ROSCHER
vait procurer la spéculation exercée dans d'aussi bonnes conditions. En parlant de la rente, nous avons appris quelle était la part du capital, — la part du lion — sur les produits de l'exploitation. Que gardaient les middlemen de cette part ? Il n’est pas toujours aisé de le savoir. Nous ne pouvons donner, à ce sujet, que des appréciations d'ensemble, et quelques chiffres contenus dans des exemples fournis par des écrivains autorisés. |
Pour de Gasparin, le revenu net des terres labourables de l'Irlande était, en moyenne, de 88 fr. par hectare. « Les propriétaires perçoivent beaucoup moins, dit-il ; les tenanciers paient beaucoup plus ; les fermiers intermédiaires (middlemen) perçoivent le reste (4).
L. de Lavergne répartit le produit brut moyen, évalué à 100 fr. de la manière suivante : rente du propriétaire, 32 fr. ; bénéfices des middlemen, 8 fr. ; frais accessoires, 5 fr. ; impôts, 5 fr.; salaires, 50 fr. Puis il reconnaît, qu'après la loi de 1849, les 7/8 des propriétés vendues (850.000 hectares) « furent achetés par d'anciens middlemen qui avaient, eux aussi, des hypothèques sur les domaines qu'ils administraient, comme il arrive toujours aux intendants de bonne maison ». Ces nouveaux landlords « aux petits pieds » furent d’ailleurs très durs pour les paysans.
Inglis nous apporte des exemples plus précis : Dans la région de Kilkenny, un vaste territoire est donné à bail
(1) Cours d'agriculture, tome V, p. 163.
pour 99 ans ; le landlord reçoit 8 fr. 25 par acre ; le middleman touche du paysan 50 fr. par acre. Dans d’autres propriétés, le middleman paye 12 fr. 50 et perçoit 130 fr.
Trevelyan nous fournit des chiffres semblables. Pour 150 fr. par acre, que le middleman exige de l'exploitant, le propriétaire ne reçoit que 12 fr. 50.
Pour payer des fermages aussi élevés, le pauvre « cottier » irlandais doit se priver des objets les plus nécessaires à l'existence. Il faut lire les pages écrites par Beaumont, Perraud, Laveleye, Daryl, Inglis, etc., sur la condition lamentable du cultivateur de la Verte Erin: ignobles cabanes, obscures, incommodes, où la famille vit en promiscuité avec les animaux ; nourriture grossière, débilitante ; vêtements effilochés et sales ; analphabétisme complet, etc. (4). Les paysans anémiés, exploités, asservis, devaient encore payer de lourds tributs aux famines périodiques. ,
Une mauvaise récolte amène non seulement la famine, mais encore l’éviction, fléau aussi redoutable que le premier. L'éviction, que lord Grey regardait, en 1846, comme « une honte pour un pays civilisé », c’est le paysan ruiné, réduit à l’état de bête errante. Pour éviter qu'il ne réintègre sa chaumière après une première expulsion, le pro-
(1) MOLINARI décrivant, en 1880, la tenue des femmes irlandaises, disait ironiquement : « Toutes portent des souliers ; la plupart à la vérité, les gardent à la main jusqu'à l'entrée de l'église », op. cit.
priétaire, fort de son droit armé, démolit la chaumière. Mais le paysan finit par se révolter. Il s'arme, et abat à coups de fusil, middlemen ou landlords trop cruels. En plein XIXe siècle, nous voyons renaître les anciennes sociétés secrètes, chargées d'exercer les représailles nécessaires. Au Whiteboyisme a fait place le Fénianisme. « Les crimes agraires, déclare Fournier, sont la conséquence de lamisère que produisent fatalementlesannées stériles ».
Très souvent même, l'éviction n’est rien moins qu'un « crime », comme l'ont dit lord Dufferin et Gladstone, ourien moins qu'un « vol », d'après Mill et Leslie (4). « Les paysans ont amélioré, le propriétaire absent n’a rien fait ». « Ge sont les paysans qui ont créé la plus grande partie de la valeur du sol, toute la valeur diraient certains économistes qui, à la suite de Bastiat, prétendent que les forces naturelles sont toujours gratuites, et qu'il n’y a d'autres valeurs que celles produites par le travail. Si, comme on le dit généralement, la base de la propriété est le travail, la terre devrait appartenir à ceux qui l'ont rendue productive ; mais loin de là: D’après la loi actuelle, même les améliorations, les constructions appartiennent au propriétaire, et le jour où le locataire est expulsé, il n’a droit à aucune indemnité ». Ainsi parlait Emile de Laveleye. L’expulsion lui apparaissait comme une spoliation, un vol, un abus de pouvoir, auquel on répondait par le crime.
(1) Housx or Lonps, 23 mars 1846.
L'éviction, c'est encore l'exil : et de fait un large courant migratoire s’est formé entre l'Irlande et l'Amérique du Nord d’où est sorti le fénianisme.
La famine, l’'émigration, le crime, telle est la sinistre trinité de fléaux dont le régime de la propriété, aggravé par le fermage général, doit répondre.
Nous n'avons trouvé personne qui soutint les fermiers généraux irlandais. Ce sont des « parasites », des « sangsues », des « traitants », des « spéculateurs », etc., affirment les Beaumont, Fournier, Laveleye, Molinari, Roscher, Perraud, ete., etc. La Devon commission ne les considère pas plus favorablement. Elle les accuse d’avoir fait de larges profits en opprimant durement les pauvres cultivateurs (1).
Nous verrons dans un dernier chapitre, si les mesures législatives prises depuis la dernière grande famine, pour améliorer le sort du paysan, n'ont pas gêné le retour des fermiers généraux.
Notons en terminant, qu’en Irlande, laréaction paysanne contre le fermage général ne s’est pas manifestée par la constitution de coopératives d’affermage. La coopérative de Ralahim, signalée par Kautsky, dut sa naissance à la généreuse initiative de sir Vandaleur dont la déconfiture en entraîna la disparition (2).
(4) V. PERRAUD, BÉCHAUX, etc.
(2) KauTsky : La question agraire.
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