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CHAPITRE XII

HISTOIREi DU DÉVELOPPEMENT SOCIAL

« L'homme, dit Âristote, est un animal politique, icoXi- Tixov Çûov » ; c'est-à-dire, en bon français, a un animal sociable». Que signifie cette définition? Exprime-troUe simplement un fait, ou affirme -t elle que la sociabilité est essentielle à l'espèce humaine? Aristote n'a certainement pas voulu dire qu'elle lui fût particulière. La sociabilité, en effet, se retrouve dans un grand nombre d'espèces inférieures ; elle y est poussée plus ou moins loin, quelquefois très loin, comme chez les castors, les fourmis et les abeilles ; mais il est un degré où elle est nécessaire. Chez tous les animaux à sexe distinct, il faut qu'il y ait union, association temporaire du mâle et de la femelle, en vue de la procréation, et cette association, au moins chez la plupart des mammifères libres, persiste jusqu'à ce que les jeunes soient élevés. C'est donc la procréation ou la distinction des sexes qui, chez les animaux supérieurs, est la cause principale de la sociabilité primitive. La cause de la sociabilité prolongée, si nous pouvons ainsi dire, réside, surtout, dans la constitution physiologique de l'espèce. Puisque l'union des sexes a pour but de procréer et d'é-

lever des individus semblables au père et à la mère. Tassociation du père et de la mère sera d'autant plus longue et plus indispensable qu'à raison de sa constitution pby* sique, leur progéniture aura plus longtemps besoin de leurs soins avant de pouvoir se suffire à elle-même. Tel est précisément le cas de Tespèce humaine. Ce n'est qu'après une longue gestation que la mère met au monde son enfant ; et cet enfant est si bien dépourvu de tout moyen de défense que la race périrait infailliblement, s'il ne recevait pendant bien des années les soins attentifs de ses parents. Or, durant cette longue union, les générations se succèdent ; ce qui a été fait pour les aînés doit être fai^ pour les puînés. De sorte que, lorsque les derniers nés sont adultes, il s'est établi entre les membres de la famille des liens indestructibles. On peut donc affirmer sans hésitation que la sociabilité est essentielle à l'homme ; et, de fait, on ne l'a jamais trouvée qu'à l'état de société. — La première de toutes les sociétés est la famille.

Le maître aura donc à étudier, avant tout, l'organisation de la famille. C'est une étude qui n'est pas sans difficulté et qui ne peut être bien faite que par un savant spécialisé. Elle n'est pas, non plus, sans délicatesse. La science, comme l'art, est essentiellement chaste ; mais à une condition, c'est que la pensée le soit. La vérité peut, sans péril, être exposée dans sa nudité ; mais il faut y employer une gravité sévère.

L'acte constitutif de la famille, c^est le mariage, et, malgré les formes plus ou moins bizarres qu'il revêt encore, de nos jours, chez nombre de peuplades inférieures, nous inclinons à penser que l'homme primitif fut monogame, comme la plupart des animaux supérieurs. Ce n'est que plus tard, quand des sociétés plus ou moins nombreuses se furent formées, que naquirent, sous l'influence

des circonstances et des aberrations naturelles à des intelligences grossières, des usages encore existants chez les sauvages et dont les vestiges se sont longtemps conservés chez les peuples actuellement civilisés. Ni la communauté des femmes, ni la polyandrie, ni la polygynie n'ont jamais été des institutions générales. La monogamie a toujours été la condition commune, même dans les pays où la polygamie a une consécration légale et religieuse. Il ne saurait, d'ailleurs, en être autrement. On ne s'explique pas comment, le nombre des individus dans les deux sexes étant à peu près égal, chaque mari pourrait avoir plusieurs femmes, à moins que le plus grand nombre des mâles ne vécût dans le célibat. La vérité est que, même dans les pays de polygamie, la monogamie est la règle, la polygamie l'exception. Celui-là seul a plusieurs femmes qui a les moyens de les noui'rir, et ces femmes sont, pour la plupart, des esclaves achetées de ses deniers. La monogamie, du reste, si l'on en juge par les peuples qui ont pris désormais l'ascendant sur le globe, est destinée à devenir la règle unique des mariages, parce qu'elle en est la forme la plus parfaite. C'est d'elle que sont nés les meilleurs sentiments de la nature humaine ; sentiments que nous admirons déjà dans les animaux inférieurs, chez les mammifères et les oiseaux monogames, et qui n'existent pas, ou existent à un bien moindre degré chez les polygames«

