‹ La question du latin et la réforme profonde de l'enseignement secondaireChapitre 18 sur 27 · HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT MORAL OU RELIGIOSO-PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT MORAL OU RELIGIOSO-PHILOSOPHIQUE

Être intelligent, Thomme ne pouvait pas s*enfermer dans le domaine de Tutile et du beau. Capable do connaître, son instinct le poussait irrésistiblement à chercher le vrai*, à étudier la nature et lui-même. Peu à peu, bien lentement sans doute, à mesure que son intelligence s'élevait au-dessus de la préoccupation absorbante des besoins quotidiens, il se prit à réfléchir sur les phénomènes qui Tenveloppaient de toute part et dont il ignorait les causes. Partout il se trouvait en présence de forces agissant dans les choses et qui le dominaient, les unes favorables, les autres nuisibles. Que pouvait faire cet esprit rudimentaire ? Juger par analogie et par comparaison avec lui-môme. Il trouvait en lui une force, volontaire, intentionnelle ; il attribua aux forces de la nature intention et volonté. Les

' Nous disons le vrai et non le dien^ parce que, quoique tout système religieux ou philosophique aboutisse nécessairement à un système de morale, il se propose, avant touf, de chercher la vérité sur Porigine et la un des choses. La morale ne vient qu'après ; elle dérive du dogme.

forces favorables devinrent des génies bienveillants, les forces nuisibles des génies malveillants. Il fit vis-à-vis d'eux ce qu'il faisait vis-à-vis de ses semblables plus puissants que lui. Par des prières et des offrandes, il s'efforça de capter leur faveur, de détourner leur inimitié. Tel fut un des premiers principes du développement religieux.

Il y en eut un autre qui, en se combinant avec celui-ci, engendra toutes les religions et la plupart des philosophies. L'homme ne pouyait pas se contenter de méditer sur la nature ; il dut nécessairement méditer sur lui-même. Or, parmi les phénomènes qui l'intéressent le plus, il en est un qui fut, par dessus tout, l'objet de ses méditations, c'est la mort, ff Qu'est-ce que la mort ? Cet être naguère plein de » force et d'activité, dont le regard reflétait l'intelligence » et la passion , comment est-il maintenant étendu là » inerte et glacé ? Qu'est devenue la vie ? le souffle? l'âme ? » Que devient-elle dans l'évanouissement et dans le som- » meil? Ne se sépare- t-ellcN pas du corps pour y ren- » trer?... La mort ne serait-elle qu'une séparation défi- » nitive qui laisserait subsister ïâme à côté du corps ? Il » faut bien qu'elle subsiste puisqu'elle nous apparaît dans » nos songes ; et que nous voyons et entendons parfois » Vomhre de nos parents ou de nos amis défunts. L'âme de » l'homme est le génie qui anime son corps, qui lui survit, » qui habite avec lui dans le tombeau, et qui erre triste et » irrité quand le corps est resté sans sépulture. Ces génies » prennent, sans doute, encore intérêt aux choses de ce » monde et surtout aux affaires de leurs descendants. » Leurs enfants doivent donc, avant tout, honorer ces » dieux inférieurs par des offrandes funèbres, et se bien » garder d'encourir, par une négligence coupable, leur » juste courroux. » De là le culte des ancêtres, le culte des mânes^ le plus ancien, peut-être, et, sous différentes

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formes, le plus persévérant parmi les hommes. M. Fastel de Coulanges a démontré, de la manière la plus conyaincante, que le culte des mânes avait engendré toute la législation ancienne des Grecs, des Romains et des Hindous, ces importants rameaux de la race aryenne.

— C'est au maître spécialisé de rechercher ce qui, parmi les peuplades les moins civilisées, répond à cet état d*esprit. Tout le monde sait que les Chinois conservent encore le culte des ancêtres, lequel a certainement existé chez les Egyptiens, comme il existe chez les indigènes de l'Amérique, ainsi qu'en témoigne cette éloquente apostrophe d'un chef peau-rouge qu'on pressait de quitter, avec sa tribu, leur territoire patrimonial : a Dirons-nous aux ossements de nos pères : levez-vous et venez avec nous ? n

Ces premières opinions devaient se transformer, comme elles se transformèrent, en effet, par ce travail inconscient d'abstraction et de généralisation qui est l'essence même de l'esprit humain. Cette multitude de causes qui étaient dans toutes les choses particulières, on dut les ramener à des causes plus générales. On observa que la plupart des phénomènes terrestres, le jour et 1^ nuit, le retour périodique des saisons, la chaleur et le froid, la germination, la végétation, la fructification, se rattachaient à des phénomènes célestes et particulièrement au cours du soleil et de la lune ; qulls concordaient avec le lever ou le coucher de tel ou tel astre, ou le passage du soleil dans telle ou telle constellation. Le soleil, dont la chaleur et la lumière vivifient tout, les esprits comme les corps, fut le Père de la vie^ la force productrice, adorée ici bas dans sa manifestation la plus évidente : le feu. Puis une force génératrice se distingua du soleil lui-même et se généralisa davantage. Mais partout dans la nature le mal se mêle au bien ; comment admettre que le mal et le bien puissent procéder de

la même cause? On imagina deux principes en lutte l'un contre Tautre, Osiris et Typhon, Ormuzd et Ahrimane, Brahma et Siva, Jupiter et Pluton, Jéhovah et Satan, le bon Dieu et le Malin ; soit que le môme travail intellectuel appliqué aux mêmes problèmes ait conduit aux mêmes solutions fondamentales, modifiées dans la forme par le génie des races, soit qu'il y ait eu filiation ou, tout au moins, influence des idées religieuses, de l'Egypte à la Chaldée, de la Chaldée à l'Inde, ou réciproquement *.

