Pcliliou au sénat du D' Arsène Drouet, 187G
LA QUESTION DU DlVOliCK. 149
me procurer l'acte d'accusation qiravcc la plus grande peine, — un Russe qui aurait assisté au procès fait à l'abbé Maret, curé du Vésinet, qui a été condamné à huit ou dix ans de galères pour dillércnts attentats à la pudeur, entre au'rcs sur une jeune fille de treize ans au père de laquelle il avait d'ailleurs administré l'extrême-onction, un Russe aurait-il le droit de tirer de ce procès des conclusions contre tous les prêtres catholiques? Ce drôle, l'abbé Maret bien entendu, choisissait, pour souiller cette enfant, le moment où il la ramenait de l'enterrement de ce même père qu'il avait administré, ou bien, dan^ la sacristie, les jours de l'Assomption ou de quelque autre grande fête. Il ne tenait pas absolument à ce que fût celle de la Vierge. Voyez-vous ce Russe revenu dans son pays, relatant le procès al en déduisant que tous les prêtres français en font autant. Il commettrait une infamie de tous .points condamnable, dont l'imitation est certes bien loin de votre pensée, quand vous nous donnez comme argument concluant le récit de certains faits dont se sont rendus coupables un paysan anglais ou un pope russe.
Je voulais seulement, monsieur l'abbé, vous faire voir tout de suite à la fois le danger et l'inutilité de pareilles preuves. Laissons donc là, de part et d'autre et une fois pour toutes, les anecdotes individuelles, et plaidons au principal, comme on dit dans les liibunaux.
Après avoir établi que la valeur des sociétés est toujours en raison de la plus grande moralité des familles qui les composent, ce qui est inconlostablej et médiocrement flatteur pour les pays restés catholiques, vous essayez d'établir et vous affirmez que le divorce détiuit l'amour de la famille, et jusqu'à l'amour de la patrie, dans les sociétés qui le pratiquent, et vous dites :
En proclamant F indissolubilité du mariage, le christianisme a donc agi dans l'intérêt de la morale publique et de la société. Avec la faculté du divorce, la corru'ption éteud nécessairement ses ravages par la licence donnée aux passions; l'union passagère de l'homme et de la femme compromet le bonheur de la famille ; le sort des enfants, leur éducation, leur avenir éprouvent le contre- coup fâcheux de l' inconstance de leurs parents ; la société enfin souffre
LA OLESTIO.N D f DIVORCE. 151
toujours de graves atteintes par les scatidales publics qu'elle a sous les yeux quand les divorces se multiplient. Au contraire, une fois findissolubilité du lien conjugal admise, la famille recouvre la sécurité avec l'assurance qià lui est donnée d\me existence ]) lus stable; la condition des enfants 71' est plus abandonnée à F incertitude et au hasard ; la société cesse d'être une agglomération d'existences isolées, sanspassé comme sans avenir ; au lieu de rétrograder, elle marche à pleines voiles dans le chemin du progrès.
Il est vrai qu'après avoir écrit le passage que nous venons de citer, après avoir dit que tous les peuples chez lesquels le divorce est en vigueur n'ont plus aucun respect du mariage, de la famille, de la patrie, de la morale et de Dieu, vous avez l'imprudence d'ajouter :
Nous avouerons que, depuis la suppression du divorce en France, les mœurs ne se sont guère améliorées ; que, dans lespays catholiques, particulièrement en France, le lien du mariage nest pas aussi respecté qu'il l'était autrefois : les séparations de corps et de biens y sont
très fréquentes, le conculiinage et la prostitution très répcmdus; mais faut-il attribuer à la jtroscription du divorce cette décadence des mœurs dans les pays catholiques ? Il y a des causes autrement sérieuses qui ne ï expliquent que trop.
Pourquoi le foyer n'est-il plus maintenant pour beaucoup qu'un calvaire, avec ses larmes, ses ajigoisses ? c^est que les époux ?iontpas scruté, à l'avance, la vie, le caractère, la tradition, l'honneur de la personne à laquelle ils ont associé leur destinée; c'est qu'ils n'ont pas eu soin d'éviter l'abus que l'orgueil et la cupidité humaine ont fait du mariage ; c'est surtout parce qu'ils nont pas sérieusement accompdi sous le regard de Dieu le plus grand acte de la vie : la fondation d'un foyer qui sera le berceau d'une famille !
Nous avons déjà dit, comment, de nos jours, la plus grande partie de la France masculine vit en dehors de Dieu. Généralement, c'est à l'époque où l'enfant devient adolescent que commence le divorce funeste; il veut être im hoimne ; il prend part à toutes les conversatio?is,
LA OUKSTION DU DIVORCE. lo3
il discKtc, il juge; le lire et les sarcasmes de Vim.'piété produisent <n lui le doute ^ bientôt la négation ; il croit d'ailleurs que, pour être un homme, il faut oublier les leçojis de sa mère.
C'est à ce jeune homme, malgré son 7ire sataniciue d'une part et ses passions de l autre, fjuon livre la vierge chrétienne ! Comment une telle alliance serait-elle bé?iie de Dieu ? Dieu! on ne Va pas consulté, onnel'apoiut prié, sa pensée même a été absente.
