‹ La Question des Fermiers GénérauxChapitre 62 sur 85 · VI. — SICILE · texte numérisé non relu

VI. — SICILE

Dans cette partie insulaire de l'Italie, les inconvénients du fermage général se révélent avec un caractère de particulière gravité. Le système y est très répandu, et a donné lieu aux réclamations les plus vives de la part des paysans. Il y trouve, en effet, toutes les conditions favorables à son existence et à sa prospérité : latifondi, absentéisme des grands propriétaires, populations surabondantes, misérables, traditionnellement opprimées. L'usure y sévit avec intensité. L'exploitation de l’homme y est érigée en système ancien, perfectionné et solide.

L'abondance des latifondi est le trait essentiel du

régime de la proprité foncière sicilienne. Les biens ecclésiastiques ont perdu, il est vrai, de leur importance (1); mais ceux des particuliers sont restés à peu près intacts dans leur mode de répartition. D'après la récente enquête parlementaire, le nombre des latifondi siciliens s'élève à 1.932. Dans la seule province de Trapani, on en compte 292 couvrant une superficie de 93.579 hectares, soit 38 /o de la surface totale considérée ; 78.260 hectares sont réellement cultivés ; le reste, soit 15.319 hectares est à l’état inculte. La surface moyenne du latifondo est donc d'environ 320 hectares. Pour la Sicile, les propriétaires de latifondi d’une étendue supérieure à 200 hectares, se répartissent de la manière suivante :

Latifondi de 200 à 1.000 het. 614 propriétaires possédant 335.031 Hectares

Totaux 787 — FAT —

« L’aristocratie féodale qui détient la plus grande partie de la propriété foncière, déciare l'enquête, s'oceupe peu de la campagne ; elle est absentéiste. Elle habite les cités

(1) En 1871, ces biens s’étendaient sur 230.000 hec., sur 1/10 de la surface, 1/4 peut-être des terres cultivables. Après la loi des successions, ils ont été vendus et se sont dispersés entre les mains des particuliers. V. Revue des Deux Mondes, Décembre 1884.

de la côte à Palerme, Catania, Syracuse, Trapani, Messine, souvent Naples, à Rome, Madrid ou à Paris. Elle afferme ses biens à quelque « gabellotto » (fermier général), à qui incombe toutes les charges, même celle de payer l'impôt. Dans les villes, peu de membres de cette classe des grands propriétaires, s’oceupent avec honneur de politique ou d'administration publique, d'études, d’affaires. Le plus grand nombre d'entre eux vivent dans une oisiveté inféconde, à laquellela pratique encore peu répandue du sport, offre, en ces derniers temps, une certaine diversion ; ils s’abandonnent au luxe et au jeu, et dissipent ainsi, comme leurs ancêtres, des patrimoines entiers, quittes à les reconstituer ensuite par quelque bon mariage (1) ».

Même la portion de cette aristocratie latifondiste qui réside dans les châteaux et les palais de la ville voisine ou de la campagne « ne se rend dans ses possessions qu'à de rares intervalles » ; et, soit pour se garantir contre les dangers des mauvaises rencontres, soit encore pour montrer ostensiblement le luxe de sa propre maison, le seigneur se fait accompagner par une troupe de « Campieri » ou de gardes à cheval armés de carabines et vêtus de la livrée de la maison. Le cortège des paysans attend

(1) Znchiesta, vol. VI. Au temps de Grégoire le Grand, déclare Roscher, l'Eglise se servait déjà dans ses domaines siciliens, vis-à-vis de ses nombreux colons, de pareils intermédiaires appelés conductores.

à la gare l’arrivée des maîtres qui, dédaignant les chemins carrossables, s’éloignent à cheval à travers la campagne, sous les acclamations des assistants inclinés, suscitant ainsi une vision des autres temps (1).

