‹ La question du latin et la réforme profonde de l'enseignement secondaireChapitre 21 sur 27 · HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT SCIENTIFIQUE

« Le grand poète Lucrèce, dit quelque part Littré, savait beaucoup de choses que nous ne savons plus maintenant. » C'est que, conformément à une tendance naturelle de notre esprit, il prenait une explication pour une démonstration. Rien de plus instructif, à cet égard, que de lire, dans Plutarque par exemple, les opinions des anciens philosophes sUr la nature. Il n'est pas de question qu'ils n'aient posée ; il n'en est pas que chacun d'eux n'ait résolue à sa façon. Quand ils avaient imaginé une explication, ils la produisaient naïvement sans s'inquiéter de la vérifier. La vérification, cependant, c'est-à-dire, l'expérience, est la pierre de touche de la certitude. Les hypothèses elles-mêmes ne sont légitimes scientifiquement qu'autant qu'elles sont vërifiables. Ce qui le prouve, précisément, c'est l'amas d'erreurs engendrées par les intelligences les plus ingénieuses et les plus subtiles dans leurs spéculations sur la nature des choses, jusqu'à ce qu'on ait consenti à se soumettre à la méthode expérimentale. Du jour où l'on a pris pour guide l'observation et l'expérience, où l'on s'est résigné à ne rien affirmer au-delà, le véri-

table esprit scientifique a été fondé, les sciences se sont constituées positivement, elles se sont régulièrement développées ; elles se sont élevées comme des pyramides qui montent lentement vers le ciel, mais auxquelles chaque jour ajoute une assise solide sur une base inébranlable. C*est la méthode qui a manqué aux anciens et non le génie. On ne peut même voir sans étonnement jusqu'à quel point les philosophes physiciens de l'école d'Ionie, les Thaïes et les Démocrite, avaient pressenti les solutions de la science moderne. Parmi les imaginations bizarres des philosophes des autres écoles, les opinions de ces penseurs objectifs, ei nous pouvons ainsi parler, de ces observateurs de la nature, tranchent singulièrement. Et, cependant, combien de fois ne se sont-ils pas égarés, eux aussi*, pour avoir conclu, c'est-à-dire iînaginé, au-delà de leurs observations? Ils ont rencontré souvent, ils ont rarement démontré.

Quoi de plus intéressant que le spectacle de l'esprit hum«n flottant ainsi, sans boussole, sur l'océan des phénomènes, à la recherche des causes, fourvoyé d'abord dans mille directions diverses par le vent de l'imagination ; s'aiguisant et se fortifiant dans ces incursions aventureuses ; puis, rendu circonspect par ses erreurs même et ses éclatants naufrages, ne marchant plus, pour ainsi dire, que la sonde à la main, avançant pas à pas, jalonnant. sa route, et déterminant, enfin, avec certitude, la voie qui mène à la vérité 1 C'est ce sjiectacle, selon nous, que le maître spécialisé devra placer sous les yeux de ses élèves avant d*aborder l'histoire des sciences telles qu'elles sont aujourd'hui définies et hiérarchisées. Comme dans toutes les autres branches du développement humain, l'évolution y est manifeste, avec cette différence, peut-être, que, si l'industrie et même l'art ont leur origine dans l'animalité inférieure, la science^ autant que nous pouvons en juger j qvAbox* m

commence à Thomme. La science, en effet, n'est que Tintelligence de la nature ; or, rien ne prouve que cette intelligence existe chez les animaux. Cela ne veut point dire qu'ils n'en connaissent pas, comme nous, les phénomènes, ni même qu'à raison de leur sensibilité spéciale, ils ne puissent quelquefois les prévoir mieux que nous ; mais ils n'ont point souci de les expliquer ; ils n'en cherchent point la cause. Or, cette recherche de la cause, de l'explication vraie, eu vue de la satisfaction de l'esprit, a été la constante préoccupation de l'homme à partir du jour où la satisfaction des besoins de la chair lui en a laissé le loisir. La sphère de 1 intelligence animale (certainement de même nature que la nôtre, mais de moindre étendue) ne dépasse guère le domaine fie l'utile,* quoique l'animalité ne soit pas absolument étrangère au sentiment du beau et même du bien. Le vrai est notre domaine exclusif; c'est parla que nous continuons l'évolution ; c'est là ce qui fait notre éclatante supériorité, la propre caractéristique de l'espèce. Aristote a défini l'homme un animal 2>oUtique ; on le définirait pliis exactement : un animal scientifique.

Ceux qui l'avaient défini: un animal religieux^ n'avaient pas fait autre chose, quoique à leur insu ; car la religion, qui est la recherche des causes premières et des causes finales, est la première forme de la science dans l'humanité. Fausse science, sans doute ; précisément parce qu'elle s'occupe de problèmes qui dépassent la portée de l'esprit humain ; çarce que les causes premières et les causes finales échappent à toute vérification ; que les idées que nous pouvons nous en faire ne sont que des opinions subjectives, qui varient avec les temps et les personnes, et que tout ce que la dialectique peut bâtir là- dessus est bâti sur le sable. En agitant les mêmes problèmes, la philosophie devait nécessairement aboutir au même résultat que

la religion ; elle y a abouti. Le sol est jonché de ses ruine?. Même dans les problèmes qui sont susceptibles d'une solution scientifique, Tesprit s'est souvent égaré faute d'à voir apporté, dans ses investigations, cette circonspection sévère qui est la discipline de la raison. Il s'est perdu par sa précipitation comme ce personnage dont parle Tacite : ariibus honeslis copiosum et, si rectum iier peryerety ad clarissima quœque iturum, festinatio exsiimidahat. , , quod muUos, eliam bonos, pessum dédit. Il avait l'ambition de tout connaître ; il voulait tout savoir, et tout de suite, et il iniagifiait, L'*expérience la rendu sage; il s'est créé des instruments de précision, qui sont les méthodes, et, grâce à elles, il s'est acheminé lentement, mais sûrement, vers la vérité démontrée.

