DURÉE JOURNALIÈRE DU TRAVAIL INTELLECTUEL DANS LA JEUNESSE
Restent les deux dernières questions, que nous avons plus ou moins indiquées dans les considérations que nous venons d’émettre, et qui ne sont pas les moins importantes : nous voulons parler de la durée normale des études humanitaires, du temps à consacrer, dans la journée de l’enfant, aux travaux intellectuels et aux exercices physiques.
Leur importance est telle qu’à elles seules elles imposeraient la nécessité d’une réforme.
La lutte sur la part à faire, dans l'enseignement des humanités, aux sciences et aux langues vivantes, lutte qui remonte à la fin du siècle dernier, et dans laquelle on vit d’une part tout le corpB professoral, de l’autre, deux des grands génies de notre temps. G. Cuvier et F. Arago , cette lutte n’est pas finie.
Elle s’est assoupie sous l’empire d’une transaction qui n’a satisfait ni à l’intérêt des lettres, ni à l’intérêt des sciences, et ce, moins en Belgique peut-être qu’ailleurs. On a fait dans l’enseignement des humanités place à l’élément moderne. En conséquence, on a réduit le temps consacré à la littérature classique, on a surchargé les programmes ; on a augmenté le nombre des heures d’étude, et on a supprimé dans la journée de l’enfant le temps consacré à la récréation, à la lecture, à la famille, au mouvement, à la liberté, à la vie. En France, dans les lycées , la durée du travail intellectuel est de onze heures par jour. — Ou a, en un mot, déprimé le niveau des études classiques, sans créer le niveau des étndes modernes ; et, chose plus grave, on a faussé chez l’enfant l’instrument indispensable à toute vie intellectuelle, la force physique.
• La plupart des grands hommes ont été des hommes robustes;
• depuis Aristoclès, qui fut le divin Platon, et à qui la largeur des
• épaules valut le sobriquet illustre, qui est devenu le nom même de » la sagesse éloquente et du haut spiritualisme, jusqu’à Socrate
• qui, sur la champ de bataille de Délium, porta pendaut plusieura
• ata les Xénophon aur ses épaulea (1); • depuis Charlea V, qui le jour de son abdication ae glorifia aurtout de la prodigieuae activité phyaique qu’il avait déployée pendant sa vie, jusqu’à César : » J’au-
• rais voulu voir cette blanche et pâle figure, fanée avant l’âge par
• les débauches de llome, cet homme délicat et épileptique, marchant
• sous les pluies de la Gaule, à la tête des légions, traversant nos
• fleuves à la nage ; ou bien à cheval entre les litières où ses secré-
• taires étaient portés, dictant quatre, six lettres à la fois, remuant » Home du fond de la Belgique (2)...
Ce que les anciens, toujours concis dans l’expression de la pensée, disaient en cinq mots :
Mens sana in corpore sano.
C'est sur ce précepte de la sagesse antique qu’est fondée l’éducation de la seule aristocratie vraiment politique qu’il y ait encore en Europe, La duréejournalière du travail intellectuel, dans les grandes écoles d’Ëton, de Harrow, de Rugby, etc., n’est pas de plus de huit heures par jour. Elle s’abaisse parfois à six. Le reste du temps est consacré à des exercices physiques. La part qu’on leur fait dans l’éducation anglaise est peut-être excessive. Mais entre trop et trop peu, il y a un juste milieu qu’il importe d’observer.
Nous disons qu’on a abaissé le niveau des études classiques. En effet :
L'étude des langues comprend deux parties : l’une a pour objet les mots et les règles, c’est la partie aride et rebutante, d’autant plus aride, d’autant plus rebutante que l’esprit est plus jeune. L’autre s’occupe de la pensée et du style. C’est la partie intellectuelle, et partant, celle qu’il importe de prolonger, car sans elle l’autre n’est rien. Le temps à donner à la première est fixé tout an moins pour les enfants mineurs de quinze ans, jusqu’ici on n’a pu
<1) V. (le Laprade.
(î) Michelet, Histoire romaine.
t’abréger (I). Si donc, on diminue le nombre d'heures consacrées à l’étude d'une langue, cette réduction porte sur la partie véritablement utile à la oulture de l’esprit, à la formation des idées et du style, et équivaut à la suppression des classes de rhétorique et de poésie, c’est adiré, à une décapitation.
Au point de vue littéraire, le diplôme belge de candidat en philosophie est au diplôme de maturité en Prusse et au diplôme de bachelier ès-lettres en France, ce que le diplôme belge de docteur en droit est au diplôme du même nom en France, en Italie et en Espagne. En France le diplôme de docteur en droit suppose neuf années d’études classiques, quatre années de hautes études littéraires faites à la faculté des lettre3 (2), quatre années d’études de droit, sept examens et deux thèses passées avec succès. En Italie : huit années d’études classiques et cinq années d’études de droit. En Espagne, six années d’études classiques et sept années d’études de de droit. Après l’examen de la sixième année on peut être reçu licencié, et après l’examen de la quatrième année bachelier en droit. On connaît le staata-examen de Prusse, et les conditions sévères de culture intellectuelle, générale et spéciale qui, dans ce pays, sont imposées à tous ceux qui aspirent à entrer dans l’administration publique.
Si nous établissions la comparaison entre les matières exigées aux examens, pour l’obtention des grades dans ces divers pays, les différences seraient plus marquées encore. Il n’y a peut-être pas de pays sur le continent où l’on soit autorisé à exercer les fonctions judiciaires avec un aussi faible bagage littéraire et juridique que chez nous.
La durée des études classiques, en y comprenant la classe de philosophie est : en Prusse de 9 ans. — En France de 9 ans. — En Italie de R ans. — En Espagne de 6 ans. — En Belgique de 7 ans, plus un trimestre préparatoire.