Les paysans attendent les visites intermittentes du maître pour lui soumettre leurs griefs contre le gabellotto, lui demander quelques faveurs ou le prier parfois de trancher leurs différends, coutume qui remonte à l'ancienne époque féodale, alors que la juridiction civile et pénale dépendait du feudataire. « Mais ces visites sont rares, ajoute l'enquête, car dans ces campagnes on est éloigné des voies de communications commodes, on est exposé aux attaques des bandits, aux atteintes de la malaria, et on est entouré d’un petit nombre de paysans ignorants et à moitié abrutis. »

Sur 539 latifondi examinés par l'enquête, 338 seraient donnés en « gabella », soit 62.76 co. On a cru constater, chez les propriétaires, une tendance à la gestion directe de leurs immenses propriétés, et cela « aux dépens des intermédiaires spéculateurs qui furent considérés, à juste titre, dans le passé, comme une douloureuse caractéristique de la Sicile et une de ses pires calamités. »

Les enquêteurs distinguent deux types de fermiers généraux. L'un joue le rôle de spéculateur (speculante) ; l'autre s'occupant directement d'agriculture, pourrait se nommer gabellotto-entrepreneur.

(1) Inchiesta.

Le premier prend en affitto, en fermage, pour un petit nombre d'années, deux ou trois fiefs, qu’il sous-loue à d’autres gabellotti de moindre envergure. Il réalise ainsi un profit certain, sans avoir à fournir d'autre travail que celui qui consiste à distribuer la terre entre les souslocataires, à assurer le respect des rotations établies, à recouvrir les fermages et à payer ponctuellement son propriétaire. Il réside généralement dans les villes et joue au seigneur, exerçant aussi, mais rarement, une profession libérale (médecin, notaire).

Le gabellotto du deuxième type prend une part assez grande aux travaux culturaux. Il exploite la totalité ou partie du latifondo affermé. Il doit disposer d’un certain capital d'exploitation pour l'achat des engrais, du bétail, des machines, et avoir une réelle capacité de direction.

Il réside souvent dans la grande maison du fief. C’est le vrai pionnier de la transformation du latifondo, affirment les enquêteurs.

Il participe aux améliorations agricoles. On cite volontiers comme exemple de ce second type de gabellotto, les « massariotti » de la province de Syracuse, les meilleurs éleveurs de bétail de l'Ile ; leur activité se déploie sur des exploitations de 40 à 100 hectares. Ces gabellotti sont des fermiers plutôt que des fermiers généraux ; ils ne présentent les caractères de ces derniers que dans la mesure où ils sous-louent une partie du territoire affermé. En réalité, ils vivent surtout de leur exploitation directe.

Nous pouvons nous faire une idée assez précise des profits que procure aux fermiers généraux siciliens, la spéculation sur l’affermage des terres, en nous reportant à une excellente étude de M. le professeur Passalacqua, directeur de la chaire d'agriculture de la province de Trapani.

Pour les 79 latifondi considérés, les fermiers généraux payent un fermage moyen d'environ 45 fr. par hectare. Pour 59 de ces 79 latifondi, on connaït le taux moyen des sous-locations : 58 fr. 26, contre 44 fr. 16 pour les locations. « La différence de 14 fr. 10, dit M. Passalacqua, constitue le gain brut du gabellotto ; s’il donnait tout le fonds en « subaffitto », il gagnerait donc, l'étendue moyenne des latifondi étant de 320 hectares, 4519 fr. par latifondo, recette dont il faut déduire les frais peu élevés d'administration. On calcule que chaque gabellotto n’a pas moins de trois latifondi « en affitto ». Son gain brut, moyen, annuel, serait donc, en admettant qu'il les sousloue par petits lots, de 13.536 fr. A ce chiffre peut correspondre une dépense de 2.400 fr. environ. Ce gain ne paraît donc pas négligeable. I1 légitime pleinement la tendance actuelle des propriétaires à assurer directement l'administration de leurs latifondi, en les cédant en fermage (affitto) et par petits lots, aux paysans, ou en bloc aux sociétés coopératives.

