‹ La question du divorceChapitre 3 sur 14 · Je fai ainsi exaucé touchant Ismai'l · texte numérisé non relu

Je fai ainsi exaucé touchant Ismai'l

voici: Je l'ai héni et je le ferai croître et

multiplier très abondamment. Il sera père de

douze princes et je le frrai devenir une grande nation .

Dieu entend donc que les deux femmes vivent en bonne inlelligence, et que l'enfant légitime et l'enfant adulléiin aient droit au niênic amour, au même héritage et à la même postélilé. S'il survient le moindre malentendu, Dieu envoie ses anges pour que ses ordres soient exécutés dans ce sens. Voilà qui répond victorieusement aux objections que vous ne cessez de nous faire : que les enfants de deux épouses différentes ne sauraient vivre ensemble.

Cette entente a été non seulement possible. mais agréable à Dieu ; donc, elle l'est encore ^ car il n'y a là qu'un fait humain qui peut se reproduire éternellement.

Mais tout cela n'est rien, et, quand le petit-lik d'Abraham, Jacob, se mariera à son tour, il se passera bien autre chose.

Laban dit à Jacob : « Me serviras-tu sans aucune récompense, parce que tu es mon neveu? Dis-moi quel sera ton salaire. »

Or Laban avait deux filles , dont f aînée s'appelait Lia et la plus jeune Rachel.

Mais Lia avait les yeux tendres et Rachel avait la taille belle, et elle était belle à voir.

Et Jacob aimait Rachel et il dit : « Je te servirai pendant sept ans pour Rachel^ ta plus jeune fille. »

Et Laban répondit : « // vaut mieux que je te la donne que si je la donnais à un autre : demeure avec moi. »

Jacob donc servit sept ans pour Rachel, qui ne lui semblèrent que comme peu de jours parce qu'il r aimait.

Je vous ferai observer à ce propos, monsieur Tabbé, que c'est à cette occasion qu'il est pour la première fois, clans la Bible, question de l'amour dans le mariage, et c'est la beauté qui inspire cet amour.

Et Jacob dit à Laban : « Do7ine-moi ma femme., car mon temps est accompli et je vien^ drai vers elle. »

34 LA QUESTION DU DlVOIlCn.

Laban donc assembla tous les ge)is du lieu et fit U7i festin.

Mais, quand le soir fut vcnu^ il prit Lia^ sa fille, et ramena à Jacob, qui vint vers elle.

Et Laban donna Zilpa, sa servante, à Lia, sa fille, pour servante.

Mais, au matin., voici que Jacob reconnut que c était Lia, et il dit à Laban : (( Qu est-ce que tu m'as fait? N'ai-je pas servi chez toi pour Rachel? et pourquoi ni as-tu trompé? »

Laban répondit : <( On 7ie fait pas ainsi dans ce lieu, de donner la plus jeune avant T aînée .

» Achève la semaine de celle-ci, et nous te donnerons aussi l'autre pour le service que tu feras encore chez moi sept autres années. »

Jacob donc fit ainsi., et il acheva la semaine de Lia : et Labaîi lui donna aussi pour femme Rachel sa fille.

Il vint donc aussi vers Rachel., et il aima plus Rachel que Lia.

Et, comme Lia enfante, bien qu'elle soit moins aimée que Rachel, et que Rachel est stérile tout en étant plus aimée que Lia, que fait Rachel? Elle recommence pour Jacob ce que Sarah a fait

LA QUESTION DU DIVORCE. Zo

pour Abiaham, avec bien moins de raisons puisque Jacob a déjà des enfants de Lia ; elle lui donne sa servante Bilha, et elle considérera les enfants de la servante comme les siens propres, parce qu'il y aura eu acquiescement de sa part a cette génération secondaire. De là cette phrase étrange : « Voici ma servante Bilha, viens vers elle, et elle enfantera sur mes genoux et f aurai des enfants par elle. »

Et Bilha conçoit et enfante un premier fds à Jacob, puis un second. Ce que voyant. Lia, qui est devenue stérile à son tour, prend Zilpa sa servante et la donne h. idiCoh pour femme, dit la Bible.

Et Zilpa, commeBilha, enfante deux fils à Jacob.

Mais ce n'est pas tout, et nous allons voir le peu d'importance qu'a, dans ces familles patriarcales, le passage du patriarche des bras de l'une dans les bras de l'autre.

EtRuben, étant allé aux champs ^ au temps de la moisson des blés, y trouva des mandragores et les apporta à Lia sa mère. Et Rachel dit à Lia : « Do7me-?noi, je te prie, les mandragores de ton fils. »

Et clic lui répondit : « Est-ce peu de chose que ta m aies été mon ??iari, que tu veuilles encore prendre les mandragores de mon fils? » Et Rachel dit : « Que Jacob dorme cette nuit avec toi pour les mandragores de ton fils. »

Lors donc que Jacob reviiit au soir des champs^ Lia alla au-devant de lui et lui dit: « Tu viendras vers jnoi; car je { ai loué pour les mandragores de mon fils; » et il dormit avec elle celte nuit-là.

Et la Bible ajoute :

Et Dieu exauça Lia, et elle conçut, et elle enfanta à Jacob un cinquième fils.

Et Lia dit : « Dieu m'a récompensée après que fai do7iné ma servante à mon 7nari; » et elle appela son fils Issacar.

Et Dieu se souvint de Rachel, et Dieu, l'ayant exaucée, la rendit féconde.

Et, après que Rachel eut enfanté Joseph^ Jacob dit à Labcm : « Do7me-moi mon congé afin que je retourne en mon lieu et en mon pays.

» Donne-moi mes femmes et mes enfants pour lesquels je t'ai servi et je m'en irai. »

Telles sont, monsieur l'abbé, les mœurs de ces patriarcbcs en qui l'esprit de Dieu est toujours présent, que.vous nous donnez en exemple et dont vous faites un de vos plus puissants arguments contre la réforme que nous demandons, sous prétexte que cette réforme corromprait le mariage, qui doit rester éternellement tel que Dieu l'a établi au commencement, une société indissoluble. Or il l'a établi, si j'en crois votre livre sacré, tel que je viens de le faire voir. Et il n'y a pas à arguer d'errem' ou de malentendu possible, il n'y a pas de théologien ni d'exégèle qui puisse interpréter dans un autre sens des textes aussi précis et que vous tenez pour divins. L'alliance de Dieu avec Abraham et ses descendants est complète, si complète qu'au moment de détruire Sodome et Gomorrhe, Dieu se demande s'il cachera cette résolution à Abraham, tant il s'est engagé avec lui, tant Abraham, par son obéissance et sa vertu, a droit à toutes les pensées de Dieu.

Et r Etemel dit : a Cacherai-je à Abraham ce que je m'en vais faire?

» Car je le connais^ et je sais quil comman-

38 LA 0Ui:STION DU DIVORCE.

(lera à sa maison et à ses e?ifants après lui de garder la voie de rEtcniel pour faire ce qui est juste et droit. >'>

L'alliance est donc complète entre l'Éternel et le patriarche adultère, polygame, entremetteur.

Quel sera le signe éternel de cette éternelle alliance ?

La Bible nous le dit encore,

« Cest ici l'alliance que j'ai faite avec vous et avec ta postérité après toi; vous la garderez : Tout mâle d'entre vous sera circoncis. »

Voilà le signe qui nous manque aujourd'hui. Je m'arrête ici, parce que, le jour où Dieu a passé ce traité avec Abraham, il est entré dans des détails que je ne peux pas imprimer (Genèse, chap. xvH, verset 2).

Ouc prouve tout ce que je viens de dire, monsieur l'abbé ?

Rien, absolument rien, par la raison toute simple que ma bonne foi ne saurait invoquer contre vous les textes auxquels vous témoignez tant de respect et de confiance, et dont, moi,

je ne crois pas un mot. Je ne crois pas, je n'ai jamais cru, je ne croirai jamais que le vrai Dieu, celui qui, jusqu'à nouvel orilre, et d'après l'opinion des plus grands esprits, a fait les mondes, l'univers, l'infini, celui qui a fait que la terre tourne, qu'une mouche vole et qu'un homme pense, jamais je ne croirai que ce Dieu-là à parlé à Adam, à Noé, à Abraham, à Isaac et à Jacob comme le raconte le livre des livres, et surtout pour leur dire ce qu'il leur dit. Si je croyais cela, pourquoi ne croirais-je pas aussi que Numa entendit la voix d'une nymphe, Socrate la voix d'un démon, Mahomet la voix d'un ange, Marie Alacoque la voix de Jésus et Bernadette la voix de la Yierge? Je n'amoindrirai pas le Dieu auquel je crois, en croyant de pareilles légendes, auxquelles, soyez-en bien convaincu, monsieur l'abbé, personne ne croit plus aujourd'hui, sauf ceux dont une éducation particulière a exalté certaines dispositions ou dont la vie, transportée par un grand effort, comme il arrive aux prêtres sincères, en dehors de la nature, finit par se familiariser avec le surnaturel. Si je n'avais, pour défendre ce que vous appelez

noire immoralité, que les immoralités consacrées de la Genèse, soyez certain que je m'abstiendrais. Nous n'allons donc pas, comme des enfants ou des casuistes, ergoter sur des textes que nous savons aussi dénués d'authenticité qu'empreints de grandeur, de poésie et d'une opportunité locale pouvant être quelquefois étendue jusqu'aux plus larges proportions, jusqu'aux plus hauts besoins de l'âme humaine. Celui qui a écrit les livres dont nous parlons, et qui ne sont que le code d'un peuple particulier qui se déclare le peuple élu de Dieu, n'a eu en vue que de faire connaître à ce peuple, dans lequel il comptait absorber peu à peu les autres, les moyens d'occuper cette terre et d'employer cette vie, à la fois au plus grand avantage de l'homme et à la plus grande satisfaction du Dieu qui avait fait la vie, la terre et l'homme tels qu'il les voyait. En se succédant les uns aux autres, les directeurs de peuples, les fondateurs de sociétés, tout en augmentant l'œuvre de leurs prédécesseurs, se sont toujours placés en face de la nature matérielle et de la nature humaine, ils ont toujours étudié et consigné les rapports

LA QUESTION DU DIVORCE. 4t

qui existaient entre l'une et l'autre, ils se sont toujours contemplés et scrutés eux-mêmes, il& sont descendus dans leur conscience, dans leur âme, jusque dans leurs organes, dans tout cet admirable ensemble d'instincts, de besoins, de sentiments, de passions, d'idées, d'aspirations,, de rêves, ensemble qui, tel qu'il est et demeure, est l'œuvre de Dieu, quoi qu'on fasse et qu'on dise, et au-dessus duquel on ne peut se placer qu'en immolant, qu'en annihilant une des combinaisons du Créateur. Puis, après s'être loyalement interrogés et s'être loyalement répondu, après s'être convaincus qu'ils se connaissaient bien, qu'ils étaient à la fois, comme organisme, comme besoins, semblables, et, comme intelligence et destinée, supérieurs aux autres hommes qui les entouraient, ils se sont, par l'étude, par la volonté, par l'abnégation, par la persévérance, par la parole, par l'idéal, par la force, imposés à ces hommes, tantôt en faisant descendre et plier leur conception jusqu'aux instincts et aux besoins de l'humanité moyenne, tantôt en s'efforçant de la hausser jusqu'aux vues de leur génie particulier et de l'entraîner avec eux au

delà du présent en leur ré[»étant sans cesse : » Dieu m'a parlé, un ange m'a parlé et voilà ce qui m'a été ordonné, et voilà ce qu'il faut que vous fassiez de par l'ordre de Dieu. «Mais jamais, quoi que dissent et entreprissent ces hommes, ils ne manquaient de faire la part aux nécessités naturelles et sociales du groupe qu'ils avaient à diriger; ils tenaient compte du pays, du climat, des productions particulières du terrain, des indications physiologiques de leurs peuples, des mœurs qui les avaient régis jusqu'alors, et même des passions que nul ne peut se vanter de détruire du jour au lendemain dans le cœur de rhomme, parce que ces passions sont nécessaires, indispensables aux projets de Dieu et qu'elles entrent sans doute, comme les vents et les tempêtes, sur lesquels nous ne pouvons rien, dans le plan et le mécanisme de son œuvre.

Dieu était en effet avec ces hommes^ monsieur, comme il est et sera toujours avec ceux, même parmi les plus obscurs, qui voudront se donner la peine de le chercher patiemment, de le sentir et de l'admirer en eux comme dans tout ce qui est, de l'aimer sincèrement, avec ou sans for-

mules consacrées, comme dit saint Augustin lui-même. « L'homme qui, appuyé sur la foi, l'espérance et la charité, demeure fermement attaché à ces vertus, n'a pas besoin des saintes Écritures, si ce n'est pour instruire les autres. Aussi beaucoup de chrétiens vivent dans la solitude sans s'embarrasser des autorités sacrées, et guidés simplement par les vertus que nous venons de nommer. » Ces hommes prouvent l'amour qu'ils ont pour Dieu par le bien qu'ils essayent de faire sous n'importe quelle forme à cette pauvre humanité qui est sa fdle, et à laquelle il charge évidemment certains esprits supérieurs de faire faire de temps en temps une étape de plus.

Car, au fur et à mesure que la terre s'étend et que l'univers s'élargit devant elle, cette humanité contracte de nouveaux besoins matériels, intellectuels, sociaux, auxquels le génie de ses législateurs successifs doit répondre, et qui, s'ils sont trop longtemps refoulés et comprimés, produisent tout à coup, pour se prouver et se satisfaire, des secousses, des révoltes, des bouleversements. On s'écrie alors, quelques-uns

(lu moins s'écrient avec terreur, que c'est l'esprit de Diou qui s'obscurcit. Non, c'est l'esprit de l'homme qui s'éclaire et qui dissipe des ombres. A chaque pas que fait l'humanité dans la connaissance des choses positives qui lui sont restées voilées si longtemps, l'idée du Dieu qui a fait ces choses, dont la découverte l'éblouit, s'agrandit forcément en elle.

Quand Colomb découvre un monde, quand Herschell découvre un astre, Dieu s'augmente d'autant. Dans cet ordre-là, chaque preuve nouvelle qu'il donne de fécondité, de puissance et d'harmonie le grandit dans l'esprit, dans l'admiration, dans la reconnaissance de la créature^ et, pour ma part, je crois la science appelée à nous découvrir un Dieu bien autrement grand que celui de la légende et même de la foi. Donc pas de formule qui enferme une idée civilisatrice qui ne doive se prêter aux accroissements de cette idée; si elle veut les contraindre et les retenir dans son texte étroit et suffisant naguère, elle éclate, et l'idée se répand au dehors comme un torrent. Comment admettre, monsieur, qu'un Dieu qui ne nous donne que lente-

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ment et peu à peu la mesure et l'explication des choses matérielles, visibles et palpables qui tombent sous nos sens, nous aurait donné une fois pour toutes la connaissance et la possession de son être invisible et de sa dernière volonté? Vous, ministre de la religion catholique, vous êtes convaincu, certain, que votre Éghse contient le Dieu intégral ; les autres Églises ont la même conviction et la même certitude. Qui a raison? Toutes et aucune.