La science ne pouvait être d'abord, tant sous sa forme philosophique que sous sa forme religieuse, qu'une explication provisoire de la nature prise dans sa généralité. Pour la bien connaître, il fallait la pénétrer plus à fond. L'homme se trouvait en présence d'une synthèse obscure.

Comment arriver à une synthèse claire? — Par l'analyse.

— Il analysa. Ce qui le frappa d'abord dans les choses, c'est la complexité. Cette complexité implique nécessairement la simplicité élémentaire, c'est-à-dire, l'existence d'une matière divisée en une infinité de parties insécables (atomes) dont la combinaison produit tout ce qui existe. Ce fut là, sous sa forme la plus simple, le principe de la philosophie naturaliste dans l'antiquité. Cette théorie appartient surtout à l'école d'Ionie, à ceux qu'on appelait « les Physiciens », et particulièrement à Leucippe et à Démocrite. Ce qui fait de cette école l'école scientifique par excellence, c'est que, sans intervention divine, par le seul jeu naturel des forces inhérentes à la matière, elle en expliquait mécaniquement l'évolution, depuis la formation

yAi

(les astres jusqu'à Torganisation des sociétés, jusqu'à la morale. Cette théorie, adoptée plus tard par Epicure, a été exposée dans T admirable poème de Lucrèce. Le cadre est complet ; il embrasse révolution totale des choses. A ce point de vue, la science moderne n'a rien à y ajouter. En quoi donc le système est-il criticable ? En deux points: C'est, d'abord, que, poussés parle désir de tout expliquer, ils ont voulu pénétrer l'essence même des choses, dépassant ainsi les inductions légitimes que le raisonnement pjuvait tirer de l'observation. De la complexité ils dégageaient logiquement, sans doute, la simplicité élémentaire; mais ils allaient plus loin ; ils connaissaient la forme des atomes, la direction de leur mouvement et leur mode d'agencement. Ils savaient, par exemple, que Yâme est composée d'atomes spMriques de nature ipiée. C'est ensuite, que, dans les problèmes qui n'échappent pas à notre compétence, ils ont donné souvent, en guise de solution, les conjectures les plus hasardées, et quelquefois des explications enfantines. C'est ainsi que, selon l'expression de Littré, ils savaient beaucoup de choses que nous ne savons plus. Ces erreurs, il est juste de le dire, ils ne pouvaient guère les éviter : la circonspection scientifique, à quoi se ramènent, au fond, toutes les méthodes, est le fruit de la déception. Mais ils nous ont si bien tracé la voie que la science moderne ne peut faire autrement que d*y marcher ; il ne lui reste qu'à développer leurs connaissances et à corriger leurs erreurs.

Il se produisit, pourtant, dans cette école ce qu'on pourrait appeler une hérésie^ à notre avis, des plus fâcheuses, n'en déplaise à Aristote. Anaxagore qui, sur les autres points, partageait les idées générales de l'école d'Ionie, ne pouvant comprendre que l'ordre dans la nature est l'effet même de la nécessité (car du moment que les

choses existent, il faut bien qu*elles existent dans un certain ordre qui leur permet de co-exister), Anaxagore imagina une intelligence ordonnatrice, introduisant ainsi dans la nature et dans l'homme ce déplorable dualisme qui a depuis engendré tous ces systèmes dits spiritualistes, contrefaçons inconscientes de la théologie, où Tesprit humain s'est, hélas l si misérablement fourvoyé. L*étude de ces systèmes relève de la philosophie proprement dite, telle qu'elle a été circonscrite par Socrate. Elle a déjà trouvé sa place dans l'histoire du développement des idées philosophiques et religieuses.

. Est-ce donc qu'il y ait une différence marquée entre la philosophie et la science ? — Nullement. — Philosophie a été le premier nom de la science chez les Grecs, alors que la science était encore générale et n'avait en vue que la recherche du vrai. C'est la science ainsi entendue qui est encore la véritable philosophie ; car seule elle peut rendre compte de la nature et de 1 homme, comme partie intégrante de la nature même. Elle seule peut véritablement nous apprendre à nous connaître^ en nous instruisant de notre origine, de notre place dans la série des choses et de la direction que nous imprime l'évolution. C'est pourquoi nous estimons que l'histoire du développement scientifique doit couronner l'enseignement secondaire, comme le faisait jusqu'ici ce qu'on appelle la philosophie, parce que, non seulement elle en tient lieu, mais qu'elle la remplace avantageusement.

Ici revient cette distinction que nous avons faite partout entre le général et le spécial, et nulle part elle n'est plus nécessaire que dans l'histoire du développement scien tifique. Dans l'étude de la nature, les anciens ne se proposaient guère d'autre but que de la connaître, tout au plus afin d'en tirer une règle de conduite pour l'humanité.