Dans 50 latilondi ainsi administrés directement par le propriétaire, on connaît le prix que celui-ci encaisse en les affermant par petits lots, il est de 57 fr. 54 par

hectare, donc de peu inférieur au prix perçu par le gabellotto faisant la même opération (4). »

Si l’on veut pénétrer dans le détail des observations faites par Passalacqua, il suilira d'examiner le tableau suivant où se marque l'amplitude des différences entre les prix de location et les prix de sous-location et l’importance des bénéfices réalisés par latifondo (2).

SURFACE PRIX PRIX DES SOUS- DIFFÉRENCES dei den DES LOCATIONS LOCATIONS ARRET.

par hect. par hect.

en hect. en fr. en fr. | en fr.

On mesurera mieux, maintenant, la force de l'intérêt qui pousse les propriétaires et les paysans à se débarrasser des intermédiaires.

Les paysans ne se contentent pas de reprocher aux

(1) Inchiesta, vol. VI, t. I, parties I et II.

(2) Nous ne citons que quelques exemples pris au hasard

dans les tableaux de l'Enquête et relatifs à la province de Trapani.

fermiers généraux l’exagération du taux des sous-locations, ils se plaignent encore : 4° de la courte durée des baux. « Avec des baux à métayage d’un an, disent-ils, des baux à ferme de 2 à 6 ans, nous sommes souvent à la merci du gabellotto ; nous n'améliorons pas la culture autant que nous le pourrions, et quand il nous arrive de le faire, nous perdons le prix de nos eflorts ; » 2° d’avoir à supporter des charges illégitimes fixées arbitrairement par le bailleur : redevances (onéri), services personnels, corvées.

Parmi ces onéri, nous relevons, en effet :

a) La cuccia, les pots de vin payés aux campiéri (gardes) et aux muletiers à l’époque des récoltes.

b) La camperia, redevance en argent ou en nature payée au bailleur pour la garde des fonds.

c) La messa, redevance en argent exigée du paysan pour assurer les services religieux du dimanche dans la chapelle du fief ; la messe peut n'être pas dite, le paysan peut n’y point assister, la taxe est toujours dûe.

d) Les questue, redevances aux moines mendiants, au patron de la localité, aux empiriques, etc.

e) Les carnaggi, lromages, œufs, poulets, chevreaux fournis au bailleur.

Les services personnels consistent en des transports gratuits du bailleur et de sa famille, etc. Des corvées nombreuses et variées sont également imposées aux colons : Surveillance des arbres du bailleur, soins à don-

ner à son grain. Dans un contrat conclu en 1907, à San Cataldo, il est dit que le colon devra se rendre trois fois par mois à Caltanisetta avec une bête de somme chargée de « tout ce que le patron voudra. » Dans d’autres baux datant de 1898, 1900, le colon s’oblige gratuitement à creuser des fossés, construire des murs, planter, etc., sur la réserve du patron.

Les colons protestent avec énergie contre de tels pactes qu'ils qualifient d’exacteurs. Il a fallu rien moins qu’une émigration intense pour apporter quelque atténuation aux exigences des fermiers généraux.

Le gabellotto prend des précautions minutieuses pour se préserver des risques de pertes que lui font courir les tenanciers pauvres et pressurés : lo il exige du souslocataire un cautionnement équivalent parfois à une année de fermage ; 2 il veille à ce que la quantité de bétail entretenu sur chaque exploitation, soit toujours bien suffisante ; 3° dans tous les contrats, il est spécifié que le colon ne pourra prendre sa part des récoltes, avant qu'il n'ait satisfait à toutes ses obligations envers son bailleur, obligations si nombreuses, qu’il arrive souvent qu'après la récolte, le paysan retourne à la maison « col tridente sulle spalle », c'est-à-dire les mains vides. « Il doit ainsi commencer la nouvelle année colonique avec de nouvelles dettes, ce qui perpétue son état de dépendance (1) ».

(1) Inchiesta.

&o une clause « assez commune » prévoit la condamnation du colon à une amende de 500 à 1.000 francs pour inobservation du contrat.

