CE QU'EST L'HOMME EN LUI-MÊME
Maintenant que nous ayons assigné à Thomme sa place dans la nature et déterminé la direction dans laquelle doit s'opérer son évolution, il nous faut examiner ce qu'il est en lui-même, en quoi il ressemble aux autres êtres vivants, en quoi il en diffère, quelles sont les facultés qui lui ont assuré la victoire dans la lutte pour l'existence et qui en font le dominateur de la terre. La géologie, la paléontologie, l'embryologie s'accordent pour démontrer qu'il est issu de la monère primitive, ou plutôt, comme nous l'avons déjà dit, que d'organisme en organisme, de combinaison en combinaison, il remonte jusqu'à la matière élémentaire ; qu'il n'est que le dernier et plus parfait produit de l'évolution de cette même matière et qu'il prend sa source, par conséquent, dans l'éternel et dans l'infini. Considérée à un point de vue aussi général, roi*!gine de l'homme serait, sans doute, acceptée sans répugnance, même par les dignités les plus susceptibles. Avoir pour ancêtres la matière cosmique, puis des nébuleuses et des étoiles, cela n'a rien de bien compromettant. On s'accommoderait mjâme, sans trop de façons, de la monère
initiale ; des parents aussi lointains nous gênent peu. Où la gène commence, c*est quand on voit figurer, sur son arbre généalogique, des poissons, des amphibies, des reptiles, et, chose plus fâcheuse encore, parce que nous en sentons le contact, des singes^ puisqu'il faut les appeler par leur nom. Eh quoi ! des cjclostomes, des requins, des crocodiles, des cousins à queue et qui grimpent aux arbres ! Quelle chute pour des gens habitués à se considérer comme descendant d*un couple façonné de la main même de Dieu, à sa propre image, dans un état de perfection, et placé dans un Paradis terrestre I Eh bien I il faut en prendre son parti. L'anatomie comparée des mammifères, auxquels nous appartenons, comme les singes, dé montre irréfutablement qu'entre nous et les singes supérieurs, tels que le Gorille et le Chimpanzé, il existe moins de différence qu'entre ceux-ci et les singes inférieurs, a Nous arrivons fatalement, dit Haeckel, à la conclusion » suivante : le genre humain est un^ ramuscule du groupe » des singes (catarrhiniens) de Tancien monde, dans lequel » il s*est développé, et provient de singes de ce groupe » depuis longtemps éteints. » C'est-à-dire que, parmi le groupe des catarrhiniens, il j a une famille qui a particulièrement réussi ; de cette famille nous sommes la postérité modifiée. Nous n'aurions assurément aucun doute sur ce point si nous pouvions nous débarrasser de préjugés nés surtout de notre éducation religieuse. Supposons, comme .le fait Huxlej, qu'un savant venu d'une planète lointaine, un nouveau Micromégas, descende sur notre petit globe ; qu'après avoir recueilli les principaux échantillons de sa faune, il les mette dans un grand baril d'esprit de vin et que, revenu dans sa planète, il entreprenne l'anatomie comparée de tous ces animaux ; pourrait-il aboutir à une autre classification ? D'ailleurs, ne vaut-îl
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pas mieux, comme répondit le même Huxley, croyonsnous, à un évéque anglican qui le raillait, « ne vaut-il pas mieux être un singe perfectionné qu'un Adam dégénéré ? »
Il n'entre point dans notre pensée que le maître doive se livrer à des controverses théologiques. Qu'il expose scientifiquement les faits et historiquement les opinions sur les faits ; cela suffit; la raison fera le reste. C'est pour cela que nous croyons devoir placer à ce moment des notions générales d'histoire naturelle. L'histoire naturelle est enseignée dans nos collèges, mais, comme les 'autres sciences, isolément et avec une minutie qui la rend fastidieuse. Qu'on la rattache à la théorie de l'évolution, aussitôt tout change. Il ne s'agit plus de charger sa mémoire d'une multitude de faits insignifiants pour le commun des mortels, sans lien entre eux et qui ne disent rien à l'intelligence. Il s'agit de faire l'histoire de V organisation à travers les siècles, tant dans le règne végétal que dans le règne animal. Quel intérêt alors 1 Vous dites que nous sommes issus des singes ? Prouvez-le. Vous dites que tous les organismes animaux sont issus les uns des autres, du plus simple au plus composé, par une série continue de transformations? Faites-le voir. — Et qu'alors le maître suive la série ascendante ou la série descendante, il importe peu ; c'est une question de méthode. Mais que, partant de l'homme, par exemple, il montre comment les différents organes ou appareils qui le constituent vont se dégradant et s'évanouissant les uns après les autres jusqu'à ce qu'on arrive à des « organismes sans organes » ; ou que, partant de la matière vivante non encore différenciée, il montre comment les oBganes se forment, les uns après les autres, et se développent en se compliquant :
1*â: : îTr-. r-T.:;, 1 i; ; irtii cîivTiîatoire, Tappareil respira: . ^-t. 1 i; .^iTr^ nrrTe'-ix, rap^-oreil locomoteur, toat cela a- ir-jT« î-e rrLrral[:é ccayenable ; qu'il établisse lài^fi* 'ize elû^i^ :â:: . a des animaux non plus selon leur :\f'. '* '' i*.rçi:..>â:::a, mais selon leur dtgrt d'orçanisa- I. . I. ; . ^r, p^as5ân; du re^e animal au règne végétal, il le ii-.Ltre. Iii aussi, s^irtaat d'une simple cellule, de la mo— L-re T-j-:aIe, e:. de transformation en transformation, de: uis ^s or^ranismes les plus simples tels que les algues, s\r.evar.t ;us ^u*aux orj^anismes les plus complexes, tels que les di^c-tvlciocêes gamopétales; qu'il montre non seulemtrat le \ rc'-.Tès s:»éoidque, mais le progrès chronol. .:i iue ; et ce iri^ le parallélisme laissera dans l'esprit des ' êl/ves de claires et inerfaçables notions du développement de la vie sur le L'îobe et de son état actuel. Or, c'est, en histoire naturelle, tout ce qu'il nous importe de savoir ; car ce «ont précisément ces notions-là qui font l'éducation de Tesprit, ^arre gu'eUfs nous font penser. — Certains utilitaires demanderont peut-être à quoi peuvent servir des idées aussi générales. Cela prouve qu'ils ne nous ont pas compris. Nous le répétons : il ne s'agit pas pour nous d^apprendre la botanique afin de savoir composer des tisanes, ou la zoologie en vue de la cuisine ou de la médecine ; nous ne voulons former ni des herboristes, ni des cuisiniers, ni des médecins. A chacun^ ignorant ou savant, son métier ou sa spécialité ; c'est là l'objet propre de l'enseignement spécial, professionnel. A tous les connaissances générales qui font Vhomme éclairé et nous élèvent à la plus grande hauteur intellectuelle atteinte par l'humanité contemporaine.