La philosophie proprement dite ne fait pas autre chose, ni ]a religion non plus. G*est là, dans la science, ce qui intéresse tout le monde ; c'est là le général ; c*est là ce qui doit faire partie de renseignement secondaire. Chez les modernes, Tétude de la nature s'est, pour ainsi dire, fragmentée; ce n'est plus Ja science qu'on étudie, ce sont des scienres. On ne les étudie plus au point de vue philosophique ; on les étudie au point de vue utilitaire. Si nous poursuivons avec tant d'ardeur et d'opiniâtreté la découverte des lois naturelles, c'est moins pour les connaître que pour les plier à notre usage. Nous n'étudions plus la physique, c'est à-dire, la nature, le tout, pour faire des hommes ; nous étudions l'astronomie pour faire des astronomes, la chimie pour faire des chimistes, etc. Ce sont là des spécialités, et, à ce titre, les sciences particulières relèvent de l'enseignement spécial, professionnel.

Ceci sert à marquer la ligne qui doit séparer les deux ordres d'enseignement. Le professeur spécialisé, dans 1 histoire du développement scientifique, ne descendra pas au-dessous des détails qui sont ahsolument nécessaires pour faire hien comprendre cette évolution. Nous n'en disons pas davantage ; car nous sommes pour la liberté du maître. Nous tenons qu'enchaîner Tesprit dans les minuties d'un programme, c'est le paralyser, le stériliser. Quand on a déterminé, d'une manière générale, ce qu'il faut enseigner, laissons à chacun de l'enseigner selon son génie.

Il y a pourtant, dans la "marche de l'enseignement, deux méthodes entre lesquelles il est à peu près impossible de ne pas choisir : l'une que nous appellerions volontiers la méthode historique pure et qui consisterait à suivre la pensée humaine, à travers la variété infinie des systèmes, depuis ses premiers bégaiements jusqu'à nos jours; ce

serait, nous le craignons, s'engager dans un labyrinthe inextricable, tout en se condamnant à un labeur énorme et, en grande partie, stérile ; l'autre, qu'on pourrait nommer la méthode doçmatico-historique, et qui consisterait, après s'être élevé, avec les Ioniens par exemple, jusqu'à la matière élémentaire, à la suivre dans toutes les phsiees de son évolution, selon la hiérarchie des sciences correspondant à ces mêmes phases, et à récapituler, en même temps, tous les travaux, d'ordre vraiment scientifique, antérieurs à la constitution moderne de chacune de ces sciences.

Soit, par exemple, la physique ; après avoir défini cette science particulière, lui avoir assigné sa place dans la série et avoir exposé, d'une manière générale, les principales questions qu'elle a pour but de résoudre, on pourrait, selon nous, rappeler chronologiquement les conceptions et les travaux antérieurs qui se rapportent à cet ordre de questions et qui méritent d'être cités. Nous avons à peine besoin d'ajouter qu'on devrait, surtout, s'attacher à mettre en relief les noms et les travaux des grands hommes qae nous pouvons considérer comme nos ancêtres scientifiques.

Nous avons parlé de hiérarchie des sciences ; mais y at-il une hiérarchie des sciences? Sans aucun doute, si nous entendons par là leur subordination sériaire par rapport à la simplicité ou à la complexité de leur objet. L'école positiviste en a donné une classification à laquelle elle attache une importance capitale, et qui est comme une des bases de son système. Elle divise les sciences en deux caté gories distinctes : les sciences spéculatives et les sciences concrètes, qu'on désignerait, peut-être, d'une manière plus claire en les appelant : les sciences générales et les sciences particulières, celles-ci n'étant, pour ainsi dire, que des démembrements de celles-là. « Les sciences spéculatives ou sciences pures sont au nombre de six : les

mathématiques, Vastronomie, la physique^ la chimie, la biologie, la sociologie. Des mathématiques relèvent les lois de retendue et du mouvement. A Fastronomie appartiennent la distance, la grosseur, la forme du soleil et des corps planétaires, les orbites qu'ils parcourent et les forces qui les meuvent. La physique étudie tous les phénomènes dus au mouvement, à la pesanteur, à l'électricité, au magnétisme, au calorique, à la lumière, aux vibrations sonores. La chimie pénètre dans la constitution moléculaire des substances, reconnaît les éléments indécomposables ou, du moins, indécomposés, et détermine les conditions qui président aux combinaisons définies, La biologie recherche toutes les formes que revêt la vie depuis le dernier végétal jusqu'à l'homme, embrasse la hiérarchie de ces êtres de plus en plus compliqués et élevés (et les étudie dans leurs organes et dans leurs fonctions). Enfin, Ja science sociale (ou sociologie) suit l'évolution des sociétés, en distingue les phases successives et assigne la loi de ces changements. .. Ce résumé succinct comprend Tensemble du savoir humain. Rien n'est omis, rien, si ce n'est ce qui est inaccessible à l'esprit de l'homme, la recherche des causes premières et des causes finales. » Nous acceptons volontiers cette division qui nous paraît répondre exactement à la nature des choses, chacune de ces sciences ajant évidemment rapport à une des grandes phases de l'évolution. Elle s'impose à quiconque veut descendre au-dessous des généralités de la science. Mais pour ceux qui prétendent s'en tenir à ces généralités, comme c'est notre cas, peut-être y aurait-il avantage à effacer ces divisions et à rétablir la science dans son unité primitive. C'est une vue d'ensemble du développement scientifique qu'il s'agit de tracer; c'est le système entier des notions générales que nous possédons sur la nature et sur l'homme qu'il s'agit de

graver d'une manière ineffaçable dans lesprit des élèves. Pour tracer ce tableau, il faudrait un savoir encyclopédi que, sans doute, mais qui ne serait point hors de la portée des maîtres chargés aujourd'hui de l'enseignement scientifique ou de renseignement philosophique ; car il ne s'agit pas de posséder à fond les particularités de la science, mais d'en connaître les généralités harmonieusement liées. En un mot, sans se perdre dans les détails infinis des sciences modernes, il y aurait à répondre aux questions que Ihomme s'est, de tout temps, posées en présence de la nature, et que l'humanité n'a pu résoudre que lentement et successivement.

