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—Attendons encore un peu, disait-on : ce n'est pas la grande bataille décisive ; ce n’est qu'un revers partiel.
À midi, il n’y avait pas de dépêches de France.
Pendant trois longs jours nous fûmes ainsi sans nouvelles. Pour une fois la Prusse avait imité la réserve du gouvernement français.
Berlin était également sans nouvelles sur le resultat de la grande bataille. De part et d’autres on comprenait que le dernier mot allait se dire. En attendant, les télégrammes envoyées à la presse faisaient circuler la rumeur que Napoléon III était fort malade et que le roi de Prusse était fou.
Tout à coup, à midi une dépêche vint dire:
—L'armée de MacMahon a capitulé. L’empereur Napoléon s’est rendu.
Le roi de Prusse l’annonçait à la Reine. ('ette nouvelle demandait confirmation.
Hélas ! nous étions lin de cette date du 15 novembre 1745, ou Fréderic le Grand roi de Prusse, écrivait à Louis XV roi de France, lors de sa seconde lutte contre Marie Thérèse d’Autriche :
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“__Je jouirais encore du bien de la paix, si les intérêts de Votre Majesté ne m'avaient engagé dans la guerre présente. Ses ennemis et les miens réunis par l’ambition, la haine, la vengeance, conujurent contre moi toutes les puissances de l’Europe, et travaillent avec autant d’acharnement à aliéner mes amis par leurs artifices, qu’à séduire mes amis par leur corruption. Je touche au moment que le prince de Lorraine va tenter une invasion en Silésie pour où je pars incessamment.
‘“ Les Saxons renforcés d’un détachement fait de l’armée du Rhin, vont m'attaquer dans le pays de Magdebourg, tandis que l’impératrice de Russie fait marcher un corp. auxiliaire de 12,000 hommes qui s’approchent actuellement des frontières de Prusse. J'attends de l'amitié et de la bonté de Votre Majesté des conseils dans un cas si épineux, et si Elle pourra se résoudre d'abandonner dans ce danger le DERNIER ALLIÉ qui lui reste en Allemagne. Je ne puis me dispenser de Lui dire que le cas est pressant, et que je fais un si grand fond sur son caractère, sun amitié et l'étendu de ses lumières que je me promets tout de son assistance.”
125 ans s'étaient écoulés depuis le jour où ces paroles suppliantes avaient été écrites, et
déjà, le roi de Prusse, l'héritier de celui qui proclamait la France aux jours de l'abandon “le dernier allié qui restait à l'Allemagne ” annonçait à sa Reine que la France s'était.
enfin rendue.
Ce soir là—c'était un samedi—la tempête continuait toujours. Les bureaux de l’Evénement étaient restés ouverts. Une foule énorme, silencieuse, l’encombrait et faisait queue à la porte. J’en faisais partie. ‘ Les uns—dit un témoin oculaire—étaient consternés et comme foudroyés dans leur plus chère affection. Les autres riaient aux éclats de la naïveté de ceux qui ajoutaient foi à la dépêche du roi Guillaume; ils se grisaient de gaieté pour ne pas laisser accès au désespoir.
‘ Tous attendaient anxieusement la publication des dépêches, partagés ainsi entre une conviction poignante et un espoir chimérique, lorsque tout à coup la foule s'ouvrit avec respect pour laisser passage à M. Gautier, consul général de France. A l'instant, lesilence se fit: tous les regards se portèrent sur lui. A son attitude grave, émue, à cet air auquel on ne se trompe pas et qui révèle un cœur brisé, la certitude se fit dans tous les esprits, et.
tous les yeux se mouillèrent de larmes. On resta longtemps, pleurant en silence, entourant le représentant de la France de la sympathie la plus vive, du respect le plus profond.
‘ Nous n'avons jamais vu pareil recueillement, semblable douleur. La France vaincue recevra des hommages plus retentissants,jamais un témoignage de plus sincère affection. Notre propre patrie écrasée, notre propre sol dévasté, n'auraient pas causé à nos âmes une souffrance plus cruelle, arraché à nos poitrines un sanglot plus déchirant. Le peuple canadien tient encore à la France par toutes les fibres du cœur.”
Chroniqueur fidèle de ces jours néfastes je tiens à donner une idée de la physionomie de mon pays pendant ces heures terribles pour notre mère-patrie et pour nous.
La défaite fut annoncée en ces termes par l'Evénement.
—La vieille France a été vaincue par la Prusse nouvelle, c'est-à-dire par la science et par le progrès appliqués par la guerre. Elle qui a si souvent dévancé les autres nations, qui tant de fois leur a montré la voie, elle s’est laissé surprendre. Se reposant su: son génie qui lui rend tout facile, sur sa valeur qui met
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tous les prodiges à sa portée, elle a méprisé les forces qui ont changé la face du monde, sans lesquelles les peuples ne peuvent plus rien, et qui ont rendu les héros inutiles.
Eclairée par cette brusque catastrophe la France nouvelle va mesurer la profondeur de l’abime à laquelle elle échappe. Avec cette sorte d'intuition merveilleuse qu’on lui connaît, elle va apprendre en un jour ce qui lui a coûté si cher d'ignorer ; et s'élançant avec cette impétuosité, qu'aucune nation n’a possédé au même dégré qu’elle, dans les voies où la Prusse ne s'est avancé qu’à force de temps et de patience, elle la rejoindra bientôt, la dépassera, et prendra plus tard, dans toutes les sphères à la fois, une de ces éclatantes revanches qu: effacent la trace des humiliations et qui poitent du coùp au sommet.