Le Dieu que nous nous figurons, nous autres que vous appelez des hérétiques, est assez grand pour que les peuples le divisent, le fractionnent, et adaptent momentanément ce qu'ils en peuvent saisir à leurs besoins et à leur idéal passager. Ne le voyant pas tous du même point, ils n'en voient pas tous la même face, et chacun croit que celle qu'il entrevoit est la seule et la vraie! Le Dieu d'Abraham s'agrandit dans le Dieu de Moïse, le Dieu de Moïse dans le Dieu de Jésus; mais qui osera dire^ sans aveuglement et sans fanatisme, que le Dieu intégral, infini, est contenu dans un de ces développements humains et que les millions d'années, de siècles

peut-être que doit durer le monde, s'épuiseront sans qu'il y soit rien changé? Quoique Moïse ait déclaré qu'il a vu Dieu face à face sur le Sinaï, quoique le catholicisme affirme que Jésus est le fils de Dieu et Dieu lui-môme, Dieu ne s'arrêtera pas là, monsieur, croyez-le : il a encore bien des choses à nous révéler avant que nous arrivions à le connaître parfaitçment, et nous y arriverons, quelques doutes qu'émettent à ce sujet les philosophes modernes. L'humanité n'a pas autre chose à faire en ce monde que de trouver son Dieu véritable, c'est-à-dire sa raison d'être, le pourquoi elle est, le où elle va, ses origines et ses fins. Ne tentez donc j)as de lui barrer les voies par lesquelles elle croit y arriver, fussent-elles absolument séparées des vôtres.

Jusque-là, ce qui est certain, c'est que le Sinaï et le Calvaire sont les deux sommets les plus élevés d'où l'homme ait entrevu le Dieu moral, qu'aucun esprit n'a pensé aussi près d'un Dieu que celui de Moïse, que nul cœur n'a battu aussi près d'un Dieu que celui de Jésus, et que c'est dans le Décalogue et le Discours sur la montagne que l'âme humaine, quelles que soient les

formes des sociétés, puisera et devra puiser à tout jamais la vérité morale.

Mais, quand Jésus est descendu sur la terre, il n'est pas venu changer, comme il le dit lui-même, un iota à la loi de Moïse. Il la maintient absolument, il l'incarne en lui et donne aux hommes la preuve que l'idéal est réalisable par leurs efforts et avec les moyens humains, puisque, ayant la forme humaine, il arrive un moment où il peut dire : « Je vous défie de me prendre en état de péché, » autrement dit : « J'accomplis à la lettre la loi de Moïse et la volonté de mon père, je suis la preuve visible que cette grande morale peut être pratiquée ici-bas ; je suis le Décalogue vivant. »

Il n'est pas un homme sensé qui nie, qui conteste la grandeur de cette morale, les joies et les triomphes qu'elle donne à ceux qui la pratiquent, même imparfaitement, comme il convient à notre faiblesse, et tous, depuis le prêtre dans son église, à quelque confession qu'il appartienne, jusqu'au législateur dans son parlement, quelle qu'en soit la forme politique, jusqu'au simple citoyen dans la famille, riche ou pauvre,

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noblo on roturier, tous nous savons que c'est «n les amenant le plus possible à la pratique de cette morale, que nous élèverons, élargirons et fortifierons les âmes, les destinées et les consciences dont nous avons charge en ce monde.

Mais, monsieur l'abbé, ce n'est là qu'un idéal proposé aux hommes, auquel peuvent seuls atteindre isolément, exceptionnellement, quelques privilégiés, et le plus souvent avec ce que l'Église appelle le secours de la grâce,

Il n'y a pas une nation, pas une société, pas une famille, si peu nombreuse qu'elle soit, où chacun puisse y prétendre, et, à la marche que suivent les choses, il se passera encore bien des siècles peut-être avant que l'humanité prenne la route qui peut y conduire. Je crois même que durant une période qu'on ne saurait calculer, les collectivités humaines tendront plus à s'écarter qu'à se rapprocher de cet idéal. Ceux qui l'ont révélé, Moïse et Jésus le savaient bien. Aussi, à côté de cette perfection dans laquelle ils savent que les hommes trouveront le bonheur et le salut, ont-ils dû prévon* les imperfections

de l'humanité, ont-ils établi des lois secondaires sans lesquelles la grande loi eût paru trop impraticable. Ce sont ces lois-là, que les législateurs, purement politiques, sans perdre de vue la haute conception de Moïse et de Jésus, ont posées d'abord, dans leurs codes, pour le fonctionnement possible des sociétés qu'ils avaient à conduire, et auxquelles ils ont ajouté celles que le développement de ces sociétés rendait successivement nécessaires. Si nous lisons le Code civil et le Code criminel après le Lévitique et l'Évangile, nous y retrouverons à chaque instant les prévisions de Moïse et de Jésus, depuis l'amende imposée à celui qui vend à faux poids, jusqu'à la mort infligée à celui qui tue. Eh bien, monsieur, après avoir étabh ces commantlements admirables ; « Tu ne seras point luxurieux, ni de fait ni d'intention; tu ne désireras la possession du sexe diiïérent du tien que par le mariage, » Moïse, — sans quoi il n'eût été qu'un rêveur, dénué du génie pratique indispensable aux grands conducteurs d'hommes, — Moïse a bien été forcé de prévoir les cas où l'une des deux parties contractantes contreviendait aux

commandements. C'est ainsi qu'en redescendant ilu Sinaï avec les tables de la loi sur lesquelles Dieu lui-même venait d'écrire de sa main : « Tu ne tueras pas, » Moïse faisait sentre-tuet' ceux à qui il rapportait ces lois, parce qu'ils avaient profilé de son absence pour adorer le veau d'or. Ces grands législateurs posent donc une première loi, divine, celle dont l'accomplissement contient la vérité et par conséquent le bonheur ; puis ils en posent une seconde, humaine, appropriée à la fois à l'erreur inévitable et à la justice relative. C'est pour cela que, dans les premiers conciles, les Pères chargés de promulguer des lois en même temps que de répandre la morale divine, sont tantôt pour le mariage des prêtres par exemple, tantôt contre, tantôt pour l'indissolubilité, tantôt pour le divorce, et, en définitive, pour toutes les transactions et même pour toutes les subtiUtés qui peuvent mettre à peu près en accord les ordonnances d'en haut et les besoins d'en bas.

Quant à vous, monsieur l'abbé, vous accusez purement et simplement le divorce de tous les désordres et de toutes les corruptions des so-

ciétés modernes, après lui avoir même attribué la chute de la Grèce et celle de l'empire romain, bien que vous constatiez qu'il a existé pendant cinq cents ans à Rome, sans qu'il s'en soit présenté un seul cas ; ce qui donnerait à ces païens une bien notable supériorité comme mœurs sur les sociétés juive et chrétienne , où il n'a cessé d'être pratiqué tantôt ici, tantôt là, comme nous allons le prouver. Après avoir fait cette peinture que nous ne discuterons pas, d'abord parce que cela nous mènerait trop loin et que nous n'avons à relever que les contradictions, sur cette matière, de l'Église catholique et des arguments qu'elle vous fournit, vous en arrivez à votre chapitre V, page 72, intitulé :

RÉGÉNÉRATION DE LA FAMILLE ET DE LA SOCIÉTÉ païennes PAR LE PRINCIPE CHRÉTIEN, OU L'INDISSOLUBILITÉ DU MA- RIAGE.

Reconstitution de la famille et de la société PAR Jésus-Christ. Suppression graduelle du divorce PAR les premiers EMPEREURS CHRÉTIENS ET DE l'attachement CONSTANT DE l'ÉgLISE AU PRIN- CIPE d'indissolubilité. L'Église remédie par la

séparation aux inconvénients de la cohabitation. Influence de la discipline sur la civilisation moderne.

Et vous dites : « Fidèles interprètes de la Loi de leur maître et chargés de veiller à raccomplissement de ses préceptes, les Apôtres obtinrent facilement, de la part des chrélicns, une soumission entière à la loi de l'indissolubilité du mariage. »

Arrêtons-nous un instant. Saint Paul, l'apôtre par excellence, celui qui a véritablement fondé l'Église, d'abord n'admet le mariage que comme un remède; il ne le tient pas pour saint, il ne le tient que pour nécessaire dans certains cas.

Pou7' ce qui est des choses dont vous m'avez écrite il est bon à V homme de ne toucher point de femme.

Toutefois, pour éviter Vimpudicité, que chacun ait sa femme et que chacune ait son mari.

Or je vous dis ceci par conseil et non par commandement.

Et il a raison, car le commandement n'eût pas été d'une exécution facile.

Car je voudrais que tous les hommes fussent comme moi; mais chacun a reçu de Dieu son don particulier , l'un d'une manière et l'autre d'une autre.

Je dis donc à ceux qui ne sont pas mariés et , aux veuves qu'il leur est avantageux de demeurer comme moi.

Et plus loin :

Que si l'infidèle (en matière de foi) se sépare, qu'il se sépare, car le frère et la sœur ne so?itphis assujettis en ce cas.

Donc saint Paul, qui est venu pour confirmer la loi de Jésus, comme celui-ci était venu pour confirmer la loi de Moïse, ne disant nulle part qu'il veut abroger la loi sur le divorce, maintenue par Jésus, en cas d'adultère, ajoute ce nouveau cas de divorce que l'un des deux conjoints étant infidèle, s'il se sépare de l'autre, celui-ci n'est plus assujetti, reprend sa liberté et peut se remarier.

Et la preuve, c'est que sainte Thècle, un des disciples de saint Paul, et du vivant de ce

saint, par conséquent avec son consentement, répudia son mari, qui vivait d'une façon trop dissolue pour qu'elle pût pratiquer la religion, et se remaria ; et qu'au iv° siècle de notre ère, Fabiola, grande dame romaine, appelée laus christianorum et miracula gentium, divorça d'avec son mari pour adultère et autres immoralités et en prit un second. Saint Paul n'est plus là pour l'absoudre ; mais saint Jérôme y est, et, bien qu'il soit hostile au divorce, il excuse celui de Fabiola, à cause de sa jeunesse, parce qu'il vaut mieux, suivant l'apôtre, se marier que brûler et que la loi des membres avait combattu en elle celle de l'esprit. Saint Jérôme {Vie de sainte Fabiola) ajoute que, parmi les chrétiens, si un mari peut répudier sa femme, une femme peut quitter son mari pour le même crime. Dans des conditions égales, l'obligation est égale.

Vous le voyez, monsieur l'abbé, toujours le même principe : l'absolu en haut, le relatif en bas. Ce que Dieu veut ; ce que l'homme fait ; des saints qui disent à l'humanité ce qu'elle doit être, et qui, en attendant que leur idéal se réa-

lise, sonl forcés de condescendre à ce qu elle est.

Je reprends votre texte.

Mais, plus tard, dites-vous, à la suite du relâchement des mœurs qui s'introduisit dans la société' chrétien7ie, de nombreuses difficultés survinrent et empêchèrent les pasteurs d'obtenir une exécution prompte et complète de la loi sur l'indissolubilité du mariage. Ce ne fut guère qu'au moi^en âge que l'Eglise prit pleinement POSSESSION DE LA. SOCIÉTÉ CIVILE, et gu elle put, grâce au renouvellement des vieilles races rajeunies par le sang d'hommes nouveaux, faire passer les principes chrétiens clans l'ordre des faits.

Le christianisme militant avait fait plier aisément aux exigences de la loi de l'évangile une société naissante, encore peu nombreuse et pleine de ferveur (nous venons de voir qu'il s'était, lui aussi, plié à certaines circonstances et à certaines natures) ; mais le christianisme triomphant rencontra de sérieuses difficultés pour faire triompher complètement ces nobles principes. (Qu'est-ce que ce sera donc, mainte-

liant qu'au lieu d'être triomphant, il est délaisse par les huit dixièmes des peuples qui s'étaient d'abord ralliés à Xmt) Charles Martel répudia Gertrude pour épouser Alpaide; après lui, Charlemagne lui-même renvoya Berthe sans que l'histoire nous ait co?ise?'vé les motifs de cette répudiation. (Avouez, monsieur l'abbé, que l'Église, qui, à cette époque, intervenait si profondément, selon vous, dans la vie morale des peuples et dans la conscience des rois, a été bien négligente en laissant passer un fait de cette importance, si opposé à ses canons, is immoral, sans en rechercher, sans en consigner et sans en condamner ou absoudre les raisons. Ne vaut-il pas mieux croire qu'elle avait un intérêt politique et matériel à se taire, et qu'en échange du pouvoir temporel que Charlemagne allait lui constituer, elle fermait les yeux sur les fantaisies du grand empereur, qui, si l'on en croit certaines chroniques, ne se contentait pas de se rattacher à Abraham par ses femmes et se rattachait à Lolh et déjà à Louis XV par ses filles, ce qui ne l'a pas empêché d'être canonisé par TÉglise. En at-

tendant que ce qui regarde Berthe soit éclairci, nous vous dirons tout à l'heure pourquoi il répudia son autre femme Ermengarde, non seulement avec l'autorisation, mais sur la demande de l'Église.) Vous continuez :

Henri l'Oiseleur renvoija Halburge, et, après lui, Henri III divorça d'avec sa femme^ qiCil n avait pas convaincue d'aldutère. Mais c'est le dernier illustre exemple de cet arbitraire du mari.

Êtes-vous bien sûr, monsieur l'abbé, qu'il n'y ait eu que les exemples que vous citez, et que l'arbitraire du mari, quand ce mari était puissant, et que la complaisance de l'Église, quand elle avait besoin de ce mari, se soient arrêtés là?

Je trouve la preuve du contraire dans la remarquable pétition que M. le D" Arsène Drouet a adressée aux Chambres en i876, pour demander le rétablissement du divorce, qui répond d'avance à vos objections, et à laquelle je ne puis mieux faire que d'emprunter quelquefois comme je me le suis permis plus haut, comme je me le permettrai encore, car je n'ai

pas la prétention de combattre tout seul un adversaire comme vous et tous ceux que ma lettre va me susciter.

M. Drouct s'exprime ainsi (page 49 et suiv.) :

« Dans les Gaules, les chrétiens pratiquèrent la loi du divorce sous la domination romaine ; plus tard, après l'invasion des Francs, ils continuèrent à jouir du bénéfice de cette loi morale. Le divorce a été pratiqué en France sous les rois de la première, de la seconde et même de la troisième race.

» L'histoire nous apprend que :

)) Bazine quitta le roi de Thuringc pour suivre Childéiic, qui l'épousa.

» Caribert, roi de Paris, répudia sa femme légitime.

» Audovère, première femme légitime de Childéric, roi de Soigsons, fut chassée, parce qu'elle avait tenu son propre enfant sur les fonts baptismaux.

» Non seulement les premiers rois francs usèrent du divorce, mais encore ils eurent un grand nombre de femmes. « Les mariages

» étaient moins un témoignage d'incontinence » qu'un attribut de dignité. C'eût été blesser les » rois dans un endroit bien tendre que de leur » faire perdre une telle prérogative. » (Montesquieu, rEsprit des lois, liv. XVIII, cliap. xxiv.)

» On trouve dans le formulaire du moine Marculfe un acte de divorce qui proifve que la volonté des époux suffisait pour rompre le mariage (vii° siècle).

» Cliarlemagne (vous allez voir, monsieur l'abbé, qu'il ne s'en est pas tenu au seul divorce que vous rappelez), Charlemagne a divorcé plusieurs fois. En 770, sur les instances de sa mère Bertrade, Charlemagne épousa Ermengarde, fdle de Didier, roi des Lombards, afin d'unir à jamais dans une paix durable les deux peuples qui dominaient alors, l'un l'Italie, l'autre la France. Mais, après avoir contracté, Charlemagne fut obligé de dissoudre son mariage à l'instigation du pape Etienne III.

» La raison qui fit que ce pape pressa Charlemagne pour qu'il rompît son mariage fut qu'il aimait mieux vivre sous la protection d'un prince éloigné que d'être sans cesse exposé aux vio-

GO LA QUESTION- DU niVORCE.