Que recherchent les parents, aujourd'hui, quand ils veulent marier leurs fds dans une famille honorable? une épouse honnête, simpjle, modeste, vertueuse, chrétienne ? Non! on 7ie se préoccupe pas de ces choses; quelles recommandations fait-on à Vami de la famille qui est chargé de la délicate mission de trouver une épouse ? Aucune le jjIus souvent. On se contente de lui dire : « Vous savez ce quil rious faut. » Et ce quil faut, c'est, sans préoccupation de la manière dont la fortune a été acquise, une héritière. V argent à ce moment tient lieu d'honneur, de probité, de tout. Et, quand le messager revient, il dit: « J'ai trouvé. — A-t-elle,luide-
mande-ton, beaucoup de vertu ? >•> Ironie grossière ! Vei'tu est devenue synonyme d'argent^ et le messager répond par le chiffre de la dot. Les parents de la jeune file ne s inquiètent pas davantage de la conduite de celui à qui ils vont livrer ce qu'ils ont de plus précieux. On s'informe de sa situation, le reste 7i'est i'ien. Avant tout, il faut au mari de l'argent pour satisfaire sa cupidité et d'autres passioîis peutêtre. A la femme, une position qui lui permette de briller dans le monde . Un jeune homme titré, ayant dépensé dans les plaisirs sa jeunesse et sa fortune et cherchant le moyen de redorer son blason^ va frapper à la porte d\m riche négociant et lui demander sa fille ; il est accepté avec etnpressement. Le futur beau-père et le futur gendre, craignant d'échapper l'un à Vautre, se prodiguent les témoignages d'affection les plus étranges et s'attirent par des appâts différents : lun, fier d'être le père d'une comtesse, fait sonner son or, l'autre montre ses parchemins. Mais, quand le mariage sera fait, quand la jeune fille aura un titre, quand le comte riiiné sera redevenu riche, quand tous
LA QUESTION DU DIVORCE. 15a
les deux posséderont ce qu'ils ont désiré, seront-ils heureux? Hélas! ils ont ce quils ont cherché ; mais non pas ce qui donne le bonheur. Ils n'ont point songé au but du mariage, aux devoirs sérieux qu'il impose : ils 0)it désiré le plaisir, les honneurs, au lieu de mettre leurs soins à trouver une compagnie vertueuse, un ami fidèle; ils se sont offert des présents, mais point leur cœur ; ils nont rien demandé au Dieu qui donne V amour, le courage, le support mutuel, qui sanctifie et affermit les affections, ils nen ont rien reçu. Et, sans l' amour réciproque , le dévouement et la vertu, le foyer est un enfer. — Souvent la malheureuse qui rêvait les p)laisirs s'y trouve seule, oubliée, tandis que sa dot sert à satisfaire des passions coupables : ce nest pas elle quon a aimée, mais so7i or. D'autres fois, cest le mari qui est délaissé par sa femme, quand elle connaît enfin, mais trop tard, les désordres auxquels il s'est livré. Heureux encore si le malheur ne les aigrit point, si, instruits par îexpérience, ils peuvent encore réparer une partie des maux quils se S07it attirés.
Et voilà pourquoi nous demandons le divorce,
136 T. A Ot: EST ION DU niVOT, CD.
parce que le ninringe est véritablemenl devenu chez nous tel que vous venez de le décrire, parce qu'il n'y a aucune raison pour qu'on n'essaye pas de faire sortir de l enfer ceux qui y sont entrés par malentendu, par ignorance, par bêtise si vous voulez, et qui y soulTrent avec de grands dangers pour eux et pour les autres ; parce qu'il y a une injustice abominable à ce que cette vierge clu'étienne que vous nous montrez livrée sans défense à ce misérable débauché qui, n'ayant vu en elle que son or, la délaisse et la ruine pour satisfaire ses détestables passions, soit condamnée au désespoir, à la stérilité, à la misère, à la solitude, à toutes sortes de sacrifices et de douleurs que personne n'a le droit de lui impo.=cr^ ou à l'adultère auquel tout l'invite ; et^ cela, parce qu'elle a été mariée par un père sans prévoyance à un mari sans probité. Et c'est vous, TEglise, qui voulez cela, vous qui avez eu, pendant plus de quinze siècles , la domination du monde , qui avez pu, par la persuasion comme par la force, façonner notre société selon vos textes, vos principes et votre idéal, et (pii n'êtes ar-
LA QUESTION U U lM^•UIlCE. 157
rivée qu'au résultat que vous avouez, dans notre pays où le catholicisme e.^t encore la reliiiion nominale de la majorité ! Vous n'avez pas réussi avec tous les moyens spirituels et temporels que vous aviez à votre disposition; laissez-nous en chercher un autre. Ce moyen, ce remède, les nations qui se sont séparées de votre autorité l'emploient^ et il est bon^ à ce qu'il paraît, puisque, chez elles^ la famille est plus nombreuse, plus morale, plus unie et plus respectée que chez nous, quoi que vous en disiez ; car personne ne prendra au sérieux que tous les peuples qui pratiquent le divorce sont moins moraux, moins heureux, moins unis, moins patriotes et moins vigoureux même que les Français, les Italiens, les Portugais et les Espagnols.