Les premières religions de l'humanité ont été de^ religions naturalistes. Cela était nécessaire ; qu'auraient- elles pu être autrement ? L'idée de révélation divine ne saurait, sans doute, venir à personne quand il s'agit de conceptions aussi rudimentaires. Ce naturalisme, d'abord vague et grossier, s'éleva, par le progrès de l'esprit humain dans l'interprétation de la nature, au culte des astres (au Sabéisme, au magisme), auquel se mêlèrent des conceptions diverses sur le mode de génération des choses (d'où les Isis et les Maya), et sur les destinées de Tâme après la mort (d'où le dogme de la transmigration des âmes, chez les Egyptiens et les Hindous, les enfers, les purgatoires, les paradis, chez tant de peuples différents).

Le travail de l'esprit humain ne pouvait s'arrêteiT là. Ces forces générales divinisées furent, par l'analyse, décomposées, subdivisées en forces particulières, déterminées, localisées, dénommées et figurées. A la place d'une unité abstraite et vague, qui flottait au loin dans les profondeurs ténébreuses de l'esprit, on eut une multitude de dieux concrets, incarnant d'une manière précise toutes les forces naturelles, intellectuelles et morales. Cette espèce de polythéisme idolâtrique fut celui qui prévalut en Grèce. Nulle

1 Voir, dans Yolney, un chapitre très ialéressant sur Porigine et la filiation des idées religieuses. [Les Ruines^ chap. xxii.)

part ranthropomorphisme ne s'établit sous une forme plus naïve. Les dieux furent des hommes divinisés. Ils eurent de l'homme les beautés et les difformités, les vices et les vertus, le tout, à peine idéalisé. Religion enfantine, peutêtre, en régression vers le naturalisme primitif: mais religion de la liberté, de la beauté, de la poésie et de Tart. Du haut de son Olympe, où il se querellait avec Junon, Jupiter, malgré ses foudres et ses noirs sourcils, pesait, en somme, assez peu sur les mortels ; Neptune, qui ébranle la terre, les portait sans trop d'encombre sur tous les rivages. Pluton même n'était pas si redoutable qu'il voulait le paraître. Hercule, Thésée, Pjrithous, Orphée et bien d'autres avaient pénétré dans son ténébreux empire et ils en étaient revenus ; preuve qu'il n'était pas inflexible ; pouvait-il l'être, d'ailleurs, quand sur son trône,* auprès de lui, siégeait la belle Perséphoné? Le dieu de la lumière, le radieux Apollon, le frère de la blonde et chaste Phœbé, avait surtout revêtu des attributs intellectuels ; c'était le dieu de la poésie, le père des Muses. La force génératrice était représentée par Gérés et le dieu de la vigne, par Vénus, a splendeur des cieux » et mère de l'Amour; la sagesse par Athéné, aux yeUx de génisse, issue de la tête de Jupiter. Vulcain ne se contentait pas de forger des foudres. Le dieu boiteux des deux côtés, malgré ses infortunes conjugales, valait bien ce soudard et ce bellâtre de Mars. Ce n'était pas un dieu méprisable, non ; il représentait le travail patient et habile ; c'est lui qui ciselait, de sa main divine, les cuirasses et les boucliers des héros. Hercule était la force ; Mercure la ruse et. . . la fraude, l'entremetteur de Jupiter et le patron des commerçants... Comment dénombrer ce peuple de divinités ?... Et les Muses, et les Grâces, et les Tritons, et les Néréides et les Naïades, et les Dryades, etc., etc. Et nous ne parlons ni de l'antique

Ouranos, ni du vieux Saturne depuis longtemps détrônés. Yoilà ce que les Grecs avaient fait du naturalisme astronomique de TEgypte et de TAsie ; car toutes ces divinités n^étaient que des forces naturelles divinisées. Il appartient au maître de le démontrer.

Religion naïve et sereine, qui dut à sa superûcialité même de ne pas enchaîner Tesprit et permit, comme nous le verrons tout à l'heure, à la philosophie de naître à côté d'elle, à la science de se fonder et d'ouvrir la route où, depuis, a marché le progrès humain. La théologie, ou du moins cette espèce de théologie qui s'incarne dans un corps sacerdotal et, dès lors, devient une orthodoxie qui asservit tout et immobilise tout, cette théologie n'existait pas en Grèce. Aussi la religion, une fois établie sous la forme de polythéisme idolâtrique, ne progressa point. Le plus grand théologien de la Grèce fut Homère. Les seuls novateurs furent les philosophes, et l'intolérance est tellement de l'essence des religions que, même à Athènes, Anaxagore et Socrate payèrent, l'un de l'exil, l'autre de la vie, le crime, ou du moins l'accusation, d'avoir prêché des doctrines contraires à la religion ofûcielle. Ce n'est pas que la foi fut bien vive, sans doute, sauf chez les charbonniers, nombreux en tous pays, qui croient sans examiïïer, et qui n'en sont que plus redoutables, pour peu qu'ils soient habilement ménagés par les politiques. Ce sont les charbonniers d'Athènes qui exilèrent Anaxagore et comdamnèrent Socrate à boire la ciguë. Mais ce ne furent là que des accidents ; la liberté de la pensée n'en fut guère atténuée.

Il en fut tout autrement en Egypte, en Perse, dans i'Inde. La religion s'y incarna dans une caste qui domina même les rois, monopolisa la science et la morale, et pé* trifiant, pour ainsi dire, la société qu'elle gouvernait,

dans une espèce d'immobilité hiératique, la rendit incapable de tout progrès et prépara fatalement sa ruine. Du moins Tesprit sacerdotal ne fut point in actif. Prêtres égyptiens, mages, brahmanes, ils ne s*arrôtèrent que lorsr que de leur naturalisme, ils eurent tiré, par la spéculation, tout ce qu'il contenait, c'est-à-dire le panthéisme. Au lieu de la variété dans Tétre, ils mirent Tunité. Dieu se confondit arec la Nature qui n'est que l'effet de ses incarnations 'diverses. De là les trinités égyptiennes et brahmaniques, et ces conceptions multiples qui dégénérèrent en panthéisme idolâtrique.