Il ne suffit pas de savoir que l'homme est issu de singes anthropoïdes ; il faut encore savoir comment il s'est élevé au-dessus d'eux et par quoi il en diff'ôre. Pour quiconque a
VU un gorille ou un orang-outang, il n'est guère possible de ne pas les reconnaître pour nos cousins-germains , tant ils ont, moins encore peut-être dans la structure extérieure, que dans l'expression du visage, le caractère de Vhumanité, Orang-outang, si nous ne nous trompons, signifie homme des bois ; nous ignorons ce que signifie le mot gorille ; mais nous nous rappelons avoir lu, non sans surprise, dans un extrait du périple d'Hannon, qu'arrivés en une région indéterminée de l'Afrique, sans doute sur la côte occidentale, les navigateurs carthaginois y rencontrèrent des hommes velus qu'on appelait Gorilles, Pour les Carthaginois, comme pour les Malais des îles de la Sonde, ces grands singes étaient des hommes. Le naturaliste voyageur, du Chaillu, qui a chassé le gorille et qui en a tué plusieurs, après avoir décrit des scènes touchantes qui prouvent que l'âme (oui, l'âme) de ces frères inférieurs s'élève bien au-dessus de la pure bestialité, déclare que chacun de ses meurtres était suivi, chez lui, d'un sentiment involontaire de remords, comme s'il venait de commettre un assassinat. Nous avons visité nous- même le dernier orang exhibé au Jardin d'Acclimatation. On peut dire qu'il avait déjà la mort sur le visage, car il mourut quelques jours après. Pendant que nous étions là, son jeune, qui gambadait dans les cordages, descendit auprès de lui ; il le caressa doucement de la main, comme le père le plus tendre eût pu faire de son enfant, et il le renvoya jouer. Une femme était là, grande et belle ; il attacha sur elle un regard d'une tristesse infinie, avec tant d'obstination qu'elle en fut presque décontenancée. Et ces traits, rapportés encore par du Chaillu, sont-ils d'un animal ou d'un homme? Un jour, dans une chasse, il se trouva tout à coup en présence d'une famille composée du père, de la mère et d'un petit. Ces innocents frugivores se reposaient
à Tombre des grands bois. A sa vue, le mÀle, un gorille d*une stature énorme et d'une force terrible, 8*ayança au devant de lui, et là, debout, frappant du poing sa robuste poitrine, il semblait lui adresser, dans son langage inarticulé, d'énergiques objurgations, lui reprochant peut-être de venir troubler sa solitude, ou le provoquant au combat. Hélas I la carabine eut bientôt raison de cette force et de ce courage. — Une autre fois, le naturaliste ayant rencontré une mère et son petit, il tua la mère. Au lieu de s'enfuir, l'enfant resta près du cadavre. Il ne comprit pas d'abord le redoutable mystère ; il crut sa mère endormie et il essaya de la réveiller. Mais bientôt la lumière se fit dans son intelligence; il se jeta sur le corps inanimé, l'embrassant et donnant toutes les marques du plus violent désespoir. — Que nos pères aient passé par cet état, il n'y a ni à s'en étonner, ni à en rougir.
Un des traits les plus caractéristiques de la race humaine, la station droite, se retrouve déjà, comme on vient de le voir, quoique à un moindre degré, chez les singes anthropoïdes. Ils marchent debout et se servent parfois d'une branche d'arbre en guise de bâton ou de massue. Quoiqu'ils ne soient point des quadrumanes^ et qu'ils aient des pieds comme nous (le pied chez eux, comme chez nous, se distingue anatomiquement de la main); quoiqu'ils pratiquent la station verticale, les anthropoïdes actuels se sont arrêtés dans leur évolution à un stade qu'ont de beaucoup dépassé nos ancêtres. Par suite de circonstances que nous ignorons, la station droite leur devint habituelle, puis exclusive, et entraîna chez eux, outre une différenciation complète des membres supérieurs et inférieurs, qui devinrent de vraies mains et de vrais pieds, les autres modifications de structure qui séparent l'homme du singe, a La colonne vertébrale tout entière, dit Hsec*
» kel, mais surtout la zone du bassin et celle des épaules » et les muscles qui s'y insèrent subirent les modifications » par lesquelles le corps humain se différencie de celui » des singes les plus anthropoïdes. » Ce progrès dans la structure ne se fit point sans être accompagné d'un progrès corrélatif dans Tintelligence, et le crâne se développant avec le cerveau modifia heureusement la face entière.
Mais un caractère qui, bien plus que les différences de structure dont nous venons de parler, distingue l'homme des singes les plus anthropoïdes, c'est le langage articulé.