Pour le bien comprendre, il faut remonter au-delà de la famille ; car, si elle est le premier groupe social, elle n'est pas l'élément simple, irréductible, de la société. Cet élément, c'est l'individu. Sans doute, l'individu ne se rencontre jamais, dans la nature, à l'état d'isolement absolu ; mais, si l'on veut bien connaître les aggrégats divers dont il fait partie, il faut l'étudier d'abord en lui-même. Peut-

être, pourrait-on dire qu'il y a plus qu'aggrégation, qu'il y a fusion, combinaison de l'individu dans la société. Soit; mais, même en ce cas, il n'est pas indifférent de connaître lessence des éléments. combinés. Si donc nous considérons hypothétiquement l'homme à l'état de nature, c'està-dire, l'homme antérieurement à la société, que trouvons-nous ? Un animal vivant absolument sous la loi de l'égoïsme, n'ayant d'autre instinct que celui de se conserver et de se développer le plus largement possible, se sacrifiant, dans ce but, tout ce qui peut lui servir ou lui nuire. Qui le tirera de cet état de brutalité primitive ? L'instinct de la génération. Supposons que cet instinct soit satisfait au hasard, d'une manière bestiale, l'homme n'en sera guère amélioré. Supposons, au contraire j que, faisant c« que font bien d'autres animaux , il se soit donné des soins pour captiver sa compagne ou qu'il l'ait conquise sur ses rivaux; il se lie à elle d'un attachement durable, et les sentiments les plus doux, les meilleurs et les plus nobles de la nature humaine vont prendre naissance et se développer. Que dis-je ? le seul fait de contracter, de désirer une union permanente suppose déjà un sentiment qui l'élève, non pas au-dessus de l'animalité, mais au-dessus de la brutalité égoïste. Désormais, il ne vit plus pour lui seul, il vit pour deux d'abord, puis pour plusieurs, et ce premier amour ira se développant de plus en plus dans l'espèce, jusqu'à ce que, après avoir embrassé la famille, puis la patrie, il embrasse l'humanité tout entière.

C'est là ce qui fera sa supériorité ; en toute chose l'homme s'élève à un plus haut degré de généralisation. Mais, à un degré inférieur, jusqu'à la famille, par exemple, la plupart des animaux n'ont rien à nous envier ; on trouve chez eux des sentiments aussi délicats et aussi

forts que chez nous-mêmes, et on y trouve bien rarement des époux infidèles et des parents dénaturés.

Voici le printemps; l'air est plus tiède, les bois commencent à reverdir et les oiseaux à chanter. Que de manèges chez les mâles pour séduire et captiver une femelle ! Et quand ils ont réussi, que des engagements ont été échangés, que les fiançailles ont eu lieu, avec quelle ardeur ils collaborent tous les deux à ce chef-d'œuvre d'architecture où doivent se couver les tendres fruits de leurs amours! Et tandis que la mère immobile et rêveuse, de la douce chaleur de son cœur, communique la vie à ces germes qui vont bientôt éclore, le père vole pour elle, çà et là, à la picorée, et, après lui avoir apporté la pâture, il la berce de ses plus douces chansons. Et quand les petits sont éclos I quelle attention à les protéger 1 quel courage à les défendre ! quelle activité pour emplir ces larges becs toujours béants I Et quand leur plume a poussé, que le moment est venu de déployer leur aile, quelle sollicitude à veiller sur leurs premiers pas, à subvenir à leurs besoins jusqu'à ce qu'ils soient capables d'y subvenir eux-mêmes ! N'y a-t-il pas là, déjà à un degré supérieur, toute la moralité qui naît, chez les parents, de l'union des sexes et de la famille : amour, fidélité, dévouement, tendresse, courage, esprit de suite, sentiment du devoir? Et qu'on ne s'imagine pas qu'il en soit ainsi seulement chez les oiseaux ; nous trouverions la même chose chez les animaux considérés par nous comme les plus féroces : le lion, le loup, la panthère. . . La moralité ne commence pas à nous ; nous ne sommes qu^une suite,

a Un jour, dit Quinet, Isidore Geofi'roy Saint -Hilaire » me montrait la ménagerie du Jardin des Plantes. Nous y> arrivâmes aux loges des animaux féroces. Dans une de >j ces loges étaient ensemble un lion et une lionne. Ils

» étaient debout, immobiles, et semblaient ne pas nous » voir. Le lion, levant sa large patte, la posa doucement, » lentement sur le front de la lionne. Tous deux restèrent » dans cette attitude aussi longtemps que nous demeu- » rames en face d'eux.