Icnces d'un souverain plus voisin de Rome. De plus, il n'espérait pas de pouvoir jamais devenir maître de Rome s'il ne travaillait pas efficacement à armer la France pour la destruction de la monarchie lombarde. Ermengarde fut répudiée devant les évoques français, sous prétexte de maladie et de stérilité. (De Potter, Histoire philosophique^ politique et critique du christianisme, t. VII, pag. 423.) Charlemagne, dont un historien a dit justement : Plusculum mulierosus fuit, se maria neuf fois, eut plusieurs concubines, eut même des rapports avec ses filles; il fut canonisé. » (Lanfrey, Histoire politique des papes, p. 30, chez Charpentier, 1869.) Si je voulais citer tous les faits que raconte M. Drouet, je ne finirais- pas. Je suis forcé de choisir les plus saillants. Vous pourrez prendre connaissance de la brochure [Imprimerie centrale des chemins de fer, rue Bergère, 20) et réfuter tout ce que vous pourrez prouver ne pas être vrai ; mais je doute que l'auteur, qui a envoyé cette brochure sous forme de pétition à la Chambre et au Sénat, se soit aventuré dans des affirmai ions de ce genre sans preuves à

l'appui. Quant à moi, chaque fois que j'ai voulu lu'assurer de sa véracité et que j'ai été aux sources, je l'ai trouvé absolument exact.

Reprenons. Louis YII, roi de France, avait emmené avec lui en Orient (1147) sa femme Eléonore d'Aquitaine, dont il avait eu deux enfants. Il crut avoir à se plaindre d'elle, comme la plupart des nobles français qui avaient emmené leurs femmes avec eux eurent, du reste, à se plaindre de la conduite de ces dames. Saladin produisit la plus grande impression sur Eléonore, et des amours plus qu'hérétiques s'établirent entre les autres dames françaises et ces mécréants de Turcs. Toujours est-il que, de retour en France, Louis YII demanda le divorce et l'obtint du pape Etienne III, en 1152, toujours sous le nom de nullité à cause d'une parenté prohibée et incestueuse^ consistant en ce que Hugues Capet, grand-père de Louis YII, avait épousé une sœur de Guilhem Fierabras, trisaïeul d'ÉIéonore. Eléonore, après toute sorte d'av<întures, se maria de nouveau avec le jeune souverain de la Normandie et de l'Anjou, Henri Plantagenet, qui avait, d'ailleurs, quinze ou

62 LA 0Ul!:STION DU DI\OHCE.

seize ans de moins qu'elle, et Louis VII épousa de son côté Constance, fille d'Alphonse YII, roi de Castille et de Léon.

Voilà donc le divorce et les secondes noces du vivant des deux époux divorcés bien et dûment autorisés, sous des rubriques de valeur purement nominale. La raison de parenté invoquée par le pape Eugène III n'avait aucune autorité, hormis celle de la nécessité qui est la plus grande dans les choses humaines et quelquefois dans les choses religieuses, puisque, au commencement du xiii^ siècle. Innocent III va faire exactement le contraire et approuver le mariage de Bérengère, fille du roi de Castille, avec Alphonse, roi de Léon et de Gallice, son cousin germain. Il est vrai que le même pape rompit ce mariage quelques années après, par suite, dit-on, de la mauvaise conduite de la reine. Les deux époux avaient eu des enfants, et Bérengère fut forcée de prendre le voile à Burgos. Cette fois, la parenté n'est même plus invoquée, et le pape Innocent III admet purement et simplement la dissolution du mariage pour adultère de la femme (xni* siècle).

L'histoire fournil un exemple de la complai- «ance la plus étendue dont usa le pape Boniface IX envers le jeune Ladislas Durazzo, roi de Naples, dont il avait besoin pour se soutenir contre Clément YII, pontife français et son adversaire pendant le grand schisme d'Occident. Durazzo avait épousé Constance Chiaramonte; Boniface IX «avait publiquement approuvé le mariage en faisant couronner le roi et son épouse. Ladislas ne tarda pas à se lasser de sa iemme, bien qu'il lui diit sa couronne. Il la répudia avec le consentement du pape, qui envoya un cardinal à la cour pour publier la bulle du divorce, pour ôter l'anneau nuptial du doigt de la reine et la renvoyer en Sicile, sa ])atrie. Trois ans après, Ladislas força sa femme répudiée à épouser André de Capoue, son favori. Cette malheureuse princesse, sacrifiée à l'inconstance du roi, à l'ambition du pape, s'écria publiquement, en donnant la main à André, qu'il pouvait s'estimer heureux d'avoir pour maîtresse la reine, femme légitime de son souverain (xiv® siècle).

En 1400 a lieu en Toscane le mariage sui-

vant, avec rassentimcnt de l'Église florentine et sans que Rome fasse entendre une parole de condamnation ou de blâme.

Ginevra Amieri, malgré son amour connu pour Antoine Rondinelli, avait été mariée par son père à François Agolanti. Le chagrin la fit bientôt tomber malade. On la crut ou on la dit morte, et elle fut publiquement enterrée. La nuit suivante, Ginevra, rappelée à elle-même par la sensation du froid, parvint à sortir du caveau non encore scellé et se rendit chez son mari, qui, la prenant pour un esprit, refusa de la recevoir. Il en fut de même de son frère et de ses autres parents, en sorte que, repoussée par tout le monde, elle alla chez Rondinelli, qui la reçut avec transport, et, par ses soins, elle fut bientôt guérie. Elle l'épousa alors solennellement, malgré les plaintes de son mari, dont le tribunal ecclésiastique rejeta les protestations et les réclamations, déclarant Ginevra redevenue maîtresse de sa personne par la mort qui avait rompu tous les liens, et l'avait dégagée de tous devoirs et de toute obligation envers Agolanti. La raison était plus spirituelle qu'orthodoxe,

«t elle rentre vraiment plus, monsieur l'abbé, dans nos procédés de théâtre (voir Ro7néo et Juliette) que dans vos statuts d'Église. La rue qu'habitait Ginevra Amieri porte encore le nom de rue de la Morte [via délia Morta).

En 1471, René II, duc de Lorraine, épousa Jeanne d'Harcourt de Tancarville. Après quatre ans, désespérant d'avoir des enfants, René se sépara de sa femme. En 1480, il obtint la dissolution de son mariage. En conséquence, il se remaria avec la princesse Philippe de Gueldres (1485), et, Jeanne d'Harcourt étant morte en 1488, René demanda au saint-siège et obtint, sans aucune difficulté, la ratification de son divorce prononcé depuis huit ans. Le pape €tait alors Innocent YlII.

Yladislas, roi de Rohème, épouse Réatrix d'Aragon, reine de Hongrie, afin de réunir les deux couronnes sur sa tête. Cela fait, il répudie la reine Réatrix, bien que le mariage eût été consommé et obtient du pape le droit de se remarier. Ce pape était le fameux Alexandre YI. Il suffit, je crois, de le nommer (xv^ siècle).

Ce même Alexandre YI vendit à Louis XII,

C(i I.A OUKSTION DU DlVOIlCt:.

loi de Fiance, la permission de répudier sa femme, Jeanne de France, fdle de Louis XI, et sœur de Charles YIII, « encore qu'ils eussent été assez longtemps mariés et couchés ensemble », dit Branlôme (vingt ans). Le roi obtint de ce pape la permission d'épouser Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII et sa maîtresse depuis plusieurs années. Il est vrai que Louis XII jurait n'avoir jamais connu ni touché Jeanne de Valois sa femme. « Mais, ajoute Brantôme, tels serments certes sont fort frauduleux et suspects à la croyance. » Cette complaisance valut à César Borgia (fds du pape Alexandre VI), alors cardinal sous-diacre, de grands avantages en France et la promesse de plusieurs Étals, que Louis XII, dit le Père du peuple, s'engagea à conquérir pour lui en Italie, au prix de la vie d'un bon nombre de ses sujets. La bulle de dispense fut remise à Louis XII par ce même César Borgia, lequel quitta les ordres sacrés à l'occasion du mariage de Louis XII, et commença, sous le nom de duc de Valentinois, titre qui lui fut donné par le roi de France, une carrière politique, qu'il a rendue à jamais exécrable par ses trahisons et ses crimes.

Ferdinand Gonzague, frère du duc de Mantoue, fut créé cardinal par Paul V en 1607; mais, son frère étant mort en 1615, pour lui succéder au trône il obtint du pape de pouvoir renoncer à la pourpre et de prendre femme pour continuer sa dynastie. Alors, s'étant épris de Camille Erdizzani, contre tout décorum, il l'épousa. Pourtant il se repentit de son mariage, et s'adressa chaleureusement à Paul V^ pour que celui-ci annulât son mariage, ce qui eut lieu, en janvier 1617, par un bref du pape, imposant cependant au duc, entre autres conditions, de faire à l'épouse répudiée une pension annuelle et convenable. Après quoi^ le duc épousa Catherine de Médicis, sœur de Cosme II, grand-duc de Toscane.

Enfm, Henri IV, roi de France, avec l'assenfi- ^^^

i) ment du pape, en 16^ répudia Marguerite de f ^^^^^^^

i Valois après vin^sep^ans de mariage. La vraie • ^^

raison du divorce fut la mauvaise conduite poussée jusqu'au scandale de la reine (car, en bonne conscience, avec un gaillard comme Henri IV, l'Église ne pouvait pas donner la grande raison sur laquelle elle s'appuie toujours, que le mariage

n'avait pas été consommé). Mais le motif invoque lut un lien de parenté au troisième degré entre les deux époux. Il y avait bien eu une dispense accordée, mais on trouva le moyen d'invalider cette dispense, /;arce qiCelle n avait pas été reconnue par ïévcquc et le curé ordinaire des conjoijïis, comme l'exige le concile de Trente, bien que les dispositions disciplinaires de ce concile ne fussent point reçues par l'Église gallicane. Un autre motif du divorce demandé était ralliancc spirituelle de Henri II, père de Marguerite, avec Henri IV, qu'il avait tenu sur les fonts baptismaux.

Or ce motif n'était plus un empêchement de mariage depuis le concile de Trente. Dans ce second cas, on eut soin de se servir de l'exception rejetée plus haut, à savoir que la discipline du concile ne faisait pas autorité en France ; ce qui était vrai.

Ainsi, pour donner couleur au divorce de Henri IV, on acceptait l'autorité du concile de Trente dans un cas, et on la repoussait dans l'aulre. Henri IV divorça et il épousa Marie de Médicis.

Mais, aurait pu ajouter M. Drouet, c'était l)ien le moins que l'Église pût faire pour le grand converti qui avait dit : « Paris vaut bien une messe, » c'est-à-dire qui avait trahi à la fois la politique et la religion, et qui, en tournant à moitié le dos aux protestants, avait ri au nez des catholiques. Il est vrai que l'Eglise devait prendre sa revanche plus tard, dit-on, avec Ravaillac ; mais nous ferons mieux de ne pas croire un mot de tout ce qui a été raconté à ce sujet.

Je me suis souvent demandé si c'est l'histoire qui fait les historiens ou si ce sont les historiens qui font l'histoire, ou, pour mieux dire, si c'est la vérité des faits qui s'impose aux hommes ou les passions des hommes qui disposent les faits. 11 en est au fond de l'histoire comme de la médecine, (c Prolitez de ce remède pendant qu'il guérit, » disait à un malade je ne sais quel médecin qui au moins avait de l'esprit, a. Servez-vous de ce fait, pourrait-on dire à un historien, tant que le pays où vous écrivez a des raisons de le croire. » Il est évident que si quelqu'un, d'un avis opposé au mien sur la question du divorce, me fait Ihonneur de me répondre et

(juc ce quelqu'un ait lu des historiens de son |)arli, ce qui n'est pas difficile à trouver, il me démontrera comme deux et deux font quatre qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce que je viens de raconter ou plutôt de citer; aussi me suis-je tout de suite, par prudence et précaution, retranché derrière M. Drouet et il peut compter que je lui renverrai mes contradicteurs. D'autres me diront que tout cela est passé depuis longtemps ; les mêmes hommes qui reprochent sans cesse à 89 d'avoir produit 93, ce que je déplore tout autant qu'eux, n'admettent pas une minute qu'on reproche à l'Église d'avoir produit l'Inquisition, les massacres de la Saint-Barthélémy, la révocation de l'édit de Nantes, et autres catastrophes si connues qu'on n'oserait vraiment plus en parler si ce n'étaient là des sujets éternels de dissensions et de disputes dans lesquels je n'ai garde de m'aventurer ; j'ai bien assez de ce qui m'occupe ici Je ne veux ni refaire 1 histoire ni réformer l'Église ; je laisse la chose à plus avisé ou à plus naïf que moi.

Quand je cite des faits où l'Église s'est con-

tredite elle-même, croyez-vous, monsieur l'abbé, que ce soit pour le plaisir et le facile triomphe de trouver l'Église en faute? Pas le moins du monde. L'Église, comme toutes les institutions humaines, s'est trouvée souvent, très souvent prise entre ses principes absolus et ses besoins momentanés, et elle s'est tirée d'affaire comme elle a pu avec des moyens humains en s'efforçant de concilier autant que possible ses doubles responsabilités, ce qui ne vous empêchera pas, comme nous le verrons tout à l'heure, de la déclarer une, fixe, invariable, inflexible et éternelle. Peut-être si l'Église n'avait eu à s'occuper que du Ciel, comme son divin maître Jésus, si elle avait proclamé comme lui que son royaume n'était pas de ce monde, si elle se fût contentée d'enseigner et de propager la plus belle morale qu'on puisse proposer aux hommes, de condamner et d'absoudre dans le seul domaine de l'âme, peut-être eût-elle eu bien moins d'embarras, avec bien plus de chances de durée, d'éternité même. Mais, pour une raison ou pour une autre, elle ne s'est pas contentée du Ciel, et elle a voulu ajouter à la do-

72 LA OLESTION Iil DIVORCE.

niination des âmes la domination des corps. Lù^ elle devait s'attendre à quelques résislances.

Avec Dieu, il y a moyen de s'entendre, il ne dit jamais rien, ni tout de suite, ni ostensiblement, ni à haute voix. Il a parlé au commencement, tout au commencement, mais depuis longtemps il se tait et laisse faire. Il a abdiqué, en apparence, et il a remis le gouvernement du monde entre les mains de son fils.

« Le vieux s'est retiré, » dirait Gœtlie.

Il n'y a donc pas à craindre pour l'Église que Dieu vienne de sa personne contredire ce qu'elle dit et contrecarrer ce qu'elle fait. Peut-être semble-t-il à quelques-uns que, sans rien dire, cependant il s'éloigne peu à peu de ceux qui parlent toujours en son nom et qu'il pourrait bien un jour se séparer d'eux tout à fait; mais ceux qui croient distinguer ces signes sont traités d'hérétiques, de libres penseurs, d'athées et tout est dit, pour le moment; il en sera longtemps encore ainsi. Donc rien à craindre du côté du Ciel ; mais, du côté de la terre, il n'en va pas de même. Il y a là l'homme, l'homme visible, l'homme vivant, ayant une forme que tout le monde peut voir.

LA QUESTION DU DIYOIîCt;. 73

il y a une aclion, lente, il est vrai, des générations successives, mais dont la progression n'en est pas moins facile à constater. Pendant le court espace que cet homme passe sur la terre, il a des passions que, par une contradiction étrange, la nature lui a justement données en opposition directe avec ce que rÉglise lui demande, soit que Dieu ait voulu véritablement, comme celle-ci l'affirme, que l'homme eût un grand combat à soutenir pour se rendre digne de ce qu'elle lui promet au delà de cette vie, soit que l'ÉgUse n'ait pas bien pris dès le commencement la mesure de l'humanité à laquelle elle allait avoir alTaire.