Ce n'est pas quand nous sommes encore tout meurtris et tout ébranlés des défaites que nous ont infligées, il y a quelques années, les compatriotes et les fils de Luther ; ce n'est pas quand le peuple dont je voudrais tout autant que vous n'avoir que du mal à dire, ce n'est pas quand ce peuple protestant que Napo-
léon I" menaçait en 1809 d'olTacer de la carie de l'Europe s'est, en soixante ans, à force d'énergie, de patience, d'entente, d'union, de patriotisme enfin, tellement relevé et développé qu'il a vaincu ou absorbé en lui les pays catholiques qui l'entourent et qu'il a repris deux provinces à la pauvre petite France que Napoléon nous avait laissée et dont les schismatiques russes, allemands et anglais avaient fini par avoir raison ; ce n'est pas quand l'Amérique nous donnait, pendant la guerre de la sécession, durant trois années consécutives, le spectacle du plus ardent patriotisme auquel elle sacrifiait ses intérêts matériels les plus chers ; ce n'est pas quand les Russes et les Turcs, dans la lutte qu'ils viennent tout récemment de soutenir les uns contre les autres, ont, assaillants et assaillis, vainqueurs et vaincus, combattu avec un acharnement et un héroïsme qui ont fait l'admiration du monde ; ce n'est pas quand les païens, comme vous les appelez, se révoltent patriotiquement à droite et à gauche contre la domination de l'Angleterre^ qui envoie contre eux armées sur armées, sans que son commerce, sa prospérité,
LA g u i: S T ION ij u ij 1 V u il c !•; . 150
sa politi(iuc et son influence en diminuenl, ce n'est pas quand de plus petits pays comme la Suède, la Norvège, la Hollande, la Belgique et la Suisse nous offrent le spectacle du travail de la moralité, de l'union, du bien-être, du respect des plus grands peuples obtenus parla pratique de la paix et de la liberté ; ce n'est pas en présence de pareils faits qu'il faut venir nous dire que le divorce a démoralisé, abaissé, corrompu, avili, rendu faibles et fait dégénérer^ sous toutes leurs formes, tous les peuples cbez lesquels il a pénétré à la suite du grand scandale de la Réforme.
Non, monsieur l'abbé, ce n'e.4 pas là de la discussion sérieuse, ce ne sont pas là surtout des arguments sérieux, car je ne doute pas de votre sincérité ; seulement, bien que vous invoquiez de temps en temps des écrivains que vous avez en horreur et en mépris, comme Voltaire ou Saint-Lambert, quand vous trouvez un membre de phrase qui, séparé des autres, peut avoir l'air de vous donner raison, au fond vous ne puisez vos renseignements que dans les livres de vos missionnaires ou dans les récits
(les historiens ou des voyageurs qui seul dit même avis que vous, et qui ont un intérêt dogmatique à voir et à présenter sous un certain jour les choses qui sont contraires à leurs convictions, à leurs intérêts et à leurs idées. Soyez- en bien convaincu, monsieur l'abbé, lorsque tant de peuples maintiennent une loi comme celle du divorce, ils ont pour cela des raisons, ces raisons sont excellentes^ - et ce n'est pas uniquement pour eux, comme vous le dites, l'occasion de donner cours à leurs abominables passions. Cette loi ne les démoralise ni ne les abaisse. Se présente-t-il un cas où il soit nécessaire et juste de faire appel à cette loi, ils s'en servent^ les tribunaux jugent ce cas comme tous les autres délits, ils rendent un jugement favorable ou non, comme sur toute aulre matière, et tout est dit. Ces cas sont extrêmement rares et n'empêchent pas les autres familles de vivre chrétiennement, moialement et dans une harmonie parfaite, si elles ont eu le bon sens de contracter des union.-; honorables et réfléchies; cela n'empêche pas les mères d'aimer leurs enfants, les enfants de devenir des
LA QUESTlOiN DU DIVORCE. 161
citoyens, les citoyens de devenir des pères et d'être de très honnêtes et très braves gens, de défendre leurs foyers et leur patrie quand il le faut, et de se développer en connaissances, en iiidustrie, en commerce, en art, en morale et en liberté.
Vous signalerez quelques facilités trop grandes, quelques excès dans la jeune Amérique; mais nous vous répondrons encore par vousmême, puisque vous dites, à propos de la polygamie des patriarches et du divorce autorisés par Moïse, que c'était là des mesures indispensables à toute société naissante dont le législateur doit désirer et faciliter l'accroissement ; or les États-Unis, qui contiennent quatre-vingt-quatre ou quatre-vingt-cinq millions d'habitants, ont un territoire qui peut en contenir un milliard ; la Russie, qui est un peu dans les mêmes excès quant au divorce, a un territoire habitable pour cinq ou six cents millions d'iiabiUmts, et elle en a au plus le septième ; voilà leurs excuses.
J'ajouterai, maintenant, puisque les exemples particuliers vous intéressent, vous con-
vainquent quelquefois, et que, d'ailleurs, nous causons en toute confiance, que, depuis dix ans, je me trouve justement passer tous mes étés, en France, au milieu de familles anglaises toutes très nombreuses, très morales, très unies, quoique protestantes et vivant sous la législation du divorce, dont elles ne pensent aucunement à se servir, et qu'elles ont cette loi dans leurs droits comme on a des pompes à incendie ou des bouées de sauvetage en cas d'accidents ; ce n'est pas une raison pour mettre le feu à la ville ou pour se jeter continuellement à la mer pendant la traversée. On sait que les moyens sont là, et l'on va et vient sur terre et sur mer plus tranquillement, voilà tout.