» Que voulait dire ce geste? Un peintre qui eût voulu » représenter la douleur calme, la compassion du plus D fort, eût-il inventé quelque chose de plus saisissant ? » Encore aigourd'hui cette image me revient et me parle » pendant que j'écris ces lignes. — Qu'est-ce que cela? » dis-je à Isidore Geoffroy. — Leur lionceau est mort ce » matin, me répondit-il. . . Je compris alors ce que je » voyais. Pitié, bienveillance, sympathie, ces sentiments » se lisaient sur ces fronts ridés. Si vous eussiez assisté à » ce spectacle, vous ne demanderiez pas aujourd'hui d'où » peuvent naître de tels sentiments, et s'il est possible ï} qu'ils aient été éprouvés avant l'homme dans le règne i> animal. »

Si le lion avait eu, comme Salomon, trois cents lionnes légitimes et sept cents concubines, il aurait été, sans doute, moins touché de la mort d'un lionceau et de la douleur de sa mère. Nous avons quelque peine à nous représenter Massinissa pleurant la mort d'un de- ses quatrevingts ôls, ou le roi des Achantis celle de sa trois mille trois cent trente-troisième femme. L'affection s'affaiblit d'autant plus qu'elle se divise davantage. Dans la famille monogame, au contraire, elle atteint son plus haut degré de concentration, non seulement entre les époux, qui ne doivent faire qu'un cœur et qu'une âme, mais entre les parents ^t les enfants.

Des rapports des parents avec les enfants et des enfants avec les parents, outre des nuances nouvelles -des sentiments déjà exprimés, naissent deux sentiments nouveaux,

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le sentiment de lautorité chez les parents, du respect chez les enfants. La première société est déjà formée avec ses éléments indispensables, le commandement et Tobéiâ* sance. Ici, tant que les enfants n'ont pas atteint Fâge adulte, Tautorité du père est évidemment légitime. Elle Test de par les services rendui*, la supériorité de la force qui protège et celle de Tintelligence qui dirige. Plus tard, même, alors que la force décroît chez le vieillard, Texpérience, si précieuse chez les primitifs, et qui, elle, va croissant avec les années, rend cette autorité respectable. Elle est généralement respectée, et ceux qu'on appelle des sauvages pourraient nous donner, à cet égard, d'utiles leçons. Tant que la société n'excède pas la mesure de la famille plus ou moins agrandie, \q pair iar chat est la première forme du gouvernement, forme bien simple qui n'implique guère qu'une déférence respectueuse chez les gouvernés. Plus tard, quand la famille s'est agrandie, que les pères ne sont plus, que les enfants sent devenus pères, à leur tour ; en un mot, quand la famille s'est faite tribu, à qui appartiendra Tautorité ? Naturellement, comme chez les Peaux-Rouges, au conseil des pères de famille, au sénat, et, quand il s'agit d'entreprises à conduire, soit de guerre, soit de chasse, au plus digne, c'est-à-dire au plus capable. Dans cette forme embryonnaire de gouvernement que nous appelons patriarchat et qui est le gouvernement de la famille, tous les pouvoirs sont encore confondus ; dans le gouvernement de la tribu, ils sont déjà distincts. On y trouve, sous leur forme la plus rudimentaire, le pouvoir législatif ou délibératif et le pouvoir exécutif. On y trouve même, ce qui est logique, la subordination du second au premier, en môme temps que son indépendance dans la mesure où elle est nécessaire à l'exercice de son mandat. Il est facile de voir, d'ailleurs, que, dans ces sociétés primitives, l'éga-

lité est entière, la liberté presque sans limite, Tautorité réduite à sa plus simple expression, volontairement con* sentie et fondée sur le seul mérite et l'utilité commune.

