CHAPITRE I
Aperçus généraux. — Au printemps de 1907, une révolution agraire, commencée en Moldavie mais vite généralisée dans toute la Roumanie, ensanglantait une des plus riches contrées de l’Europe orientale. Le journal le Temps rendait compte des causes de cette jacquerie, en ces termes : « L’agitation des paysans moldaves n’est qu'un incident du procès agraire qui se déroule devant l'opinion publique roumaine. Depuis quelques années la vente de la terre accuse dans ce pays une hausse énorme, que ne justifient pas les conditions économiques ou le progrès de l’agriculture. L'augmentation du triple est
imputable aux surenchères des fermiers venus de Bucovine ou de Russie, tous israélites.
L'égoïsme des propriétaires est jugé d'autant plus sévèrement, que bon nombre d’entre eux habitent constamment l'étranger, où ils dépensent leurs revenus et n’ont jamais vu les terres dont ils livrent les habitants à une exploitation inhumaine. Il va de soi que tout le poids de ce renchérissement retombe sur le paysan qui sousloue actuellement 70, 80 et 90 fr. et même 195 francs l'unité de superficie (falce 1 hect. 1/2) qu'il payait autrefois 40 et 50 francs tout au plus..... Tous les Roumains demandent qu'un terme soit mis dans le plus bref délai, aux abus des trusts de fermiers qui désolent la Moldavie et commencent à s'étendre à la Valachie (1) ».
Comme nous le verrons bientôt, le mouvement révolutionnaire roumain avait aussi des causes plus anciennes que celles indiquées par le Temps. Disons tout de suite que si les abus, les exactions des fermiers généraux israélites soulevèrent les populations roumaines, la suppresssion des trusts des fermiers généraux ne fut pas l'unique fin du mouvement. Les paysans roumains demandaient plus qu'une limitation de la puissance de ces redoutables intermédiaires. Ils ambitionnaient leur suppression ; plus encore, ils réclamaient un droit de propriété sur leur instrument de travail, la terre.
(1) Temps, 5 mars 1907,
Beaucoup se sont demandés, en lisant les descriptions navrantes de la condition du paysan roumain, par quel étrange système un pays naturellement fertile, bien desservi au point de vue des voies de communications, pouvait contenir une population si misérable et si opprimée. Pour répondre à cette question, il nous suffira d'étudier successivement : Lo le régime de la propriété ; 2° le régime du fermage général ; 3 l’histoire de la législation agraire roumaine, jalonnée de révoltes, de révolutions ou de coups d'Etat, dont la jacquerie de 1907 n'a été que la suite inévitable. Ce faisant, nous ne nous écarterons pas de notre sujet, car la question du fermage général est intimement liée à celle de la répartition de la propriété, et encore plus à celle de la législation agraire roumaine. Mais nous aurons soin d'éviter tout développement inutile.
Tous les traits caractéristiques de l’économie agraire des pays de fermage général se retrouvent ici: très grande propriété, absentéisme des propriétaires, petite culture, populations extrêmement misérables et durement exploitées. Procédons par ordre.