Est-ce à dire que Thomme seul ait un langage ? — Non. Il suffit d'avoir observé des animaux pour savoir qu'ils ne sont point embarrassés de s'entendre entre eux, ni de se faire entendre de nous. On soupçonnerait volontiers qu'ils nous entendent beaucoup mieux que nous ne les entendons nous-mêmes. Notre chien a bientôt fait de lire dans nos regards ce que noxx^ pensons, ou plutôt ce que nous sentons. Car voilà, croyons-nous, ce qui distingue surtout du nôtre le langage des animaux. Ils sentent comme nous, autant que nous ; ils ont les mêmes passions fondamentales, et ils trouvent le langage qu'il faut pour les exprimer au degré où ils les éprouvent'. Ils ont aussi des besoins, et leur intelligence, s'exerçant dans la mesure de ces besoins, déploie la quantité de logique et de raisonnement requise pour arriver à les satisfaire. Mais ces besoins sont simples et peu nombreux ; leurs rapports entre eux et avec le reste de la nature sont peu compliqués ; ils n'exigent pas une grande faculté d'analyse, et il est facile de comprendre , toute question d'organisation à part , qu'ils trouvent dans le regard, dans le geste, dans le cri, dans les différentes intonations de la voix un moyen suffisant de se faire entendre. On comprend aussi que ce
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langage aDimal ait plus ou moins de complexité, selon que les animaux qui s'en servent sont plus ou moins engagés dans la vie sociale. Le langage du tigre, par exemple, qui vit dans un farouche isolement, doit être d'une simplicité extrême. Mais qui peut savoir à quel degré de complication est parvenu le langage de Tabeille et de la fourmi?. . Un jour, raconte Réaumur, croyons-nous, un énorme escargot pénètre dans une ruche. Il est aussitôt expédié. Mais comment se débarrasser du cadavre ? Pour soulever une masse pareille ou seulement la rouler jusqu^à la porte, il aurait fallu de ces puissants engins que ne possèdent pas les mouches à miel. Et pourtant, si ce cadavre reste là, c'est la ruine de la république. Il va tomber en putréfaction et rendre la ruche inhabitable. Que faire ? On l'embauma. Il fut délicatement enveloppé de propolis, et il resta là, dans sa coquille, inoffensif comme une momie égyptienne. — C'est ici un fait accidentel où l'instinct n'a rien à voir. Il fallut réfléchir, délibérer, conclure. La complexité de raisonnement exigée est certainement considérable, et ne suppose-t-elle pas un langage qui soit en rapport avec elle ? — Et les fourmis, dont les instincts sociaux sont si développés qu'on trouve chez elles comme un raccourci des sociétés humaines ; qui savent non seulement édifier des constructions compliquées, mais recueillir des provisions pour la saison mauvaise, prévenir la germination du grain amassé ; qui possèdent des animaux domestiques, des esclaves, livrent des batailles rangées, etc. *, toutes choses qui exigent, à Un haut degré, réflexion, combinaison, entente commune, ^t, comme conséquence, des moyens équivalents de s'entendre, en un mot, un langage très avancé. — Ceci soit dit pour mon-
* N'avoDS-nous pas lu, quelque part, qu'il existe, au Texas, une espèce de fourmis agricoles qui labourent, sèment et moissonnent ?
trer que la sociabilité tend naturellement en compliquant les rapports d'existence, à développer l'intelligence chez les sociétaires, et que le développement de l'intelligence tend nécessairement à développer le langage, puisque le langage, quel qu'il soit, n'est qu'une forme d'expression du sentiment et de la pensée. S'il en est ainsi, on ne saurait douter qu'avant de s'élever jusqu'à ce perfectionnement suprême du langage, qui réside dans V articulation^ l'homme, après s'être différencié des singes anthropoïdes par l'habitude exclusive de la station droite et les modifications concomitantes, n'ait longtemps vécu en société et ne soit ainsi parvenu à un degré relativement très supérieur de développement intellectuel.
Cependant, la division de ce qui devait être la famille humaine en plusieurs groupes et leur dispersion sur la Terre, si l'on en juge par l'irréductibilité des langues à un seul idiome, furent antérieures à la création du langage articulé. — Ici se pose une question des plus intéressantes : les différentes races humaines peuvent-elles se ramener à une origine commune? — Pour répondre à cette question, il faut d'abord bien préciser ce qu'on entend par l'homme. Si l'on donne le nom d'homme à un être déjà très supérieur, par la structure et l'intelligence, aux singes anthropoïdes que nous connaissons, mais non encore en possession du langage articulé, il n'est pas douteux que tous les groupes humains n'aient une commune origine puisqu'ils sont tous issus du même tronc simien dont ils sont la postérité diversement modifiée. Mais si l'on réserve le nom d'homme pour celui-là seul qui possède un langage articulé, il faudrait reconnaître que les races humaines ont autant d'origines différentes qu'il y a de langues irréductibles.
D y a toutefois apparence qu'avant de se séparer et de
se disperser, les différents groupes humains, non encore en possession du langage articulé, n'en étaient pas restés au pur langage animal, à celui que nous observons aujourd'hui chez les anthropoïdes. Ce n*est pas brusquement, par une révolution subite, que le langage articulé éclata, pour ainsi dire, tout à coup sur des lèvres humaines. Gomme tout dans la nature, il se forma par une lente et insensible transformation. Le langage animal se perfectionna peu à peu dans Tespèce entière. Enfin, sous Tinfluence de circonstances favorables, divers rameaux du groupe simien se développèrent, à part, physiquement et, grâce surtout à la vie sociale, intelledmttement, La complication de plus en plus grande des rapports d'existence exigea, de Tesprit grandissant, une analyse plus profonde ; les objets se précisèrent, se distinguèrent davantage, et, en même temps, les sons qui servaient à les désigner. Chacun reçut son nom de substance ou de qualité, tandis qu'on trouvait le moyen d'exprimer leur existence et leurs relations. Puis l'analyse conduisit naturellement à Tabstraction, à la généralisation , à la classification. Identique au fond, quoique sous des formes variées, le langage humain était né, et, avec lui, le plus puissant instrument de développement intellectuel et de progrès.