Il semble et je crois, — mais ce que je crois ne signifie rien, pour l'Église surtout, — que celte dernière supposition est la bonne. Aussi, chaque fois, alors même qu'elle se déclarait toutepuissante, qu'elle est venue, avec ses statuts soidisant divins et fixes, se heurter contre une puissance terrestre supérieure momentanément à la sienne, a-t-elle dû, quand elle ne pouvait faire autrement que de céder, chercher les moyens de satisfaire cette puissance qui pouvait peut-être

74 LA QUESTION DU DlVOllCE.

la détruire, et lui donner satisfaction sans modifier elle-même, au dehors, quoi que ce fût de sa constitution propre. Qu'importait aux puissants de la terre que ce fût au nom d'un texte ou d'un autre qu'on fît ce qu'ils voulaient, pourvu qu'on le fît. C'est alors que l'Église, pour laquelle le divorce ne saurait exister, mais pour laquelle la nullité du mariage existe dans certains cas déterminés : quand le mariage n'a pas été consommé, quand il a eu lieu entre parents à tel ou tel degré, quand la volonté de l'un des conjoints a été forcée, quand il y a impuissance antérieure ou même subséquente, sans aucune chance de retour à la virilité après certaines épreuves pendant un certain temps, quand l'un des deux époux entre dans les ordres, quand un des deux époux devient hérétique et rend ainsi à l'autre le droit de se remarier, etc. , c'est alors que l'Église, pour mettre d'accord ses intérêts et ses ordonnances, s'efforçait de découvrir à côté de la raison véritable une raison spécieuse, élastique, parmi celles qu'elle avait établies, et de trouver une nullité là où elle ne devait pas admettre un divorce. Le plus simple bon sens aurait

voulu cepeiulunt. qu'elle continuât à le tolérer comme à sa formation, ne fût-ce que dans le cas d'adultère, accepté par Moïse et par Jésus; car, en refusant le divorce, elle a autorisé les hommes à violer deux des commandements de Dieu : « Tu aimeras ton prochain comme toimême M et « Tu ne tueras pas ».

En effet, les hommes qui n'admettaient pas qu'on pût les forcer à rester éternellement unis à la femme qui avait souillé le lit conjugal, n'ayant pas à leur disposition une loi ecclésiastique qui leur permît de renvoyer tout bonnement cette femme et d'en prendre une autre, en sont revenus aux mesures violentes des sociétés païennes en décrétant la mort pour la coupable, tout en ne donnant que bien rarement à la femme les mêmes droits sur eux, quand l'infraction était de leur côté. Ce châtiment, déjà terrible par lui-même, était, dans certains pays, compliqué de cruautés abominables et prenait tous les caractères, non plus d'une justice impartiale, régulière, mais d'une vengeance individuelle.

Voulez-vous, monsieur l'abbé, que nous pas-

76 LA OL'ESTION D C niYORCt:.

sions en revue les différentes peines et les différents supplices que l'on infligeait aux adultères? Ce sera quelquefois étrange, toujours curieux, et cela nous fournira une occasion de voir comment les hommes ont continuellement et partout interprété cette loi divine de deux chairs en une, et qui ne peuvent plus être séparées^ selon l'Église, même par l'adultère.

Chez les Juifs, la lapidation, la mort, pour l'homme comme pour la femme ; chez les Grecs, la mort; à Athènes, on y ajoutait un suppHce : on arrachait les cheveux de la coupable et on lui jetait sur la tète de la cendre chaude.

Chez les Romains, la mort à partir de César ; chez les Parthes, les Indiens, les Arabes, les Lombards, la mort ; à Lacédémone, la mort, celle des parricides. Il est vrai que les Lacédémoniens prétendent que cette loi était inutile, parce qu'il était aussi impossible de trouver une femme lacédémonienne adultère qu'un taureau qui pourrait boire du sommet duTaygète dans l'Eurotas.

Ce médisant de Plutarque prétend, lui, que

les Lacédémoniens ne pouvaient pas punir l'adultère, puisqu'ils l'encourageaient, et que les époux qui craignaient de ne pouvoir donner do beaux enfants à la patrie choisissaient un beau compatriote et le donnaient pour amant à leur femme.

Dans le bas-empire, on livrait la femme adultère à tous les passants, et, afin de rendre le châtiment plus éclatant et plus complet, on sonnait une cloche pour convier un plus grand nombre d'exécuteurs.

Les Locriens faisaient crever les yeux aux coupables.

Chez les Yisigolhs, le mari faisait de la femme adultère ce qu'il voulait^ et la femme faisait ce qu'elle voulait de la concubine de son mari.

Chez les Saxons, la femme était brûlée. Le complice était pendu ensuite au-dessus du bûcher.

A son retour de la campagne contre les Moscovites, et de ses victoires sur eux, Boleslas, que le triomphe n'avait pas rendu clément, ordonna que les enfants seraient arrachés des

78 LA QUESTION DU DIVOUCi:.

bras des mères adultères et jetés aux bêtes féroces. Quant à ces femmes, elles ne devaient plus dès lors allaiter que des chiens et ne pouvaient se montrer en public qu'avec ces animaux pendus à leurs mamelles.

Chez les Espagnols, il y avait castration de l'homme. Charles-Quint ordonna la mort des femmes coupables.

Quand Pizarre découvrit le Pérou, il y trouva cette loi : non seulement la femme, mais le père, la mère, les enfants , les frères, la maison et les bestiaux de la coupable, étaient brûlés.

Chez les Mexicains, lapidation comme chez les Juifs.

Dans le canton de Guaxlotitlans, la femme est amenée devant le Cacique, coupée en morceaux, et mangée séance tenante par les témoins.

Chez les Yzépaques on coupe le nez et les oreilles aux coupables.

Au Brésil, les femmes étaient assommées.

Au Japon, battues jusqu'à la mort.

Les Turcs ont tour à tour coupé en deux, la-

pidé, jeté à l'eau, cousues dans un sac, les femmes adultères.

En Portugal (moyen âge), on brûlait la femme adultère et son complice. Si le mari ne voulait pas que sa femme fût brûlée, le complice était libre.

Dans la Pologne ancienne, celui qui passe pour abuser des femmes d'autrui, ou avoir quelque commerce adultère, subit la peine suivante : On le conduit sur le pont du marché, on le suspend à un clou par l'organe coupable, et on lui laisse le choix de mourir dans cette position ou de retrancher l'organe avec un rasoir placé tout près de lui.

Les Capitulaires de Charlemagne édictèrent contre l'adultère la peine de mort.

Dans la charte de la vicomte de Turenne, année 1218, on trouve :

« Tout habitant de Marlel qui sera surpris avec une femme mariée et convaincu d'adultère sera traîné nu par avec la femme également nue. »

Dans les Établissemmis de saint Louis (livre I, chapitre ni) :

« Un adultère commis par le vassal, avec la

femme de son seigneur ou avec sa fille, lui fait perdre son fief: et, s'il est commis par le seigneur avec la femme ou la fille de son homme, il lui fait perdre son homme. »

Dans le Trésor des Chartes et Libertés de Saint- André-lez- Avignon, année 1292, chapitre cccxxxvi :

« Si un habitant dudit lieu a commis un adultère, ils seront fustigés nus parla ville, les parties naturelles de la femme étant toutefois couvertes. »

Philippe de Valois, Philippe le Bel, Jean le Bon, ont réglementé la matière de celte façon : Les coupables étaient condamnés à courir nus par la ville où ils avaient commis le scandale, après avoir été enduits de miel et roulés dans des plumes ; ou bien on les donnait en spectacle, liés sur un âne et le visage tourné vers la queue de l'animal. Mais, quand Philippe le Bel eut à juger dans sa propre cause, il trouva cette peine trop légère, et il fit condamner sa bru Marguerite de Bourgogne, accusée d'avoir commis l'adultère avec Philippe et Gauthier de Launois, à être étranglée dans sa prison ; c'est alors (pie Blanche, femme de Charles le Bel,

LA QUESTION DU DIVORCE. 8i

accusée du même crime, parvint à faire déclarer son mariage nul pour cause de parenté ; les deux hommes furent condamnés à être mutilés d'abord, puis écorchés vifs et enfin pendus par les aisselles.

Dans le Lyonnais, les deux coupables devaient, complètement nus, la femme courir après une poule jusqu'à ce qu'elle pût s'en emparer, l'homme ramasser du foin jusqu'à ce qu'il en eût fait une botte. La femme devait bien avoir une amie qui coupait un peu les ailes à la poule, et l'homme des camarades qui répandaient du foin dans les rues. En 1453, Louis XI abolit celte peine indécente et ridicule.

Dans rinde, la femme est battue ou le mari lui coupe le nez avec les dents.

Si la- femme d'un brahmine est coupable d'adultère, la mort. Si son mari lui pardonne, il doit inviter d'autres brahmines à dîner avec lui, et elle présente les premiers plats comme une servante. La punition n'est pas longue, les plats des brahmines n'étant ni variés ni nombreux. Cette épreuve subie, elle s'assied à table et elle est pardonnée.

Dans l'ilo Bornéo, la mort. Chez les sauvages (le Tierrafirme, la femme est brûlée vive.

Chez les Qiiojaz, peuple de l'intérieur de la Guinée, la femme coupable est conduite les yeux bandés dans un bois, et on lui dil qu'elle va être livrée aux « jannanines » , c'est-à-dire aux esprits. Des témoins cachés de la scène poussent des cris pour lui faire croire que les jannanines irritées viennent, en effet, la chercher; mais, cette première fois, elle en est quitte pour la peur, comme on dit; seulement, à partir de ce moment, il lui est défendu de toucher un mâle, fiit-ce un enfant ou un animal; si elle commet une seconde fois Tadultère, le a bellimo » , grand prêtre, accompagné de ses ministres nommés « saggonos », lui fait faire, au bruit des crécelles qu'ils agitent, trois fois le tour de la place publique et on la mène de nouveau dans le bois aux jannanines. Seulement, ce jour-là, elle n'en revient plus ; on l'y tue et on l'y enterre.

Chez les nègres du Sénégal, les deux coupables sont vendus aux Européens, et ils savent qu'ils ne seront jamais rachetés. L'amant pris en fia-

grant délit peut être tué. Si la femme est enceinte, on attend la naissance de l'enfant pour la vendre.

Dans le royaume d'Issinie, en Afrique, le mari peut tuer sa femme coupable.

Dans le royaume de Juida, on creuse deux fosses presque contiguës de six à sept pieds de long, de quatre de large, de cinq de profondeur. Dans l'une, on plante à chaque extrémité une fourche en bois et, entre les branches de cette fourche, on place horizontalement un long bâton auquel on attache, avec des cordes, le coupable tout nu, la face tournée vers le fond, où l'on a disposé quelques fagots. Les femmes du roi sortent alors du palais et viennent enllammer les fagots. Le patient meurt ainsi, rôti à petit feu.

Dans l'autre fosse, la femme est liée toute nue à un poteau planté verticalement ; elle assiste au supplice de son amant. Quand il est mort, les femmes du roi sortent de nouveau du palais, mais cette fois très richement vêtues, portant des vases remplis d'eau bouillante, qu'elles versent sur la tète de la coupable en passant le

long de la fosse, et celle-ci meurt bouillie à grande eau. Si c'est une des femmes du roi qui a péché, le galant est placé sur une élévation, attaché à un poteau, et les grands de la cour s'exercent sur lui avec leurs zagaies comme sur une cible. On le mutile ensuite, et il est forcé de jeter lui-même au feu ce qui reste dans les mains du bourreau.

Dans le royaume d'Ardra, la femme qui se donne à un esclave devient esclave du maître de son amant si ce maître est supérieur à son mari, sinon c'est l'esclave qui appartient à l'époux outragé.

Dans le Diaibek, le mari, les frères et les plus proches parents exécutent la coupable. Tous ceux qui passent peuvent entrer dans la maison, mais tous ceux qui entrent doivent donner un coup de poignard à la patiente.

Les Sioux coupent le bout du nez des coupables et les scalpent ensuite.

Dans la vieille Angleterre, la coupable était traînée nue sur un bahut devant ses parents et fouettée, de ville en ville jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Le séducteur était pendu. En 1329,

René de Mortemer, amant de la reine d'Angleterre, Isabelle de France, fut attaché à une échelle ; on le mutila, on jeta au feu ce qu'on lui avait arraché, puis on l'écartela, et les quatre parties de son corps furent envoyées dans les quatre principales villes de l'Angleterre.

Dans la Nouvelle-Angleterre, mort pour les deux coupables. Chez les Égyptiens, l'homme convaincu d'adultère recevait mille coups de fouet; la femme avait le nez coupé.

Chez les Mogols, la femme coupable est fendue en deux par le mari lui-même s'il veut se donner ce plaisir-là, sinon par le bourreau.

Dans la Corée, le mari peut tuer sa femme surprise en flagrant délit ; un homme libre surpris avec une femme mariée est exposé nu dans tous les carrefours, le visage barbouillé de chaux, une sonnette dans le dos et chaque oreille percée d'une flèche.

Dans le Tonquin et en Chine, la femme adultère est livrée à un supphce que Philyre, la mère du centaure Chiron, avait trouvé fort agréable sans doute. Il est vrai que c'était un dieu qui avait pris pour elle la forme d'un cheval. Après

se LA QLT.STION DU DIVORCE.

ce supplice, un (îléphant, dressé ù ces exécutions, saisit la femme avec sa trompe, l'élève en l'air, la laisse retomber et l'écrase sous ses pieds. Ce supplice était aussi en usage au xvn° siècle, chez les Indiens, sur la côte de Coromandel et à Siam.

Enfin, en France, la femme adultère peut être condamnée de deux mois à deux ans de prison, ou tuée par son mari, s'il la prend en flagrant délit.

Dans tous les pays où le divorce existe, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, en Suède, en Norvège, en Hollande, en Belgique, en Suisse, en Russie, en Danemark, en Grèce, en Autriche pour la partie protestante, la loi n'autorise ni cruautés ni meurtre; et, comme, dans les pays catholiques où le mariage n'est qu'un sacrement, la nullité supplée au divorce, il en résulte que, dans toute l'Europe et dans toute l'Amérique, le mariage peut être dissous légalement sans qu'il y ait de sang versé. Il n'y a plus que la France où l'un des époux ait le droit de tuer l'autie.

Est-ce clair?

Ainsi, chez nous, ou deux mois de prison, ou la mort. On ne saurait, si on n'en avait la preuve sous les yeux, imaginer une telle contradiction, un si incroyable écart de justice, de logique et de bon sens : une loi ayant d'un côté toute l'indifîérence, tout le scepticisme des nations les plus corrompues, et, de l'autre, toute la cruauté des peuples les plus barbares et des tribus les plus sauvages, inférieure même à la loi des Quojaz, où la femme n'est tuée qu'au second adultère.

Ce qui doit, en dehors de cette remarque particulière, vous frapper comme moi, monsieur l'abbé, dans ces différentes peines appliquées à l'adultère, c'est-à-dire au crime commis contre la sainteté du mariage, c'est que le législateur s'en prend tojjours à la chair des coupables, au corps, quels que soient les époques, les pays, les religions; il ne s'occupe jamais de l'âme. Ce n'est en France qu'au xvi^ siècle qu'il a l'idée de revenir à une peine plus morale et d'enfermer la femme pendant deux ans, de lui pardonner alors, si le mari pardonne, sinon, de la

vouer et de la rendre à ce Dieu dont elle a violé les commandements. Chez les civilisés, chez les sauvages, chez les païens, chez les chrétiens, chez les infidèles, la chair, toujours la chair, ou meurtrie ou souillée par un supplice ou un attentat public. Quand le législateur frappe l'homme adultère, ce qui est plus rare, le législateur étant homme lui-même, encore la mort, ou un supplice pire que la mort, supplice localisé avec un tel acharnement de souvenir et un tel raffinement de férocité, qu'il ne tient plus ie la justice mais de la colère. On y reconnaît clairement qu'en rendant de pareilles lois, ce législateur pense à sa femme, et se prépare, en cas de dommages personnels, de terribles représailles. Bien que l'Église domine alors les sociétés et qu'elle y fasse, comme vous le dites, universellement sentir son influence moraHsatrice et miséricordieuse, nous ne la voyons mettre aucun obstacle ni matériel ni moral à ces peines corporelles qui venaient dénouer le contrat purement religieux du mariage et séparer violemment deux âmes qu'elle avait unies pour l'éternité. Non seulement l'Église tolère ces lois meur-

LA QUESTION DU DIVORCi:. 89

trières, mais elle les approuve, elle les applique, elle les édicté elle-même. Tandis qu'elles s'adoucissent en France, comme nous venons de le montrer, Sixte V, à Rome, décrète la peine de mort contre les adultères.

