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Dans ces temps-là tout le monde avait le cœur gros. Je me rappelle de ma servante, Marie Lafontaine. Elle savait gronder à la porte. Elle faisait une cuisine tolérable ; mais elle prenait pour des sorciers les gens qui savaient lire et écrire. Le dimanche où se fit au prône des églises la lecture de la circulaire du consul général, elle m'arriva toute émue.
—Monsieur, me dit-elle, c’est demain le jour où vous avez l'habitude de me donner mes gages. Cela vous serait-il égal de les envoyer
à M. le curé Auclair ? Il les remettra à nos gens. Il m'apparaît qu'ils souffrent là-bas.
Et inconsciemment, cette sublime ignorante qui ne connaissait du monde que la géographie de son cœur pointait de son doigt le côté où se trouve la France !
Voilà quels étaient nos sentiments en 1870.
Depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, tous pleuraient, tous priaient, tous avaient les yeux tournés vers la mère-patrie. °
Pendant que le Canada souscrivait ainsi, arrivait au comité central de la Souscription Nationale un appel en faveur des veuves et des orphelins français. Ils étaient chassés de leur pays par la guerre. Ils inondaiïent les rues de Londres. Ils étaient sans abri, sans pain, sans vêtements. ‘ On les voit errer, disait la circu-
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laire, dans les grandes villes, la mort sur la figure et le désespoir dans l'âme.” Les dames de l'aristocratie anglaise s'étaient formé en comité. La présidente, madame la marquise de Lothian, venait d'écrire une lettre adressée aux dames canadiennes.
Les Ursulines, l’Archevéché, le Séminaire, l’Hôtel-Dieu, les Dames de Jésus Marie, celles de l’Hôpital-Général, les femmvus de ministres, de députés, les pauvres, les riches répondirent avec empressement à ce cri de détresse. Les femmes se formèrent en comité s us la présidence de madame juge en chef Duval; elles élirent comme trésorière madame juge Ulric Tessier.
Depuis ces deux grandes âmes s’en sont retournées vers Dieu, laissant derrière elles un nom intimement lié à la charité chrétienne et à la société française.
Le secrétaire de ce comité, M. l'abbé Raymond Casgrain, fut bientôt en mesure d'annoncer au au public que la première liste avait atteint le chiffre de $306; une deuxième liste publiée trois jours après ajoutait $206 à ces chiffres ; une troisième liste donnait $86 ; une quatrième, $55 ; une cinquième, $36, ce qui portait le montant expédié au comité de Londres par madame juge Ulric Tessier à la somme de $689.
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La quatrième liste du consul général de France atteignait la somme de $288.85. A ce chiffre vint se joindre le deuxième versement du vice-cousul de France de Montréal ; il était de $1,000.41. D'autres sommes considérables s’ajoutèrent à ces dernières. C'étaient $4:3.28 venant des paroisses ; un versement de $100 de l'agent consulaire de Toronto; un versement de $200 du vice-consulat de France à Sydney, Cap-Breton, venant de l'honorable sénateur Bourinot, mort depuis; un deuxième versement de $65, venant de la ville de Saint-Hyacinthe et remis par l'honorable M. Mercier, aujourd'hui premier ministre de la province de Québec.
L'acte de générosité que venait de faire Saint- Hyacinthe ne devait pas être oublié. En ces jours de devil de 1870 cette ville avait versé $374.65, pour les blessés de la France. Plus tard elle fut dévastée par un incendie. Notre chargé d’affaires à Paris, M. Paul de Cazes, alla voir l’ancienne présidente du comité des souscriptions en faveur des blessés de France, madame la maréchale de MacMahon. Le duc de Magenta était alors président de la République. Madame la duchesse versa en cette circonstance une somme de 8.000 francs prise sur sa cassette particulière. Elle était destinée aux victimes de l'incendie de Saint-Hyacinthe.
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Je l’ai déjà dit: le 14 septembre M. Gautier envoyait à la maison Rostchild de Londres, pour être tenue à la dispcsition du Ministre des affaires étrangères, la somme de £650 sterling. Le 28 octobre une seconde traite de £550 sterling fût tirée sur la même maison pour le même motif, et le 38 novembre il restait dans la caisse de la Souscription Nationale une somme $294.80.
Partout, à Danville, dans les paroisses, dans les campagnes se tenaient des assemblées publiques.
À Saint-Jean, l'honorable M. Marchand ancien ministre, et président de l’Assemblée Législative, faisait une souscription à part. Elle était ‘‘ en faveur des paysans français qui souffrent le plus de la guerre contre la Prusse.”