En marge des clauses léonines des baux de sous-location, le paysan doit encore subir le fléau de l'usure « une des plus tristes gangrènes de la vie sociale et économique de la campagne sicilienne », dit l'enquête.

L'usure revêt des formes variées : une des plus anciennes et des plus communes apparaît au moment des prêts de semences : « Les contrats imposent souvent aux paysans, l'obligation de recourir, pour la semence, au bailleur ; mais quand il n’y a pas de clauses expresses, c’est la nécessité ou la crainte qui pousse le paysan à y recourir quand même... ». À la récolte, le paysan rembourse les avances avec un supplément de 25 o/ à titre d’intérêts. La semence, bien qu'ayant été livrée imprégnée d’eau sulfatée doit être rendue, à volume égal, en état de siccité. On prête à la mesure rase ; le paysan doit rendre à la mesure comble. On adopte deux modèles de récipients : l’un, le plus petit, pour les prêts ; l’autre, le plus grand, pour la restitution. À ces abus, il faut encore ajouter les vols que commetient les agents du bailleur, au moment du prêt et à celui de son extinction.

Le colon emprunte-til de l'argent à son « banquier

naturel ? » il doit payer un intérêt variant de 25 à

Relevons quelques dépositions des paysans devant la

Commission d'enquête : Dans le fief de Barrafranca (arrondissement de Piazza Armerina), les paysans se plaignent de l'exploitation dont ils sont victimes de la part des fermiers généraux. Essaient-ils de fonder des ligues de résistance ? Ils sont aussitôt persécutés, boycottés ; les gabellotti leur refusent tout travail.

Un paysan déclare avoir émigré pour se soustraire à l'exploitation « incroyable » dont il était victime de la part de l'intermédiaire.

On relève des cas de « vraie camorra ». Les paysans ne recevant du bailleur ni avances ni secours, sont contraints de recourir à une tierce personne, laquelle lui demande, de connivence avec le gabelletto, un intérêt très élevé. Quand vient le moment de la récolte, le créancier exige précipitamment son remboursement. Le paysan débiteur doit vendre sans délai sa part de récolte. Qui achète à vil prix? Un troisième larron, complice des deux premiers.

Voilà qui condamne les fermiers généraux. Leur restet-il cependant, la ressource dernière de se proclamer les améliorateurs de la culture, les serviteurs de l'intérêt social ? Non. La Commission d'enquête leur enlève, sans appel possible, cet ultime argument.

Le latifondo, dont le fermier général est l’administrateur provisoire, ne se caractérise pas seulement par sa grande étendue. C’est un vaste territoire dépourvu de voies de communication, d’eau saine et abondante. La

sécurité des personnes y est douteuse. La malaria y anémie et tue une population exploitée à l'extrême. La culture y est rudimentaire.

Les riches propriétaires s'étant soustraits à l’accomplissement de leur devoir social, il restait aux fermiers généraux comme suprême moyen pour se faire pardonner leur situation d’intermédiaire parasite, de se charger de l'œuvre nationale de colonisation des latifondi. Coloniser le latifondo, c'est employer les moyens propres à atteindre le double but suivant : 4o développer la production agricole au profit de la collectivité ; 2 assurer aux travailleurs une bonne santé, des salaires suffisants et une indépendance complète.

Une telle œuvre implique l’intensification de la culture des céréales par l'introduction de rotations rationnelles, par l'emploi des engrais chimiques, par le développement de l'élevage, des cultures fourragères. L'habitabilité du latifondo doit être rendue possible par la construction de bonnes maisons coloniques, l'assainissement des lieux humides, l’organisation des secours à domicile. Il faut encore adopter des contrats coloniques plus longs et plus respectueux de la liberté et de la dignité du paysan, donner à celui-ci un droit de propriété sur la plus-value procurée au domaine par les améliorations qui Sont Son œuvre.