Je vois, daus une de ces familles, un père, une mère et sept enfants, dont cinq garçons et deux grandes jeunes fdles ; le père, tout grand seigneur qu'il est, travaille du matin au soir au gouvernement et à la grandeur de son pays; la mèro n'est nullement reléguée dans un coin de la maison, et les enfants sont on ne peut plus respectueux pour l'un et pour l'autre, qui sont on ne peut plus tendres pour tous. Dans une
seconde famille, je vois un père de soixantedouze ou soixante- quatorze ans, qui a, d'un premier mariage, onze ou douze enfants; qui, veuf, en a eu huit ou neuf de secondes noces contractées avec une femme vivante aujourd'hui et dont le dernier né a quelques mois à peine. Les enfants des deux lits vivent tous et dans la plus parfaite intelligence; les aînés ont déjà une famille tout aussi unie, et grands et petits, garçons et filles, sont sains, gais, laborieux, pleins de respect pour le patriarche protestant, qui a été, dans l'Inde, pendant quarante ans, le serviteur actif et dévoué de son pays, et qui, l'année dernière, s'est jeté à la mer pour sauver une femme catholique qui se noyait, parce que le directeur de l'établissement, quoique catholique aussi, n'avait pas placé dans l'eau les bouées et les barques réglementaires dont nous parlions tout à l'heure.
Ces exemples sont fréquents et je m'étonne qu'ils ne vous aient pas frappé davantage. Quant à moi, comme si le hasard lui-même voulait me venir en aide, je me trouve sans l'avoir prémédité, et je m'y arrête beaucoup
plus longtemps que je ne le devais, justement pour vous écrire cette lettre qui menace d'être démesurément longue, je me trouve en Suisse, au bord du lac de Genève, en plein pays protestant. Dans la nomenclature que vous faites des pays que le divorce a fait dégénérer, après avoir exempté un peu la Suisse, vous ajoutez que, « en y regardant de plus près, on reconnaîtrait bien vite qu'elle est dans le même état que les autres. » J'ai donc bien regardé, et avec d'autres yeux que ceux de la foi. Tous ces gens-là ont l'air d'avoir la conscience extrêmement tranquille et la vie très occupée et aussi agréable que possible. Les enfants, presque tous blonds, frisés et roses, sont bien soignés, bien nourris, et sourient à tout le monde. Les militaires surtout paraissent les ravir; il les acclament dès qu'ils les voient, ce qui semblerait indiquer que la bravoure traditionnelle de ce petit peuple est restée dans son sang et que, le cas écbéant, il défendrait bien ses droits ou son territoire. Le dimanche, toutes ces familles luthériennes, bien que corrompues par le divorcC;, se rendent dans leurs temples, où elles
chantent ù Uie-lôle et avec assez d'ensemble ; après quoi, elles se promènent dans la montagne au milieu des vignes et se disiraient de la façon la plus simple. On n'y boit pas plus que chez nous. Leurs petits cimetières, ombragés de grands arbres, embaumés de fleurs, sont entretenus avec un soin et une piété extraordinaires, ce qui prouve que leurs affections terrestres suivent jusque dans la mort ceux qui en ont été l'objet. Ces familles luthériennes laissent les catholiques, qui sont surtout des étrangers, pratiquer leur culte dans leur chapelle, et, sans les traiter de cléricaux, leur permettent d'adorer leur Dieu comme ils l'entendent. Je suis ici depuis un mois et je n'ai encore vu qu'une seule mère donner le fouet à son enfant, parce que celui-ci voulait absolument grimper sur le garde-fou de la route, de l'autre côté duquel il n'y avait que des jardins en contre-bas à quinze ou vingt pieds de profondeur. Cette correction, toute brutale qu'elle était, m'a plutôt fait l'effet d'une preuve d'amour maternel que de cruauté hérétique.
Maintenant, monsieur l'abbé, voulez-vous sa-
voir pourquoi les mœurs conjugales se sont (ant relâchées, et pourquoi, par conséquent, le divorce est devenu indispensable chez nous et pai tout ?
Si les mœurs se sont relâchées, si l'adultère est devenu plus fréquent, ce n'est pas à cause de la Réforme, puisque la Réforme ne nous a pas atteints, nous autres Français (et nous n'en sommes pas moins, au dire de tous les autres peuples, le peuple le plus immoral et le plus débauché de la terre); c'est tout bonnement parce que les peines qui frappaient l'adultère dans nos vieilles législations, et dont je vous ai donné plus haut quelques spécimens, se sont adoucies, tellement adoucies, qu'elles en sont arrivées à être dérisoires et inutiles.
Pourquoi les lois se sont-elles adoucies à ce point? Est-ce par l'intervention de l'Église, qui a intercédé pour les coupables? Non; mais c'est peut-être par la complicité de l'Église qui ne peut pas toujours faire ce qu'elle doit, comme vous nous l'avez fort bien expliqué, et qui a été forcée de se soumettre à certaines circonstances.
C'est à partir du xvi^ siècle, nous l'avons vu plus haut, que les peines commencent à s'adoucir et qu'on en revient au fouet et au couvent, dont la première proposition date de l'impératrice Théodora, c'csl-à-dire d'un millier d'années. Il est vrai que, avant d'épouser Juslinien, celte impératrice clémente aux femmes avait été courtisane et danseuse.