(I) MM. Oliendorf et Atin n'ont pas jusqu'ici appliqué leur méthode au grec et au latin. Le pourraient-ils? Ce système randrait-il l’étude du latin et du grec plus (acile pour les commençants ?
(i) En vertu du decret du 10 août 185).
En Prusse, dans les gymnases de premier ordre, les heures de classe données aux trois langues, latine, grecque et française, sont au nombre de 5,9G0 heures, soit pour le latin 3,600 henrts, pour le grec 1,680 et pour le français 680, ensemble 5,960 heures.
En Belgique, les heures consacrées nu {grec, au latin et à l'allemand, qui est pour nous ce que le français est pour les Allemands, sont au nombre de 3,700 dans les provinces flamandes, et 3,860 dans les provinces wallonnes, soit pour le latin 2,780, le grec 6S0 ; l’allemand 240 heures dans les provinces flamandes et 400 dans les provinces wallonnes.
La différence moyenne des heures de classe est donc de 2,000. Si l’on considère qu’à chaque heure de classe, correspond en moyenne une heure et demie d’étude, on arrive à une différence de 5,000 heures pour les trois langues.
Cette différence est énorme à cet âge, nous l’avons concédé tout à l’heure aux partisans des humanités modernes ; on nous permettra donc de nous en prévaloir ici.
Et l’on s’étonne que nous ne sachions ni le grec, ni le latin, ni l’allemand, et que nous ayons peu de goût pour les classiques 1 (1)
On admire, sans cesse, la merveilleuse aptitude des Allemands à apprendre les langues, et la facilité avec laquelle] ils ont sondé les côtés les plus obscurs des antiquités grecques et romaines. Il y aurait, dit-on, dans le génie germanique, une vertu linguistique, qui fait qu’il s’assimilerait facilement les idiomes étrangers. Il aurait avec le génie des populations primitives de la Grèce et de Borne, une mystérieuse sympathie, qui fait que les générations éteintes communiqueraient, à travers les siècles, avec les savants allemands de nos jours, par des voies qui resteraient closes pour tous les autres peuples. Si les Allemands ont porté les flambeaux de la science, dans
(5) Les élèves qui sortent (le la section professionnelle savent-ils mieux l'allemand et l'anglais. Sont-ils eu état de lire Goethe et Shakspcarc ? Ont-ils plus du goût pour les grandes œuvres de la littérature moderne ? Les voit-on s'éprendre d’cnlhousiasmc pour Corneille, Racine ou même Molière et Lafontaine? On attribue à l'imperfection d'un système, ce qui est ('imperfection de l ige et ce qui, <lu reste, justifie noire proposition de réforme.
l’histoire de la Grèce et de Borne, c'est qu’ils ont autour d’eux un peuple qui les comprend, qui les soutient dans leurs travaux, qui les applaudit dans leurs Buccès. Et ce milieu existe, parce qu’il a été créé par l’enseignement.
L’esprit allemand est peut-être le moins linguistique qu’il y ait en Europe, et la preuve, c'est que le peuple allemand est de tous les peuples celui qui a eu le plus de peine à former sa langue. L’italien remonte au Dante, aussi limpide que de nos jours; l’espagnol date du Bomanaro, aussi net qu’au dix-neuvième siècle. Le français doit sa précision à Montaigne, et l’anglais sa clarté à Shakespeare.
De Luther aux écrivains du dix-huitième siècle , la langue littéraire allemande ne fît guère de progrès, et les Allemands sont encore de nos jours ceux qui formulent le moins nettement leur pensée. Les Allemands n’ont donc pas une faculté spéciale que la nature nous aurait déniée. S’ils savent le latin et le grec, le français et l’anglais, c’est qu’ils se donnent la peine de les apprendre, et y consacrent le temps nécessaire. Faisons comme eux et nous ferons bien.
Fendant deux siècles, la censure a fermé nos frontières du nord aux œuvres néerlandaises, et nos frontières du midi aux œuvres française. Nous avons de grands efforts à faire pour mettre nos deux langues nationales au niveau où elles ont été portées chez nos voisins; c’est à dire qu’au lieu d’affaiblir les études littéraires, nous devrions les fortifier, qu’au lieu de diminuer le temps que nous y consacrons, nous devrions l’augmenter. L’âge de l’éducation littéraire est fixé par la nature, et il n’est pas de méthode, quelque ingénieuse qu’elle Boit, qui puisse le modifier. Qu’on fasse des humanités grecques ou des humanités latines, des humanités modernes ou des humanités classiques, qu’on concentre où non l’enseignement des uns et des autres, cet âge est celui qui s’écoule de la quinzième à la vingtième année. C’est celui qu’ont accepté tous les peuples, depuis la France littéraire jusqu’à l’AUemagae scientifique, depuis la vieille Angleterre jusqu’à la jeune république des États-Unis.
En Prusse et en France tout aspirant aux fonctions judiciaires est tenu de faire des études littéraires jusque vers l’âge de vingt-cinq ans. En Angleterre, les écoles secondaires — Eton, Harrow, Bugby,
Wenchester, où l’on reste jusqu'à l’âge de dix-neuf ans, ne sont qu’une préparation ù de plus hautes études littéraires qui se font aux universités : Oxford, Cambridge. Enfin, aux États-Unis, dans ce pays par excellence de la liberté, on fixe un âge au dessous duquel on n’est pas reçu dans certaines écoles et dans certaines classes. Dans la Free Academy de New-York, on explique César dès la première année et le cours des études est de cinq ans. Les élèves ont donc fait antérieurement un cours classique élémentaire. L’âge moyen des jeunes gens de la première année est quinze ans, d’où suit que l'âge moyen de ceux de cinquième est de vingt ans.