On raconte même à ce sujet une histoire assez curieuse. Un jour, un gentilhomme napolitain, nommé Carlo Tosca, fut arrêté à cause des scandales qu'il causait par ses amours pour ainsi dire publiques avec une dame romaine. Ce gentilhomme excipa de sa qualité d'étranger qui ne le laissait pas justiciable, disait-il, des lois de Rome. Il parvint, en effet, à s'en tirer avec les galères ; mais le pape fît pendre la femme adultère et son mari. Ce jugement étrange peut s'expliquer par les mœurs qui régnaient alors à Rome, et qui, du reste, dit-on, y ont régné de tout temps, mœurs qui faisaient que, en cas d'adultère d'une femme, le mari était, le plus souvent, par sa complicité et le profit qu'il tirait de la violation de ce saint contrat, aussi coupable que la femme et le galant. Un des prédécesseurs de Sixte V, Sixte lY avait pourtant fait, cent ans auparavant, ce qu'il avait pu pour garantir le ma-

90 LA QL'ESTION DU DIVOnCE.

riage ; car c'est sans doute afin de sauvegarder la vertu des femmes mariées qu'il avait autorisé les courtisanes publiques à Rome, et, malgré la maxime de théologie morale : Ob vitandum in n jus molum possunt meretrices m republica permitti, aed ex illanim lucro lucriim quxrere est peccatwn mortale, malgré cet axiome, le pape exigeait de ces femmes un jiiles par semaine, et tirait ainsi de leur gain immonde un gain de vingt mille ducats par an, ces auxiliaires de la morale évangélique étant, à Rome, au nombre d'environ quarante mille, autant qu'à Paris aujourd'hui, moitié moins qu'à Londres.

Que devient dans toute cette législation laïque ou pontificale le pardon des mjures exigé par le Christ ? Il n'en est plus question ; la loi de Moïse domine : œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied? D'où cela vient-il? Cela vient, monsieur l'abbé, de ce que, quoi que vous disiez, la sainteté du mariage n'est pas ce dont les pénaUtés tiennent compte. Ce qui détermine l'homme dans ces jugements, c'est la passion purement et abso-

liimcnt huniaiin'. 11 iaiil hicn vous le dire, d'aiitant plus que vous et vos frères, qui avez fait vœu de célibat et de cliasteté, ne pouvez le savoir par expérience, ce qui indigne le plus riiomme dans l'adultère de sa femme, ce qui mdigne le plus la femme dans l'adultère de son époux, ce n'est pas tant la violation de l'engagement moral et la rupture du lien des âmes que le consentement physique, que l'entraînement de cette chair dont l'époux se croyait le seul possesseur, que cet enivrement des sens partagé avec un autre, et la preuve, c'est que, dans l'union libre, le chagrin, l'humiliation, la colère, te désespoir de celui qui est trompé sont exactement les mêmes que dans l'union consacrée par les lois civiles et sanctifiée par les lois religieuses. Ce qui rend le fait plus grave, au point de vue purement humain, dans le mariage, c'est que celui qui soutfre de ce fait ne peut y répondre que par la résignation, le scandale ou la vengeance, du moins chez nous ; c'est qu'il ne peut assouvir sa haine (la plus acharnée qui existe, celle qui était contenue dans l'amour) qu'en compro-

92 LA QUESTION DU DIVOnCE.

mettant d'autres destinées que la sienne, celles de ses enfants, tandis que, dans l'amour libre, il reste à l'homme ce qui tôt ou tard le console de tout, parce que c'est son plus grand bien dans ce monde, celui qu'il arrivera un jour à ne plus vouloir aliéner sous quelque prétexte et pour quelque raison que ce soit : la liberté.

De ce que vous vous êtes mis préventivement, monsieur l'abbé, au-dessus des passions charnelles et des conséquences sociales, morales, physiques qu'elles peuvent entraîner, il ne faut pas conclure qu'elles soient sans importance et qu'elles ne doivent entrer pour rien dans le mouvement des sociétés et, dès lors, dans l'élaboration des lois qui les régissent. Elles y tiennent, au contraire, une très grande place et partout les lois portent l'empreinte visible, inévitable, nécessaire de la passion.

La virginité est supérieure au mariage, le célibat à l'amour, c'est convenu; mais enfin, jusqu'à nouvel ordre, c'est par le mariage et par l'amour que les sociétés vivront et se reproduiront ; il faut donc compter avec ces habitudes invé-

térées et durables du genre humain. L'Église au moins, tenant à diriger ce qu'elle ne peut empêcher, a établi que le mariage serait l'union de deux âmes ; soit ; mais ces deux âmes sont enfermées dans des corps, et, sur ces âmes, la jeunesse, la vigueur et la beauté de ces corps exercent réciproquement une action si puissante, que toutes les théories philosophiques et religieuses tendant à supprimer cette action viendront se briser contre elle. Au seul amour pour Dieu, c'est-à-dire à l'amour qui n'entre jamais en possession de ce qu'il souhaite et qui ne sait quelle forme donner à son objet, il appartient de se dégager de la matière ; mais l'amour terrestre, éprouvé et communiqué entre formes humaines, de quelque poésie qu'on l'enveloppe, par quelques sacrements qu'on le rehausse, est et reste soumis aux conditions terrestres, le désir, la possession, la volupté, la jalousie, la colère, la vengeance. Vous pourrez enregistrer comme cathoUque, racheter par le baptême et, plus tard, exalter par la foi cet enfant qui vient de naître : il n'est jamais que le produit de deux ivresses purement physiques,

d'autant plus complètes et fécondes que les chairs mises en contact et fondues en une étaient plus robustes et plus ardentes. Cet enivrement de la possession, si redoutable que vos conciles ont fini par déclarer que, afin de le dominer plus sûrement, il valait décidément mieux pour vous ne pas le connaître, supposant peut-être avec raison que cet amour grossier pourrait bien vous suffire comme aux autres hommes et vous sembler préférable à l'amour divin, cet enivrement trouble l'âme à ce point à travers les corps, que, si l'une des deux chairs se dérobe et surtout se partage, l'autre n'a plus qu'une pensée, c'est de voir cette chair, jadis adorée, se tordre sous le châtiment et la douleur, et de lui infliger autant de souffrances qu'elle rêvait autrefois de lui donner de plaisirs. Ou les spasmes de l'amour, ou les convulsions de la torture. Herraione qui fait tuer Pyrrhus au moment où il épouse Andromaque, Othello, qui tue Desdémone qu'il soupçonne d'avoir appartenu à Cassio, seront éternellement vrais. C'est abominable, c'est sauvage, c'est dégradant, tout ce que vous voudrez, c'est ainsi ; et voilà pourquoi

les législateurs barbares, civilisés, sauvages, depuis Moïse jusqu'au deiiiier chef cacique, depuis Chakyamouui jusqu'à Sixte-Quiut, out toujours si sévèrement puui Tailultère.

De telles fautes et de telles vengeances sont si rares, qu'on peut assurer qu'elles n'existent pas, me direz-vous, dans les unions vraiment chrétiennes. C'est vrai ; mais les uniops vraiment chrétiennes existent-elles beaucoup?

Peu de mariages ont lieu chez nous sans la bénédiction de l'Église; mais, quelque secours surnaturel que cette bénédiction, selon vous, fasse obtenir aux époux chrétiens et que ni la force ni l'autorité d'un contrat civil ne seraient capables de leur apporter, dites-vous encore vous n'en êtes pas moins forcé d'avouer et de déplorer Tétat actuel du mariage en France.

Comment se fail-d encore que l'Église, d'oligine divine, toute-puissante pendant des siècles, ayant eu la duection des âmes, non seulement dans le ciel mais sur la terre, ait laissé le mariage catholique en arriver à un état si déplorable, que vous soyez amené à le constater vous-même ?

Vous atlribaez cet état aux conséquences de la corruption épouvantable qui avait envahi ta France à la fin du siècle dernier. A quoi fut-elle due? Aux maximes antichrétiennes des philosophes et aux mariages dans lesquels domina la ([uestion d argent, surtout quand une tentative malheureuse eut bouleversé et déplacé les fortunes.

Ainsi voilà pour vous la cause de toute celte démoralisation ? On pourrait vous répondre, monsieur, si l'on voulait prendre ses arguments dans l'autorité des faits au lieu de les prendre, comme il est bien plus simple de le faire, dans la nature des êtres, des choses, dans leur évolution progressive inévitable, on pourrait vous répondre que cette dégénérescence du mariage a été produite et se trouvait annoncée déjà depuis longtemps par d'autres causes que celles que vous relatez. Les maximes antichrétiennes des philosophes, les mariages d'argent, qui avaient heu, du reste, entre filles d'enrichis et fils de nobles ruinés — lesquels manquaient ainsi aux saintes prescriptions de l'Église dont ils se vantaient d'être les soutiens — et ce que

VOUS appelez une tentative malheureuse (pii avait déplacé et bouleversé les fortunes et qui doit être la révolution française, à moins que ce ne soit rincidont financier de Lnw, mais je ne suppose pas que vous fassiez sorlir de si gros résultats de la folie de la rue Quincampoix ; toutes ces manifestations extérieures n'ont pas été des causes, elles n'étaient elles-mêmes, au contraire, que des etTets. Croyez-vous que ce qui est arrivé n'était pas préparé depuis longtemps déjà, en ce qui concerne noire sujet, par la corruption de certains rois, tout représentants qu'ils étaient de Dieu sur la terre? Croyez-vous que les poétiques et scandaleuses amours des François I", des lïeni'i 11, des Marie Sluart, des Henri IV, des Marguerite de Navarre et des Marie de Médicis ; croyez-vous que les attentats de Louis XIV à la sainteté du mariage, que ses adultères publics, que la légitimation de ses bâtards, que ses liaisons avec La Vallière et madame de Montespan, son concubinage avec la veuve Scarron, que, d'im autre côté, les amours de sa mère Anne d'ilutriche avec Buckingham et avec Mazarin, que cette galanterie introduite

dans toute la cour de France, et je ne parle même pas des amours de Monsieur, qui étaient plus qu'un attentatau mariage, qui étaienteommeceux d'Henri III pour ses mignons, une insulte à l'amour ; croyez-vous que ces galanteries royales, qui devaient nécessairement produire le libertinage du siècle suivant, du régent et de Louis XV; croyez-vous que les liaisons officielles de celui-ci avec les trois sœurs de Mailly, avec ses propres filles, dit-on, avec la Pompadour et avec cette ancienne fille publique la Dubarry, cette créature qui, selon la belle expression de Lamartine, déshonora à la fois le trône et l'écliafaud ; croyezvous que les scandales du cardinal Dubois, qui mourut du mal honteux dont François I" était mort, et que les aventures de M. le cardinal de Rohan, qui devait compromettre le nom de sa souveraine dans le triste procès du Collier; croyezvous que toutes ces atteintes portées d'en haut à la sainteté du lien conjugal et môme à la morale la plus élémentaire par des rois, des évoques et des cardinaux n'avaient pas leur contre-coup dans la noblesse, dans la bourgeoisie et jusque dans le peuple, et n'aient pas bien au-

LA QUESTION b U DIVORCE. 99

trement compromis le mariage et dissous la famille que la révolte philosophique des Yollaire, des d'Alembert et des Diderot, sur lesquels l'Église a pris l'habitude de faire retomber l'immoralité actuelle, révolte qui n'était que la résultante fatale des scandales de plusieurs siècles?

Comment pouvez-vous avoir l'idée, dans un livre que vous nous présentez comme sérieux, de reprendre encore cette vieille thèse d'attribuer à l'influence spontanée, personnelle et irréfléchie de quelques hommes, la grande révolution qui s'est faite chez nous? Ne savez-vous pas, ne savons-nous pas tous que, lorsqu'une révolution se produit dans un pays petit ou grand, elle est toujours la conséquence très tardive d'innombrables abus devenus insupportables , et que les hommes qui semblent produire le mouvement sont poussés par un effort unanime, non coordonné, mais devenu irrésistible et qu'ils ne sont là que les représentants nécessaires, les mandataires inspirés de l'opinion publique? Où avez-vous vu, monsieur l'abbé, qu'on remue et qu^on transforme un peuple avec des idées

100 LA OUKSTION DU HiVOÎlCE.

personnelles quand ce peuple n'est pas depuis longtemps en communion secrète avec ces idées dont certains hommes de génie trouvent finalement la formule ? Si belle, si pure, si haute que soit la religion chrétienne, croyez-vous qu'elle se serait substituée au paganisme si les païens avaient continué d'honorer leurs dieux et de respecter leurs lois, et s'ils n'étaient pas tombés dans tous les désordres, dans toutes les immoralités, dans tous les crimes imaginables? L'idéal qu'apporlait et que montrait le christianisme répondait à un besoin secret, vague, encore indéterminé de la conscience humaine, besoin que les écoles aristotélique, socratique et platonicienne avaient déjà pressenti, développé, et auquel l'uniléclaiie de la grande morale juive et chrétienne venait enfin donner satisfaction et forme.

Croyez-vous que, quand, quinze cents ans plus lard, ce petit moine augustin, ce Luther, qui pour vous n'est qu'un suppôt du diable, un envoyé de Satan, a entrepris contre ce même christianisme ou plutôt contre TÉglise, qui prétendait seule le représenter et qui le représentait alors si

LA OfESTlON DU DIVORCE. 101

mal, a entrepris cette réforme qui vous a peu à peu enlevé tant de fidèles, croyez-vous que ce soit une idée d'ambition, de célébrité, de jouissance, de baine qui lui ait traversé tout à coup la cervelle?

Cette idée de la Réforme n'est pas plus une idée individuelle qui a poussé tout à coup dans le cerveau de Lutlier que l'idée de la révolution française n'a été une idée spontanée des philosophes de l'Encyclopédie ? Ce serait, d'ailleurs, faire bien peu d'honneur à la sainteté de la religion chrétienne et à la majesté de la monarchie de droit divin que de croire et de déclarer qu'il suffit d'une idée qui traverse le cerveau d'un moine ou d'un philosophe pour diviser l'une et renverser l'autre.

Non, monsieur l'abbé, quand Luther a fait ce grand schisme, ce schisme était annoncé, prévu, inévitable depuis longtemps. Lulher ne faisait que reprendre en Allemagne le mouvement que, cent ans plus tôt, Wicleff avait provoqué en Angleterre contre les abus du pouvoir spirituel et temporel des papes ; Wicleff, de son côté, n'ayant fait que donner suite aux idées

de Yaklo et de Bacon ; et, si l'on regarde bien attentivement, on voit que cette réforme qui triomphe par Luther venait déjà d'Abélard et que le libre examen dont nous usons aujourd'hui, dont vous trouvez que j'abuse en ce moment, date des Vigilance et des Arius dont l'Église eiit peut-être dû tenir plus décompte. Les réformes, dans les choses humaines, sont si naturelles, le besoin en est si incessant, si logique, si héréditaire, que, dans le sein même de votre Église, que vous déclarez une, fixe, immuable, éternelle, elles ont été tentées maintes fois par des Pères et des docteurs plus clairvoyants, plus perspicaces, plus politiques que les autres. Qu'est-ce que le grand schisme d'Occident, créant deux papes, l'un à Avignon, l'autre à Rome, tandis que le concile de Pise en nommait un troisième, si ce n'est l'esprit de réforme pénétrant dans l'Église même et devant triompher en dehors d'elle et contre elle, puisqu'elle ne voulait pas y accéder?

Où était, pendant ce schisme, cette unité, celte fixité, cette infaillibihté que vous nous vantez toujours?