C'est là, dira-t-on peut-être, une opinion toute subjective que dément l'observation des sociétés inférieures actuellement connues. — Nous ne le pensons pas. — Si inférieures qu'elles soient, ces sociétés ne sont point des sociétés primitives ; elles ont une longue existence. La variété même et , parfois , Tétrangeté de leurs usages prouvent qu'elles ont singulièrement perverti leurs voies, a L'homme, disait Rousseau, est un animal dépravé. » Rousseau avait raison en ce sens que l'homme n'a point suivi comme les autres animaux la ligne droite que leur a tracée la nature. Les erreurs de son intelligence, qui devait s'élever si haut, ont corrompu, d'abord, ses instincts, et ses passions sans règle l'ont poussé parfois à des mœurs que n'avouent ni la nature, ni la raison. Les premières formes de la famille et de la société humaine ont dû se rapprocher infiniment de celles qui existent chez les mammifères supérieurs ; or, nous ne trouvons chez ceux-ci, à de rares exceptions près, ni la polyandrie, ni la polyginie, ni, surtout, l'asservissement de la femelle, ni Tesclavage, ni l'autorité brutalement despotique dans le commandement, ni la servilité stupide dans l'obéissance. Dans ce mode d'existence qui ne s'élevait guère au-dessus de la satisfaction des besoins de la vie animale, la femme devait être, à peu près, l'égale de l'homme, comme la lionne du lion, et ils devaient aimer leurs enfants comme ce noble couple aime ses lionceaux. Pourquoi l'asservissement de la femme ? Pourquoi Tesclavage ? Pourquoi le despotisme et l'assujettissement? Il n'y avait pas matière.

Cet état de choses dura, sans doute, autant que la vie nomade de chasseurs, au moins jusqu'à ce que la division

de la tribu mère eût engendré des tribus nouvelles, bientôt étrangères les unes aux autres, puis ennemies ^. Les rivalités et les inimitiés donnèrent naissance à des sentiments nouveaux : la férocité guerrière, mais aussi Théroïsme, la force d'âme, le dévouement à la tribu, première forme de Tamour de la pairie. Les idées religieuses, si Ton peut prêter ce nom aux grossières conceptions du naturalisme fétichiste, exercèrent aussi une influence profonde qui, jointe à celle des milieux, suffit à expliquer chez Thomme cette variété de mœurs si différente de l'uniformité qu'on observe dans les autres espèces. Ce fut lorsque, de la vie nomade de chasseur, Fhomme passa à une vie plus sédentaire, la vie pastorale et, surtout, la vie agricole, que s'établirent les erreurs, les abus, les injustices dont nous avons tant de peine à purger les sociétés modernes. Quand l'homme fut devenu propriétaire d'un champ ou d'un troupeau, qu'il put léguer à ses enfants, l'égalité tendit à disparaître ; elle disparut bientôt. Le riche compta plus que le pauvre. Tandis que le riche s'élevait en s'enrichissant, le pauvre s'abaissait en s'appauvrissant. Le riche devint le maître ; le pauvre, le serviteur. Ce fut le riche qui commanda ; ce fut le pauvre qui obéit. Tant que la guerr? n'avait existé qu'entre des tribus de chasseurs, elle avait été sans quartier. Pourquoi faire des prisonniers, sinon pour les attacher au poteau de torture? Pourquoi les épargner? Qu'en eût-on fait?. . . Quand il y eut des pasteurs et des agriculteurs, c'est-à-dire de la richesse accumulée, des exploitations qui avaient besoin de bras et qui pouvaient les payer, on épargna le vaincu pour en faire un esclave ; on fit la guerre pour faire de^ esclaves et pour les vendre. Cet horrible commerce existe encore. Les

^ Et, selon le système exposé au chapitre vi, les conflits de tribus d'origine différente.

femmes, naturellement, les belles femmes, quand le yain* queur ne les gardait pas pour lui, étaient recherchées par le riche, devenu voluptueux, qui en achetait tant qu'il pouvait; ce qui augmentait sa considération. De là cette polygamie et ce concubinat, poussés, chez les princes orientaux jusqu'à Texcès que Ton connaît. Les vieilles et les laides allaient moudre le grain ou vaquer, comme les esclaves mâles, aux plus rudes travaux. L'antiquité tout entière, traita l'homme comme une marchandise. Le trafic en était d'autant plus avantageux que, la plupart du temps, la marchandise ne coûtait rien. Tous les navigateurs étaient un peu pirates. Les Phéniciens faisaient ce qu'ont fait plus tard les Barbaresques, ce que font encore les négriers ; quand ^la force ne suffisait pas, on recourait à la ruse. C'est ainsi qu'Euryclée, la fidèle nourrice de l'Odyssée, avait été enlevée et vendue au héros Laërte.