Ce n'est pas encore le moment de faire l'histoire du langage. Il faut, auparavant, puisque la séparation et la dispersion des différents groupes humains a précédé la naissance du langage articulé, donner une idée générale de ces différents groupes, et après avoir hypothétiquement déterminé leur centre de création, les suivre jusque dans leur habitat actuel. C'est l'affaire de l'anthropologie et de Tethnographie. On n'attend pas de nous que nous en fassions Toffice. Ce n*est pas notre objet ; nous traçons un programme, nous n'enseignons pas une science. Le maître
spécialisé le fera avec compétence et autorité. Nous ne craignons pas de le répéter : nous ne sommes, en ces matières, qu'un profane. Nous ne pouvons, cependant, nous empêcher de consigner ici quelques réflexions qui ne sont peut-être pas sans importance , quoiqu'elles soient en désaccord avec les opinions reçues touchant la filiation des races humaines et leur centre de création , considéré comme unique et placé soit dans une hypothétique Lémurie, soit dans l'Afrique tropicale ou l'Asie méridionale, à l'exclusion de l'Europe et de l'Amérique, soit dans le grand massif compris entre l'Himalaya et l'Altaï; centre unique d'où l'espèce se serait répandue dans tout le globe et l'aurait peuplé par migrations.
De la comparaison des organismes, nous avons conclu sans peine que les races humaines avaient une commune origine et qu'elles descendaient toutes de l'ordre simien. De l'irréductibilité des langues, nous croyons pouvoir légitimement conclure qu'il n'y a pas eu seulement wn, mais plusieurs centres de création et que les différents groupes humains aux langues irréductibles ne sont pas issus les uns des autres, mais d'autant de groupes de singes anthropoïdes depuis longtemps séparés et profondément différenciés. Ce qui nous confirmerait dans cette opinion, c'est que, entre les anthropoïdes actuels, il existe une différence très caractéristique. Les singes africains, Gorille et Chimpanzé, se distinguent par leur dolichocéphalie et la couleur noire * ou brune de leur peau des singes asiatiques, grand
* Nous n'avons jamais vu de chimpanzé, et peut-être commettonsnous une erreur en suivant une fausse analogie ; mais nous n^avons pas sous la main les moyens de nous rectifier. Ceci, du reste, importe peu, car nous n'écrivons pas un livre de science, et, d^ailleurs, les vrais nègres sont en minorité en Afrique où les races brunes dominent. Nous avons vu jadis au Muséum un gorille préparé^ et nous croyons nous rappeler avec exactitude que la peau de la face et des mains
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et petit Orang, qui sont très nettement brachycéphales et qui ont la peau jaune. Or, précisément, les races noires ou brunes vraiment africaines (Hottentots, Cafres, Nègres, Nubiens) sont, en même temps, dolichocéphales, tandis que les races jaunes vraiment asiatiques (Mongols et Malais) sont très nettement brachycéphales. Cela ne veut point dire que ces races humaines soient issues des anthropoïdes dolichocéphales et brachycéphales actuels, mais d'autres anthropoïdes depuis longtemps éteints qui, ayant le même habitat, avaient les mêmes caractères.
Mais la langue, la forme du crâne et la couleur de la peau ne sont pas les seuls caractères qui différencient les races humaines. Il y a aussi, entr' autres choses, les che^ veux : les cheveux laineux et les cheveux lisses, dont la nature est très différente; les cheveux laineux sont plats, les cheveux lisses sont cylindriques. Les quatre races inférieures à chevelure laineuse (les Papous, les Hottentots, les Cafres et les Nègres) se divisent elles-mêmes, à cet égard, en deux groupes d'après le mode dont les cheveux sont plantés. Les Hottentots et les Papous, quoique séparés actuellement par de très grandes distances géographiques, ont les cheveux plantés en petites houpes *, à la manière des brosses ; chez les Cafres et les Nègres, les
était très foncée, pour ne pas dire absolument noire. Il en est de même de celle du mandrill, etc. Nous avons vu, d'autre part, un orang à la peau jaunâtre et un autre singe de Bornéo, actuellement au Jardin d'acclimatation, dont le teint délicat, du plus beau jaune, pourrait faire envie à un petit maître chinois. Ceci ne tend-il pas à prouver : lo que riufluence de la chaleur n'est que superficielle et ne peut pas aller jusqu'à changer la couleur fondamentale ? — car, enfin, Sumatra et Bornéo sont aussi sous l'équateur — ; 2° que les races noires ou brunes d^Afrique et les races jaunes de l'Asie sud-orientale sont aborigènes comme les singes qui habitent les mêmes régions?
i Le fait était très sensible sur la tête de la petite ûUe hottentote du Jardin d'acclimatation.
cheveux sont diffus, comme chez nous, c'est-à-dire, également répartis sur toute la surface du crâne.
Jusqu'ici pourtant la difficulté n'est peut-être pas insoluble, et Ton comprend, à la rigueur, que, malgré cette différenciation, on puisse ramener ces quatre races à des rameaux très voisins d'une même souche et au même centre de création. Il ne serait peut-être pas impossible non plus de ramener au même centre de création et à une même souche les races à peau plus ou moins claire et à cheveux cylindriques (droits ou bouclés), depuis la race malaise jusqu'à la race blanche méditerranéenne, si nous ne trouvions à la racine de cet arbre généalogique l'Aus" tralien à crâne dolichocéphale et à peau très brune, au type simien extrêmement prononcé. Comment passer de l'Australien dolichocéphale au Malais et au Mongol brachycéphale? Comment passer de ceux-ci à l'Américain mésocéphale et au Méditerranéen chez lequel le crâne peut varier de la dolichocéphalie à la brachycéphalié ? On le voit, les objections abondent.