La vérité, monsieur l'abbé, c'est que, si l'É-

glise avait suivi les conseils du concile de Constance et avait fait elle-même ses réformes, elle aurait évité ce que vous appelez le grand scandale du xvi^ siècle et qu'elle n'aurait pas eu besoin de bi Cder Jérôme de Prague et Jean Hijss. Lorsque Luther reprend le mouvement et brûle publiquement, à son tour, la bulle du pape qui l'excommunie, pourquoi l'Église ne le briile-t-clle pas comme elle a fait de ses deux derniers précurseurs?

Cent ans se sont écoulés ; est-elle donc devenue plus raisonnable, plus pure, plus clémente, plus éclairée ? Non ; elle est devenue moins forte. Ses désordres sont encore plus connus ; ses exactions plus irritantes, sa tyrannie plus odieuse et plus insupportable, et le bras de chair qui a massacré tant d'Albigeois, de Yaudois et de Hussites, qui a allumé tant de bûchers, ne lui obéit plus aussi facilement. Les idées des. réformateurs vaincus ou brûlés par la papauté, qui, après ces victoires, s'est cru tout permis, ont fait leur chemin de siècle en siècle.

Quant à vous, monsieur l'abbé, ce que vous reprochez le plus à la Réforme, ce qui, pour vous,

la fait (lamnable el responsahic ilo ioiis les malheurs et de (ouïes les corruptions des temps modernes, c'est qu'elle a introduit le divorce dans le maiiage. Pour nous, au contraire, c'est un de ses grands mériles, car il était tenips que le mariage fût soustrait à l'autorité de VEglise et se retrempât dans le droit et dans la morale.

Sa\ez-vous, monsieur Tabbé, comment l'Église traitait alors ce sacrement du mariage institué par Dieu lui-même, et cet amour de l'homme et de la femme dont vous avez fait une si belle peinture au commencement de votre livre? Je vais vous le dire, puisque vous ne le savez pas, ce qui n'est pas votre faute. Ce n'est pas \\ où vous avez lait vos études qu'on apprend ces choses-là.

Si, au lieu de traiter tout bonnement et tout simplement la Réforme de grand scandale, vous vous étiez donné la peine de lue le livre de Luther, intitulé : « Resolutiones de virtule indulgentiarum ad Leonem Decimum, pontificem maximum, » vous auriez pris connaissance d'une discussion où Luther refuse au pape le

droit iraecoi'dcr cerlainos indulgences, « par exemple, pour radiiUcre >'. Si vous n'étiez déterminé à n'avoir aucune confiance dans ce qui vient de Luther, je vous citerais un passage d'une lettre de lui adressée le 31 octobre 1517 à rurclievêque de Mayence, laquelle je trouve dans le recueil authentique de ses lettres, à propos des dominicains qui parcouraient TAIlemagne en vendant des indulgences pour les crimes les plus monstrueux qu'ils déclaraient tous rachetables. Luther dit : « Ils croient que l'indulgence est assez puissante pour sauver le plus grand pécheur, celui (Ici est le blasphème) qui aurait violé la sainte mère de noire Sauveur. »

Tout le monde sait que le cardinal de Lorraine avait acheté, pour lui et douze personnes de sa suite, la rémission de trois péchés, « au choix » ! (Croyez-vous que l'adultère n'était pas dans les trois ?) ; que la sœur de Charles Ylll^ la duchesse de Bourbon, avait payé le droit, pour elle et dix personnes, de se faire absoudre toute sa vie de tout péché^ les dimanches et fêtes. Or on comptait cinq-deux dimuantean-

clies et quaiaiite-sept fêtes. Les autres jours ne servaient plus qu'à choisir les péchés, à se préparer au plaisir de les commettre et à s'en reposer tranquillement après.

Voulez-vous vous immortaliser parmi les catholiques, monsieur l'abbé, et vous faire au moins béatifier par Rome, prouvez-moi, prouvez-nous, ce que personne n'a pu prouver encore, que le livre où je prends les détails que je vais vous donner est l'œuvre d'un faussaire, le pamphlet d'uu luthérien, comme l'a dit à tort un grand polémiste catholique; seulement je vous préviens que la première édition de ce livre, dont il existe un exemplaire au British Muséum et un à la bibliothèque de Berne, est de 1479, et vous savez aussi bien que moi que Luther est né en 1483.

Que ce catalogue étrange soit l'œuvre d'un pape, de Jean XXII, par exemple, ayant besoin d'argent pour soutenir la lutte contre l'antipape Nicolas Y, ou que ce soit l'œuvre de cet antipape qui ait voulu faire connaître les excès de ses prédécesseurs ; que ce soit l'œuvre d'un naïf qui ait cru nécessaire de bien fixer et répandre

le prix des indulgences pour qu'elles produisissent davantage ou d'un prêtre défroqué qui a voulu trahir et dénoncer ces honteux trafics^ toujours est-il que ce livre existe, que c'est contre ces indulgences que Luther a protesté et qu'elles ont été la première cause, le premier prétexte, si vous l'aimez mieux, de la guerre déclarée par lui à l'Église catholique. Ce qui est certain, c'est que le cardinal Pallavicini, qui a écrit, en apologiste, l'histoire tlu concile de Trente, et ne saurait, par conséquent, être soupçonné d'hostilité, fait pour excuser Jules II et Léon X, qui avaient donc besoin qu'on les excusât, le malheureux raisonnement qui suit :

1° Suave ne dit pas tin seul mot qui indique que les indulgences furent 7notivées par le besoin qu'on avait d'argent pour la construction de la basilique Saint-Pierre, C'est pourtant un fait dont Luther j^arle expressément dans sa lettre à rélecteur de Maijence et dans ses conclusions, qui furent, pour ainsi dire, les ptremiers sons de trompette cpiil fit entendre contre la religion catholique. Par conséquent, l'auteur qui écrivait tous ces faits,

108 LA QUESTION DU DlVORCi:.

fju'il connaissait bien, na pu céder à la mauvaise foi quand il a gardé le silence sur celui-ci;

2" S'il en avait du moins fait me^ition, je r excuserais des reproches qu'il fait à Léon d'avoir don7ié à sa sœur Madeleine les contributions de cpLelques parties de V Allemagne, c està-dire, de la Saxe et des contrées voisines. Soave ?i'apas hasardé cette assertion, car il Ta puisée danswi auteur grave {Guichardin). Si le fait est vrai, il serait digne de blâme, à cause de ce qu'il présente d' inconvenant au premier abord: toutefois il ne serait pas au fond une si grande énormité que le suppose Soave, qui, dans le récit cpiil fait des actio7is des papes, s'attache toujours aux historiens les plus tnal

intentioimés

Mais, comme il arrive souvent

que lespjrinces, pjar économie, tel qu'était Léon, détournent, jjour l'employer à des choses moins importantes^ l'argent destiné à la guerre ou à d'autres entreprises plus nécessaires, avec l'espoir d'aviser à ces dernières dépenses à l'aide d'autres deniers ; ainsi, si on suppose la vérité

LA QUESTIOiN DU DIVORCE. 109

de cette prétendue donation, Léon ne se serait proposé^ en la faisant, que de dédommager sa sœtir de ce que la famille Cibo, à laquelle elle s'était alliée, avait dépensé pour lui, dans le teiïipjs où il était dans une position de fortune moins brillante et plus gênée.

Et un peu plus loin, Pallavicini, auquel nous emprunterons bien d'autres arguments, puisque, en sa qualité d'apologiste, il ne saurait être désavoué par vous et que d'ailleurs l'Église l'a déclaré orthodoxe, Alexandre VII l'ayant fait cardinal en 1657, Pallavicini ajoute :

Que les jjroduits des indulgences aient été vendus à des collecteurs particuliers, c'est encore une chose qui répugne tellement par les seules apparences, que je déchire franchement qu'il aurait mieux valu s'exposer à tous les préjudices possibles que de donner aux chrétiens ce scandale actif ou passif, comme on voudra. Mais, si l'on considère la chose en elle-même., pjour peu quon soit vo^sé dans les affaires de ce monde, on verra qu'il était à peine possible de recourir à im autr^e

mode. Quoi prince n est pas forcé de se servir de ce même moijen pour la levée des impôts? Car, si, perçus ainsi, ils lui rapportent mniiis, combien ne r apporter aient -ils j) as moins encore, s'il les levait par des administrateurs agissant en son nom? Et cependant la perception des impôts ordinaires entraîne avec elle les inconvénients et les désordres inséparables des contribntiojis forcées, tandis cpuil n'y avait rien de semblable à craindre d'un impôt volontaire, tel qu'était celui des indulgences. Ainsi, Léon tomba, il est vrai, dans phisieiirs erreurs, mais pas datis des erreurs aussi graves que le supposent ceux qui s'imaginent faire preuve de zèle en cherchant à discréditer , dans l'esprit des peuples, celui au respect ducjuel est attaché le repos public, c'està-dire le prince.

Tout le monde ne saurait pas que Pallavicini était un jésuite, qu'on le devinerait facilement à cette étrange manière de défendre l'Église concussionnaire et simoniaque.

Or voici ce que je trouve dans ce livre qui était devenu rare, mais qu'une édition française vient justement de mettre à la portée de

tout le monde, sans que personne ait encore prouvé que ce qu'il contient soit faux ; voici ce que je trouve au sujet du mariage et des commandements qui nous occupent ici; je ne veux relever que ce qui a rapport à mon siijtît :

« L'absolution pour un homme qui a connu une femme dans une église et commis d'autres méfaits, 6 gros.

» L'absolution pour un prêtre concubinaire avec la dispense de l'irrégularité, et cela malgré les constitutions provinciales et synodales, etc., 7 gros.

» Pour un laïque, 7 gros.

» L'absolution pour celui qui a commis un inceste avec sa mère, sa sœur, avec une femme qui est sa parente par le sang ou par alliance, ou bien avec sa commère, 5 gros.

» L'absolution pour une femme qui, à 'aide d'un breuvage ou de quelque manœuvre, a tué l'enfant qu'elle portait dans son sein, 5 gros.

» Remarque. — Dans le cas où c'est un prêtre ou un clerc qui a commis les manœuvres

siisdiles et tué l'enfant dans le sein de sa mère, on le traitera comme s'il avait tué un laïque.

)) L'absolution pour un mari qui a battu sa femme et l'a fait avorter avant terme, 6 gros.

» Le bâtard d'un prêtre qui veut recevoir tous les ordres et obtenir un bénéfice avec ou sans cure doit 1 ducat J carlin ; le bâtard ordinaire, 1 ducat 0 carlin ; s'il demande deux bénéfices compatibles, 2 ducats 2 carlins et pour trois bénéfices compatibles 4 ducats 4 carlins.

» Absolutio pro eo qui virghiem defloravit, () <;ros.

» L'absolution pour un prêtre qui a béni le mariage de ses enfants, 6 gios.

» L'absolution pour un prêtre qui a célébré un mariage clandestin ou qui a assisté à la cérémonie, 7 gros.

» Si un bomme tâcbe de faire mourir sa femme et que néanmoins il n'ait pas commis le crime ni promis de se marier avec une autre, on peut lui permettre, après le décès de sa femme,

(le se marier avec une autre en payant 9 tournois 2 ducats et 9 carlins.

» Si un adultère ou celui qui aurait donné sa foi ou contracté mariage avec une femme, machine la mort de sa partie, il ne peut jamais obtenir la dispense pour se marier avec une autre. Mais, s'il a déjà contracté mariage, et que la chose soit encore secrète, on peut le dispenser, mais seulement en confession devant le tribunal secret de la conscience, moyennant 36 tournois et 9 ducats.

» Si un homme, déjà marié, du vivant de sa femme en épouse une autre qui ignore le premier mariage ; si cette première femme vient à mourir, cet homme est obligé de garder cette «econde femme, à la charge néanmoins de renouveler le mariage qui ne pourra être dissous qu'à la requête de la femme. Pourquoi il sera tenu de donner 9 tournois 2 ducats 9 carlins.

» Si un homme dont la femme a été longtemps absente, la croit morte et qu'il se marie avec une autre, qu'il demeure avec la seconde femme à laquelle il rendra tous les devoirs de mari, lorsqu'il en sera requis, étant toujours dans

l'opinion que sa femme est morte, à la ciiarge néanmoins qu'il ne pourra contraindre sa seconde femme à lui rendre le devoir conjugal. Et, si la première femme revient, il est obligé de la reprendre et de laisser la seconde. Cependant, il payera 9 tournois 2 ducats et 9 carlins.

» La taxe pour celui qui tue sa femme est la même que celle du parricide. Si le meurtrier de sa femme veut avoir sa dispense pour se marier avec une autre, il payera 8 tournois 2 ducats 9 carlins.

» Et, à regard de ceux qui auraient prêté leur secours au mari pour tuer sa femme, la taxe susdite sera augmentée de 2 tournois par tète.

» L'absolution pour toute erreur de la chair, de quelque nature qu'elle soit, commise par un clerc, fijt-ce avec une religieuse, dans le cloître ou ailleurs ; ou avec ses parentes ou alliées ; ou avec sa fille spirituelle (filleule) ; ou avec une autre femme quelle qu elle soit, soit enfin que cette absolution soit demandée au nom du clerc simplement, ou de lui ou de ses concubines

LA QUi:STlON DU DIVORCE. 115

avec dispense de pouvoir prendre les ordres et tenir des bénéfices et avec la clause inhibitoire, coûte 36 tournois et 3 ducats.

» Pour toute sorte de péchés de luxure commis par un laïque, l'absolution se donne au tribunal de conscience moyennant 6 tournois et 2 ducats.

» L'absolution d'un inceste commis par un laïque s'accorde en conscience pour 4 tournois.

» Si l'incestueux et l'incestueuse sont compris dans la bulle, l'absolution de tous deux se fait en conscience ; et autrement moyennant 18 tournois 4 ducats et 9 carlins.

» Si la clause inhibitoire y est jointe, pour un seul, il faut 24 tournois et 6 ducats. Pour tous les deux, avec la même clause, on payera 36 tournois et 9 ducats.

» L'absolution d'un laïque pour crime d'adultère donnée au for de la conscience, coûte 4 tournois.

» Et, s'il y a adultère et inceste, il faut payer par tête 6 tournois.

» Pour l'homme et la femme adultères, con-

jointement, on payera 6 tournois et 2 ducats. »

En voila assez.

Connaissez-vous ces textes, monsieur l'abbé ? si vous les connaissez, comment le prenez-vous de si haut avec le grand homme qui, scandalisé par de pareils abus, a tenté et accompli la Réforme? Comment pouvez-vous traiter de nations corrompues et dégradées les nations qui ont voulu se soustraire à une Église qui tolérait de pareilles infamies, qui en bénéficiait si effrontément? Si vous ne les connaissez pas, laissez-moi vous dire, pour vous faciliter les recherches et les réfutations que vous allez sans doute faire, où vous trouverez les livres authentiques qui contiennent ces étranges renseignements.

La première édition, nous Tavons dit, est de 1479, et publiée à Rome. Tâchez de retrouver une bulle de cette époque qui condamne ce Uvre, le déclare mensonger et le condamne au feu, ainsi que son auteur, comme cela se faisait si facilement alors. A ce propos, pour vous montrer avec quelle facilité aussi les papes mettaient leurs signatures sur les bulles qu'on

leur présentait, laissez-moi vous raconter une histoire peu connue, au sujet d'Innocent X, le même qui condauma les cinq propositions de Jansénius.

Sous son pontificat, un homme, alléché sans doute par l'élasticité des indulgences, eut l'idée saugrenue d'épouser un homme. Cette idée était venue jadis à Néron, qui, en sa qualité de païen tout-puissant et fou, l'avait mise à exécution. Mais noire homme, simple particuher et catholique, voulut faire les choses canoniquemeni et obtenir une dispense. Il s'adressa à un camérier quelconque , qui, moyennant une bonne somme, lui promit de lui obtenir ce qu'il voulait et qui, en effet, présenta à la signature du pape cette bulle inusitée. Ce camérier s'était servi d'une écriture menue et d'une encre si pâle, que le pape n'en put rien déchiffrer et demanda au camérier de quoi il s'agissait. Celui-ci lui donna une explication quelconque et le pape signa. Muni de son autorisation , ce fiancé à rebours alla trouver son curé, à reculons sans doute, et demanda la consécration de l'Eglise. Le curé en référa avec épouvante à son évoque

qui en écrivit à Rome. La fraude fut découverte et le camérier fut brûlé vif; mais Innocent X eût peut-être mieux fait de lire ce qu'il signait.