Eh bien, de l’aveu même de la Commission parlemen-

taire d'enquête, les fermiers généraux ont failli à cette

tâche. « Les artisans du progrès agricole sont presque toujours les propriétaires aidés de quelques administrateurs intelligents, intéressés dans l’entreprise (4) ». Le gabelletto « n’est pas, en général, un organe utile de la production, mais un élément parasitaire qui limite sa fonction à celle de simple intermédiaire ». Sauf d’honorables exceptions « il est évident qu'il ne pouvait ni ne pourra jamais exercer une action amélioratrice qui se puisse comparer, même de loin, à celle des fermiers lombards, vrais créateurs de la richesse agricole de leur pays. Se substituant au propriétaire, il n'améliore pas, mais empire la condition de l'entreprise agricole, imposant aux paysans d'iniques pactes agraires et des vols sans nombre ».

La Commission d'enquête, en effet, se rendant à l’évidence, ne pouvait s'émouvoir de l'immense misère des

(1) Un exemple typique de colonisation nous est fourni sur l'ancien fief de Canzirotta (376 hec.). Jusqu'en 1897 le latifondo était affermé 8.000 fr. L'exploitation manquait de maison d'habitation, d'étables, de fenil. « Les paysans dormaient dans de sordides pagliaies (tas de paille) ; le gabellotto transportait sur ses terres le peu de fumier produit dans le fonds. « C'était une culture de rapine destinée à épuiser d'une manière irré-

parable, la faible fertilité naturelle du sol. » Le propriétaire, .

aidé d'ingénieurs agricoles de Palerme, prit la direction de l'exploitation. Il amena des métayers, construisit, améliora. Un des métayers travaillant sur 22 hec. 48 touche aujourd'hui pour sa part 2.595 fr. 86, plus des menus avantages. Le rendement net du latifondo s’est accru d'un tiers.

es

paysans, Sans en chercher les causes immédiates ou lointaines.

Quel est l’état des populations paysannes de la Sicile ? Il est détestable à tous les points de vue.

La plus grande partie de la population est agglomérée en d'énormes villages distants parfois de 45 à 20 kilomètres des chantiers de travail (1). Les paysans sont obligés de vivre loin de leurs familles pendant six jours de la semaine. Ceux qui restent à la maison, les femmes, les enfants, les vieillards, s'entassent dans d’immondes logements, insalubres, obscurs, mal meublés. Une seule pièce sert souvent à la fois, de chambre, de cuisine, de magasin et d’étable. Les individus de tout âge et des deux sexes vivent en promiscuité avec les animaux sains ou malades. Les habitations troglodytiques ne manquent pas. Pourtant le paysan sicilien aime sa maison, que la femme s'efforce de tenir propre. Mais que de dangers pour la santé et la moralité, menacent la population ! La vie sociale et familiale se déroule dans la rue, faute de confort et d’aisance dans les habitations.

En pleine campagne, on a substitué, aux anciens « casamenti » des latifondi couverts de pâturages, les fameuses pagghiares (cabanes de terre, de pierre et de paille) des latifondi actuels plus riches en cultures cé-

(1) V. G. VuiLLier. La Sicile, 1896.

réales. Pour les ouvriers, les moissonneurs, par exemple, dont le séjour sur le latifondo est de courte durée, «ilne reste que la terre pour couche et le ciel pour toit ». C'est aussi le sort des pâtres, qui veillent jour et nuit pour défendre leurs troupeaux contre les voleurs et les loups.

« Le paysan sicilien est sobre par nature et par nécessité »; sa nourriture se compose de pain, de fromage, de fruits, de pâtes ; de la viande « pour les grandes occasions » seulement. L'eau est la boisson usuelle.

Les conditions d'alimentation et d'habitation laissent encore plus à désirer lorsqu'il s’agit des journaliers, au point qu'aux époques de chômage forcé, le travailleur voit s'approcher le spectre de la faim ; les emprunts usuraires, les secours de la charité, les menues ressources qu'il tire de la vente de certaines plantes et arbustes naturels, ne suffisent souvent pas à le soustraire à la nécessité de « séringersi la panza ».