Nous sommes pour notre part (avec toute l'humilité qui convient à notre incompétence), nous serions assez enclin à croire que le groupe simien virtuellement destiné à produire l'humanité engendra insensiblement un certain nombre de familles de plus en plus anthropoïdes, comme des branches qui se ramifient successivement sur le même Ironc et qui s'étendent en sens divers. Ces familles, déjà plus ou moins différenciées, durent s'écarter peu à peu de leur premier habitat et se différencier de plus en plus par la nécessité de s'adapter à des conditions diverses d'existence, tout en conservant par Ihérédité la structure ancestrale. De ces familles, plus nombreuses j peut-être^ que nous ne pensons, seraient issues, par un perfectionnement continu, les différentes races humaines en nombre égal à celui
des langues irréductibles. De ces anthropoïdes primitifs quelques-uns ne seraient point parvenus à franchir le détroit qui les sépare de Thumanité, et resteraient pour nous comme des échantillons vivants de* ce que furent jadis ceux de leurs congénères d'où sont sorties, d'un côté, les races à peau très foncée et à cheveux laineux, de Tautre, les races jaunes à cheveux lisses. Les Australiens, à cheveux lisses et à peau très brune, mais dolichocéphales, proviendraient d'une autre variété anthropoïde ou auraient subi une forte régression qui les aurait ramenés au type ancéstral le plus ancien. En supposant qu'on n'admette de centres de création secondaires différents que pour les deux grandes divisions des oulotricTies et des lissotriches à peau noire ou jaune, il faudrait admettre que les races américaines ou rouges et les différentes races blanches sont issues de la même souche que les races jaunes, et qu'elles doivent les différences qui les en distinguent aux modifications produites par la diversité des conditions d'existence et de nombreux mélanges avec des variétés humaines depuis longtemps disparues \.
Telle n'est pas, nous l'avons déjà dit, notre manière de voir. Que le lecteur bienveillant nous pardonne notre audace ! Mais nous ne pouvons nous empêcher de soupçonner qu'au point de vue de la filiation des races humaineS) les anthropologistes les plus éminents ont placé jusqu'ici la pyramide sur la pointe; ce qui fait que leur théorie n'est peut-être pas bien solide. En effet, les races qui ont atteint le plus haut développement physique, intellectuel et moral sont incontestablement les races blan-
^ Jusqu'ici notre pensée doit paraître un peu hésitante ; c'est que nous ne taisions qu'exposer, à peu près, leô opinions reçues; Dans ce qui suit nous allons exposer la nôtre»
ches, les différents rameaux des familles Sémitique et Aryenne ; ce sont aussi les plus anciennement civilisées. Or, n'y a-t-il pas apparence, conformémmt à la théorie même de l'évolution, que ces races sont les premières qui se soient dégagées du type simien ? Pas plus que chez les autres races humaines, le progrès physique, intellectuel et moral, surtout à l'origine, n'a pu s'effectuer chez elles que par l'intermédiaire du temps. Or, la durée du temps écoulé ne doit-elle pas être en proportion directe du fro'grès accompli? Les races inférieures, au contraire, au lieu d*étre les plus anciennes, se seraient dégagées les dernières de la souche commune ; et c'est précisément à leur moindre ancienneté relative qu'elles devraient surtout rinfériorité de leur développement. Enfin, quelques anthropoïdes n'auraient pas eu le temps de s'élever jusqu'à l'humanité véritable et resteraient comme de vivants spécimens d'un état inférieur par lequel ont passé nos ancêtres. — Ce qui, selon nous, a produit Terreur des anthropologistes (si erreur il y a), c'est, d'abord, qu'ils ont oublié que la vie a marché du pôle à Vèquateur et non de Véquateiir au pôle * ; c'est, ensuite, qu'inconsciemment in-
1 « Pour arriver, dit Littré, de la température moyenue de 100 degrés à la température moyenne de 13 degrés qu'elle a maintenant, la terre a mis plusieurs millions d^années. C'est dans cet intervalle qu'apparurent les êtres vivants ; mais il faut remarquer que les pôles furent lés premières régions habitables, La température moyenne de Téquateur est de 28 degrés au-dessus, celle des pôles de 16 au-dessous de zéro ; il y a donc, entre ces deux régions, 44 degrés de différence I de sorte que^ lorsque le pôle avait une chaleur de 30 degrés, que Ton peut regarder comme compatible avec Texistence de Thomme et des animaux, ses contemporains, Péquateur avait 74 degrés, température tout à fait insupportable aux êtres actuels. *
En supiposant que Tétat de l'atmosphère ait maintenu d'abord une température a peu près égale sur toute la surface du globe, il est certain que la différence des climats se manifestait sérieusement dès Tépoque secondaire et que, au commencement de l'époque tertiaire,
m LA «;UESTIOX BC LATIX
tLier^cés par la tradiiion, ils ont conça Tespèce humaine coaiaie issce, à un moment donné, d'un seul couple qui curiit *'f/y4-i'nm*ni incarné le earacière de ThumaniU (homo prinii^enius . De la à chercher sur le globe un centre unipe de création d*ou toutes les races humaines auraient rajoncê, il n'j a qu*un pas. Mais aussi que de diÎQcultés î
Sup[»osons, au contraire, une espèce anthropoïde répandue sur la Terre dés l'époque pliocène. L'hypothèse n'est pas sans fondement : M. Gaudry a décrit un Dryopithèque, recueilli, à Saint-Gaudens, dans le terrain miocène, a sing^e très élevé, et qui se rapprochait de Tbomme par la taille et plusieurs autres particularités ». La température à cette époque, dans nos climats et dans toute la zone correspondante, dans les deux hémisphères, était analogue à la température actuelle des régions tropicales. Les singes, qui n'habitent guère maintenant qu'entre les tropiques, habitaient, sans doute, partout, cette double zone. Peut-être môme n'habitaient-ils qu'elle, les régions qu'ils habitent actuellement étant encore, en ce temps -là, vraisemblablement trop chaudes. Quoi d'étonnant, dès lors, que les singes, tels que les anthropomorphes si élevés de la période miocène qui vivaient en Europe et, sans doute, * dans l'Asie moyenne, peut-être même en Amérique, aient acquis peu à peu, dans ces mêmes habitais j le caractère humain dès le commencement de l'époque quaternaire I
a température des régions polaires était à peine de 4 degrés au dessus de zéro. On ne peut guère douter qu'elle ne fût descendue que lentement et successivement à ce niveau et qu'elle n'eût passé par 30 degrés ; ce qui suffirait à justifier le raisonnement de Littré. En tout cas^ la température moyenne des régions équatoriales devait être alors de 20 degrés au dessus de ce qu'elle est aujourd'hui, tandis que la France et ^Angleterre par exemple, jouissaient d'une température tropicale.