Puisque le saint-siège avait de pareils châtiments à sa disposition, il devait en user quand on lui imputait des prévarications fausses ; il a dû en user quand on a publié ces livres qui déshonoraient publiquement l'Église ; il vous sera donc facile, monsieur l'abbé, de retrouver la bulle qui condamna au feu l'auteur de la première publication de ce pamphlet. Comme celte publication a eu lieu en 1479, à Rome, si l'auteur coupable a pu disparaître, l'éditeur complice a pu être pris ; en tout cas, le livre a pu être condamné. Tirez les catholiques et les bibliophiles du grand embarras où ils se trouvent, les uns pour leurs consciences, les autres pour leurs collections, et donnez-nous le nom de l'auteur, le libellé du jugement pontifical qui le condamne et le procès-verbal du bourreau qui l'a exécuté.

Vous me répondrez, je le sais bien, que le livre des Taxes de la banque du pape a été prohibé dans V Index pubhé en 1570, selon les prescriptions du concile du Trente, et sous l'au-

torité de Philippe II et du duc d'Albe. A quoi je vous répondrai qu'il n'était guère dans les habitudes de la cour de Rome de mettre cent ans à connaître et à poursuivre de pareils délits et de se contenter d'une simple prohibition ^^uand elle avait d'autres moyens plus expéditifs et plus sûrs. Que Rome ait regretté la publication de ce livre, qu'elle en ait recherché les différentes éditions, qu'elle en ait détruit tous les exemplaires qui ont pu être retrouvés, qu'elle ait compris le danger de ces simonies à ciel ouvert, qu'elle ait voulu,, en présence de la Réforme, réformer quelques-uns des abus qui en avaient été la cause^ c'est possible, c'est certain même ; mais ces abus d'indulgences à prix fîx(3 ont été tels, que je trouve, dans un des sermons d'Olivier Maillard de l'ordre des frères Mineurs, qui fut prédicateur de Louis XI, et qui mourut en 1S02, cette phrase qui montre à quel point, dans l'Église même, on pouvait être révolté du commerce des indulgences :

« Cafards jargonneux, ne tenez- vous pas vos auditeurs pour leur soustraire leurs bourses? Croyez-vous quavec des milliej's de péchés il

suffise de jeter six blancs dans un tronc pour être absous? Cela m'est dur à croire et plus dur à prêcher. »

Donc, il y avait ordre, de Rome, de prêcher cela, et nous avons le droit de vous demander un peu plus de justice et de tolérance pour ceux de cette pauvre nation française qui, ne pouvant plus acheter moyennant quelques ducats le droit à l'adultère, à la bigamie et à l'annulation du mariage, demandent honnêtement et naïvement qu'on revise une loi dont ils ont tant souffert et dont l'Église a tant bénéficié.

Vous le voyez, monsieur l'abbé, empereur^ pape, roi, prêtre, noble, bourgeois, roturier, barbare, sauvage, païen, chrétien, l'homme, l'homme toujours, à travers les religions, les politiques, les âges et les mœurs, avec ses besoins^ ses intérêts, ses passions toujours les mêmes, en travers de son idéal. Ce n'est donc pas parce que l'esprit diabolique de Luther a eu l'idée, un beau jour, de renverser le christianisme, qu'il a entraîné tant de gens dans la Uéforme ; ce n'est pas parce qu'il avait du gé-

LA QUESTION DU DIVORCE. 12t

nit'^ de la volonté, de la colère^ des armes, que Luther a réussi? C'est parce qu'il s'est senti en communion avec un très grand nombre de consciences révoltées de l'abus que la papauté faisait alors de son mandai et désireuses de ramener le christianisme à sa morale et à sa pureté premières en le dégageant des mains viles qui l'exploitaient et le déshonoraient; c^est parce que la justice et la vérité se trouvaient depuis longtemps avec lui, c'est parce qu'il avait raison enfin. Quand une société se sent décidément trop opprimée, il suffit tout à coup qu'une voix, une seule, mais énergique, convaincue, sincère, crie : « J'étoufîe ! » pour que des millions de voix lui répondent : « Mais nous aussi, nous étouffons ! » et pour que des millions de bras se mettent à battre les murs de la prison d'où cette voix s'est fait entendre.

Ce dont on pourrait s'étonner quand on parcourt l'histoire des différentes révolutions, c'est qu'elles aient tant tardé à se produire et que des masses opprimées et qui n'avaient qu'à se compter et à vouloir pour y échapper aient supporté si longtemps et si patiemment l'oppres-

sion de quelques hommes, quelquefois d'un seul. Bref, les institutions humaines ne tombent jamais sous les efforts de ceux qui les attaquent, mais toujours sous les fautes de ceux qui avaient reçu mission de les défendre et qui avaient intérêt à les maintenir ; voilà la vérité. Ce n'est que lorsque les hommes chargés de faire fonctionner ces institutions les détournent à leur seul profit des intérêts communs qu'il vient à l'idée de quelques hommes d'en faire l'observation d'abord, puis de demander respectueusement que ladite institution soit ramenée à son principe, puis de se plaindre, puis de murmurer, puis de menacer, enfin de se mettre en révolte ouverte. Les observateurs surperficiels ou de parti pris ne voient alors ou ne veulent voir que le mouvement des assaillants; ils ne constatent ou ne veulent constater que les malheurs qui résultent immédiatement de ces commotions, et qui sont toujours d'autant plus grands qu'ils se sont plus fait attendre et qu'ils auraient pu être plus facilement évités, si les détenteurs du pouvoir avaient eu seulement en bonne volonté la moitié de ce que ceux qui se plaignaient

avaient en patience. Les représailles sont toujours forcément en raison de la durée et du poids des maux subis.

Ainsi nous voilà, aujourd'hui, demandant le divorce reconnu par Moïse, consenti par Jésus, accepté par la première Église chrétienne, conservé par rÉglise catholique, tantôt sous son vrai nom, tantôt sous un autre, rétabli légalement par Luther, dans les pays protestants, parla Révolution française dans la France devenue libre, aboli parla Restauration dans notre pays redevenu politiquement catholique, redemandé par la révolution de 1830, qui avait de nouveau supprimé la religion d'État, repoussé par la Chambre des pairs restée catholique, réclamé de nouveau par la révolution de 1848, refusé par rEm[)ire ou plutôt par l'empereur, puisque l'Empire ne faisait que ce que l'empereur voulait et que celui-ci, dont le fils devait être le filleul du pape, avait pris nécessairement^ lorsqu'il était prétendant, des engagements formels avec l'Église ; nous voilà, aujourd'hui, demandant une réforme dont la nécessité est évidente, qui est dans l'air, chez nous, qui fait partie des Codes de tous nos

voisins ; que nous répondent nos adversaires ? Que nous attaquons la sainteté du mariage, que nous voulons le renversement de la famille et la perle de la société.

Eh bien, permettez-moi de vous le dire, le plus poliment du monde, monsieur l'abbé, ce n'est pas vrai.

Si l'institution du mariage était ce qu'elle doit être, personne n'aurait l'idée de demander le divorce. Vous avouez vous-même que ces païens de Romains, bien qu'ils eussent une loi qui les autorisât à divorcer dans certains cas, sont restés plus de quatre cents ans sans user de cette loi et sans qu'il y eût une demande de divorce. Que les chrétiens d'aujourd'hui entendent et respectent le mariage comme l'entendaient et le respectaient les païens d'autrefois, et personne ne pensera au divorce, fùt-il inscrit dans notre Code. Mais, malgré l'indissolubilité du mariage, il est loin d'en être ainsi en France, et nous verrons tout à l'heure avec quelle amère éloquence vous le constatez vous-même. Où est le remède au mal, car c'est ce que nous cherchons, vous et nous? Si

VOUS en avez un meilleur que le nôtre, doiineznous-le, nous le prendrons.

Pour vous, le remède est dans le retour aux lois établies, selon vous,, par Dieu; maintenues, selon vous, par l'Église : une seule femme pour un seul homme, deux chairs en une seule, fidélité de part et d'autre, amour des enfants, communion de la famille réunie dès la terre dans le sein de Dieu.

Je commence par vous déclarer que, comme père, je désire peut-être plus que vous qu'il en soil ainsi, et je m'efTorce, en tout cas, autant que personne de faire comprendre à qui dépend encore de moi que la vérité et par conséquent le bonheur autant qu'il peut exister est là ; et il y est^ ce n'est pas douteux ; après ? Le moyen maintenant? le moyen que tous les Français qui s'écartent tous les jours de plus en plus de ces lois morales rebroussent tout à coup chemin et y reviennent, le connaissez-vous ? Non; vous le savez aussi bien que moi, l'humanité ne revient pas, elle va.

Prise d'un irrésistible besoin de savoir que vous appelez et appellerez inulilement un dan-

gereux esprit de révolte, qu^elle ail tort pour les uns et raison pour les autres, à celte heure l'humanilé non seulement ne manifeste pas la moindre disposition à revenir aux ordonnances de l'Église et aux plus élémentaires principes de la morale, mais elle discute de plus en plus le Dieu du Décalogue et elle s'écarte de plus en plus de l'Eglise ou du moins de celle qui veut l'indissolubilité du mariage; puis, en dehors de la France, de l'Italie, de l'Espagne et du Portugal, qui n'en sont pas plus moraux pour cela, tous les autres pays du monde sont païens, comme vous les appelez, quand ils sont restés depuis leur origine en dehors de la doctrine catholique à laquelle, malgré vos missionnaires, ils ne se rallient pas du tout, ou schismaliques et hérétiques, comme vous les appelez encore, quand ils se sont séparés du calliolicisme, ce qui arrive aux quatre cinquièmes des nations européennes.

Mais ce n'est pas tout. Voilà celte humanité, du moins l'humanité française, celle qui nous occupe dans ce débat , qui s'éloigne non seulement deslois qui devraient régir le mariage, mais du mariage

LA qul:stion du divorce. 127

lui- même. Les hommes, en France, commencent à ne plus vouloir se marier. Il ne manquait plus que ça ! Voulez-vous que nous jetions les yeux sur les statistiques? C'est brutal, une statistique, mais c'est net et clair. Le dernier volume de la statistique annuelle publié, il y a justement (jnelques jours, nous donne les renseignements suivants, pénibles mais officiels.

En 1873, les mariages ont diminué de31,S16; en 1874, de 18,125; en 1875, de 2,688; en 1876, de 9,034; en 1877, où s'arrêtent les informations de la statistique, on prévoit une diminution plus grande encore. De plus de 330,000 par an, le mariage est descendu, en cinq années, au-dessous de 290,000.

a Et naturellement, dès qu'on se marie moins, il y a aussi moins d'enfants. Le rapport des naissances à la population oscille à peine autour de 2,60 pour 100. Jamais le taux de la natalité française n'est descendu aussi bas qu'en 1871, où il a été de 2,26 pour 100. En 1 872, une réaction favorable s'est produite ; mais, depuis lors, elle n'a pas persisté. Aucune autre nation ne présente une proportion aussi faible%

» A quoi faut-il attribuer le fait que nous signalons? Est-ce à la corruption des mœurs? Nos jeunes hommes reculent-ils devant les devoirs de famille et préfèrent -ils les unions libres, qui sont le plaisir et l'indépendance, aux unions sacramentelles, qui sont la chaîne et le souci ?

» La statistique répond qu'il n'en est rien. Les naissances d'enfants naturels, signe expressif de l'immoralité publique, ont diminué dans la même période beaucoup plus que celles des enfants légitimes. De 7,48 pour 100, elles sont descendues à 6,96. »

[La Liberté^ lundi 6 octobre 1879.)

Ainsi, monsieur l'abbé, non seulement on se marie moins en France, mais on se reproduit moins. Non seulement l'amour conjugal est atteint, mais encore l'amour naturel. Et aucune autre nation païenne ou schismatique ne présente le même phénomène.

A quoi faut-il attribuer cette nouvelle infrac tion aux lois morales et naturelles ? L'auteur de l'article (article non signé) croit que le luxe des femmes est la cause de cette défection de l'homme.

C'est certainement une des raisons, mais elle ne porterait que sur les classes aisées de la société, tandis que la statistique porte sur la masse de la population. D'ailleurs, le luxe des femmes est le même dans les autres pays, et la conséquence ne s'en fait pas sentir dans la diminution des mariages, puisque tout autour de nous on épouse et on enfante plus que nous. Ce n'est donc là qu'une raison secondaire. L'auteur de l'article se demande encore si ce sont les pliilosophies de Schopenhauer et de Hartmann qui font des prosélytes en France, et si nous trouvons décidément la vie tellement triste et misérable, que nous suivions enfin les conseils de ces philosophes qui prétendent que moins on fait d'enfants moins on fait de malheureux. Jamais le Français, à mon avis, ne poussera l'amour de son prochain jusqu'à cesser de le mettre au monde et renoncer à l'amour des femmes pour le bien des enfants. Est-ce Mallhus qui triomphe ? demande encore le pubUciste. Il ne répond rien ; moi, je réponds : Evidemment. Les hommes intelligents qui aiment et habitent la campagne, qui se donnent la peine d'étudier les

mœurs des paysans, vous diront que ceux-ci ne se reproduisent plus avec la même fréquence qu'autrefois, pour ne pas diviser à l'infini, dans le grand nombre des enfants qu'ils pourraient avoir, la petite propriété qui leur coûte tant de peine à acquérir et à conserver. Ce n'est même pas tout. Pour empêcher autant que possible, légalement, celte division, s'ils ont plus d'un enfant, ils avantagent presque toujours l'aîné. Yoilà une des causes principales, en dehors du libertinage et du relâchement des mœurs, de la diminution des naissances légitimes ; mais ce n'est pas la seule.

On se marie moins et on se reproduit moins, en France, non pas seulement parce que l'épouse légitime coûte trop cher, puisque l'épouse libre coûte plus cher encore (il est vrai que, pour subvenir aux besoins de la maîtresse, on se réunit plusieurs, tandis que, pour satisfaire aux fantaisies de l'épouse, on est seul, quelquefois); non pas seulement parce que, marié ou non, on ne veut avoir que le plaisir de l'amour, sans en avoir les charges, mais parce que nous traversons une époque où toutes les institutions du passé, si belles

qu'elles aient pu être, si nécessaires qu'elles aient été, si regrettables qu'elles soient, sont ou vont être mises en question. Je comprends le chagrin des hommes comme vous qui représentent et défendent très sincèrement ces institutions ; mais, soyez-en bien convaincu, monsieur l'abbé, rien n'y fera, rien n'arrêtera le mouvement que l'humanité a commencé en dehors de vos voies traditionnelles. De même que l'homme va se mettre à chercher dans les phénomènes naturels la notion de ses origines, de sa destinée et de sa fin, de même il va reprendre dans ses seuls instincts naturels la direction de sa vie sociale. Or savez-vous quels sont ses deux instincts naturels, irrésistibles dans l'ordre psychique ? c'est l'amour et la liberté. Ces deux; instincts naturels se sont socialement combattus jusqu'à présent ; il a fallu que l'homme immolât ou plutôt subordonnât l'un à l'autre. Lorsqu'il voulait avoir une femme, des enfants, une famille, une patrie, quand il voulait aimer enfin, dans la plus haute et la plus noble acception du mot, les lois religieuses et sociales lui disaient : « A cet instinct de l'amour que tu veux satisfaire, tu

132 LA QUESTION DU DIVOltCE.

sacrilieras cet autre inslincl : la liberté ; tu seras citoyen, époux et père, mais tu seras engagé par contrat dans ta nationalité et dans ton mariage ; tu exposeras ta vie pour ta patrie et tu ne pourras en avoir qu'une. Tu travailleras pour ton foyer, et tu ne pourras en avoir qu'un. Si tu préfères ta liberté, tu seras un indiscipliné, un réfractaire, un vagabond; tu n'auras pas de foyer consacré, tu n'auras pas d'enfants légitimes, tu n'auras pas de patrie fixe. » La plupart des hommes ont immolé leur besoin d'être libres à leur désir d'être heureux et par conséquent à l'amour et à la famille, qui contiennent, en effet, les plus grandes chances de bonheur, et les sociétés civilisées se sont constituées sur les bases de la famille qui résulte de l'amour, du travail qui résulte de la famille, de la prospérité qui résulte du travail, de la morale qui résulte du tout.