Avec les derniers Valois et avec les premiers Médicis, non pas l'amour, non pas la passion, non pas la sentimentalité, mais la galanterie et, pis encore, le libertinage et le libertinage universel avaient envahi la cour et la noblesse de France. Agnès Sorel est la dernière forme poétique des amours royales. Un peu d'idéal battait encore dans le cœur de cette autre courtisane, qui prépara pour ainsi dire Charles VII à écouter Jeanne d'Arc. Louis XI, qui aboUt la coutume des poules et du foin, trancha des têtes, mais fort peu pour adultère ; et à peine est-il mort que la cour et toute la genlilhommerie française n'ont qu'une idée, c'est de se distraire de ce règne noir et rouge. Quelles plus douces distractions que celles de
la guerre et de rameur, pour lesquels le roi morl n'avait eu que peu de goût? Si Charles YIII avait dû couper autant de têtes pour crimes d'amour que son père en avait coupé pour crimes d'ambition et de révolte, toute la noblesse de France y aurait passé. Comment continuer à tuer, à torturer, à emprisonner les nobles et belles complices de tous ces beaux gentilshommes? Ceux-ci se seraient levés en masse pour les défendre. Elles avaient toutes, à côté de leurs livres d'heures, au moins une copie de Boccace, à laquelle Catherine de Médicis et toute sa suite ajoutèrent les Dialogues de l'Arétin, après que les soldats de Charles YIII eurent rapporté du même pays un autre bienfait, cette maladie qu'on nomme napolitaine quand on ne veut pas la nommer, et dont François I" dut mourir tout de même, bien qu'il eût repoussé la Réforme. Le crime d'adultère devint donc le gentil péché d'amour dont Brantôme, côté des hommes, et l'honnête Marguerite de Navarre, côté des femmes, sont les premiers et les plus spirituels historiens, tandis que les poètes, Ronsard en tête, se mettent à chanter et à immortaliser les belles pécheresses
cl que le mercure contre-balance tant bien que mal rinfluonce secrète tle ces iuilialions nouvelles.
Que fît l'Église contre le courant, prise qu'elle était enti e la Renaissance et la Réforme? Elle le suivit et l'arche sainte vogua sur ce déluge d'eaux de senteur, escortée de gondoles vénitiennes avec couronnes de roses, guirlandes de lis, et mélodies de violes et de flûtes. Rome, !out en préparant contre les réformés les terribles revanches qui devaient éclater à la Saint-Barlhélemy sans finir à la révocation de redit de Nantes, Rome s'efforça de retenir, par l'appât d'une religion plus conciliante et plus conforme aux mœurs actuelles, ces âmes que lui dérobait de plus en plus la religion réformée, qui les dispensait de la confession. Jamais, en effet, moment n'avait été mieux choisi pour offrir aux gens de n'avouer plus qu'à Dieu ce qu'ils faisaient en ce monde.
L'Église catholique trouva mieux. Elle composa pour ses fidèles un mélange de confession facile et de pénitences douces qui, en absolvant tous les péchés, promettait toutes les béatitudes
170 LA OUi:STION DU DIVORCE.
d'en haut, sans défendre les jouissances d'en bas ; elle reprit ainsi par-dessous, pour ainsi dire, par sa connivence avec les passions humaines et leur utilisation à son profit, par l'acquiescement au féminin libéré, affamé en même temps de plaisir^ de superstition et de pouvoir, elle reprit, par un escalier secret, entre le confessionnal et l'alcôve, son influence sur les rois, sur les princes et, par conséquent, sur les hommes. Peu à peu la morale de Sanchez, de Suarez, de Bellarmin et d'Escobar succéda à celle de Moïse et de Jésus, et les principes de saint Ignace à ceux de saint Augustin et de saint Chrysostome. Adieu les durs châtiments de l'adultère, adieu les remords cuisants, car nul n'ignore aujourd'hui que les remords sont les enfants des fautes dont on ne jouit plus et que l'on commence à expier. Entre son amant et son directeur, la femme n'eut plus rien à craindre de son mari, qui lui demanda seulement de l'aider à mettre au monde l'aîué de ses enfants, l'héritier du nom et de la fortune, se montrant ensuite beaucoup moins scrupuleux pour les cadets, dont on pouvait toujours, d'ailleurs, faire tous ces petits
évêques à bénéfices et tous ces petits abbés à prébende, qui se mirent à bourdonner comme des Irelons autour et au nom de la ruche céleste. C'est l'heure des accommodements avec le ciel, et, quand Tartufe dira à Elmire :
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature,
Sans admirer en vous Fauteur de la nature,
Et d'un amour ardent sentir mon cœur atteint
Au plus beau des portraits où. lui-même il s'est peint;
quand Tartufe parlera ainsi à Elmire, Molière ne fera que traduire en vers celte maxime des jésuites qui l'ont élevé au collège de Clermont et qu'il connaissait bien :
«Tangere, amplecti et osculari, tantum licet ad se delectandum honeste ob honestiim amorem, vel ob urbanilatem, vel ob laudandiim Denm qui eam tara pulchram fecit ; modo non se exponat periculo. »
Voilà comment, pour nous en tenir à cette citation qui nous parait donner une idée suffisante de l'adaptation que l'Église dut faire de ses grands principes aux passions des hommes, voilà comment, les peines s'étant adoucies, les mœurs s'étant relâchées, le mariage a
perdu peu à peu son caractère d'institution divine, et le divorce est devenu nécessaire. Si l'on en a tant abusé comme vous le dites, monsieur l'abbé, après la promulgation de la loi de 1792, c'est qu'il y avait une quantité énorme de mariages viciés et malheureux depuis longtemps par tant d'exemples contagieux venus de si haut et que l'Église n'avait pas voulu ou n'avait pas pu réprimer. Dans le premier cas, elle s'avouait complice; dans le second, elle se reconnaissait incapable. C'était donc à la loi civile d'essayer d'arrêter le mal, et, si nous avons encore, pour les masses, quelque morale pratique dans le monde et surtout en France, c'est à la loi civile plus qu'à la loi religieuse que nous la devons. Celleci revendique tous les progrès que nous accomplissons, parce que, en etïet, toute morale venant du Christianisme et du Décalogue, et l'ÉgUse s'étant déclarée la dépositaire et la propagatrice de cette morale, dès que la morale triomphe, l'Église s'en attribue le mérite ; mais la révolulion française que TÉglise attaque tous les jours est venue, au contraire, principalement en ce qui concerne le mariage, réparer tout ce que
