directement, soit par métayage ; parfois cependant, ils sous-louent à de minuscules fermiers. Les uns et les autres de ces tenanciers n’ont pas à se louer de la présence de l'intermédiaire « contraint de se montrer inexorable (1) ».

(1) Enquête,

Les latifondi de la Basilicate, exploités par des fermiers généraux, nous ont valu, de F. Lenormant, de belles et émouvantes pages. Ii nous dépeint la vie et les travaux des ouvriers voués à la culture du latifondo : des bandes d'ouvriers de la Basilicate montagneuse, descendant et gîtant « dans de véritables caravansérails, aussi rudimentaires, aussi barbares, aussi repoussants de saleté que ce qu'on peut voir de pire en Orient sous ce rapport ». Les moissons, aussi meurtrières pour l’ouvrier que s’il devait affronter l'ennemi ; la malaria, les fièvres paludéennes, l’insolation fauchant quotidiennement les travailleurs mal nourris et mal logés.

C'est le latifondia, dit-il, qui produit cette cruelle misère. Les propriétaires absentéistes ne songent qu’à « leur luxe besogneux » ; mais ce ne sont pas les seuls coupables. Il y a aussi les « fattori », les « mercanti di campagna », « qui prennent à bail, moyennant une redevance fixe, l'exploitation de grands domaines et ont su s'imposer partout comme les intermédiaires indispensables entre le propriétaire et le paysan. Ils sont là ce que la ferme générale était sous l’ancien régime entre l'Etat et les contribuables et de même ils s’engraissent aux dépens des uns et des autres. On cite des intendants de propriétaires aristocratiques qui, à ce métier, sont devenus rapidement millionnaires. ..

« Comme le pacha ture, le fattore n'a qu’une chose en vue, s'enrichir le plus vite possible pour pouvoir s’en

aller ensuite mener dans les villes la vie d’un gros bourgeois électeur influent. Pour cela, il pressure le paysan à outrance et le fait travailler sans merci dans les conditions qui lui rapportent, à lui-même, le plus fort profit avec le moins de dépenses. Aussi, à part de rares et honorables exceptions, comme il y en a heureusement partout, le fatiore est-il en général, par une conséquence presque fatale de sa propre position, un tyranneau rural qui fait peser sur le paysan un despotisme sans limites et sans contrôle (1) ».

« Quant au paysan, ce n’est le plus souvent qu'un simple ouvrier agricole plongé dans la plus dure pauvreté, vivant misérablement au jour le jour, sans qu'un salaire irop minime lui permette d'améliorer sa condition par l'épargne (2)... Si le paysan s'élève à la condition du

(1) ÇA ceci s'ajoute les effets du relâchement des mœurs et des ardeurs du climat. Si dans une famille de métayers ou de simples paysans, il s'élève une jeune fille dont la beauté ait le malheur d'attirer les regards du fattore ou d'un de ses agents, les parents seront mis dans l'alternative de la lui livrer ou d'être évincés, chassés de la terre, réduits à un dénûment sans remède. C’est alors que le drame rural se dénoue souvent dans le sang. »

(2) « Qui pourrait jamais croire sans être venu dans ces contrées qu’il existe en Europe, dans un grand royaume Civilisé, des cantons où l'on peut voir curer les fossés des prairies marécageuses en n'ayant que des paniers pour enlever les vases, en employant au lieu de bêtes de somme, de pauvres femmes, des jeunes filles et des enfants littéralement noyés sous la boue qui découle de l'osier disjoint, sur leurs

métayer, de maître d’une « masseria », sa souffrance est moins grande, sa vie, bien que dure encore, devient supportable, mais c’est à la condition d’être l’homme lige, le serviteur absolument obéissant des moindres caprices de celui à qui le propriétaire a confié l'exploitation de son domaine ou des agents de celui-ci. Malheur au métayer qui voudrait en quelque chose garder une ombre d'indépendance, qui hésiterait à obéir à un ordre quelconque du fattore, qui montrerait la velléité de résister à une de ses exigences... » R

Ce n’est donc pas en Basilicate que les partisans du fermage général pourront aller chercher des arguments en faveur de leur opinion.

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