On comprend ce que l'esclavage dut ajouter à l'orgueil et au despotisme du maître. L'esclave était sa chose ; il avait sur lui droit de vie et de mort, parce qu'il l'avait payé ou qu'il ne vivait que par grâce. Sans doute, l'humanité avait ses droits aussi. L'esclave, surtout l'esclave domestique, au moins chez les Grecs, était traité avec douceur, comme un membre inférieur de la famille. Mais un Romain le faisait, sans scrupule, jeter aux murènes, et, quand il était vieux ou malade, à la voirie. Un mauvais principe finit toujours par produire, quelque part, tous ses eôets. Un médecin qui avait passé sa vie en Russie, avant que l'infortuné Alexandre II eût affranchi les serfs, nous disait un jour qu'il y avait, dans ce grand pays, des maîtres admirables, d'une bonté infinie ; mais il s'y trouvait aussi de nobles maîtresses, des femmes délicates, qui, lorsqu'elles étaient jalouses de la beauté d'une jeune serve, lui cassaient elles-mêmes les dents avec un marteau, j^

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Il y oui, sans doute, une différence marquée entre le serviteur libre et l'esclave . Le premier devint le client du riche qui se reconnut vis-à-vis de lui et remplit les devoirs dun patron ; Tesclave resta une chose, aussi longtemps que la volonté toute puissante du maître ne le releva pas de la servitude. Quant à la condition si pénible de la femme dans certaines sociétés inférieures, elle est moins due à la dureté, à Tinsensibilité de Thomme, à son mépris pour sa compagne, qu'à une fausse conception de sa propre dignité. Dans V administration du ménage, si nous pouvons employer ce mot, il se fait un partage d'attributions. Au mari, la guerre, la chasse, la fabrication des armes et des engins, la construction de la hutte et de la pirdgue ; à la femme, les soins de l'intérieur, l'éducation des enfants, la préparation de la nourriture, la confection et l'entretien des vêtements, etc. Chose relativement facile dans la période primitive, mais qui devient fort lourde lorsque, dans la période agricole ou pastorale, il y faut ajouter la culture de la terre ou d'autres travaux que l'homme regarde comme au dessous de lui, sans que la femme songe seulement à s'en plaindre. Ces mœurs n'ont rien qui doive nous étonner. Pour les retrouver dans nos pays civilisés, nous n'avons pas besoin d'aller en Corse, où elles fleurissent encore dans toute leur naïveté ; il suffit de regarder autour de nous; dans nos campagnes et jusque chez les classes ouvrières des villes, le sentiment existe, mitigé sans doute, mais facilement reconnaissable. Malgré les progrès accomplis, le passé le plus lointain retentit encore, plus qu'on ne pense, dans le présent.

Quand on se demande quelle est la direction générale du développement humain, on n'a pas de peine à la déterminer; c'est une route ascendante qui mène des profondeurs obscures de l'instinct aux sommets radieux qu'habite

la raison. Mais il s'en faut beaucoup que cette route soit une ligne droite, le plus court chemin du point de départ au point d'arrivée. Elle est singulièrement brisée, et il serait bien difficile de la suivre dans tous ses replis. C'est que les premières conceptions de Thomme, qui ont été des conceptions religieuses, n'ont pas toujours été marquées au coin de la raison et n'en ont pas moins exercé une influence prépondérante sur les mœurs et les institutions sociales. C'est ainsi que le culte des mânes a engendré chez les Grecs et les Romains et même chez les Hindous, toute la constitution de la famille et de la cit^ ; constitution contraire, en bien des points, au droit rationnel, et qui ne s'est modifiée, conformément à ce droit, qu'après de nombreuses révolutions et une lutte de bien des siècles. Même ce qui n'avait pas son origine dans la religion, la religion le confirmait parfois et le consolidait quand elle le trouvait établi. Mais le fait qui a exercé sur les sociétés humaines rinfiuence la plus profonde et la plus persistante, c'est la conquête.