Les sacerdoces n'avaient garde de s'en tenir à la théologie de la nature, si nous pouvons ainsi parler. Il y a quelque chose qui nous intéresse plus que les incarnations d'Osiris et de Brahnia ; c'est notre propre destinée. La mort est-elle le dernier terme de notre existence? ou n'estelle que le commencement d'une vie nouvelle, indéfinie, éternelle, heureuse ou malheureuse ? Y a-t-il des moyens d'obtenir cette béatitude et d'éviter des tourments sans fin ? On comprend sans peine quelle influence morale la solution de ce problème, la clef de l'éternité, assurait à la caste sacerdotale. Les prêtres se déclarèrent naturellement les élus du ciel, ses représentants sur la terre, issus de la bouche de Brahma, les purs, les dispensateurs du salut, et, afin de tenir sous leur pied les fidèles terrifiés, ils imaginèrent ces purgatoires, ces enfers, ces transmigrations et ces métempsychoses, cent fois répétées, à travers toutes les créatures jusqu'aux plus immondes, avant de retourner au sein de la divinité, ou dans un paradis de délices. Ils les soumirent aux pratiques les plus capables de stupéfier leur raison, et ils furent les dominateurs de la terre asservie ; ils arrêtèrent pour longtemps le développement de l'humanité. Est-ce à dire qu'il n'y eut de leur

part qu'un calcul égoïste ? — Non, — Qu'ils n'envisagèrent que l'intérêt de leur puissance? Qu'ils ne songèrent nullement au progrès moral des croyants ? — Non, assurément. En pareille matière, il est bien difficile de faire la part de la sincérité, de l'illusion et de la fraude ; mais il y a de tout cela. Les castes sacerdotales s'établissent ordinairement par la foi, la charité, le dévouement ; mais, une fois établies, la foi décroit ; elles ne songent bientôt plus qu'à augmenter leur puissance et leurs richesses, et, pour j parvenir, elles ne reculent devant aucun moyen. Or, le plus sûr de tous, le plus efficace, c'est, selon l'expression de Pascal, V abêtissement de la raison.

Le moment vint où le régime des castes et le dogme de la métempsychose pesèrent si lourdement sur les âmes qu'on éprouva le besoin de secouer le joug. Un homme s'éleva,' Càkia-Mouni, le Bouddha, fils de roi, roi luimême. D'une haute vertu morale, plein de charité pour les humbles, il proclama l'égalité de tous les hommes, leur fraternité, prêcha, par conséquent, l'abolition des castes et du sacerdoce brahmanique. Il ne s'en tint pas là ; il attaqua le dogme écrasant de la métempsychose et délivra les esprits de la terreur qu'il faisait peser sur eux. Désormais la pratique delà vertu suffit pour procurer aux fidèles l'absorption en Dieu, le Nirvana. Le Brahmanisme se défendit, et après des luttes longues et sanglantes, le Bouddhisme fut expulsé de l'Inde. Mais, grâce à la pureté de sa morale, à sa puissante organisation hié • rarchique et à l'ardeur de son prosélytisme, il pénétra chez toutes les populations transgangétiques, dans le Thibet, en Tartarie, en Chine, et partout il apporta l'adoucissement des mœurs et la civilisation. C'est peut-être la religion qui compte le plus d'adeptes. Par malheur, elle est, presque partout, fort dégénérée de sa pureté pri-

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mitive. On sait ce qu'est devenu le lamaïsme au Thibet.

Telle fut l'évolution de l'idée religieuse dans celle des branches de la famille aryenne où son développement fut le plus complet et le moins troublé. Il aboutit à un panthéisme symbolique, au dogme de la métempsychose, et, par la réforme bouddhique, à une religion purement morale, à l'égalité des hommes, à la fraternité, au salut par les bonnes œuvres, et au Nirvana, c'est-à-dire à l'absorption directe en Dieu par la mort. -^ La religion d'Osiris et celle d'Ormuzd eurent, comme nous allons le voir, une destinée qui ne diffère pas beaucoup de celle-ci .

Toutes les religions, disions-nous plus haut, n'ont été et ne pouvaient être qu'un développement du naturalisme primitif. L'esprit de l'homme, de généralisation en généralisation, devait nécessairement être conduit à la plus vaste de toutes, à l'unité, à une force primordiale qui expliquât tout et qui régît tout. Or, il n'y avait que deux manières de concevoir cette force unique; il fallait qu'elle fût dans la Nature, qui ne serait que sa manifestation, ou hors de la Nature qui ne serait que son œuvre ou sa création. Ces deux conceptions se sont développées dans deux familles humaines différentes, quoique voisines, les Sémites et les Aryens. C'est du moins ce que des esprits de haute valeur ont essayé d'établir ; bien qu'à notre humble avis, on ait singulièrement exagéré les aptitudes radicales qui vouaient les Aryens au panthéisme et les Sémites au monothéisme. L'histoire des Sémites, même des Hébreux et des Arabes, toujours enclins à l'idolâtrie, comme le prouve l'histoire de Moïse et celle de Mahomet, semble démontrer nettement la justesse de notre opinion. Quoi qu'il en soit, des deux manières de concevoir le monothéisme, à savoir le monothéisme panthéistique et le monothéisme personnel [le plus étroit des deux), la dernière

fut, en fin de compte, celle d*un petit peuple échappé de rËgjpte et constitué en nation indépendante sur les bords du Jourdain. Comme tous les peuples, les Hébreux ont raconté de leurs origines des choses merveilleuses ; mais il est bien certain qu'ils n'ont guère le droit de prétendre à Toriginalité en matière de religion. Tout ce qu'ils ont, ils l'ont emprunté à l'Egypte et, plus tard, à la Chaldée. Leur Dieu unique, Yaweh, n'est que le principe divin tel qu'il était conçu dans les temples de l'Egypte, l'essence des êtres, celui qui est par lui-même (« Je suis celui qui suis ») et par qui tout est. L'œuvre de Moïse, le premier législateur des Hébreux, fut probablement d'avoir remplacé le culte symbolique, qui ne s'adressait qu'à la foule, par le culte direct de la divinité, telle qu'elle était révélée aux seuls initiés. Les Israélites le transformèrent ensuite selon leur génie.