Le Ministre des affaires étrangères accusait eù ces termes la réception de cet envoi. Cette lettre était adressée au consul général, M. Frédéric Gautier.
Paris, le 30 octobre 1871.
Monsieur,
Vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 15 septembre dernier une traite de la somme 2,541 francs 80 centimes, produit de souscrip-
tions receuillies à Saint-Jean d’Iberville par M. Marchand, membre de l’Assemblée Législative de la Province de Québec, au profit des paysans français victimes de la guerre.
J'ai transmis à cet effet à monsieur le Ministre de l'Agriculture et du Commerce, en le priant d'employer le montant conformément au vœu des donateurs. Vous voudrez bien, en outre, en le remerciant personnellement en mon nom, prier monsieur Marchand de se porter auprès des souscripteurs l’interprète des sentiments de gratitude du gouvernement de la République.
Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
(Signé) DE RÉMUSAT.
Partout dans les paroisses canadiennes françaises régnait le même enthousiasme.
Un homme qui repose en paix, aujourd’hui, sur cette terre de Nouvelle-France qu'il a tant aimée, un écrivain charmant, plein de tact, d'esprit, de délicatesse, un causeur tout à la fois brillant et charitable, M. Auguste Achintre, ‘ me décrivait ainsi une scène de cette époque
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—Je viens de relire, mon cher ami, le petitchef-d'œuvre d'un mort aimé. Il est intitulé : Pourquoi nous sommes Français.
Il est signé par Oscar Dunn.
Que de douces choses, cette lecture m'a rappelée ! C'était il y a quinze ans, au commencement de septembre, par une de ces magnifiques journées qui, ici au Canada, conservent
‘encore la parure et l'éclat radieux de l'été, sans en avoir cependant les énervantes couleurs.
Une foule d'invités de tout âge et de tout sexe, assise ou debout, sur le pont du petit steamboat le Notre-Dame qui pour la première fois violentait les eaux calmes de la petite rivière Yamaska, nous emportait au bruit de son sifflet et des palettes de ses roues entre les rives hbordées de curieux, vers le village de Saint-Césaire. C'était non-seulement la célébration de la mise à flot du vapeur Notre-Dame, mais mieux la réunion, à cette occasion, de tous ceux qui aimant la France, voulaient bien en ces temps d'horribles revers, lui prouver leurs sympathies et venir à son aide en souscrivant pour ses blessés.
Ce fut dans la mémorable séance de ce jour, donnée dans la salle du collège, que notre bon
ami Oscar Dunn prononça en discours l'étude ‘* Pourquoi nous sommes Français.”
En relisant ce morceau qui n’a point vieilli, tant les idées sont justes et vraies, tant la forme est adéquate à la pensée et au sentiment, je revoyais, j'entendais ce brave garçon s’animer de son débit, et sous les bravos du public, rougir, pâlir tour à tour, les yeux plein de larmes, tout frémissant du plaisir de voir qu'il était compris, que les cœurs de l'auditoire vibraïent à l’unisson et que son discours devenait un hors-d'œuvre, puisque l'attitude, les voix, l'enthousiasme de tous, à certains passages, lui renvoyant l'écho de ses propres pensées, montraient involontairement qu'ils savaient en criant vive la France! pourquoi ils étaient restés Français.
À travers les périodes de ce simple discours, passe un grand souffle de patriotisme, et dans certains paragraphes, tels que ceux traitant les qualités de la langue française, l’on y remarque une finesse d'analyse et d’aperçus rendus dans un style sobre et clair, éminemment français.
Au sortir de la séance l’on se rendit à l’église située à quelques pas, de l’autre côté de la place.
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Là, le vénérable curé de la paroisse, M. Provençal, monta en chaire et rappelant en quelques paroles émues les liens de sang et de race, les affinités de cœur et d'esprit entre les Français et les Canadians, conclut en recommandant de prier pour le succès des armes de l’ancienne mère-patrie, et à tous ceux qui le pourraient de donner leur souscription pour les blessés.
Puis au milieu du recueillement général la récitation des litanies de la Vierge commença.
Qui ne connait cette magnifique invocation à la Mère du Sauveur, cette définition mystique des grâces et des perfections morales de la femme, de ce qui constitue la pureté, l’hon-
neur, le dévouement de la Vierge, de l’Epouse, de la Mère ?
Etoile du matin !
Tour d'ivoire !
Arche d'alliance !
Mère admirable !
Et à chacun de ces versets, l’assistance répondait :
Priez pour nous !
Dans ce lieu, à cette heure du jour, la scène grandiose dans sa simplicité, devenait attendrissante.