Combien de génie, en effet, ne lui a-t-il pas fallu pour échapper aux apparences décevantes qui fourvoyaient sa raison, ou faire concorder avec les observations exactes qu'il avait pu faire ces apparences trompeuses ! Habitant d'une planète qu'il ne connaissait ni dans son étendue, ni dans sa forme, et qu'il devait croire immobile ; ayant audessus de sa tête ce qu'il prenait pour une voûte solide, au fond de laquelle il voyait briller, comme des flambeaux nocturnes, des astres fixes ou errants ; éclairé, pendant le jour, par un globe de feu d'un volume et d'un éclat incomparables, qui disparaissait, chaque soir, à l'Occident, pour reparaître, chaque matin, à l'Orient, sans qu'on pût comprendre par où il avait passé, s'évanouissant même quel- .quefois dans le ciel ; sans aucune notion de la gravitation universelle, sans instruments d'optique, n'ayant à sa disposition qu'un instrument mathématique encore rudimentaire, ce qui doit nous étonner, ce ne sont pas les explications bizarres que l'homme a pu donner des phénomènes observés, c'est que, malgré le mensonge des apparences, il ait pu s'élever, par la seule force de son esprit, à un ensemble de notions dont la science moderne a dû reconnaître l'exacti-

tude, Bans bien comprendre, parfois, comment on avait pu les obtenir. C'est ainsi que Démocrite, qui enseignait que Tespace est infini et peuplé de mondes sans nombre, que le soleil est immense (et, sans doute, avec Thaïes, que les astres sont sphériques et de la même matière que la terre, mais à l'état igné), que la lune est éclairée par le soleil qu'elle éclipse par son opacité, en s'irrterposant, comme un écran, entre la terre et lui, etc.. Démocrite affirmait que « la voie lactée n'est que la lueur d un grand nombre de petites étoiles qui sont très voisines les unes des autres, et qui, par leur voisinage, s'éclairent réciproquement ». (Plutarque.)

Mais ces philosophes ne s'étaient pas contentés d'obser-

.ver les corps pris dans leur masse ; ils étaient entrés dans l'analjse de la matière et avaient cherché à en déterminer les éléments. Ils avaient fait plus; ils avaient cherché à la ramener à un élément unique. Chacun avait adopté le sien : l'air, le feu, l'eau, la terre ; Empédocle les avait admis tous les quatre. Tout est là, en effet, bien qu'on ne

- pût prévoir à cette époque que la chimie décomposerait, un jour, ces prétendus éléments et en tirerait les soixantequatre corps irréductibles que nous appelons les cmys sùnpies. Ce que ne pouvait faire l'expérience, la logique le fit ; de la complexité matérielle, l'esprit s'éleva d'un jet à la simplicité élémentaire, à l'atome. Il conçut la matière comme divisée en une infinité de parties indivisibles, incorruptibles, éternelles, disséminées dans l'espace sans bornes, ayant en elles-mêmes le principe de leur mouvement, et, par leurs combinaisons ou leurs décombin aidons variées, composant et décomposant indéfiniment toutes les formes qui passent. Peut-être y a-t-il un peu de métaphysique dans cette conception des atomes. Nous ne connaissons pas, à vrai dire, l'essence de la matière, mais, cette

réserve faite, quelle conception grandiose et simple à la fois que celle d'une matière primordiale, incorruptihUy c'est-à-dire indestructible dans son essence comme dans ses pidssanceSy et qui, par sa propre évolution, a produit ou doit produire éternellement tout ce qui fut ou sera! Ce principe de Vimmanence oj^osé, jusqu'à Anaxagore, au principe de la transcendance, est le propre caractère de l'école d'Ionie. C'est aussi celui de la science moderne qui, avec la réserve imposée par une méthode plus sévère, avec un instrument mathématique perfectionné, un outillage scientifique très supérieur, ne fait que confirmer et développer, tous les jours, les étonnantes prévisions de ses véritables ancêtres.

Ainsi parvenue jusqu'à cette matière élémentaire, qu^elJe trouve aujourd'hui au bout de ses télescopes, que lui restet-il à faire, en effet, sinon à la prendre telle qu'elle se manifeste par ses propriétés, à la suivre dans ses transformations successives et dans ses combinaisons de plus en plus complexes, depuis la nébuleuse jusqu'à l'homme ? — C'est ce que fera le maître spécialisé, c'est-à-dire profondément versé dans l'histoire de la science générale. Il n'aura qu'à suivre les traces de l'illustre auteur du Cosmos. Il dira que, par delà ces milliers d'étoiles que nous apercevons à l'œil nu, nos télescopes en découvrent des millions d'autres, et que, par delà ces millions, il en est encore, sags doute, des millions de millions, flottant dans l'immensité de l'espace, pour nous infini, car nous sommes incapables de lui concevoir une limite ; qu'outre ces millions d'étoiles, le télescope découvre comme des nuages phosphorescents, condensation probable d'une matière plus subtile, qui remplit,, sans doute, l'espace sans bornes ; matière, pour nous, éternelle, car il nous est impossible de lui concevoir une origine : ex nihilo nihil. A cet état pri-

mitif de condensation, la matière ne se manifeste à nous que par deux de ses propriétés immanentes, la gravitation, cause do sa condensation, principe de son mouvement, et la lumière, effet de la chaleur produite par la transformation de ce même mouvement.