Ce qui caractérise ce peuple, outre son éloignement officiel pour les symboles idolâtriques, c'était sa séparation légale et religieuse des autres nations et sa croyance obstinée à un Messie (croyance née de ses malheurs) qui le rétablirait un jour dans sa puissance et en ferait le dominateur de la terre. La conquête romaine, au lieu de dissiper à jamais cette espérance, n'avait fait qu'ajouter à la fermentation des esprits. Une secte rigide, les Pharisiens, exagérait, avec un bigotisme intolérant, la foi et les pratiques. Mais, depuis longtemps déjà vivaient, au sein du Judaïsme, des sectes imbues d'une doctrine secrète, peut-être rapportée de la captivité, peut-être écho lointain de la réforme bouddhique, dont elles pratiquaient la morale d'égalité, de fraternité, de charité ; c'étaient les Esséniens et les Thérapeutes. De là ces courants opposés d'idées qui préparent et engendrent, quand l'heure est venue, les révolutions. Déjà plus d'un réformateur avait

payé de sa tête ses tentatives de réformation. En ce moment même, Jean-le-Baptiseur, comme un Yogui de Vlnde^ dit M. Renan, vêtu d'une peau de chèvre et se nourrissant de sauterelles, prêchait et baptisait dans le Jourdain, Gange de ce nouveau brahmane. C'est alors qu'apparut dans la GalHée le Bouddha de l'Occident, Jésus, appelé Christ, qui, dit la légende, mourut sur la croix victime de la haine des scribes et des Pharisiens. II eut lo sort de tous les grands novateurs qui ont affaire à une puissante orthodoxie. Ils meurent, mais ils ressuscitent dans leur doctrine, et l'admiration et la reconnaissance de la postérité leur élèvent des autels. Tel fut le sort de Jésus, fils de Marie. Ce qu'il fut en réalité, il est difficile de le dire, en Tabsence de documents vraiment historiques. A part l'existence, qui est à peu près démontrée, c'est un personnage légendaire. Nous l'avons appelé le Bouddha de l'Occident parce que, sauf esprit et la morale qui viennent de lui et qui sont manifestement bouddhiques (l'égalité, la fraternité , la charité universelle , le salut par les œuvres, l'exaltation des pauvres), il n'y a rien dans le christianisme dogmatique qui appartienne à Jésus, rien même qui appartienne au Judaïsme sur lequel il s'est grefié par la théorie messianique. Le christianisme a été élaboré à Alexandrie, devenue depuis longtemps le foyer de toutes les spéculations religieuses de la Grèce et de l'Orient. Par un éclectisme plus ou moins heureux, il a fondu dans sa doctrine tout ce qui, dans la philosophie alors régnante et les religions orientales, pouvait y entrer sans désharmonie. Sa métaphysique a été empruntée au Zend-Avesta, ses rites, ses sacrements, ses cérémonies au brahmanisme, sa discipline, sa hiérarchie, ses institutions monastiques, son prosélytisme au Bouddhisme. Du Judaïsme, il n'a pas même gardé le monothéisme pur,

qu'il a remplacé par le dogme alexandrin ou plutôt égypto-oriental de la Trinité. Et c'est ce dogme qui a donné naissance au Mahométisme. Pour quiconque a lu le Koran, en effet, il est certain qu'en opérant sa réforme religieuse, Mahomet s'est proposé, avant tout, de détruire ridolâtrie chez les Arabes et de rétablir,- dans toute sa pureté, le dogme de l'unité divine, compromise par les chrétiens.

Tel est, à son maximum de condensation possible, le tableau de l'évolution de l'esprit humain en matière reli* gieuse. Ce qui fait l'essence de la religion, a-t-on dit, c'est le surnalurel. Soit; mais à condition qu'on nous accorde qu'il n'y a là rien de merveilleux et que» ce surnaturel, l'homme l'a tiré tout naturellement de la nature et de lui-même. Au sein de la nature, il s'est trouvé en présence de forces dominantes, que, par analogie avec sa propre volonté, il a jugées conscientes. Ces forces domi" fiantes et conscientes sont devenues logiquement des génies agissant volontairement et arbitrairement sur la nature ; en un mot, des êtres surnaturels, des dieux. De là les cultes, les sacerdoces et les théologies. Tous les développements religieux sont sortis de là par l'abstraction et la généralisation. Ces forces primitives, qui constituent le naturalisme dans son état le plus rudimentaire, se sont réduites peu à peu, jusqu'à ce que, après avoir traversé différentes formes de polythéisme, elles soient arrivées au dithéisme, puis au monothéisme panthéistique ou personnel, soit sous la forme trinitaire, comme chez les chrétiens, soit sous la forme unitaire, comme chez les Hébreux et les Arabes. Mais à mesure que la divinité se concentrait, pour ainsi dire, elle embrassait plus complètement la vie humaine, et lorsque Dieu eut été conçu, soit comme l'être universel dont la nature et l'humanité n'étaient que des manifesta-

tions, soit comme l'organisateur ou le créateur conscient du monde qu'il gouvernait vers des fins déterminées, rien ne pouvait plus échapper à son influence. La religion régla tout, les lois et les mœurs ; le prêtre fut le vrai dominateur de la société. Et son moyen de domination fut moins la croyance en Dieu, que la croyance en l'immortalité de Tâme, dont nous avons vu la notion s'établir aussi naturellement que celle du surnaturel ou de la divinité. En un mot, l'esprit humain, partant d'un grossier naturalisme où toutes les forcés naturelles peuvent être divii|isées, s'élève, par le sabéisme et les différentes formes du polythéisme et du dithéisme, du panthéisme et du monothéisme, jusqu'à V athéisme scienUfiqtie, qui est la limite nécessaire de l'évolution religieuse, parce que la science ne peut reconnaître, aux forces naturelles, la conscience, que leur avait arbitrairement attribuée l'imagination primitive.