Ces hommes primitifs dont nous trouvons déjà, probablement, les ancêtres chez nous, dès la période miocène, quelle nécessité y at-il de les faire venir des régions lointaines de l'Asie et de l'Afrique? Sans doute, la race Aryenne, qui couvre maintenant l'Europe et qui s'étend de plus en plus au monde entier, a rayonné d'un point de l'Asie qu'on peut, à peu près, déterminer*. Mais est-ce que l'Europe était vide quand les Aryens y firent leur apparition ? Avant les Grecs et les Romains, n'y avait-il pas les Pelages et les Ligures ? Avant les Celtes et les Germains n'y avait-il pas les Sicules et les Ibères ? . . . Nous avons quelque peine à comprendre comment le type blanc serait issu d'un type nègre, tel à peu près que l'Australien, et comment il se serait à ce point perfectionné pendant que celui-ci, plus ancien, serait resté stationnaire. Nous concevons bien mieux comment des hommes ou des anthropoïdes supérieurs, vivant dans des climats actuellement tempérés, se seraient modifiés, pendant la période glaciaire, de manière à acquérir, par la lutte pour l'existence, dans des conditions devenues difficiles, les qualités de structure septentrionale, d'intelligence et d'énergie qui les distinguent. Car, ce sont, évidemment, les anthropoïdes ou les hommes les plus avancés, les plus capables de résistance, qui osèrent affronter les changements d'un climat devenu plus rigoureux. Les plus inférieurs, au contraire, et les moins bien armés émigrèrent avec la faune méridionale, et descendirent dans les régions équatoriales où, avec le temps, ils donnèrent naissance aux races jaunes et enfin aux autres races qui ont le plus conservé le type simien 'parce qu'elles en sont issues
les dernières.
1 Ce poiat est précisément situé dans TAsie moyenne, et, par conséquent, dans la zone tempérée.
OUéRIM. 8
De cette façon, bien des difficultés s'évanouissent dont la moindre n'est pas la différence des langues. II y eut d'abord, si nous pouvons ainsi parler, une humanité anthropoïde diffuse et non encore en possession du langage articulé, dont les différents groupes, modifiés par l'habitat et les conditions d'existence, évoluèrent parallèlement ou successivement vers Thumanité humaine^ créant ainsi d^s groupes humains différenciés et d'autant plus parfaits qu'en raison de leurs qualités propres ou de conditions favorables, ils s'étaient développés les premiers. Ces groupes furent donc, avant les autres, en possession du langage articulé, et chacun d'eux créa spontanément son idiome. Ceux, au contraire, que des conditions moins favorables retardèrent dans leur développement, arrivèrent plus tard à l'humanité, et restèrent, par cela môme, dans un état d'imperfection jelative. Ils eurent aussi, à la fin, leur langage articulé ; mais leurs langues, les langues africaines, australiennes, mongoles, portent encore, pour ainsi dire, la marque de leur jeunesse. Elles sont fort imparfaites, et le Chinois lui-même en est resté au monosylîahismej tandis que les langues parlées par les groupes les plus anciennement huînains sont des langues à flexions, parvenues au degré le plus élevé de l'évolution linguistique. On a parlé de races improgressivés ; c'est une parole bien légère dans la bouche d'un anthropologiste. C'est à peine si nos observations remontent à quelques dizaines de siècles, et depuis l'époque miocène où existaient déjà des singes anthropomorphes très élevés, il faut peut- être compter des millions d'années.
Ce sytème, ou, si l'on veut, cette hypothèse, nous paraît avoir tous les caractères de la probabilité scientifique, parce qu'elle est, en même temps, conforme à la théorie générale de l'évolution et aux plus sérieuses obser-
valions géologiques et paléontologiques. Elle aurait, en outre, le grand avantage de simplifier considérablement les difficultés relatives à la distribution des races humaines et à la tranformation de types inférieurs en types supérieurs très diversement caractérisés. On sait, en effet, que depuis le commencement de la période miocène où vivaient déjà des singes anthropomorphes probablement diffus dans toute la zone correspondant à la zone actuellement tempérée, le relief de Técorce terrestre a subi de nombreuses et profondes transformations ; que des continents actuellement séparés étaient alors unis ; que des continents maintenant unis étaient alors réparés ; que des terres actuellement existantes n'existaient pas encore; que des terres alors existantes n'existent plus. Quoi de plus naturel, dès lors, que de supposer que des groupes divers d'anthropomorphes miocènes, ces hommes virtuels^ séparés ainsi les uns des autres par des révolutions géologiques, ont continué à se développer isolément, acquérant, par l'adaptation et l'hérédité, les caractères propres qui en ont fait des races particulières dans l'humanité commune ? N'est-ce pas ce qu'on voit se faire pour les langues, par exemple ? Considérons le groupe néo-latin : l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le provençal, le roumain ; est-ce que toutes ces langues sont issues les unes des autres? — Non. Elles ont une origine commune, c'est vrai : le latin, comnie les diverses races humaines ont pour origine les singes catarrhiniens ; mais il n'y a pas eu pour toutes ces langues jjtn centre unique de création, A une certaine époque et pendant une certaine période, le latin s'est répandu dans une certaine zone ; il y a subi une première et lente transformation . Puis des révolutions historiques sont survenues. Le flot de la Barbarie a submergé le continent de l'Empire, ne laissant subsister à sa place
que de grandes îles : Fltalie, la Gaule, l'Espagne. L'évolution des langues néo-latines ne s*est pas arrêtée pour cela ; mais des idiomes, jadis à peu près semblables, tant qu'ils ont été unis, une fois séparés, se sont différenciés de plus en plus et, tout en conservant le type commun qu'ils ont hérité des ancêtres, ils ont acquis, par l'adaptation, des caractères propres qui en font des langues distinctes.