Chaque fois que le maître emploiera, pour la première fois, un mot important, le mot télescope, par exemple, ou le mot gravitation, ou le mot lumière, chaleur, électricité, il l'expliquera de la manière la plus claire et la plus complète possible, non en savant qui parle à des savants, mais en savant qui parle à des gens du monde. Il faut réserver l'appareil scientifique pour renseignement spécial. S'il parle de la distance des astres, de leur volume, de leur masse, de leurs mouvements, il expliquera de la même manière, c'est à-dire aussi simplement et aussi clairement qu'il se pourra, par quels procédés on est parvenu à les déterminer avec certitude ; et toujours ainsi, rattachant l'explication au phénomène, à mesure qu'il se présente. Nous estimons que cet enseignement concret est de beaucoup le meilleur, parce qu'il satisfait directement le besoin de l'esprit, au moment même où il se produit. L'explication ainsi liée au fait ne s'oublie jamais.-

De la 2)hase néhulaire, qui est, pour ainsi dire, la première phase de son évolution, la matière passe, par une condensation plus grande, à Isl phase stellaire. Que sont les étoiles ? — Des soleils. — C'est par notre soleij que nous pouvons le mieux juger de leur état. Ce sont d'énormes sphéroïdes, animés d'un mouvement de rotation sur leur axe, à L'état incandescent, et d'une chaleur telle que toute combinaison chimique y est impossible. Les éléments dont elles se composent s'y manifestent à l'état de simplicité, et la spectroscopie, qui va les saisir, a des millions de millions de lieues, confirme la conjecture du vieux Thaïes

que a les astres sont composés de la même matière que la terre, mais à Tétat igné ». On a cru longtemps que les étoiles étaient immobiles, et on leur avait donné le nom d'étoiles fixes, par opposition aux planètes, astres errants. Une science plus avancée a montré qu'il n'y a pas d'im mobilité dans le ciel ; mais à la distance énorme où nous sommes des étoiles, leurs déplacements ne deviennent sensibles à nos yeux qu'après de longs siècles *. Cette distance est telle entre le soleil et l'étoile la plus voisine que la lumière met mille jours à la parcourir, tandis qu'elle nous vient du soleil en sejpt minutes et demie^ parcourant 36,000,000 de lieues. C'est cette faible distance relative qui nous fait apparaître notre soleil comme un disque énorme. Vu de Neptune, il est déjà bien réduit ; et si Ton suppose l'observateur s'éloignant encore, ce disque allant toujours en diminuant, sans qu'aucun autre augmente d*une manière sensible, il n'aura sous les yeux qu'un ciel étoile versant, dans le sombre et froid espace, une lumière et une chaleur faibles, mais non pas nulles ; car grâce à elles, la température ne s'y abaisse pas au-dessous de — 70®, et nous pouvons juger de son obscurité lumineuse par celle de nos nuits sans nuages et sans lune.

Passer de l'univers stellaire au monde solaire, ce n'est point sortir, à proprement parler, du monde des étoiles ; car le soleil, avons-nous dit, est une étoile aussi, mais une étoile qui est le centre d'un système planétaire, le seul que nous connaissions ; bien qu'une légitime induction, fondée

* < Une étoile de la constellalion du Cygne, dit Arago, se déplace tous les ans, en ligne droite, de plus de 5 secondes. A la distance qui nous sé'pare, une seconde correspond, an moins^ à 8 millions de millions de lieues ; donc, tous les ans, cette étoile parcourt, au moinS) 40 millions de millions de lieues. Naguère, cependant, on l'appelait une étoile fixe. > (Littré.)

302 LA QUESTION Dr LATIN

sur Tobservation des étoiles doubles ou triples, nous autorise suffisamment à admettre la pluralité des mondes*. Quoi qu'il en soit, notre monde, à nous, celui auquel nous appartenons, c'est le monde solaire. C'est lui qui a été, surtout, Tobjet de nos observations astronomiques ; qui a exercé toute la puissance des plus puissants génies, depuis les Thaïes, les Démocrite, les Pjthagore, les Hipparque, les Ptolémée, jusques aux Copernic, aux Kepler, aux Galilée , aux Descartes, aux Newton , aux Laplace, aux Leverrier. Longtemps dupe du mensonge des apparences, Vaslrowmie, malgré quelques vagues intuitions du vrai système du monde, a reposé sur Terreur géocen trique qui faisait tourner le ciel entier autour de la terre. De là, malgré des observations exactes et des découvertes précieuses, les faux systèmes astronomiques et, en particulier, celui qui a régné si longtemps sous le nom de Ptolémée. Le maître spécialisé ne manquera pas de les exposer, le plus sommairement possible, et d'en faire ressortir la complication en regard de la simplicité du système copernicien ; car c'est précisément cette complication qui devait suggérer à Copernic l'idée de faire tourner la terre sur elle-même en vingt- quatre heures et, comme toutes les planètes, autour du soleil. Ceci fait, on vit tout le système se mouvoir avec une simplicité grandiose. La terre, sans doute, avait perdu de sa dignité, l'homme de son importance ; nous verrons, tout à l'heure, comment ils retrouveront l'une et l'autre. Il y avait à déterminer la loi de ces mouvements. Newton en a donné la formule : deux particules de matihe s'attirent m raison directe de leur masse ^ et en raison inverse du carré de leur distance, La

^ • Mëtrodore dit qu'il est aussi absurde de supposer un seul monde dans un espace inQni que de vouloir qu'il n'y ait qu'un seul épi dans un vaste champ. » (Plutarque.)

même loi régit les mondes et les atomes. Restait à expliquer pourquoi le soleil se trouve ainsi le centre d'un sys- ' téme de planètes; comment les planète? elles mêmes, ou, du moins, certaines planètes, sont, elles aussi, des centres de systèmes moins importants ; enfin, pourquoi Saturne, outre ses huit satellites, est entouré d'un anneau. Ce dernier fait mit, peut-être, Laplace sur la voie de sa fameuse hypothèse, qu'on peut considérer comme une vérité démontrée, tant elle est en parfaite conformité avec les lois de la mécanique.