L'abus de l'influence sacerdotale se tournant en oppression pour les intelligences, des schismes éclatèrent, tant en Orient qu'en Occident. Luther et les protestants firent, en Europe, ce que le Bouddha avait fait en Asie, et le caractère de ces deux réformes fut analogue, au fond, à savoir: une atténuation considérable du dogme et l'enseignement religieux réduit de plus en plus à la morale.

Nous n'avons parlé dans cette esquisse que des systèmes dont l'ensemble nous a paru donner la série directe des développements théologiques. C'est au maître de faire entrer dans un tableau plus complet et plus détaillé, à la place qu'il jugera convenable, les systèmes latéraux, soit qu'ils se rattachent à ceux que nous avons visés, soit qu'ils s'en distinguent absolument, comme les religions chinoises, par exemple et américaines. Il ne s'agit point ici de faire de la controverse. La polémique doit être bannie de notre enseignement tout historique. Notre seul but est de faire

ET LA RÉFORME DE L»ENSEIGNEMENT SECONDAIRE 2l7

connaître révolution de la pensée humaine sous une de ses formes les plus élevées. Il suffit pour l'atteindre d'exposer chronologiquement et, s'il le faut, synchroniquement, les systèmes religieux qui se sont succédé dans les esprits ou ont régné parallèlement sur eux. La tâche n'est pas facile pour le premier venu ; mais elle le sera pour le maître spécialisé, et ses leçons, si elles sont dignes du sujet, auront une importance qu'on ne saurait exagérer.

La Religion, qui devrait unir les hommes, les relier, est ce qui les divise le plus profondément. L'histoire des religions est le martyrologe de l'humanité. Penser différemment sur une question insignifiante de dogme ou de rite, c'est assez pour faire de deux frères deux ennemis irréconciliables. Grâce à Tafiaiblissement de la foi et au progrès général des lumières, nous n'en sommes plus au temps où l'on s'égorgeait, où l'on se brûlait les uns les autres, pour la plus grande gloire de Dieu. Mais que de divisions encore dans les esprits 1 Divisions funestes, et la principale cause, peut-être, de nos malaises sociaux. Nous avons, par dessus tout, besoin d'union et de paix. Or, cette union ne peut s'obtenir que par l'identité des opinions en matière religieuse et philosophique. Cette identité, qui la créera? Est-ce le prêtre? — Non. Le prêtre est nécessairement suspect, parce qu'il est intéressé. Ce qu'il nous prêche, ce n'est pas la vérité, c'est sa vérité ; et, ne pouvant nous la démontrer, il nous l'impose, nous demandant le seul sacrifice que nous n'ayons pas le droit de lui faire, sous peine de déchoir de notre dignité d'homme, le sacrifice de notre raison. — Si ce n'est pas le prêtre, qui donc sera-ce? — Le savant ; quelque chose de plus impersonnel encore, la science. Elle ne nous demandera ni le sacrifice de notre raison, ni le sacrifice de notre liberté. Elle nous dira : a Voilà ce qu'on a pensé sur ces matières depuis qu'il y a

2iS LA QUESnOX DU LATIX

» des hommes, et qui pensent. Nous vous fonrnissons les

• moyens déjuger en connaissance de cause. Cherchez la

• vérité avec un cœur pur, c'est-à-dire avec désintéresse- » ment et vous la trouverez. » Nous ne pouvons moins faire. Le plus grand des crimes, c'est de conspirer contre rintelligence humaine, de tenir systématiquement la lumière sous le boisseau. Et lorsque le dispensateur infaillible de la v.érité interdit aux chrétiens, dans son syllabus, Véiiide même historique des dogmes religieux, il ne commet pas seulement un attentat des plus immoraux contre la raison, il donne un argument manifeste de la fragilité de ces dogmes et de l'intérêt que nous avons à les étudier dans leurs origines.

Les religions, ainsi qu'il ressort de ce que nous venons de dire, ne peuvent satisfaire que pour un temps l'esprit humain, parce qu'elles deviennent fatalement des orthodoxies, c'est-à-dire, des doctrines exclusives, immobiles, improgressives. Données comme révélées, elles conduisent nécessairement à l'infaillibilité sacerdotale . Mais, tandis que les orthodoxies religieuses se figent dans leur immo* bilité, l'esprit humain progresse, et il arrive toujours un moment où il fait effort pour briser le moule qui l'enserre et qui devient trop étroit pour lui. C'est ainsi qu'éclatent, au sein même des religions, les schismes et les hérésies qui, lorsqu'elles réussissent à se consolider, se transforment, à leur tour, en orthodoxies aussi intolérantes et aussi oppressives que celles dont elles sont issues. Le propre de la religion, c'est d'asservir la raison. On comprend, par conséquent, que, partout où domine une orthodoxie puissante, il n'y a pas de place pour la philosophie, c'est-à-dire pour la libre recherche touchant l'origine de l'homme, sa nature et sa destinée. Car tel est le domaine

commun de la philosophie et de la religion. La religion, il est vrai, a eu des commencements plus modestes ; mais elle devait en arriver là, et partout elle y est arrivée. La philosophie, née en un âge plus avancé de l'esprit humain, a tout d*abord embrassé le problème dans sa généralité. C'est en Grèce qu'elle a vraiment pris naissance ; c'est là qu'elle s'est librement épanouie ; car là, précisément, grâce à la division infinie du polythéisme, il n'y eut jamais d'unité religieuse, de centralisation sacerdotale, d'orthodoxie proprement dite ; et malgré l'exil d'Anaxagore et la mort de Socrate, qui s'expliquent au moins autant par la politique que par la religion, l'esprit put spéculer en toute liberté. Les systèmes furent innomjsrables.