les siècles précédenls, avec la complicité de l'Église, avaient fait naître d'immoralités et de désordres de toute espèce. En proclamant les droits de l'homme, la révolution française a proclamé aussi ses devoirs ; en supprimant le droit d'aînesse, en rendant tous les enfants égaux devant le père, elle a constitué la vraie famille ; en voulant que tous les enfants participassent également à l'amour et à l'héritage du père, elle a peut-être eu le tort de rompre avec la tradition d'Isaac, oii il fallait que Jacob volât l'héritage pour l'avoir, mais elle a fait que le père a tenu à être le père de tous ses enfants et a bien autrement surveillé qu'il ne le faisait auparavant la conduite de sa femme ; il ne l'a plus fait passer pour sa sœur, même pour se faire bien venir de Pharaon, et celle-ci s'est effrayée de la galanterie qui pouvait avoir des conséquences si compromettantes pour elle et si désastreuses pour l'enfant, puisque, comme épouse et comme mère, elle pouvait être bannie violemment et complètement de la famille avec Tenfant clandestin. L'amant lui-même, le troubadour, l'Almaviva traditionnel a commencé à
réfléchir, et il s'est moins aventuré autour du lit conjugal, sur lequel veillaient maintenant répoux, la loi et les héritiers légitimes, tous égaux, armés de ces mêmes triques dont les laquais de M. de Rohan, cent ans auparavant, frappaient impunément Yoltaire, qui devait, plus tard, rendre au centuple à ces privilégiés les coups qu'il avait reçus de l'un d'eux. Ce n'est pas tout, la révolution française (pardon encore d'être forcé de répéter ces choses-là), en décrétant l'égalité de tous les hommes devant la loi, comme elle décrétait l'égalité de tous les enfants devant le père, en établissant la liberté de toutes les consciences, de tous les cultes, avec l'avènement de toutes les capacités, créait enfin cette bonne et soUde bourgeoisie composée de catholiques, de protestants, de libres penseurs, d'israéUtes, nouvelle classe issue du peuple, c'est-à-dire du sol même de la patrie laborieuse et par conséquent morale, car la morale résulte plus du travail que de la prière (« Qui travaille prie, » a dit saint Paul, lequel a bien dit cette fois-là et bien d'autres fois encore) ; la Révolution, dis-je, créait cette bonne et solide bour-
geoisie qui est l'assise, l'honneur, la protection et la prospérité des sociétés modernes.
Cette révolution a eu ses excès comme vous avez eu les vôtres ;^ elle a eu ses échafauds comme vous avez eu vos bûchers, elle a eu ses Robespierre comme vous avez eu vos Borgia; elle a failli comme toutes les institutions humaines, même celles qui ont commencé par la révélation, le dévouement, le sacrifice, l'idéal ; partant, quittes, au point de vue des récriaiinations, ce qui ne vous empêche pas, vous et tous ceux de l'Église, monsieur l'abbé, de l'accuser toujours de tous les maux qui régnent encore sur la terre. Je le sais bien, dites-vous (page 150), le divorce est conforme aux principes de la liberté qu'il fallait inventer, le jour où la raison, privée de son flambeau, devint le seul guide, où les passions remplacèrent Dieu.
Vous avez, monsieur l'abbé, ainsi que tous les ministres de votre culte, lorsque vous voulez bien laisser croire que vous discutez, un procédé très simple : touies les fois que les événements s'accomplissent dans le sens de vos croyances, de vos dogmes et de vos intérêts,
ils sont l'œuvre de Dieu ; quanJ ils s'accomplissent dans le sens contraire, ils sont l'œuvre du diable ; tous ceux qui pensent comme vous sont dans le vrai ; tous les autres sont dans le faux ! C'est ce procédé qui vous rend plus qu'injusle.-i, qui vous rend ingrats envers la révolution française ; car elle a fait pour l'Église ce que nous demandons vainement à l'Église de permettre qu'on fasse pour nous, elle a supprimé les vœux éternels; et, quand M. de Donald est venu réclamer à la Chambre, en 1816, au nom de la religion catholique redevenue religion de l'État, le rétablissement de l'indissolubiUté du mariage, il s'est bien gardé de réclamer en même temps et au même titre le rélabhssement de l'éternité des vœux ecclésiastiques. La mesure révolutionnaire était bonne à garder, et, bien que la seconde loi fût aussi facile à faire voter que la première par cette Chambre efîarée et servile, il n'en fut pas question. Ainsi, monsieur l'abbé, ies prêtres ont le divorce et nous ne l'avons pas. Tandis que les Français ont perdu le droit de divorcer d'avec l'épouse adultère, homicide, voleuse, galérienne, tandis que les Fran-
çaises ne peuvent divorcer d'avec l'époux adultère, homicide, voleur, galérien, vous qui êtes unis à l'épouse infaillible, immaculée et impeccable, l'Eglise, vous avez le droit delà répudier du jour au lendemain sans avoir à en appeler à un autre tribunal que celui de votre conscience ; les religieuses qui ont épousé Jésus ont le droit, sans que rien au monde puisse les en einpèclier, de rompre ces noces divines. Vous n'usez que bien peu de ce droit, direz-vous, sans doute à cause des qualités particulières de Tépouv et de réponse, mais enfin, ce droit, vous l'avez, et nous n'avons pas le droit équivalent. Quand le père Hyacinthe veut contracter mariage du vivant de sa première épouse, qui est toujours vivante puisqu'elle est éternelle, il ne se marie pas, il se remarie, sans le moindre empêchement; il devient père, sinon sans le moindre scandale pour vous, du moins sans le moindre obstacle pour lui. Il n'y a qu'un ou plusieurs Français de plus. Ce grand avantage qui vous reste sur nous de par notre révolution, sans compter tous les autres avantages que vous vous
êtes constitués vous-mêmes, ce dont je ne vous
blâme pas, étant partisan de la plus grande somme possible de liberté pour tous, cet avantage vous semble faire partie de vos droits et voici ce que vous répondez d'avance à ceux qui, comme moi, pourraient vous présenter cette objection :
Si la loi, cessant d'être catholique pour devenir uniquement civile, a cessé de contraindre un homme engagé par sa conscience à rester au couvrit toute sa vie, elle a été tout simplement conséquente avec elle-même. (Nous allons voir si la doctrine catholique va en faire autant.) Le pouvoir religieux et le pouvoir civil se maintiennent l\m l'autre, et sont comme les membres d'un même corps, mais ils sont parfaitement distincts.