Que le lecteur nous pardonne ces longs développements ; la question une fois posée nous n'avons pas eu le courage de nous arrêter avant de l'avoir, autant qu'il dépend de nous, épuisée. De tous ces détails, au reste, il ressort clairement (ce que nous avions surtout à cœur d'établir) qu'entre Tordre simien et nous il n'existe aucune solution de continuité. Nous sommes des singes plus ou moins perfectionnés, très perfectionnés, immensément perfectionnés, on ne s'y oppose pas ; mais, soit au point de vue physique, soit au point de vue moral, noKs ne différons deiix qu'en degré et non en nature. Nous portons en nous toute l'animalité antérieure ; il n'y paraît, parfois, que trop ; nous avons les pieds au même niveau, mais nous la dominons de la tête. C'est par Tintelligence que nous sommes supérieurs ; c'est par le développement de Tintelligence que nous devons continuer l'évolution. Ce n'est pas, cependant, pour elle-même et pour elle seule que nous avons à développer notre intelligence ; nous devons surtout la faire servir à donner une base rationnelle aux instincts moraux que nous avons hérités d^ nos plus humbles ancêtres. Il est plus d'une leçon que nous pouvons leur demander. Ce grotesque anthropomorphe dont nous rions, quand nous le voyons dans nos ménageries, comme de notre propre caricature, nous enseignerait, au besoin, la sobriété, le courage, la tendresse pour les siens. Pas plus
que l'intelligence, la moralité n'est l'apanage exclusif de notre espèce ; nous la trouvons au plus haut degré jusque chez ce que nous appelons de vils insectes. A l'école de la fourmi et de l'abeille nous pourrions apprendre la prévoyance, la constance, l'énergie laborieuse, l'ordre, l'économie, le désintéressement, l'abnégation personnelle, le dévouement absolu au bien public. Il est peu de vertus dont nous ne trouvions le germe chez les animaux inférieurs ; et si l'homme les a portées plus loin n'a-t-il pas aussi perfectionné les vices qui y correspondent? N'en a-t-il pas inventé quelques-uns? Ne méritons-nous pas, à quelques égards, cette définition d'un philosophe morose, mais juste : « L'homme est un animal dépravé » ? Dépravé, oui ; car infidèle à sa destinée, l'homme vicieux et méchant retombe au-dessous de la pure bestialité.
Non, ce qui distingue l'homme des vertébrés inférieurs, ce n'est pas sa nature, mais lo degré de développement qu'il a atteint dans la série, sa place dans la commune évolution. Depuis la monère initiale toute l'animalité a travaillé pour lui. C'est pour lui qu'elle a acquis ses organes et ses appareils divers ; c'est pour lui qu'elle les a sans cesse perfectionnés ; c'est pour lui que la nageoire du poisson et les extrémités pentadactyles de l'amphibie sont devenues, comme dirait Homère, « une main habile aux beaux ouvrages » ; c'est pour lui que le petit renflement de la moelle épinière des cyclostomes est devenu un puissant cerveau capable des plus hautes et des plus vastes pensées. Il est l'aboutissement du travail des siècles, le produit actuellement le plus parfait de la force immanente d'organisation de la matière ; il est ce que nous connaissons de plus grand. Il est aussi ce qu'il y a de plus libre ; car plus on remonte vers la matière élémentaire, plus il y a de fatalité ; plus on s'élève dans l'organisation, plus il
y a de liberté, parce qu'il y a plus d'intelligence. Non que Thomme, plus que le reste des animaux, puisse agir sans motif; mais parce que, ayant une intelligence plus développée et prévoyant mieux les conséquences de ses actes, il peut mieux choisir entre les motifs et s'élever au-dessus des impulsions de l'instinct égoïste. L'expression de l'intelligence, le langage, s'est développé dans la série animale en même temps que l'intelligence elle-même ; il s'est moulé, pour ainsi dire, sur elle. Un de ses facteurs principaux a été la sociabilité, parce que la société, par la complexité des rapports qu'elle engendre, est le stimulant le plus puissant de l'intelligence. Placez l'homme en dehors de la vie sociale, il perdra, comme le castor solitaire, ses facultés les plus hautes. Il y a apparence que les singes anthropoïdes actuellement existants, à peu près réduits à la vie isolée de famille, sont en état de rétrogradation relativement à leurs ancêtres des périodes miocène ou pliocène, relégués qu'ils sont dans cet état d'infériorité par le succès même de leurs frères parvenus. Par la nature de leur constitution physique, les singes anthrophoïdes, plus encore que les singes inférieurs, sont faits pour la vie sociale, et tel fut, pensons-nous, \eub état dans ces époques lointaines où les conditions d'existence étaient pour eux bien plus favorables qu'elles ne sont maintenant. C'est pendant cette période sociale que s'élabora, sans doute, un langage très rudimentaire, tenant le milieu entre le pur langage animal et le langage humain. Alors survinrent, ainsi que nous le disions plus haut, des révolutions * géologiques qui séparèrent en groupes divers l'humanité simienne, et ces groupes divers, plus ou moins
* Nous ne prenons pas le mot révolution dans le sens de cataclysme^ ni de changeaient brusque, bien qu'il ait pu y en avoir, mais de changement profond.
favorisés par les conditions d'existence, se développèrent, soit parallèlement, soit successivement, et créèrent chacun leur idiome particulier, leur langage articulé. Une fois créé, le langage articulé, produit du développement intellectuel, réagit, à son tour, sur ce développement et devint le plus puissant facteur de l'intelligence. Grâce à lui, l'homme put mieux préciser ses idées, les analyser, échanger ses observations, les discuter, les combiner, les léguer par la tradition orale et se former peu à peu ce capital de connaissances, si pauvre encore chez le Hottentot ou chez le Canaque, si riche dans nçs grandes civilisations sémitiques et aryennes. C'est alors qu'il commença à se créer des armes et des outils qui centuplèrent ses forces, ou plutôt à les perfectionner ; car nous penchons à croire que, dès cette période d'humanité simienne dont nous parlions plus haut, il était en possession de ces premiers instruments que nous trouvons déjà entre les mains des anthropomorphes actuellement existants, des bâtons et des massues, sinon des haches de pierre. C'est, sans doute, au commencement de l'époque glaciaire qu'ils entrèrent en possession du feu, et que, sous l'impulsion de la nécessité ff mère de l'industrie » ils réalisèrent les premières inventions vraiment humaines, qui les séparèrent profondément de l'animalité inférieure et assurèrent désormais leur domination.