Ici encore le fermier général aggrave la situation. Le paysan est durement traité par le gabellotto et ses campieri, « qui n’ont aucun intérêt à le bien traiter, mais, au contraire, à l’exploiter ».

Sur les latifondi très éloignés des villages, les paysans sont l’objet d’une nouvelle forme d'exploitation. Des espèces d'économats tenus par des employés ou autres complices du fermier général, vendent à des prix exorbitants, aux paysans contraints, des marchandises de mauvaise qualité. « Les propriétaires les plus honnêtes,

déclare l'enquête, ont imposé, aux tenanciers de ces établissements, un tarif spécial et renoncé à toute participation aux bénéfices de ces entreprises. »

Ecoutons les journaliers eux-mêmes : « Au temps des semailles, on nous donne À fr. 25 et le pain, le soir un peu de minestra (soupe); aux moissONS, NOUS gagnons 2 fr. 50 à 3 francs, plus la nourriture et un litre de mauvais vin; nous mangeons six fois par jour, mais pour seize heures de travail. Nous dormons, comme des chiens, dans des écuries ou dans de la paille jetée à terre... Or, nous disons : Pourquoi le propriétaire donne-t-il la terre au gabellotto qui exerce sur nous tant d'exactions ; ne pourrait-il nous la donner directement, en la fractionnant? »

L'exploitant se trouve dans une situation économique également très précaire : M. Passalacqua nous fournit, à titre d'exemple, l’état des recettes et des dépenses d'un fermier de dix hectares de terres : Les dépenses irréductibles s'élèvent à 2.791 francs. Une année de bonnes récoltes donne 2.839 francs de recettes, soit 48 francs de revenu net. En mauvaises années, les recettes s'abaissent à 2.120 franes, mettant le paysan en retard d’une somme de 641 francs. La compensation manque vraiment trop !

Le paysan sicilien, prisonnier d’un milieu économique détestable, exploité par les fermiers généraux, physiquement affaibli par les privatious, le Sur-travail, la malaria,

ignorant et superstitieux, ne saurait prétendre à l’indépendance que donne seul le bien-être. IL vit dans la misère et l'oppression ; et l’on peut se demander, avec le professeur Passalacqua, « si c’est là une vie humaine, si c'est là la vraie liberté ». « Je crois, dit Passalacqua, que l’esclave antique, le serf de la glèbe médioévale, n'auraient pas envié la liberté du paysan sicilien (4). »

Mais deux événements récents sont venus bouleverser l'état de choses actuel et menacer dans son existence même le fermage général. Ce sont : 4° l'émigration ; 2° la réaction paysanne.

L'émigration est un phénomène démographique de date récente. Exception faite pour la province de Palerme, l’émigration sicilienne ne remonte pas au-delà d’une vingtaine d'années ; son importance numérique et sociale ne date guère que de 1901. Voici quelques données statistiques :

Moyenne de l’émigration annuelle par 400.000 habitants :

(1) « Pareil au fellah d'Egypte, le rural Sicilien, pressuré par d’âpres fermiers, s'épuise pour les propriétaires dont les vastes domaines demeurent incultes et gagne à peine du pain. Et cependant la Sicile a nourri des milliers d'hommes; le sol y garde sa fertilité proverbiale; les céréales, la vigne, les arbres fruitiers, les mines de soufre devraient garantir la richesse et le bonheur. On y meurt de misère et le meurtre n'y est plus traité comme un crime, mais comme une reyanche un peu brutale ». FL. DE SaiNT-Gexis, La Propriété rurale en France, p. 209.

bte NA

De 1881 à 1885 de 1901 à 1905 En 1906 DICO RU à 87 2.151 3.555 SR HORean io e 536 2.104 2.356

De 1876 à 1906, les moyennes annuelles, par périodes quinquennales, de l’émigration sicilienne sont :

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En 30 ans, l'émigration totale a atteint le chiffre de 658.923 individus. Chiffre énorme pour un territoire aussi restreint que celui de la Sicile ; mais il ne prend toute sa signification que lorsque l’on songe que les émigrants sont recrutés parmi l'élite de la population, parmi les individus les plus forts, les plus audacieux, les plus entreprenants. Les malades, les invalides, les pauvres, les enfants, les femmes et les vieillards restent à la charge de ceux de la première catégorie qui ne partent pas.