Selon lui, tout ce qui forme aujourd'hui la matière du soleil, des planètes et de leurs satellites ne formait jadis qu'une énorme nébuleuse, tournant autour d'un même axe et s'étendant bien au-delà de l'orbite décrit par Neptune. Dans cette masse ovoïde, une lente condensation amena peu à peu la création d'un noyau central enveloppé d'une immense atmosphère. C'était le solçil. Par suite d'une concentration croissante, il abandonna successivement dans le plan de son équateur des zones extrêmes de cette atmosphère, lesquelles se rompant et se concentrant, à leur tour, devinrent les planètes. Ainsi s'expliquent leur disposition à peu près dans le même plan, leur mouvement sensiblement circulaire dans le même sens et leur rotation sur leur axe. Ce que le soleil était par rapport aux planètes, les planètes le furent par rapport à leurs satellites. Une chaleur énorme, résultant de la transformation du Mouvement dans la concentration de la matière, maintint longtemps ces corps à l'état d'incandescence. Mais enfin, ce qu'ils en perdaient par le rayonnement n'étant plus suffisamment compensé par ce qu'ils en gagnaient dans leur concentration continue, ils se refroidirent insensiblement et passèrent de l'état gazeux à l'état liquide, puis à l'état solide. Le soleil seul, grâce à Ténormité de sa masse.

est resté incandescent ; mais il va, lui aussi, se concentrant et se refroidissant sans cesse, et nul doute qu'il ne doive traverser les mêmes phases d'évolution qu'ont traversées les planètes.

Le maître n*aura pas de peine à démontrer que la terre a passé par Tétat fluide; Les preuves abondent et nous n'avons pas à nous occuper de ce» détails. Mais ce qu'il fera remarquer avec fruit, c'est que nous venons d'entrer dans une phase nouvelle de l'évolution de la matière. Jusqu'ici l'état de diifusion extrême dans lequel la tenaient son extrême dissémination primitive ou son extrême chaleur, ne lui avait permis de manifester que ses propriétés physiques, la gravitation, la lumière. . . L'abaissement de température, qui la fit passer à Tétat liquide et à l'état solide, lui permit de manifester, en même temps que ses autres propriétés physiques, une propriété nouvelle, la propriété chimique, c'est-à-dire, la propriété qu'ont les divers éléments dont elle se compose de se combiner en proportions définies.

Combien de temps la croûte terrestre mit-elle à se former ? Combien de bouleversements n'eut-elle pas à subir avant d'atteindre une rigidité suffisante pour résister aux actions intérieures ou extérieures? Avant que l'eau se déposât dans le bassin des mers et que l'atmosphère devînt respirable pour des êtres organisés ? Il est certain que sa température a de beaucoup dépassé deux mille degrés et que, pour épuiser par le rayonnement |îes deux mill^ degrés, il a fallu, au moins, cent millions d'années; il est certain que toutes les parties de la terre, sans en excepter les pôles, ont passé successivement par la température actuelle des régions équatoriales ; ce qui explique comment des régions actuellement froides ou tempérées ont été jadis habitées par des animaux et des végétaux qu'on ne trouve

ET LA RÉFORME DE L'EXSnGXEMENT SECONDAIRE 305

aujourd'hui que dans les régions les plus chaudes, et que la vie sur notre planète a dû commencer par les pôles.

La vie ! Nous voici parvenus à une phase nouvelle et non la moins importante de révolution. Sommes-nous encore ici dans le domaine de la chimie, ou bien y a-t-il une solution de continuité dans le développement des choses? La nature a-t-elle fait un saut ? Pourquoi Teùt-elle fait? Comment reût-elle fait? Lors même que nous ne saisirions pas bien clairement la contiguïté de deux anneaux intermédiaires de la chaîne, pourrions nous douter de sa continuité alors que nous en tenons les deux bouts '? Il n*y a pas de discontinuité dans la nature ; nos divisions sont tout artificielles et purement analytiques. De Tétat de combinaison la matière a passé à l'état supérieur d'organisation. D'inorganique qu'elle était, la chimie est devenue organique ; au lieu de présider aux combinaisons de la matière morte (si Ton peut employer cette expression), elle préside à Y organisation de la matière vivante. Aux propriétés physiques et chimiques, qu'elle avait déjà manifestées, la matière en ajoute une nouvelle, plus éminente, la vie,

La vie n'est pourtant pas un attribut de toute substance matérielle. Quatre corps seulement sont aptes à constituer la substance organisée ; ce sont l'oxygène, le carbone, l'hydrogène et l'azote. A ce point de vue, il y a unité de composition entre tous les êtres organisés, animaux et végétaux. Mais comment la vie a- telle commencé sur le globe? — Toute l'antiquité a cru à la génération spontanée ; toutefois, elle devait cette croyance plutôt à une intuition logique qu'à des observations grossièrement erronées. Les modernes hétérogénistes ont rompu bien des lances contre leurs adversaires, lesquels ont prouvé que, dans les conditions données, du moins, tout organisme

Tivant provenait d'un germe préexistant. Peut-être, au fond, cette discussion si passionnée n'est-elle qu'une discussion oiseuse. Rien ne commence, en effet ; tout devient. C'est toujours la même matière évoluant et manifestant insensiblement des propriétés nouvelles à chaque phase de son évolution ; phases que nous déterminons par l'analyse, mais qui, en réalité, restent indéterminées dans la nature, sinon par leur milieu (mediam partèm), s'il nous est permis de nous exprimer ainsi. Toutes ses propriétés, la matière les contient virtuellement dés l'origine ; mais elles ne se manifestent, une fois pour toutes, que lorsque les conditions transitoires, propres à cette manifestation, viennent à se produire.