C'est l'histoire de ces systèmes que le maître doit exposer ; non point, ce qui serait impossible, l'histoire de chaque système en particulier, mais l'histoire générale de ces systèmes ramenés à leur principe ; car il s'agit moins pour nous de connaître les productions de la pensée individuelle qne l'évolution même de l'esprit en matière philosophique.

Nous avons dit comment le surnaturel était né de l'observation grossière de la nature, parce que, l'homme primitif, par analogie avec lui-même, avait conçu, dans les choses, des forces conscientes ; comment, par l'élaboration naturelle de l'esprit, s'étaient produites, avec le temps, toutes les formes du développement religieux, le surnaturel restant au fond de chaque système, parce qu'il est l'essence même de la religion. Le surnaturel, c'est Dieu ; et il n'y a pas de religion sans Dieu. Mais le surnaturel n'est pas de l'essence de la philosophie. De sorte que la question put se poser, et se posa tout d'abord, de savoir si la nature se suffisait à elle-même et avait en soi sa propre cause, ou si elle avait une cause indépendante et

distincte. La réponse fut différente selon qu*on suivit la méthode objective ou la méthode subjective, selon qu'on alla de la nature à Thomme ou de Thomme à la nature, selon qu'on partit de la nature ou de l'esprit. Ce sont là les deux grands courants qui ont entraîné tout le mouvement de la spéculation philosophique. Tout ce qui a été produit de systèmes peut se ramener plus ou moins à deux écoles qui ont reçu bien des noms différents et que nous appellerions volontiers : naturaliste et supernaturaïisfe . Elles aboutissent, en effet, nécessairement à Tune ou Tautre de ces conclusions : l'école naturaliste, à un panthéisme plus ou moins vague ou au matérialisme pur; Técole supernaturaliste, à une cause personnelle, distincte du monde, qu'elle crée, ou tout au moins, organise. Dieu. C'est à ce double point de vue, selon nous, que le maître, s'il ne veut se perdre dans l'infinie variété des systèmes, devra se placer pour étudier l'évolution philosophique de l'esprit humain. En effet, tout est là ; c'est par sa conclusion que vaut un système ; dans un problème, c'egt à la solution qu'on regarde. Des solutions différentes ont été données; il faut les comparer pour pouvoir en juger ; elles ne peuvent être toutes bonnes ; il se peut même qu'il n'y en ait aucune qui le soit tout à fait. -Et peut-être ne serait-il pas impossible d'indiquer pourquoi.

Nulle part l'esprit humain n'a déployé plus de puissance et de subtilité que dans cet ordre de questions ; il a élevé de prodigieux édifices, et tous ces édifices sont en ruine ; ils se sont écroulés les uns suc les autres, laissant parfois de magnifiques débris, mais, pourtant, des débris. C'est qu'on avait bâti sur le sable. Partir de ce qu'on appelle une intuition de l'esprit, une idée, pour élever sur cette base, à grand renfort de dialectique, l'édifice entier de la nature et de l'homme, c'est vouloir monter au ciel sur les

ailes dlcare. On ne procède pas de Tidée à la réalité. Toutes ces constructions logiques, malgré leur apparence de rigueur géométrique, ne sont, en somme, que des produits de l'imagination, des créations subjectives qui ne contiennent que ce qu'on y a mis. Ce sont des poèmes métaphysiques qui, pour beaucoup de raisons, n'ont exercé sur l'esprit humain qu'une influence très inférieure à l'eifort qu'ils avaient coûté. Cette influence ne s'est guère jamais étendue au-delà de l'école, c'est-à-dire d'un petit cercle d'esprits spéculatifs ; elle n'a jamais atteint le grand public. C'est, d'abord, parce que, lorsque la solution admettait une cause première consciente, soit sous la forme panthéistique, soit sous la forme personnelle, la foule trouvait déjà cette solution dans les religions et bien mieux appropriées à son état mental. On ne lui demandait pas de comprendre ; on lui demandait, on lui ordonnait de croire, non à des vérités abstraites, mais à des vérités réalisées dans des symboles. Il est plus facile pour l'ignorance d'admettre les incarnations d'Osiris ou de Brahma que les hypostases alexandrines. C'est, ensuite, que là où la religion établissait Funité de doctrine, sous la garde infaillible d'une puissante autorité sacerdotale, la philosophie, fondée sur la liberté d'examen, ne pouvait donner que le spectacle de la variété indéfinie des systèmes en lutte les uns contre les autres. Aussi, toutes ces controverses philosophiques, où brillent tant de grands noms justement célèbres, ont passé par dessus la tête de l'humanité qui a continué à marcher dans l'ornière du sens commun, s'élevant peu à peu, de l'observation irréfléchie de la réalité, à la notion d'une cause générale que, par analogie avec soi-même, l'homme juge consciente et volontaire. C'est la philosophie du monde machine, de la montre et de Thorloger. Beaucoup de philosophes ne lont pas encore dépassée.

G68 doctrines, généralement connues, de nos jours, sous le nom de spiritualisme, ne sont qu une espèce de religion laïque réduite à la notion d'un Dieu conscient et d'une àme immortelle, avec les conséquences logiques que corn* porte cette notion. Reste à savoir si les conclusions des écoles supernaturalistes sont les plus conformes à la réalité. Qu*à une époque où la science, encore dans Tenfance, ignorait les véritables origines de l'homme, où une tradi* tion erronée, mais facile à expliquer, représentait le passé comme supérieur au présent, des penseurs éminents aient cru pouvoir ce tirer la réalité des idées, au lieu de tirer les idées de la réalité », cela peut se comprendre, et c'est la source de toutes leurs erreurs ; mais cela ne se compren drait plus aujourd'hui que le progrès des sciences physiques et naturelles nous fait, pour ainsi dire, assister à l'origine des choses. Le but de la philosophie n'est pas de créer artificiellement le monde ; c'est de le connaître et d'en rendre raison. Or, comment le connaître sans l'observer dans sa réalité ?C est ce qu'a fait la science, et ses découvertes ont ébranlé jusque dans leurs fondements les constructions ambitieuses qui ne reposaient pas sur elle. La philosophie est entrée dans une voie nouvelle ; elle se confond désormais avec la science en tant qu'elle nous donne la raison des choses ; elle n'est que la science ellemême dans ses hautes généralités systématisées. Plus de rêves. Observer, vérifier ; ne conclure ni au-delà des observations, ni au-delà des vérifications possibles ; ne faire que des hypothèses vérifiables et ne les donner pour des vérités que lorsqu'elles ont éié vérifiées. En un mot, suivre la méthode de saint Thomas, apôtre : ne croire que lorsqu'on a vu et touché. Si les philosophes avaient suivi cette méthode, que de rêveries ils se seraient épargnées I Mais renoncer à tout connaître et à tout expliquer était