Les émigrants siciliens s’en vont en Amérique, aux Etats-Unis principalement, alors que leurs compatriotes du Nord préfèrent les pays de l’Amérique-Latine.

Peut-on démêler les raisons qui poussent les Siciliens hors de leur incomparable pays natal? Nous n'avons pas

à les énumérer toutes ici; nous ne voulons mentionner que celles d’entre elles qui ont trait à notre sujet. Pendant que les propriétaires accusent la pauvreté du sol, l'absence des voies de communication, la rareté de l’eau potable, la malaria, les déboisements inconsidérés, l’insuffisance de l’enseignement agricole, l’imperfection des organismes de crédit, la partialité et la faiblesse de la magistrature, impuissante à découvrir et à punir les crimes, les émigrants, eux, fournissent des raisons d’un tout autre ordre. « Les patrons, disent-ils, nous traitent comme des esclaves. Les gabellotti spécialement et les campieri nous auraient écrasés s’il avaient pu. Ce sont des individus mauvais qui n'aiment pas le peuple. Ils se servent de nous comme des bêtes de somme et nous traitent plus mal encore, car, quand nous cessons de travailler, nous devons cesser de manger. Et que pouvonsnous mettre de côté avec des salaires de 0 fr. 85 à 1 franc ou À fr. 40 au maximum qui étaient les salaires ordinaires avant l'émigration (1)? »

Les femmes ne peuvent travailler à cause de l'éloignement des champs. L'industrie moderne a anéanti les petites industries domestiques. Les fermiers généraux avides et durs imposent des contrats léonins ; le métayage est pratiqué aux dépens du colon; les fermages atteignent des taux exorbitants, à cause de la concurrence que se font les paysans trop nombreux. Les travailleurs ont horreur

(1) Inchiesta.

er

de la pagliaia, éloignée de tous les vestiges de la civilisation, de l’école, du médecin, de l’église.

L'émigration, en opérant une raréfaction de la maind'œuvre, a produit deux résultats : Le l'augmentation des salaires ; 2 l'amélioration des contrats agraires.

Ces deux phénomènes économiques n'ayant pas pour cause déterminante un accroissement de la productivité du sol, mais une cause externe, l’émigration, ont eu pour effet de faire baisser la rente. Sur 479 communes interrogées et ayant fourni des réponses,

102 constatent une tendance à la baisse des fermages ;

43 — — hausse ; 34 — un faux stationnaire.

La baisse est surtout très marquée pour les exploitations de plus de 50 hectares.

La rente baissant, les propriétaires, les moyens surtout, ont été incités à reprendre l'administration de leurs terres, et à se débarrasser d’un intermédiaire aussi onéreux que l’est le fermier général. Ils ne sont pas devenus des agriculteurs, certes; ils se sont contentés le plus souvent de louer directement soit au paysan isolé, soit aux Coopératives d’affermage.

Les gabellotti qui se sont maintenus, ont dù réduire leurs exigences « l'émigration ayant donné une plus grande liberté de choix à la foule affamée des paysans, matière première de leur exploitation (4) ».

(1) Anchiesta.

Mais n'est-ce pas la pire des tares pour un pays, que Sa population soit condamnée à s’expatrier pour se sousiraire aux funestes effets d’un régime foncier, dont ne profitent qu’une infime minorité d'individus peu intéressants. L'Italie s'anémie en chassant de son sein ses meilleurs éléments d'avenir, de prospérité ; elle les livre à la malaria, à la féodalité foncière, à la maladie, au servage, ou à l'étranger pour se garder respectueuse des principes de l’orthodoxie économique. Elle ne tarderait pas à en être atteinte dans sa force vive, si des organismes nouveaux n'intervenaient pour mettre un frein, et peut-être un terme, aux excès de la propriété individuelle. Nous entendons parler des coopératives d'affermage, affittanze collettive.