Quelque opinion qu'on adopte sur l'origine de l'homme, qu'on, n'admette qu'un centre de création et qu'on fasse descendre les unes des autres les races actuellement existantes, comme on l'a fait jusqu'ici ; ou que, selon notre manière de voir, on reconnaisse, antérieurement à Vhiùmanité humaine, l'existence d'une humanité simienne d'abord diffuse, puis divisée en nombreux groupes, acquérant simultanément ou successivement la pleine humanité,
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c'est ici le liea d^étudier les différentes races, actnellement existantes, an triple point de vue physique, intellectuel et moral, de les comparer entre elles et d'en établir, autant que possible, une exacte classification. De même que dans la nature, malgré la multitude des organismes disparus, la série des organismes vivants, dans sa gradation ascendante, reproduit suffisamment la série de révolution paléontologique ; de même, Tensemble des races humaines ainsi hiérarchisées reproduit suffisamment les divers stades de l'évolution accomplie par l'humanité à partir des singes anthropoïdes jusqu'à nous. Un professeur, convenablement spécialisé, trouverait dans l'exposition et la discussion de ces faits, la matière des plus utiles et des plus intéressantes leçons; surtout s'il cherchait à déterminer les causes de cette gradation, dont les principales sont, à notre avis, la jeunesse des races inférieures par rapport aux races supérieures ; auxquelles il faudrait ajouter celles qui se tirent de l'habitat et des conditions d'existence. Le maître se trouverait ainsi conduit à une espèce de géographie des races humaines, géographie générale, sans doute, mais des plus attrayantes ; car, sans parler des prolégomènes nécessaires sur lés variations subies, aux époques paléontologiques, par l'écorce terrestre, il s'agirait de la montrer telle qu'elle est maintenant, avec ses continents et ses îles, et d'expliquer comment ils se sont peuplés, et pourquoi ils se sont peuplés de telle race d'hommes plutôt que de telle autre ; quelles sont les races qu'on peut considérer comme autochtones, c'est-à-dire comme s'étant développées sur les lieux mêmes, de quelque groupe simien ; quelles sont celles qui y sont immigrées, et ce que les une» et les autres doivent à l'habitat et aux conditions d'existence. Ces dernières considérations entraîneraient nécessairement l'étude générale du climat, de la faune et
de la flore des différentes régions du globe. La géographie ainsi enseignée ne serait certainement pas, comme disait M'"® de la Jeannotière, « une science de postillons ».
Apprendre tout ce que tous doivent savoir, dans la mesure oii chacun doit le savoir, en faisant graviïer toutes nos études autour de ïhomme considéré dans son origine et ses développeme7its^ telle doit être la formule de l'enseignement secondaire général. Nous avons dû d'abord rechercher Torigine de Thomme ; mais il n'y a pas de solution de continuité dans l'évolution des choses. Il a fallu remonter jusqu'à la matière élémentaire, à ses condensations en nébuleuses et en étoiles. Nous avons ainsi touché à Y astronomie uni-verselle. Notre soleil n'étant lui-même qu'une étoile entourée d'un cortège de planètes dont nous faisons partie, nous avons touché kV astronomie planétaire et k\a. physique. Notre planète étant un astre à moitié refroidi, un astre obscur, siège de combinaisons nouvelles de la matière, nous avons touché à la chimie. Après une période physicochimique plus ou moins longue, mais immense, la terre est devenue le siège de phénomènes plus complexes ; la vie s'y est manifestée et s'y est développée à travers une série de modifications géologiques dont elle a gardé la trace ; nous avons touché à la géologie et à la paléontologie. La série comparée des organismes se succédant à travers les couches géologiques du plus simple au plus complexe, du moins parfait au plus parfait, nous a conduits jusqu'à l'homme, le dernier terme de la série, et nous a donné sa place dans la création. Mais qu'est-ce que l'homme en luimême? Y a-t-il solution de continuité entre lui et le reste delà série animale? Non ; et la preuve nous en est donnée non seulement par la paléontologie, mais par l'embryologie ; non seulement par l'embryologie, mais par V histoire naturelle du règne animal existant. En effet, si de la matière
primitive, d*un a organisme sans organe > nous remontons la série des organismes jusqu'aux mammifères supérieurs, nous voyons les appareils naître et se développer successivement par une gradation régulière, jusqu'aux singes anthropoïdes, moins différents de Thomme qu'ils ne le sont des singes inférieurs. L'homme est donc, par une gradation régulière, issu des singes anthropoïdes. C'est un singe perfectionné. En quoi consiste sa supériorité ? Dans l'évolution du type physique et les perfectionnements concomitants à l'habitude de la station droite, déjà remarquée chez les singes supérieurs, mais surtout dans le développement du cerveau, organe des facultés psychiques, et dans le langage articulé, effet, d'abord, puis instrument puissant du développement intellectuel. Cette supériorité distinctive de l'humanité, nous la trouvons chez toutes les races humaines, mais non chez toutes au même degré. Il faut donc, avant d'aller plus loin, jeter un coup d'œil sur les différentes races humaines dispersées dans l'espace, les comparer entre elles au point de vue du type et de l'évotion. Nous touchons ainsi à V anthropologie et à Yethnographie. Il faut, enfin, les étudier relativement à leur habitat et chercher à déterminer, dans le développement de la race, ce qui provient de son ancienneté plus ou moins grande, ou de l'influencé des conditions d'existence. Nous touchons ainsi à la géographie générale. De cette façon, nous aurons à peu près épuisé la série des notions ayant pour objet Yhomme dans ses rapports avec la nature. Il ne reste plus qu'à le considérer dans son évolution purement hummie^ qu'à le suivre historiquement à travers les divers ordres de manifestations de son activité intelligente dans le temps et dans l'espace. Nous arriverons ainsi à une synthèse claire du développement humain, et nous réaliserons en chacun de nous cet homme de Pascal qui « subsisterait to\\jours et apprendrait continuellement ».