Alors, puisque la loi a cessé d'être catholique pour devenir uniquement civile, puisque le pouvoir religieux et le pouvoir civil sont parfaitements distincts l'un de l'autre, pourquoi la loi civile, n'ayant plus rien de commun avec la loi religieuse, ne nous rend-elle pas le divorce, qui n'a été rayé de notre code que grâce à la loi religieuse, redevenant prédominante on 1816 par
le catholicisme rétabli comme religion d'État ? Pourquoi restons-nous toujours sous le coup de cet argument de M. de Bonald, qui ne saurait être de mise après que la religion catholique a cessé, depuis 1830, d'être religion d'État^ argument qui a fait voter le rétablissement de l'indissolubilité au retour des Bourbons et. qui est tel que je le cite :
« La. religion catholique est celle de TÉtat; la loi civile qui permet le divorce est donc en opposition avec la loi religieuse qui le défend. 11 faut que l'une des deux fléchisse, >>
C'est net, c'est clair, c'est absolu, — C'est bien ainsi que parle l'Église dès qu'elle revient au pouvoir et peut se mêler publiquement des choses publiques, quitte à prendre des allures plus modestes et des chemins plus détournés quand une révolution l'exclut momentanément du gouvernement des affaires civiles. C'est son cas aujourd'hui ; aussi n'est-ce pas au nom de la religion cathohque que vous demandez le maintien de l'indissolubilité; c'est au nom de la morale, de la société, de la famille, en vous servant de tous les mots qui ont toujours action
sur tout le monde, que vous soutenez maintenant votre thèse ; mais tout à coup vous vous trahissez dans les pages suivantes, qui nous montrent comment vous traiteriez encore la loi civile et la liberté humaine si vous et les vôtres reveniez demain au pouvoir.
Heureusement le rétablissement de la monarchie légitime prévint de nouveaux débordements en faisant disparaître le divorce. Dans la séance de la Chambre des dépittés du 14 décembre 1815, M. de Bonald demanda avec l'autorité de son talent et de son caractère : « Que Sa Majesté soit suppliée d'ordonner que les articles du Code civil relatifs au divorce soient supprimés. » Le 26 décembre de la même aimée, la questioîi vint en discussion devant la Chambre.^ et, après la lecture d'un rapport de M. de Trinquelague et im discours de M. de Bonald, auteur du projet, la proposition fut prise en considération.
La discussion sur le fond s'ouvrit /e 16 février 1816, se continua dans la séatice du 2 7nai's suivant, séance dans laquelle le projet fut adopté par 195 voix contre 22, api^ès avoir été défendu par MM. Cardonnel et Blondcl
d'Aubers, et combattu par M. Former de Saint - Lai^y,
La Chambre des députés adopta la proposition, qui fut ensuite présentée à la Chambre des pairs le il mars 1816 et rj vint en discussion le 19 mars. Deux évêques, M^" de la Luzerne, evéque de Langres, etM^" de C 1er mont- Tonne?'re, évêque de CJiàhms, la défendirent éloquemment ^t la firent définitii^ement adopter.
La loi fut promidguée le 8 mai de la même wmée. Nous avons sous les yeux les discours qui furent prononcés dans cette mémorable circonstance. Les adversaires du divorce placèrent la question sur son véritable terrain, sur l'institution et la nature du mariage., ils en exposèrent les lois consécutives.