Un temps fut où toute combinaison était impossible ; un moment vint et un moment unique, où chaque combinaison fut possible. Un temps fut où toute organisation était impossible ; un moment vint, et un moment uniqua, où l'organisation fut possible par la combinaison des quatre corps élémentaires. Une fois organisée, la matière vivante continua son évolution, comme elle la continue encore imperceptiblement aujourd'hui, par le développonaent de l'organisation. — Ce que fut à l'origine cette organisation, peut- on s'en faire, au moins approximativement, une idée ? — Les anciens, plus hardis que nous parce qu'ils ignoraient davantage, n'hésitaient pas à faire sortir du sein de la terre, parmi de grossières ébauches, des animaux supérieurs constitués pour vivre. Pour nous que l'expérience a rendus sages, la plus simple réflexion suffirait à nous faire comprendre que des organismes complexes, comme ceux des reptiles ou des maramifères, n'ont pu sortir directement du sein de la nature, à moins d'admettre une divinité créatrice ou formatrice ; ce qui n'est plus de la science, mais de la théologie. Les premiers or-

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ganismes vivants n*ont pu être que les organismes les plus simples, ne différant des combinaisons chimiques que par les propriétés vitales essentielles, sous leur forme la plus rudimentaire, à savoir : la nutrition, la génération, la sensibilité et la motilité. C'est la raison qui nous dit cela, et l'observation le confirme. Les arbres les plus gigantesques, les cèdres du Liban et les chênes de nos forêts, comme les plus humbles graminées ; les animaux les plus énormes, l'éléphant et la baleine, comme la mouche et la fourmi, proviennent d'un ovule unicellulaire, qui contient en puissance tout ce qui se manifestera, plus tard, par une lente évolution, jusqu'aux facultés intellectuelles les plus hautes. Ce que nous apprend V embryologie ^ Thistoire du développement de la vie sur le globe le confirme, en nous montrant que ce que nous observons aujourd'hui dans l'évolution des individus s'est également passé dans l'évolution des espèces. La terre n'a pas toujours été ce que nous la voyons. Elle a conservé dans ses replis l'histoire de ses variations, et le géologue-naturalisfe qui l'interroge y lit, comme dans un livre, les différents chapitres du développement organique. Tout y procède du plus simple au plus complexe, tant dans le règne animal que dans le règne végétal. Et si nous ne pouvons remonter à cette forme ancestrale qui fut la première manifestation de la vie, c'est qu'en réalité cette forme distincte n'exista jamais. Qui pourrait distinguer, dans la série animale pai* exemple, le premier mammifère, le premier singe, le premier homme? Dans la chaîne des choses, ainsi que nous le disions plus haut, il n'est pas possible d'établir une différence marquée entre deux anneaux contigus. L'évolution naturelle ne comporte pas de brusques transformations ; tout se transforme par un devenir insensible. Le temps seul finit par marquer et consolider les différences carac-

téristiques. Tout ce que nous pouvons affirmer, parce que nous en trouvons la preuve dans les moneres actuelles, c'est que, par la combinaison du carbone avec Toxygène, rhjdrogène et Tazote, « auxquels il faut ajouter, le plus souvent, le soufre et le phosphore », naissent des composés albuminoïdes qui sont la condition suffisante de la vie. C'est cette matière vivante, cette matière organisahle^ qui, dans sa lente évolution, s*est transformée progressivement en une série d*organismes de plus en plus parfaits, jusqu'à l'homme, le plus parfait de tous, parce qu'il est le dernier.

Nous avons à peine besoin d'indiquer que, de môme qu'il a dû toucher, en temps opportun, aux grandes lois de Yastronomie, de la physique et de la chimie, le maître devra toucher ici aux sciences qui se rattachent à la bio* logie : la géologie, la paléontologie, l'histoire naturelle au double point de vue de la hiérarchie des êtres actuellement organisés et de l'évolution anatomique et physiologique de l'organisme vivant, de son état le plus simple à son plus haut degré de complication. Tout cela, bien entendu, dans les limites d'une généralité suffisante pour lier les faits dominants de la série et en faire saisir le rapport.

Ce qui distingue, avons-nous dit, la nature vivante de la nature brute, c'est, pour tous les corps organisés, animaux et végétaux, la nutrition et la génération. Tout être vivant naît d'un germe unicellulaire, se nourrit, grandit, se reproduit par des germes analogues à ceux qui lui ont donné naissance, puis, après avoir atteint la plénitude de son développement, dépérit et meurt, quand le cycle spécifique a été complètement parcouru. A ces propriétés fondamentales, communes aux animaux et aux végétaux, l'animal en ajoute deux autres : la sensibilité et la motilité. — Peut-être, y aurait-il lieu d'examiner si les choses

sont aussi nettement tranchées entre les deux règnes, et s'il ne serait pas possible de trouver dans le* règne végétal Quelque chose qui ressemble à une sensibilité, à une motilité rudimentaire. C'est affaire au maître. — Une différence plus marquée, c'est l'apparition, dans l'être vivant, d*une double propriété qui caractérise, de plus en plus, Tanimalité supérieure, à savoir : Yinielligmce et la volonté; c'est-à dire, en un mot, ce que nous appelons, l'esprit.