au-dessus de la sagesse humaine. II fallait toutes les dé* Captions qu'il a subies pour abattre l'orgueil de Tesprit métaphysique, qui avait fait son domaine de l'absolu, et ramener à s enfermer modestement dans le relatif, seule sphère où nous puissions trouver la certitude.

Les philosophes même qui sont partis de l'observation de la nature, les naturalistes (et il y en a eu dès l'antiquité la plus reculée), faute d'avoir suivi cette méthode, sont tombés dans la métaphysique. Ils n*ont pas su igno« rer;1Is n*ont rien voulu laisser sans explications, et ils en ont donné, parfois, qui nous font sourire. Pourtant, si on prend leurs systèmes dans leur ensemble, on est tout étonné d'y trouver plus qu'une esquisse des grandes solutions de la science moderne. Ils ont été nos précurseurs ; ils ont tout entrevu ; ils n'ont rien démontré, à la vérité ; mais la preuve, alors, n'était pas possible. C'est à peine si elle l'est aujourd'hui depuis les récentes découvertes de l'astronomie, de la physique, de la chimie et particulièrement de la paléontologie. Quiconque désormais veut faire de la philosophie générale doit marcher dans la voie ouverte par les Laplace, les Lamarck et les Darwin. Mais il faut reconnaître que la théorie de l'évolution et du trans^ formisme, qui domine aujourd'hui la science tout entière ^ était déjà très explicitement formulée dans l'école dlonie^ au moins chez ses plus illustres représentants, Heraclite^ Démocrite, Anaximandre * . Pour eux, comme pour nous, la matière se suffit à elle-même ; c'est par ses combinai^ sons et ses transformations successives que tout devient; Cette doctrine générale, plus ou moins modifiée, fut celle des Epicuriens et même des Stoïciens, qui aboutissent, ce^

'^ Il est vrai qu^Anazagore, frappé de Tordre et de l'harmonie qui régnent dans Puoivers, avait cru devoir imaginer une pensée organisa^ trice ; comme si cet cidre n'était pas le signé môme de la nécëssilé.

gu£rin« 4 ^

pendant, à une espèce de panthéisme, tandis qu'Epicure s'en tint à la théorie des atomes de Démocrite si éloquemment exposée par Lucrèce. Chez les modernes, le même point de départ a conduit soit au panthéisme, soit au matérialisme. 11 conduit aussi au positivisme qui n'est qu'un matérialisme plus discret et plus circonspect. — Voilà, selon nous, ce qui doit être enseigné de philosophie * dans renseignement secondaire ; non que la philosophie se réduise à ceci ; mais nous estimons qu'il faut réserver pour l'enseignement supérieur ou l'enseignement spécial l'étude de la psychologie et celle de la logique. Ces études sont assurément intéressantes pour qui a le loisir de s'y livrer ; mais nous ne voyons pas bien de quel proût elles sont pour la généralité des hommes. La psychologie n'a jamais appris à penser, ni la logique à raisonner.

Nous n'en dirons pas autant de la morale, qui est également du domaine de la religion et de la philosophie. Mais, ici encore, l'influence des philosophies a été moins grande qu'on ne pense. Quelle qu'ait été la différence des principes, la morale pratique a toujours été à peu près la même. C'est que, quand on n'a pas obéi aux prescriptions impérieuses de la religion, on a simplement suivi la loi naturelle, s'inquiétant fort peu de l'essence du souverain bien et autres abstractions philosophiques. — Mais qu'est-ce que cette loi naturelle? — Quelque chose de fort simple, à notre avis. — Nous ne répétons pas ce que nous avons dit plus haut de la genèse de la nature et de la généalogie de l'homme, laissant au maître le soin de faire largement cette exposition ; nous prenons l'homme tel qu'il est, à la place qu il occupe dans la série animale. Comme

* C'est-à-dire touchant le développement des idées philosophiques. Nous verrons plus loin que la philosophie n^est que la science gênéraie.

tout ce qui vit, il tend à persévérer dans son existence et à se développer selon son essence. Dans ce but, il est porté à tout se sacrifier ; c'est la hi primordiale de Végoïsme, Mais l'homme n'est pas un être solitaire ; il fait partie d'une société, d'une famille, d'une tribu, en un mot, d'un groupe d'êtres semblables à lui. Cette similitude spécifique, il la reconnaît ; tous les animaux la reconnaissent et la respectent ; l'existence de Y espèce est à ce prix. De cette notion de similitude naît la notion d'un droit égal à vivre et à se développer, c'est-à-dire, l'idée de la. justice. Il doit respecter chez les autres ce qu'il veut qu'on respecte chez lui : traiter les autres comme il veut qu'on le traite lui-même. C'est la loi de VaUruisme, C'est le perpétuel conflit de ces deux lois qui fait, si nous pouvons nous exprimer ainsi , toute la morale interpersonnelle. Plus l'égoïsme est puissant, moins il y a de justice, et moins il y a de moralité ; plus l'altruisme l'emporte, plus il y a de justice et plus il y a de moralité. Mais l'altruisme ne se réduit pas à la justice négative qui se contente de ne 2^(is faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fit; il est aussi la justice positive, la justice bienveillante et bienfaisante, toujours prête k faire pour les autres ce que nous voudrions que l'on fît pour nous-mêmes ; et il n'est pas de noble sentiment et de généreuse action qu'il n'engendre, depuis l'amour du prochain jusqu'à l'amour de la patrie et de l'huiBanité, depuis le sacrifice de la fortune, jusqu'au sacrifice de la vie. Certes, l'homme n'arrive pas tout d'un coup à cette haute perfection morale ; trop longtemps la brutalité l'emporte ; mais sa moralité croît avec sa raison, à mesure qu'il comprend davantage la loi de justice. Cette loi, en effet, est impérative; car toute maxime morale dont l'évidence ne peut être contestée est impérative pour l'intelligence qui la comprend ; elle est universelle aussi