« Si le mariage est indissoluble par son institution et par sa ?iature , disait M. de Trifiquelague, si la religion de VÈtat le déclare tel, si l'ititérèt de la société exige qu'il le soit, comfnetit la loi civile pourrait- elle admettre le divorce ? »
Et il poursuivait : « Pour nous, messieurs , qui avons conservé la foi de nos pères, et pour qui les merveilles de la création sont toujours de
saintes vérités, ces lois [les lois constitutives du mariage) ont une source bien plus noble, elles dérivent de la Divinité elle-même . Voyez V auteur de tous les êtres s occupant, après avoir créé le roi de la nature, du soin de lui donner une compagne. »
« // ne la tire pas du néant, » dit le célèbre avocat général Séguier, discutant la même question que nous agitons, il oublie, pour ainsi dire, qu il peut créer. H la prend dans la propre substance de l'homme, et, satisfait de son ouvrage, il l'offre lui-même à celui pour qui il venait de la former. » Le premier homme reçoit de la main de Dieu sa compagne, et, dans le transport de sa joie, cédant à une inspiration divine, il dicte à sa race la loi de cette ineffable union : « L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse; elle s'appellera de son nom, et ces deux êtres confondus n'en feront plus quun. »
» Aux yeux de cette religion sainte, le mariage nest point un simple contrat naturel ou civil ; elle y intervient pour lui imprimer un
LA QUESTION D f DIVORCE. 183
caractère plus auguste. Cest son ministre qui, au nom du Créateur du genre humain, et pour le perpétuer, unit les époux, consacre leurs engagements. Le nœud gui se forme prend dans le sacrement une forme céleste ; et chaque époux semble, à l'exemple du premier homme, recevoir sa compagne des mains de la Divinité même. Une union formée par elle ne doit pas pouvoir être détruite par les hommes, et de là son indissolubilité religieuse.
» Si ce dogme n'est pas reconnu par toutes les Églises chrétiennes, il l'est incontestablement par l'Église catholique : et la religion de cette Église est celle de l'immense majorité des Français.
» La loi civile qui permet le divorce est donc en opposition avec la loi religieuse.
» Or cette opposition ne doit point exister, car la loi civile, empruntant sa plus grande force de la loi religieuse, il est contre sa nature d'induire les citoyens à la mépriser.
» // faut donc, pour les concilier, que tune des deux fléchisse et mette ses dispositions en harmonie avec celles de l'autre.
IS'i LA QUESTION DU DIVORCE.
» Mais la loi religieuse appartie?it à tin ordre de choses fixe^ immuable, élevé au-dessus du pouvoir des hommes. (( La nature des lois hu- » maines, » dit Montesquieu, « est d'être soumise » à tous les accidents qui arrivent, et de varier à » tnesure que les volontés des hommes changent; » au contraire^ la nature des lois de la religion » est de ne varier jamais. » C'est donc à la loi civile à céder, et V interdiction du divorce prononcée par la loi religieuse doit être prononcée var la loi civile, doit être respectée par elle. »
La loi de 1816 (c'est vous que je cite maintenant) eut donc pour but de mettre la loi civile en harmonie avec les principes de la religion catholique reconnue religion de l'Etat, comme avec les intérêts de la société.
Aussi, lorsque la révolution de 1830 eut fait prévaloir de nouveau le principe de la souveraineté du peuple déjà piroclamé en 1 789 et mis à la mode l'indifférence religieuse^ on songea naturellement au rétablissement du divorce.
Il fut proposé dcms la séance de la Chambre des députés du H août 1831 ; M. de Schonen présenta le projet de loi stiivant :
« Article premier. La loi du 8 inai 1816 qui abolit le divorce est rapportée.
» Article 2. Les dispositions du titre YI du livre premier du Code civil reprennent, à dater de la pronmlgation de la jjrésentp loi^ leur force et leur vertu. »
Cette proposition fut ptrise en considératio)i dans la séance du 18 août et revint devant la Chambre, pour la discussion du fond, dans les séances du 9, du 13 et du 14 décembre. Re jetée par la Chambre des pjairs, qui représentait les traditions religieuses et conservatrices du pays, laproposition fut reprise en iS32parM. Bavoux, qui la présenta à la Chambre en ces termes, dans la séance du 22 décembre :
(( Article UxMQUe. Les dispositions du Code civil sur le divorce seront rétablies ; en conséquence, la loi du 8 mai 1816 est abrogée. »
Elle fut prise en considération dans la séance du 29 décembre après ime brillante joute oratoire à laquelle prirent part M. Bavoux, défendant le projet, et M. Merlin, qui le combattait.
Le projet, rapporté par M. Odilon Barrot, fut discuté par la Chambre des députés dans
les séances du 5 et du 23 77ia7's 1833, et adopte dans cette dernière séance j nmis rejeté de nouveau par la Chambre des pairs. En vain M. Baveux, avec une constance digne d'une meilleure cause^ reprit la proj^osition et la fit adopter par la Chambre des députés, le 25 mai 1833 et le 24 janvier 1834; /« Chambre des pairs la rejeta toujours.
E7i 1848, M. Cré7nieux, 7ninistre de la justice, déposa, au nom du gouver7ie7ne7ît, sur le bureau de l'Assemblée constituante, lap7'oj)ositio)i suivante :
« Article premier. La loi du 8 77iai 1816 est abrogée. En consécjue7ice, les dispositio)is du titre YI du livre premier du Code civil rcpr en - 7ient leur force à cotnpter de la promidyatioii de Iap7'ése7ite loi.
» Article 2. L'article 310 du Code civil est modifié com77ie il suit :
» Tout jugem.ent de séparation de cojps, deve7iu défi7iitif depuis trois a>is au 77ioi7is, sera conve7^ti €71 juge77ie7it de divorce sur la de77iande fo7'mée par l'un des époux ^ sur recjuête et assig7iatio7i à bref délai.
» Le jugement qui j)rononcera le divorce sera rendu à l'audience.
» V époux condamné pour adultère n est pas admis à réclamer le divorce.
» Fctit au conseil du gouvernement, le 26 mai
» Signé : f. arago, lama.r-