CONCENTRATION DES ÉTUDES CLASSIQUES
Ce que nous disons du grec, pouvons-nous le dire des langues vi-
(I) Bacdoun, Opinion de quelques philologues allemands
vantes? L’élève qui aurait fait ses humanités modernes aurait-il, pour l'étude du latin, la même aptitude que celui qui aurait fait des humanités grecques.
C’était l'opinion d'Arago : • Le latin et le grec doivent être cul-
• tivés à fond, cultivés avec de grands développements dans les
• écoles supérieures... J’ajoute qu’il serait peut-être bon que l’Uni-
• versité s'occupât d’enseigner le latin et le grec, par des moyens
• plus abrégés que oeux dont on fait usage aujourd’hui. Il faut
• huit ou neuf ans pour étudier 1e latin, comme on l’enseigne dans
• les collèges; je disque c'est beaucoup trop. •
C’est aussi l’opinion qu’on trouve, sous certaines réserves, exprimée dans les instructions données par le ministre de l’instruction publique en France, sur l’organisation de l’enseignement secondaire.
• Dans les établissements qui ont une nombreuse population sco-
• laire, il se trouve presque toujours des élèves montrant des dis-
• positions remarquables, qu’il serait utile, soit pour eux-mêmes, » soit dans l’intérêt de la société, de faire rentrer dans le courant
• des hautes études. Quelques soins particuliers permettront & ces
• esprits, déjà mârs et bien préparés par de sérieux travaux, d’ap-
• prendre en peu de temps ce que l’examen pour le diplôme du bac-
• calauréat ès sciences exige de latin. L’accès des grandes écoles > scientifiques sera ainsi ouvert à ceux des élèves de l’euseigne-
• ment spécial qui y seraient attirés par une vocation réelle. L’en-
• trée même des écoles, où le diplôme de baccalauréat ès-lettrcs est
• demandé — facultés de droit, facultés de lettres — ne sera pas
• fermée à l’élève intelligent qui, ayant terminé, vers seize ans, les » cours de l’enseignement spécial, voudrait donner deux année» en-
• core aux études classiques. Une grande maison pourrait ainsi
• avoir pour les plus distingués de ses élèves, l’enseignement clas-
• aique comme couronnement de l’enseignement spécial. »
C’est la conviction exprimée le 15 octobre 1866 par M. Duruy, ministre de l’instruction publique en France dans le discours qu’il prononça à l’inauguration du lycée d’enseignement secondaire spécial de Mont-de-Marsau. » Si parmi les élèves de l’enseignement
• spécial, il s’en trouve que le vœu des familles, ou d’heureuses
• dispositions portent vers l’étude des langues anciennes, des leçons
• particulières les prépareront d’avance à suivre, après l’examen
• spécial, un cours de latinité qui, en un an on deux, les conduira
• certainement à l’un des baccalauréats, peut-être à tous les deux,
• et par conséquent, aux grandes écoles du gouvernement, comme
• à toutes les professions libérales. Four ceux-là, on finira, au lien » de commencer, par les éludes classiques, et celles-ci pourront aller » d autant plus vite, quelles trouveront des esprits préparés par une
• culture savante et variée, »
Cette question se trouve donc impliquée dans un troisième système, celui de la concentration des études classiques dans les classes supérieures de l’enseignement secondaire. Avec plus ou moins de variantes, il a pour promoteurs les fondateurs des écoles centrales, le législateur de l’an X, Georges Cuvier, François Arago, M. Baguet, ancien professeur de l’université de Louvain, la Ligue de l’enseignement. 11 est pratiqué aux États-Unis. Divers projets, reposant sur cette base, calqués plus ou moins sur le système américain, ont été élaborés en Belgique, sans aboutir (1).
Ce système offrirait de grands avantages pratiques. £n reculant l’époque où le père de famille doit faire son choix entre le système classique et le système moderne, il satisferait, dans une large mesure, les intérêts des familles nouvelles, qui, à la différence des familles plus anciennes, sont plus longtemps incertaines sur la carrière vers laquelle ils dirigeront leurs enfants. — Il permettrait à l’élève engagé dans la section moderne, aujourd’hui, sans espoir de retour, de revenir sur une première erreur, ou plutêt l’erreur ne serait plus possible. Il donnerait à l’élève qui, aujourd’hui, quitte vers quinze ans la section classique, sans l’ombre d’une connaissance pratique, un enseignement plus en harmonie avec ses besoins et ses facultés. Beste à voir, — et c’est là le point important, — quelle serait l’influence de ce système sur l’intelligence de cette partie de la population, qui donne à la société sa direction, qui la gouverne de fait ou de droit, qui fait l’histoire, et à l'instruction, à l’intelligence
(I) Projet du 30 août 1831, etc.
et à l’énergie de laquelle se mesure, en fin de compte, la civilisation d’an peuple.
Les langues classiques sont, depuis qu’on n’enseigne plus l’hébreu, les plus difficiles des langues. Grammaire, syntaxe, richesse incomparable des mots (1), variétés de style, sons quelque face qu’on les envisage, de quelque cété qu’on les aborde, elles exigent, — de celui qui veut les posséder et les posséder tout entières — une intelligence peu commune, et une vigoureuse mémoire.
C’est la constatation de cette difficulté qui a été le point de départ de l’idée, qu’il les faut étudier, à l’âge où le cerveau, comme l’argile, accepte facilement l’empreinte, et se trouve être moins réfractaire & l’aridité des règles et des mots. Des mots! Oui. Des règles 1 Encore, lorsque l’enfant les apprend sans méthode, en vertu de cette grammaire naturelle qu’il porte en lui, et qui lui permet d’exprimer rapidement ses idées dans la langue que parlent les personnes au milieu desquelles il vit.
Mais il en est autrement des règles apprises par principes. Ce travail est des plus pénibles pour l’intelligence. 11 est le tourment des premières années de la vie, et la grande difficulté de l’étude des langues mortes. Aucune langue vivante, ni le français, ni l’anglais, ni même l’allemand, n’en présente de pareilles. Serait-il bien téméraire de dire, que par cela même leur étude fructueuse veut une intelligence plus formée, préparée à affronter leurs aspérités par l’acquisition d’une langue étrangère plus facile. Tous les esprits ne sont point faits pour aborder de front les obstacles, et l’on peut se demander si le nombre de ceux qui arriveraient au sommet du Parnasse grec et latin, ne serait pas plus considérable, si au lieu de les conduire à la montagne, par ses pentes abruptes, on les y faisait monter par ses ramifications et ses contre-forts.
Plus on sait de langues, plus on a de facilités à en apprendre, et le cardinal Mezzofanti, qui possédait soixante-dix langues, eut sans
(I) Cicéron est, de tous les auteurs connus, celui qui s'est servi du plus grand nombre de mots. Un staticien anglais en a découvert 30,000 diiïérenls dans ses œuvres. — Un paysan d’une commune éloignée des grands ceulrcs de population ne se sert pas de plus de 300 mots.