Le premier de tous nos sentiments, celui qui est comme le fond môme de tout être vivant, c'est l'égoïsme, qui sacrifie tout à soi. Nous avons vu comment ce sentiment se mitigeait et se transformait dans la famille. Aimer sa femme et ses enfants, c'est pourtant encore s'aimer soimême, mais non plus exclusivement, non plus par dessus tout. Tant qu'on ne sort pas de la famille étroite, c'est l'affection qui domine et qui règle les rapports ; mais à mesure que la famille se dilate, l'affoction s'atténue et un élément plus intellectuel en prend la place ; c'est l'idée du droit, fondée sur la notion de l'égalité naturelle entre membres d'un même groupe ayant une commune origine. 11 y a là une équation fort simple. Du moment que A égale B, A se reconnaît tout naturellement le devoir de

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traiter B comme il veut que B le traite lui-même, et le droit d'exiger que B le traite comme il veut être lui-même traité. C'est là ce qu'on appelle la justice, fondement rationnel en même temps que suprême idéal des sociétés humaines. La justice ne peut exister qu'à condition que l'égoïsme individuel, c'est-à-dire la liberté primitive, se limite. Aucune forme de société ne comporte la liberté absolue. — Qui est-ce qui tracera cette limite? — La loi.

— Qui est-ce qui la fera respecter? — Le gouvernement.

— Il ne s'agit point ici, bien entendu, de lois écrites, de gouvernement institué selon nos formules constitutionnelles ; mais, si rudimentaire que soit une société, ces organes lui sont essentiels et elle ne peut exister sans eux. Elle a pour bat de réfréner l'égoïsme individuel et de le soumettre à lutilité commune. Il n'y a pas plus d'anarchie dans une tribu sauvage, il j en a peut-être moins que dans nos grands états civilisés. La justice, telle qu'on la comprend, y est pratiquée, la loi obéie, l'autorité respectée. Mais l'égoïsme, réfréné dans la tribu ou dans la cité, se donne carrière vis-à-vis des autres cités ou des autres tribus qui, étant étrangères, sont considérées comme ennemies. Or, d'un ennemi, on n'a rien à respecter, ni la personne, ni les biens. Ce n'est qu'à la longue que s'établit une espèce de droit des gens, barrière encore bien faible contre les entreprises de la cupidité ou de la force qui, comme on sait, « prime le droit ». C'est ce principe barbare qui a été le grand mobile des différents groupes humains dans leurs rapports entre eux, et qui a fait de la guerre l'état normal de l'humanité. C'est là que l'égoïsme primordial se manifeste dans sa brutalité féroce. Attenter aux biens ou à la personne d'un membre de la cité, c'est un crime qui se cache soigneusement et qui, s'il est découvert, est sévèrement puni. Se précipiter àTimprovlste sur

une cité voisine, égorger, piller, brûler, dévaster, c'est une action glorieuse, chantée par les poètes, célébrée par les historiens, bénie par les prêtres de Jupiter ou de Jéhovah. Plus il 7 a de sang et de ruines, plus il y a de gloire. Te Deiim laudamiis. Sabaoth est toujours le dieu des victorieux.

Ce qui se passe de nos jours s*est passé mille fois dans les âges antérieurs, au commencement, deux tribus se disputent un territoire de chasse ; c'est peu de chose encore. Ce sont des bétes de proie qui circonscrivent leur domaine. Mais bientôt des groupes plus industrieux ou plus favorisés par les conditions ambiantes élèvent des troupeaux, cultivent des terres, bâtissent des maisons, y accumulent le produit de leurs travaux. Dans ces occupations pacifiques , ils se sont adoucis , ils ont perdu quelque chose de leurs qualités guerrières. Des peuplades voisines, restées barbares, se précipitent sur eux et les dépouillent ; elles les tuent ou les emmènent en esclavage. C'est la première forme et la plus rudimentaire de la conquête : la piraterie, le pur brigandage. — Cependant, le nombre des hommes s*accroit ; des cités populeuses se forment; l'agriculture, Tindustrie, le commerce se développent, des richesses se créent qui tentent la cupidité. Défendez-les bien ; car voici que, a du bout de l'horizon », arrive, non plus une horde de pillards qui ravage tout sur son passage comme une nuée de sauterelles, mais qui passe comme elles, vous laissant, au moins, avec votre champ, l'espérance des moissons futures. Les nouveaux envahisseurs sont moins primitifs ; ils ne viennent pas ^ouT faire du hutin^ pour enlever vos moissons oji vos personnes ; ils viennent simplement pour se mettre à votre place. Ils prendront vos maisons, vos biens, vos femmes et vos filles; désormais, ils seront vos maîtres et vous serez leurs syjets;