Les sociétés de fermages collectifs émanent des ligues agraires fondées « grâce à l'influence et à l’activité du socialisme dont la propagande souple eut des résultats surprenants ». « C'était la première fois que les paysans entendaient dénoncer publiquement les abus des autorités communales, les usurpalions des riches et des puissants, les exactions des propriétaires et des fermiers généraux ». Les ligues composées de petits propriétaires, fermiers, colons et ouvriers agricoles, se multiplièrent très vite. Elles établirent un programme de revendications, réclamèrent des réformes législatives. Les classes dirigeantes, d'abord indifférentes ou sceptiques, ne tardèrent pas à s'inquiéter du mouvement

paysan. Les premiers troubles, auxquels furent mêlées les ligues, bien que provoqués parfois par les adversaires de celles-ci, furent réprimés dans le sang... Les « Fasci » dissoutes, les chefs emprisonnés, « les paysans retombèrent dans le plus sombre silence (4) » et émigrèrent. Mais quelques années après, les Fasei renaquirent sous les formes plus modestes d'associations de résistance (syndicats), et de coopératives.

Au début de 1906, il y avait 4.376 paysans inscrits aux ligues. En 1909, 33.725 paysans adhéraient à ces groupements de combat et 2.470 faisaient partie des chambres de travail (2).

Les principaux objets des ligues sont: a) la coopération de travail, de consommation et de crédit ; b) l’action syndicale pour le relèvement des salaires et l'amélioration des contrats agraires ; c) l'organisation de secours mutuels en cas de maladie, de vieillesse et d'invalidité ; d) l'éducation et l'instruction de leurs membres.

Ne retenons de ces différentes œuvres que les coopératives de travail, les plus intéressantes pour nous, puisqu’elles sont destinées à éliminer les fermiers généraux (3).

« Les affittanse collettive surgirent peu après les ligues, et presque simultanément par le travail de deux

(1) Inchiesta.

(2) En 1908, 161 ligues avec 59.920 membres, (3) Voir le dernier chapitre.

partis adverses : le parti socialiste avec Bernadino Verro qui créa les aflittanze de Corleone et le parti catholique avec Don Luigi Sturzo qui fonda celles de Caltagirone ». Elles se répandirent largement en Sicile, sous l’égide des deux mêmes partis.

Les coopératives d’affermage socialistes et catholiques, bien que poursuivant des buts différents puisqu'elles s'inspirent de doctrines radicalement opposées, aboutissent pourtant au même résultat : l'élimination du fermier général. « Elles substituent, à l'avantage des paysans et des propriétaires, la masse compacte des contadini à un unique spéculateur intermédiaire (4) ».

Ainsi l’action des ligues et l'influence de l’émigration convergent vers le même résultat : Suppression ou réduction du fermage général. C’est en vain, selon nous, qu’à ce double assaut les fermiers généraux essaient de résister, d'une part, en se montrant plus généreux à l'égard du propriétaire dont la rente baisse, de l'autre, en augmentant leurs recettes par l’exécution d'améliorations. Un triple obstacle s’oppose en effet à la réussite de leur tentative : 1° La hausse des salaires vient limiter leur générosité envers les propriétaires ; 2° Les améliorations avantageuses ne peuvent être réalisées qu'avec des baux de longue durée et l'assentiment des travailleurs agricoles. Ces grands travaux nécessitent l'emploi de capitaux

(1) Prof. LORENZONI, Inchiesta.

énormes que les gabellotti ne possèdent pas; les baux sont de courte durée et les travailleurs sont foncièrement hostiles à ces « vampires » ; 3° Les coopératives d’affermage leur feront une concurrence victorieuse, car elles sont soutenues par les ligues puissantes, disciplinées et très combatives ; enfin les coopératives tiennent les propriétaires par l'intérêt ; elles paient, avec la plus parfaite ponctualité, des fermages plus élevés que ceux payés par les intermédiaires.

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