VARIÉTÉ DE L’INSTRUCTION ET VARIÉTÉ DE L’ERSEIGNEMEÎIT
Nous croyons donc qu’il y a lieu d’accueillir les trois systèmes. Bien plus, nous désirons ardemment qu’ils aient en eux les éléments de succès. La littérature grecque est peu connue parce qu’elle n’est guère étudiée. Les littératures modernes le sont moins encore, parce qu’elles n’occupent qu’une faible place dans l'enseignement.
C’est là une fâcheuse lacune dans la culture intellectuelle des divers peuples de l’Europe. La vie est une lutte, et la vie de l’intelligence aussi. Elle s’alimente du choc des sentiments, des idées et des systèmes. Plus grande est la variété des cultes chez un peuple, plus grande aussi est sa foi religieuse.
L’Angleterre et les Etats-Unis en sont de vivants exemples. C’est à sa vitalité politique et aux luttes qu’elle a engendrées, que la Belgique doit son réveil. C’est à la rivalité de ses systèmes philosophiques, religieux, historiques, scientifiques et littéraires,, que l’Allemagne doit la place qu’elle a su acquérir dans le domaine de la pensée. L’uniformité tue. L’uniformité dans l’enseignement atteint l’enseignement dans son foyer et l’étouffe. Nous avons proclamé la liberté dans ce domaine, non seulement comme une conséquence d’une liberté plus haute, et qui domine toutes les autres, la liberté de la pensée, mais encore dans l’espérance d’arriver par la liberté à la lutte des idées, des systèmes, et à la variété des méthodes.
Y avons-nous réussi ? Non.
La liberté de l’enseignement s’est exercée uniquement au point de vue religieux et politique. Tous les établissements, officiels ou libres, enseignent la même chose et l’enseignent de même. L’Etat en est, dit-on, la cause. Il fixe les conditions nécessaires à l’exercice des fonctions et des professions savantes ; il formule le programme des
connaissances nécessaires à fournir pour l'obtention dea diplômes, et modèle son enseignement sur ce programme. Ce qu’un établisse* ment libre a de mieux à faire, o’est de se tailler sur le patron des établissements de l’Etat. S’il faisait autrement, il enseignerait dans le vide, car les jeunes gens qui n’aspirent à exercer aucune profession sont une minime fraction de la classe aisée, et un atome dans la société.
Le reproche est fondé, et nous-mêmes, jadis, nous nous en sommes fait l’écho (1). Nous reconnaissons toutes les difficultés que comporte la question. L’exemple de l’Angleterre qui, faute de conditions d’aptitude scientitique imposée à l'exercice des fonctions juridiques, n’a pas d’enseignement du droit, et qui, faute de science, en est encore, au point de vue de son administration judiciaire civile, dans les ténèbres du moyen âge, n’est pas favorable à la liberté absolue des professions savantes. L’exemple des Etats-Unis, où le haut enseignement est faible, et qui de ce chef manquent au rôle que l’intelligence, l’activité et les richesses de ses populations devraient leur assurer dans le mouvement des lettres et des sciences, ne l’est pas davantage. Le petit nombre de docteurs en sciences politiques et administratives, — grade magnifique et facile à obtenir, mais grade facultatif, — en comparaison du nombre des docteurs en droit, prouve qu’en Belgique l’ardeur pour les hautes études est jusqu’ici des plus modérées (2). On ne peut donc songer, surtout dans les circonstances actuelles, où prévaut le culte des intérêts matériels et la soif des jouissances hâtives, à renoncer à des garanties de haute culture intellectuelle, sans lesquelles celle-ci pourrait à peu près complètement disparaître. Mais on peut lever la maiu de fer qui pèse sur les méthodes, briser l’uniformité, donner plus de liberté et de vie. A défaut d’initiative privée, l'Etat peut essayer de nouveaux systèmes. Ce serait difficile et coûteux 1
Difficile F
Toute réforme dans l'administration est difficile, plus difficile
(I) Annales parlementaires, 1860-1861.
(ï) A peine 1/10.
dans l’enseignement qu’aillenrs. Nous parlons d’une réforme sérieuse, et non d’une réforme consistant uniquement dans la vague proclamation d’un principe légal; mais qui s’arrête au seuil de la loi, sans passer dans la réalité. Elle suppose en effet un personnel enseignant d’après les données du programme. C'est généralement l’élément qui fait défaut, et pour le créer, de longues années sont indispensables. C’est la cause de la faiblesse de la partie moderne de l’enseignement, les langues vivantes, et à certains égards des sciences. Dans tous les pays l’enseignement classique est mieux donné, parce que l’enseignement normal en remonte assez loin dans le passé. Il faut donc du temps, non pour faire une loi, un règlement, ouvrir une école, remplir une chaire , maie pour organiser ce que l’on appelle un bon enseignement. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille attendre indéfiniment
Fit fabricando faber,
mais qu’il faut se résigner d’avance aux mécompte» et aux déceptions, et les imputer non à l’imperfection de l’idée, mais à l’imperfection de son application.
Coûteux?
Les dépenses faites pour l’enseignement sont les plus reproductives des dépenses. Le grain le plus fécond ne rend pas, dans de pareilles proportions, au moissonneur. Sans lettres, pas de sciences pures. La pensée scientifique n’a pu naître que le jour où il s’est trouvé une langue assez formée, assez nette, assez précise pour lui donner sa formule. Rien ne décline rapidement comme la langue d’un peuple, lorsqu’elle cesse d’être cultivée. L’histoire de la fin du siècle dernier, et des premières années de celui dans lequel nous vivons, en fournit une preuve irrécusable. Son maintien et son progrès sont la condition indispensable du maintien et du progrès des sciences pures. Sans celles-ci, pas de sciences appliquées. Aucun progrès partant dans l’agriculture, l’industrie, le commerce et les transports. Une amélioration dans l’enseignement, c’est un accroissement de la force motrice de la production matérielle.