Ne désespérons donc pas, Canadiens-français ! À la tristesse de nos âmes, nous sentons que l'épreuve est terrible, la blessure affreuse, la chute épouvantable ; mais aussi, nons voyons au fonds du cœur comme au fond de l'esprit, une lumière qui nous montre la France reprenant sa place dans le monde.”
Un des doyens de la presse canadienne-fran-
çaise, M. J. G. Barthe, écrivit alors des lettres fort émues.
Il en fut ainsi de M. Arthur Dansereau, de tous les Canadiens-français et de plusieurs anglais qui tenaient une plume en ces jours néfastes,
Le 17 novembre 1870, un irlandais adressait en anglais à la Minerve de Montréal, une longue lettre. Il faisait un chaleureux appel à ses compatriotes en faveur de l’œuvre de la Souscription Nationale et il terminait en disant :
—Vive la France ! Vive la belle France !
Détail touchant : je le tiens du fils de M.
Gautier. En ce moment, M. le consul général de France était resté lui, sa famille, la famille de son chancelier, M. Feer, pendant plusieurs mois sans communication avec Paris, sans communication avec le contentieux. M. Charles E.
Levy, président de la banque Union offrit alors à M. le consul général de France d’escompter ses traites, paya les après la guerre. Un offre du même genre, officieux et personnel, avait été fait dans le temps aussi par le gouvernement fédéral, à M. Gautier.
Que puis-je ajouter à toutes ces marques de sympathie données à notre mère-patrie en ces
jours de deuil ? Saint-Roch de Québec qui avait vû naître la Souscription Nationale pour les blessés, les veuves et les orphelins, Saint-Roch qui avait vâ ceux des siens qui ne pouvaient rien donner aller offrir au consul de France l'impôt du sang en s’enrôlant sous le drapeau tricolore, (1) Saint-Roch voulut être le dernier des nôtres debout auprès de la mère-patrie blessée, Le 10 octobre avait lieu dans la salle Jacques-Cartier une grande soirée dramatique, avec tombola au profit des blessés.
‘Au milieu de ces actes de patriotisme et de souvenance j'ai pu oublier les plus nobles, les plus beaux. Les cœurs délicats qui en ont été les auteurs me le pardonnerunt facilement.
Ils étaient avec nous au premier rang. En ces temps, où chacun semblait renier le pays qui nous à donné nos ancêtres, le Canada-Français s’est levé tout entier. Il a payé de sa personne dans l’humble mesure que lui faisait sa position,
N'oublions pas aussi que bien des noms de souscripteurs n’ont pas voulu apparaître. Leur pauvreté, la somme minime offerte et acceptée,
(1) Cet épisode de notre histoire a fourni à Frértette une de ses plus belles poésies.
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leur donnait pourtant le droit de figurer sur ce tableau d'honneur de notre race.
Le surlendemain de la défaite de Sedan, le vice-consul de France à Montréal versait dans la caiss 2: de secours une somme de $1,500.
Malheureusement l’ombre suit la lumière. Il faut tout dire ici. À côté de ces actes de grandeur d’âme, de charité chrétienne sont venues se placer certaines étroitesses malignes. Nos compatriotes anglais de Québec s'étaient montrés généreux comme toujours. C’est ainsi que la maison Sharples avait souscrit $100 : M. Fry, $50. Grisé par les succès prussiens, le Witness de Montréal eût l’imprudence d'écrire ce qui suit :
‘À Québec et partout ailleurs; nuus avons des témoignages évidents prouvant que le Canada a échappé à un grand danger. Si Napoléon III eut obtenu un plein succès, l’esprit national des populations françaises et irlandaiïses catholiques aurait pris des proprotions trop grandes pour être réprimé, et il serait publiquement tombé dans les extravagances d’une nature perfide. Dans tous les cas la position des enfants d’Albion n'aurait pas été des plus belles. La même chose serait arrivée
en Irlande, rt dans les Etats-Unis la population irlandaise aurait été surtont rampante. Le fusil à aiguille de la Prusse a, inutile de le répéter, éloigné ce danger ; et toutes les classes de notre population peuvert maintenant vivre en paix.”
Ce maître Aliborou avait jugé le moment opportun pour lever le pied sur la France qu'il croyait écrasée. Et pourquoi pas ? il y a bien de par le monde des roquets qui sont aussi courageux que lui. Ils prennent un air de matamore quand ils ont levé la patte sur les monuments.
L'unique réponse à ces vilénies fut le succès de la Souscription Nationale. Cette éloquence en valait bien une autre, L'année avait été difficile. En 1850 le feu balayait un des quartiers les plus français de Québec. L’'incendie dans les bois abattait une immense région forestière. Au Saguenay toute la récolte était brulée : des milliers de personnes se trouvaient dans la misère et sans abri. Le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse, les régions du lac Supérieur, l'Ottawa avaient été dévastés par le fléau. Dans ce dernier pays 200 familles étaient sans maisons. Québec surtout avait été frappé,
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