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VOUS travaillerez pour eux. Ils seront les nobles, les eupatrides ; vous serez les plébéiens et lés serfs. — Plus tard, quand la population se sera trop multipliée pour qu'une nation puisse se superposer effectivement à une autre, une spoliation plus savante dévorera sa substance par des tributs ou des contributions de guerre qui se chifireront par milliards.

Cependant, ces invasions et ce 5 conquêtes, qui semble» raient devoir détruire la civilisation dans son germe, n'ont jamais pu l'arrêter dans son évolution générale ; peut-être même ont- elles servi parfois à la développer. En effet, il est toujours arrivé ceci, que le conquérant barbare a été conquis à'son tour par le peuple asservi, quand celui-ci était le plus civilisé ; Gfrœcia capta ferum vidorem cepit. Ce n'est pas seulement la Grèce qui conquit à sa civilisation raffinée le Romain encore grossier. Avant elle, l'Egypte avait conquis, de la même manière, les sauvages pasteurs, qui l'avaient couverte de ruines. Les nations gallo-romaines conquirent les Barbares envahisseurs , Goths , Francs, Burgondes, Vandales, Normands ; la Chine conquit le Tartare. Lorsque, au contraire, c'est le peuple le plus civilisé qui est le conquérant, il impose, ordinairement, sa civilisation au vaincu. C'est ce que firent la Grèce en Orient et Rome en Occident. Mais si, au point de vue du progrès général, la conquête peut être considérée, à la rigueur, comme ayant produit quelque bien, ce bien a été chèrement payé. C'est à la conquête, avant tout, que sont dues les inégalités sociales qui ont engendré tous les maux, parce qu'elles sont la contradiction même delà justice. Que de misères et d'oppression ! La majeure partie de l'humanité, la meilleure et la plus utile, a longtemps vécu courbée sous le joug du travail servile, affamée, abrutie et avilie, pour entretenir le luxe insolent d'un petit nombre

de maitr63 ; car, outre la force militaire, ils avaient pour eux la force morale que leur prétait le prêtre, lequel, partout et toujours, s'est rangé du côté de la puissance qui lui faisait sa part : Omnis pot estas à Deo.

Ce régime de castes, plus d'une nation a péri sans pouvoir le briser, ou, stupidement résignée à la servitude politique et religieuse, est restée improgressive. Heureusement, des peuples de même race que nous, à qui nous devons tout ce que nous sommes, quoiqu'on leur ait reproché de n'avoir pas connu la liberté, les Grecs et les Romains, n'ont jamais eu ni cette stupidité, ni cette résignation. Ils n'ont cessé de lutter contre les eupatrides ou les patriciens jusqu'à ce qu'ils eussent conquis Tégalité civile * et politique, jusqu'à ce qu'ils eussent conquis le comiuhium^ c'est-à-dire Vègalitè du sang^ Tabolition de cette distinction odieuse que la différence d'origine mettait entre le vainqueur et le vaincu. Bien avant nous, ces nobles peuples avaient proclamé a les droits de l'homme et du citoyen ». Non qu'ils ne nous aient rien laissé à faire. La réalisation de la justice dans les mœurs et dans les lois n'est pas l'œuvre d'un jour. Quelque progrès que nous ayons fait ou que nous fassions nous-mêmes à cet égard, nous laisserons encore quelque chose à faire à nos enfants et aux enfants de nos enfants. Mais leur histoire intérieure remplie de tant de luttes et de révolutions, si mal comprises, parfois, et si mal jugées, n'a été qu'une ascension continue vers le droit rationnel. Leurs législations et leurs constitutions en sont la preuve manifeste. Sans doute, ils n'ont pas compris la liberté comme nous la comprenons nous-mêmes ; ils sacrifiaient l'individu à l'Etat; 'mais à l'Etat seul. Est-il bien sûr qu'ils eussent tort? Sans doute, ils ont laissé subsister l'esclavage ; mais le progrès social ne procède pas . avec brusquerie ; il est fait de transactions successives,

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