Mais voilà qu'aujourd'hui, la science lui ayant agrandi la terre, lui ayant facilité l'espace et les moyens, l'homme éprouve le besoin d'aller, de venir, de connaître, de changer de lieux, d'impressions, de destinée peut-être, et il lui

semble que l'amour légitime l'asservit, que la famille légale le limite, que la morale religieuse l'étoufTe, tandis que la prospérité matérielle l'éblouit et que la liberté illimitée l'enivre. Vous qui voyez ce mouvement, comme le voient tous ceux qui se donnent la peine de regarder, et qui êtes convaincu que l'homme va s'y perdre, que faites-vous pour l'arrêter? Vous conseillez à l'humanité de revenir aux grands et éternels principes de la morale, de la famille, de la charité, de la vertu, de l'amour de Dieu et du prochain, du travail et du respect de soi-même. Hélas! Ya-t'en voir s'ils reviennent, Jean, vat'en voir s'ils reviennent, comme diraient ceux qui chantent encore. Yotre conseil n'est et ne reste bon que pour ceux qui, en quelque sorte, n'en ont pas besoin. Il faut trouver autre chose. Prêchez le Bien, retenez le plus possible les âmes avant qu'elles s'échappent, montrezleur sans cesse, même de loin, l'éternelle espérance et l'éternel but, mais ne jetez pas tant d'imprécations à ceux qui, frappés de ces symptômes effrayants, essayent de les conjurer par d'autres remèdes que les vôtres, et momentané-

I3i LA QUESTION DU DIVORCE.

ment plus efficaces. Ne nous traitez pas trop de vicieux, de corrupteurs, d'athées quand nous essayons délayer le mariage français, et, par des concessions devenues de toute nécessité, de le rendre à la fois plus solide et plus habitable, surtout pour les femmes qui sont les vraies martyres de l'élat actuel des choses, soit qu'on les épouse, soit qu'on ne les épouse pas. Oui, ce moyen serait, pour nous, le divorce, qui, au lieu de dissoudre le mariage comme vous prétendez qu'il le fait, le rendrait, ainsi qu'on le voit . dans les pays où cette réforme s'est introduite, plus digne, plus maniable, plus fécond, plus souple, se prêtant mieux, pour ainsi dire, aux mouvements des sociétés nouvelles et aux besoins de l'esprit moderne. Moins tyrannique, moins claquemuré, le mariage deviendrait non seulement plus moral par l'équitable répartition des droits et des devoirs réciproques des époux, mais plus abordable, plus attrayant, plus compréhensible pour ceux qui ne veulent plus y entrer, parce qu'ils le considèrent comme une prison éternelle. Ceux-là sauraient qu'ils auront la chance de pouvoir en sortir, s'ils y sont trop

mallieureux, et si décidément, malgré tous leurs elTorts, ils ne peuvent y rester ; ils le trouveraient enfin compatible avec les conditions humaines, ce qui ne serait que juste, puisque, après tout, nous sommes des hommes et que nous habitons la terre et non le ciel. Quand, à Tappui de cette proposition simple, logique, bienfaisante, nous invoquons l'exemple de tous les autres pays qui nous environnent, qui ont agi ainsi, qui s'en trouvent très bien, vous déclarez que vous vous faites fort de nous montrer rabaissement moral, social, politique, intellectuel et même physique où sont tombés tous ces Etats depuis Tinlroduction du divorce chez eux.

Soit ! discutons encore là-dessus.

Voici comment vous débutez :

Depuis plus de dix siècles, la loi de rindissohibilité était écrite dans toutes les législations de rEurope occidentale. La société avançait à Vaide du christianisme dans la connaissance de la vérité et de la pratique du bien, lorsciuc le grand scandale de la Réforme vint arrêter ou plutôt suspendre son développement naturel

et, dit M. de Bonald, ramenei' la société domestique aux vicieuses institutions des Grecs.

Dans quel aveuglement la passion religieuse peut-elle faire tomber un judicieux esprit! C'est de vous que je parle, monsieur Tabbé, non de M. de Bonald, qui, s'il n'est pas, ce dont je m'étonnerais bien, celui qui faisait admirer la prévoyance et la bonté de Dieu qui avait justement fait couler les rivières au milieu ou au pied des villes, est bien certainement celui qui, dans son rapport sur la nécessité d'abolir le divorce^ en 1816, écrivait cette phrase qui a dii décider une foule de gens à ne pas se marier : La fin du mariage n'est pas les plaisirs de ï homme , puisqiCil les goûte hors du mariage; ce n'est pas seulement la production des enfants, puisque cet effet peut avoir lieu sa?is le mariage.

Quelle belle chose qu'une convention religieuse mêlée à une grande mission politique ! M. de Bonald demandait la suppression du divorce au nom de la religion catholique redevenue religion d'État, et au nom de ce fils de l'Église, Louis XYIII, redevenu roi de France. Or, pendant ce temps-là, ledit roi Louis XYIII

goûtait tranquillement, en dehors du mariage, les plaisirs dont M. de Bonald parlait si bien, avec la jeune et jolie madame du Cayla, mariée, bien mariée, adultère et bien adultère.

Dieu me garde, monsieur, d'incriminer cette femme aimable, spirituelle et bonne, à qui les éleveurs doivent une nouvelle race de moutons ! mais, quand je vous entends vous écrier : « Enfin le retour des Bourbons eut lieu et la religion catholique redevint la religion de l'État, « je ne puis m'empêcher de me rappeler cette Bible interfoliée de billets de banque que le descendant de saint Louis déposait sur les genoux de la jolie comtesse, avec les génuflexions que commandait ce maître autel, et tout en y humant cette prise de tabac qui est restée légendaire. Yilaine hypocrisie que tout cela, monsieur l'abbé ; et, quand, après la mort du roi, la favorite fut forcée de plaider en séparation avec son mari, elle dut bien regretter d'avoir tant usé de son influence au profit des jésuites et de n'en avoir pas usé davantage au profit du divorce.

N'importe, pour vous la Réforme n'en reste pas moins le grand scandale en question, le re-

tour des Bourbons n'en a pas moins sauvé la France, la société, la religion et le mariage, et vous continuez votre campagne contre les peuples prolestants. Moi, je continue à vous citer textuellement, car si, usant d'un procédé commode et souvent employé en matière de controverse, je vous fragmentais et ne citais que vos exagérations, on croirait que je plaisante ou que je falsifie votre pensée. Ainsi supposons que je me contente de reproduire toujours textuellement les lignes suivantes, qui contiennent pour vous la preuve de l'abaissement où le mariage est tombé dans toute la Grande-Bretagne, par suite du divorce, introduit ainsi que la Réforme en Angleterre par Henri YIII, lorsqu'il répudia Catherine d'Aragon, pour épouser Anne Boleyn (l'homme toujours l'homme ! mais avouez que, puisque Jules II avait bien donné une dispense pour que Henri VIII épousât sa belle-sœur. Clément YII aurait bien pu trouver un cas de nullité pour qu'il la répudiât, et l'Église n'aurait pas fait là sa plus grosse perte, d'autant plus que Clément YII avait commencé par consentir); supposons, dis-je, que je cite les lignes suivantes, qui contiennent

les seuls arguments que vous donniez en faveur de voire thèse, le lecteur de bonne foi se dirait que c'est moi qui invente ou isole de pareils enfantillages pour y répondre plus facilement.

Quel est, dans les autres pays protestants^ l'état de la famille? vous demandez-vous. On a dit que le protestantisme est la religion coîiservatrice de r esprit de famille; rien n'est plus faux. Le véritahle esprit de famille consiste da)is l'attachement mutuel et le dévouement réciproque des membres qui la composent. Or le protestantisme pousse r/iomme à tout rapporter à luimême, à ne se chercher, à ne se trouver qu'en lui-même, il tend à l'isoler de tout ministère ecclésiastique.

Voilà le grand crime des protestants, avouezle, monsieur Tabbé.

Vous continuez : Le pirotestantisme fait que l'homme préfère la maiso7i au temple; mais c'est pour y dominer en maître et non pas pour s'y consacrer au bonheur de sa femme et de ses enfants. Aussi voyez ce qu'est devenue l'épouse., ce qu'est devenu l'enfant dans la famille protestante., en Angleterre par exemple.

Si VOUS alliez., â certains jours, sur wiej)lace (le Londres ou cïmie autre ville cC Albion., dit le Père Ventura (vous choisissez toujours bien vos auteurs, monsieur l'abbé), vous y verriez, au milieu d'une foule qui dit et se permet les propos les plus grossiers et les plus insultants., des malheureuses^ les yeux baissés, l'air profondément abattu, ayant au cou une corde dont un homme tient dans ses mains les deux bouts. Ce sont des femmes que leurs maris ont mises à F encan et qu'ils cherchent à vendre. Ne croiraiton pas se trouver en quelque ville de l'Egypte, de la Chine ou de la Tartarie ? Le gouvernement a bien essayé d'abolir cette loi barbare, mais ses efforts sont restés impuissa^its. Tel est le résultat des doctrines du schisme et de l'hérésie touchant le mariage, et ce qui le prouve bien, c'est que dans la catholique Irlande, qui est soumise au même gouvernement, aux mêmes lois civiles que la Grande-Bretagne , on n'a jamais assisté à im de ces révoltants marchés.

On ne s'étonne plus, quand on connaît l'Angleterre, du profond mépris dont John Bull accable la femme, ni de l'indulgence des lois

pour les passions du riche, qui en est quitte pour une amende^ lorsqu'il a ravi llionneur à la femme du pauvre et que les tribunaux Vont convaincu d'adultère.

Voilà vos arguments et ceux dés catholiques au nom desquels vous parlez ! Cela peut-il se discuter, en bonne conscience ? Si j'ai cité ces lignes, c'est qu'il faut bien rire un peu à travers un sujet aussi sec et aussi tendu que le nôtre ; si je répondais à un laïque comme moi, j'aurais fait naître plus souvent ces occasions de rire; mais je discute avec un prêtre et j'ai promis d'être aussi respectueux que possible, je n'y manquerai pas. S'il m'arrive plus tard de le paraître moins, ce ne sera jamais qu'à force de sincérité et toujours en citant les textes de vos chefs. Si je trouve TÉglise se manquant de respect à elle-même en même temps qu'à Dieu et à nous, ce ne sera pas ma faute.

Pour le moment, il s'agit seulement du récit du père Ventura, et, avec une confiance un peu trop prompte et irréfléchie en ce père théatin, confiance plus flatteuse pour lui que pour vous

i42 LA QUESTION DU DIVORCE.

et les Anglais, vous étendez à toute l'Angleterre le fait isolé qu'il raconte et dont tous les journaux anglais, français, européens, américains ont retenti et plaisanté quand il a eu lieu.

A l'heure où j'écris ces lignes, il n'est question à Paris que d'un gardien de la paix qui a assassiné sa maîtresse, qui l'a coupée en morceaux ; après quoi, il s'est constitué son héritier en lui prenant tout son argent, qu'elle avait maladroitement apporté chez lui. Que penseriez-vous d'un adversaire des sergents de ville (il y en a beaucoup) qui^ en racontant ce fait dans un journal, ajouterait qu'il faut abolir la corporation des sergents de ville et des gardiens de la paix parce que, au lieu de surveiller et d'arrêter les malfaiteurs, ils en augmentent le nombre, qu'ils invitent tous leurs maîtresses à déjeuner et qu'au dessert ils les coupent tous en morceaux pour leur prendre les quatre mille francs qu'elles apportent toutes avec elles?

Après cette histoire anglaise qui condamne tout le schisme protestant, vous nous en donnez une russe qui condamne tout le schisme

grec. C'est bien simple. Yoici cette histoire; je vous cite toujours textuellement :

Les Grecs, tout en admettant , comme ils iont toujours fait^ que le mariage chrétien est l'un des sept sacrements de FEglisc, ont soutenu et soutiennent encore que C adultère d'une des parties dissout complètement le mariage ^ et accordent aux époux séparés la faculté de contracter de nouvelles noces. Cest en favorisant ainsi le divorce et en se faisant un jeu du lien conjugal, que le schisme a porté atteinte à la constitution de la famille, à la moralité du mari et au bonheur de la femme.

Écoulons , sur cet important sujet, im homme grave, témoin oculaire des faits quil raconte :

((Le 17 février 1839, dit un diplomate qui » est devenu depjiis supérieur des Lazaristes (toujours des témoignages désintéressés), pen- » dant notre séjour à Tauris, les déserteurs » russes qui avaient pris du service dans l'ar- » mée du roi de Perse, furent appelés au delà » de VAraxe, en vertu ctim décret impérial.

» Uun d'eux fit, en passant, la connaissance

» irune femme arméniemie et lui proposa de » Vépouser. Celle-ci, déjà mariée, mais peu » heureuse dans son ménage, accepta la dc- » mande, à la condition qu'on bénirait leur » union. Lignorance fait inventer à ces chré- » tiens de semblables accommodements avec le » ciel. Les préparatifs de la noce se firent » adroitement à Vinsu du mari et des enfants » qui avaient déjà de huit à dix ans. Pour la » céréinonie, on s'adressa au prêtre chaldéen » catholique qui demeurait et vivait avec nous. » On pensait que, selon Vhabitude du clergé » arménien schismatique , il prêterait complai- » samment et à Vimprovistc son mi?iistère ; car » il n'y a in ba7is ni publications ; un jour, une » heure suffit quelquefois pour le contrat , )) les épousailles et la noce. Notre prêtre qui » craignait une surprise^ demanda le délai suffi- » scuit pour prendre des renseignements sur » rétat des personnes. Mais, comme on était » pressé^ on courut chez un des prêtres schis- » matiques. Une bonne aubaine légitime à leurs )) yeux bien des choses. (Sur ce sujet scabreux des » indulgences taxées, glissez, monsieur Tabbé,

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» n'appuyez pas.) Donc celui qui fut c/ioisi s'en » alla diligemment à la maisoti du f/ancé, et, » saîis exiger que l'on vînt à réglise, donna » sur le lieu même la bénédiction nuptiale. » L'épouse était, d'après la coutume orientale, » affublée d'un long voile blanc qui lui cachait » le visage, la tête et même les mains. Le cou- » pie fut dûment marié par lui. Il toucha son » salaire et partit. Une heure après, voyant le » mari entrer dans sa maison, il fit riante mine » à sa visite de remerciement. Mais quelle fut » sa stupé faction quand il entendit Vautre lui » dire : — Moji ami^ écoutez le secret que je vous » confie avant de partir pour Makch'tvan, et » gardez-vous de le divulguer, car il pourrait » vous nuire. Eh bien, sachez qu'à moi qui vous » parle, vous venez de marier votre femme.

» Jugez si la confusion et la colère durent » V agiter violemment.

» Le lendemain, le soldat russe emmenait tran-

» quillement la femme, qui laissait à l autre leurs

» enfants communs en otage. Quelciu'un ha

» ayant dit : — Ton premier mari te maudit et

» f excommunie , elle répondit avec assurance :

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