et doit régir tous les rapports quelconques, non seulement d'individu à individu, mais de groupe à groupe, de natioa à nation. Elle n*est pas seulement négative, ainsi que nous le disions tout à l'heure, c'est-à-dire emportant l'obligation de ne pas faire de mal ; elle est positive, c'est-à-dire emportant Tobligation de/aire du bien dans la mesure de la possibilité.

C'est là la morale de la justice, de la. fraternité, de la solidarité humaine. Si nous y ajoutons la morale de la dignité, nous aurons la morale tout entière. La justice, en eifet, ne régit que la morale de relation, l'ensemble de nos devoirs envers autrui ; mais nous avons aussi des devoirs envers nous-mêmes.

L'homme se distingue par ce degré d'intelligence que nous appelons : raison ; mais, issu des profondeurs de l'animalité, il en porte en lui les pires instincts. S'il obéit à la sourde impulsion de ces instincts inférieurs, il redescend vers la bote, il s'abrutit, il se dégrade. Plus, au contraire, il obéit à la raison, plus il se commande à luimême, et plus il s'élève dans l'échelle de Thumanité, plus il est noble, plus il est digne. Ce sentiment de sa dignité existe dans l'homme comme l'idée de justice, et, comme cette dernière, il a sa formule qui peut se dédoubler ainsi : « Faire ce que nous approuverions dans autrui ; ne pas faire ce que nous désapprouverions dans autrui. » Cette approbation ou cette désapprobation de nous-mêmes, dont l'énergie est en raison de la çravité de l'acte moral, engendrent, dans ce for intérieur qu'on appelle la conscience, ou la satisfaction d'avoir bien agi ou le remords d'avoir mal fait.

Tels sont les principes bien simples et bien clairs d'où peut se tirer la morale universelle. Les applications en sont inûnies, et un homme sufâsamment préparé par une

éducaiion pro&.'sionnelle n'aurait aucune peine à en produire de caractéristiques.

Ici, une objection se présente qui est le grand argument du spiritualisme religieux ou philosophique. « Et quelle sera la sanction de cette morale? » — Nous croyons qu'il serait temps de réduire cet argument à sa juste valeur qui, à notre avis, est petite. Une morale qui ne trouverait pas en elle-même sa sanction serait une pauvre morale. En dépit des apparences les plus mensongères, tout acte conforme ou contraire, soit à la justice, soit à la dignité, trouve dans ses conséquences, tant intérieures qu'extérieures, toute la sanction qu'il comporte. Ceux qu'une telle sanction n'arrêterait pas sur le penchant du vice ou du crime, ce n'est pas une sanction d'outretombe qui pourrait les arrêter, cette sanction fût-elle certaine à leurs yeux ; ce qui n'est pas. Outre qu'une morale fondée sur l'espoir du Paradis et la crainte de l'Enfer est une morale inférieure, parce qu'elle est grossièrement intéressée, comment cette crainte et cet espoir lointains pourraient-ils agir efficacement sur des esprits que ne retiendraient pas suffisamment l'instinct de la conservation, l'amour de la liberté ou le sentiment de l'honneur, en présence de l'échafaud, du bagne ou de l'infàraie? Sanctions certaines, celles là, prochaines, inflexibles et auxquelles une confession in extremis ne saurait nous soustraire. Ne parlons donc plus de sanction morale dans le sens de sanction matérielle ; une sanction matérielle ne saurait vraiment être une sanction morale. Une telle sanction est de Tordre de la répression et de la préservation sociale. Or, en pareil cas, il y a quelque chose de plus effrayant que Dieu et que Satan ; c'est le juge et le bourreau.

Virtutem videant^ intàbescantque relicta *.

Tel est, en effet, le but que doit se proposer, avant tout, Téducation : c'est de former les hommes à la vertu, parce que c'est dans la vertu, c'est-à-dire, dans la pratique du devoir, que se trouve, d'abord, le bonheur individuel et, dans la mesure où elle se réalise, le bonheur général. Mais, pour atteindre ce résultat, il importe que le devoir soit compris par tous de la même manière ; et il le sera d'autant mieux que les hommes seront moins divisés par la diversité des systèmes religieux et philosophiques en lutte les uns contre les autres. Il faut donc les balayer, pour ainsi dire, de Tesprit humain. Le meilleur moyen, selon nous, d'y réussir, c'est de les exposer dans leur développement, depuis leur origine jusqu'à nos jours. L'esprit, débarrassé des ténèbres théologiques ou métaphysiques qui l'offusquent et qui le troublent, ne tiendra pas contre la lumière de la science. Il embrassera la Vérité comme le seul dieu digne de ses adorations. Se connaissant enfin lui-même, sans illusions chimériques, l'homma cherchera le bonheur en vivant conformément à sa nature raisonnable, se conservant et se développant au gré de ses instincts, mais en pratiquant toujours, sous sa double forme, la justice envers les autres, et, envers lui-même, le respect de sa propre dignité.

Qui pourrait affirmer qu'une histoire du développement religieux et philosophique ainsi comprise ne remplacerait pas avantageusement le cours de philosophie qui couronne aujourd'hui l'enseignement secondaire?

> Qu'ils voient de la vertu la beauté toute nue

Et sèchent de regret de l'avoir méconnue.

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