V. CALABRE
À mesure que nous avançons vers le Sud de la Péninsule, la proportion des latifondi augmente. En Calabre, la très grande propriété se concentre sur le versant ionique : Vallée du Crati, Sila, et arrondissement de Cotrone (2).
Les latifondi de plusieurs milliers d'hectares proviennent, en général, de lointaines concessions féodales
têtes et leurs vêtements. C'est un spectacle de misère et de dégradation au-delà duquel rien ne peut aller et qui lorsqu'on en a été témoin ne s'efface plus du souvenir. »
(1) Inchiesta parlamentare, vol, 5, tom. I, IX, III.
et, en des temps plus récents, des usurpations des terres publiques, usurpations accomplies sous la protection silencieuse des autorités mêmes qui devaient les empêcher.
Le latifondo mal tenu, n’a pu être entamé par la petite propriété représentée par une population pauvre, découragée, partiellement ruinée par les récents tremblements de terre, affaiblie par la malaria, aux regards obstinément tournés vers « les Amériques ». C’est aussi que le latifondo est défendu dans son intrégrité par de puissants facteurs naturels : la malaria qui décime le paysan ; le manque d’eau qui interdit tout établissement au milieu de ces mornes solitudes.
À quel régime de gestion se trouve-il soumis ? Il est très rarement l’objet d’une exploitation directe de la part de son propriétaire. Cependant, il arrive à celui-ci de faire valoir lui-même la partie du latifondo réservée aux pâturages, les terres labourables étant affermées.
Mais la majorité des latifondistes se désintéressent de
av
l'agriculture (1). Les latifondi sont affermés à raison
(1) M. G. Goyau nous a tracé, en une belle page, le tableau des classes rurales de la Calabre: «En haut, à la sphère supérieure, de grands propriétaires inaccessibles en leur absentéisme, ne connaissant souvent leurs terres que par le revenu qu'ils en tirent, et ne s'imposant d'autre souci que celui d'adapter aux besoins d'une oisiveté coûteuse les exigences des contrats agraires ; à un degré au-dessous, des entrepreneurs de fermages, forts de leur situation d'intermédiaires et en abusant, non moins indispensables à ceux qui
de 24 à 36 francs l'hectare, à des entrepreneurs appelés « industrianti », lesquels, imitant les propriétaires, administrent à leur tour par l’un des trois modes indiqués ci-dessus.
Ces industrianti ne reçoivent souvent du propriétaire qu'un territoire nu, sans bâtiments d'exploitation et d'habitation ; bien faible est leur effort pour apporter à la culiure les capitaux qu'elle nécessite. Aussi les instruments agricoles sont-ils rares et rudimentaires ; la population n’a pour s’abriter que de primitives cabanes de paille.
Les cultivateurs trouvent plus d'avantages à louer directement au propriétaire qu'à traiter avec le fermier général. Du premier, ils obtiennent des terres d’une fertilité moyenne plus élevée que du second, qui ne souloue souvent que les parties les plus difficiles et les moins productives de son domaine.
les emploient, qu'à ceux qu'ilsemploient, laissant espérer au possesseur de la terre que les redevances convenues afflueront à sa Cassette, à l'heure dite, avec l'impeccable ponctualité d'un coupon de rente et prétendant d'autre part édicter euxmêmes par leur propre volonté, la loi de l'offre et de la demande sur le marché de sueur humaine où ils sont attendus comme clients ; puis en descendant encore d’un échelon, voici venir les fermiers sous-adjudicataires, les petits colons, acceptant des conditions onéreuses de sous-location sans savoir s'ils seront en mesure d'y faire face: enfin tout en bas, les journaliers sollicités par la faim de mettre leurs bras au rabais. » Revue des Deux Mondes, 1* janvier 1898,
La Commission d'enquête, tout en proclamant que les industrianti de la Calabre « n'influent en rien sur le développement de l’agriculture », constate, ici comme ailleurs, l’état précaire et misérable dans lequel vit le paysan Calabrais. Le cultivateur est, ici aussi, la proie des usuriers, qui ne lui prêtent de l'argent qu’au taux de 10 à 40 0), ne lui avancent des semences qu’à celui de 25 à 60 o/o.
On constate, heureusement, une diminution du nombre des fermiers généraux ; beaucoup de ces spéculateurs se sont ruinés, ou ont renoncé à leur commerce jadis si lucratif, à la suite d’une baisse prononcée des prix de fermage causée par l’émigration.