Où commence l'esprit? — Où commence la vie?. . . — Qu'importe? Ce qui est incontestable, c'est que, dans son évolution indéfinie, la matière manifeste continuellement des propriétés nouvelles ou perfectionne celles qu'elle avait déjà manifestées. Or, les dernières et par cela même les plus hautes propriétés de la matière sont les propriétés psychiques, perceptibles à peine dans les organismes inférieurs, mais s'élevant de plus en plus avec l'organisation, à mesure que se perfectionne et se centralise le système nerveux. C'est à cette centralisation que l'homme doit, avant tout, sa supériorité. Avec la vie, surtout avec l'intelligence et la volonté, nous rencontrons un jordre de phénomènes tout nouveau. Tant que l'évolution n'avait pas dépassé la phase chimique, la nature n'était pas sortie du domaine de Vinconscience et de la fatalité. En entrant dans la phase biologique, nous entrons dans le domaine de la conscience et de la liberté. Nulles dans les végétaux, bien obscures encore dans les animaux inférieurs, la conscience et la liberté grandissent comme l'intelligence et la volonté, qui sont les mêmes choses sous des noms différents, et atteignent leur maximum dans la raison humaine^

De cette croissance de l'esprit, à partir de l'animalité inférieure jusqu'à l'homme, il résulte évidemment qu'il est identique en nature dans la série entière et qu'il diffère seulement en degré. D'où cette conséquence nécessaire

qu'il y a une psychologie animale, source de la psychologie humaine, et qu'il faut étudier le mouvement de Tesprit dans sa marche ascendante, en un. mot, étudier la pHijchologie générale au lieu de s'en tenir à une psychologie particulière, qui n*est, qu'on nous passe cette expression, que le couronnement de l'édifice. Tout ce que nous trouvons dans l'animal, en effet, nous le trouvons dans l'homme avec quelque chose de plus. Le premier besoin de tout être vivant, celui qui répond à la conservation et au développement de t individu^ c'est la nutriiion ; l'homme se nourrit comme les animaux et les végétaux. Le second besoin fondamental, celui qui répond à la conservation de T espèce, c'est la génération ; l'homme se reproduit, comme tous les êtres vivants, par un germe unicellulaire détaché de lui. La nutrition crée, dans toute la série, des instincts analogues et un développement intellectuel capable de pourvoir aux besoins de l'espèce. Elle est la source première de l'industrie, si variée déjà dans l'animalité inférieure, et qui, certainement, a servi, plus d'une fois, de modèle à l'industrie humaine. Qui lui aurait appris à tisser, sinon l'araignée ? La génération a été le principe de la socialité, plus ou moins restreinte ou plus ou moins développée selon la nature de l'espèce ; mais, réduite même à l'état de famille, elle a été la source des sentiments moraux les plus délicats. A mesure que la famille s'est développée, que des groupes plus nombreux se sont formés, la socialité a engendré tous les progrès, dans l'ordre intellectuel, dans Tordre moral, dans l'ordre industriel, dans l'ordre artistique. Car tout cela se trouve, à des degrés divers, dans les animaux. Sans doute, dans les applications de leur intelligence, ils ne dépassent guère le domaine de Tutile; mais, certainement, le sentiment du beau et du bien ne leur est pas étranger. Ils ont l'affec-

tion, le dévouement, le sacriâce ; ils ont le goût des belles formes, des couleurs éclatantes, de la musique ; mais tout cela, pour ainsi dire, à l'état d'instinct. Qu'estce donc qui distingue l'homme de l'animalité inférieure? C'est qu'on trouve en lui tout ce qu'elle possède, et à un degré plus élevé. C'eçt, en outre, que l'homme est un ani^ mal scientifique. Grâce à la place qu'il occupe dans la série, à sa capacité cérébrale, qui en est la conséquence ; grâce au langage articulé, en même temps effet et cause d'un développement cérébral supérieur, l'homme est parvenu à ce degré d'intelligence que nous appelons raison, qui l'incite à chercher VexpJication des choses et ne permet pas à Yhumanité de s'arrêter avant de l'avoir trouvée. Au-dessus de tous les autres domaines de l'activité animale, il en est un qui lui est réservé, c'est le domaine du vrai. Connaître la vérité en toute chose, la transmettre de génération en génération et la faire régner partout où peut s'exercer notre influence, soit dans les idées, soit dans les faits, telle est la fonction spéciale de l'homme; telle est sa véritable grandeur. On peut dire que c'est en lui que la nature prend de plus en plus conscience d'ellemême. Sans doute, cette raison fut d'abord faible et vacillante ; elle se distinguait peu de l'instinct ; mais elle grandit insensiblement, à travers et malgré les perturbations sociales, qui ont, parfois, retardé sa croissance, sans pouvoir l'arrêter jamais. C'est ce développement de la raison, c'est-à-dire, de la vérité, de la science positive, dans les sociétés humaines, que le maître devra surtout montrer historiquement à ses élèves, parce qu'il est, à cliaque époque, la mesure de la civilisation. La vérité dans les idées, la justice dans les faits (la justice n'étant, en somme, que la formule de la vérité dans les rapports sociaux), la dignité dans la personne (déterminée par la place que nous occu-

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pons dans la série), tel doit être pour nous raboutissement suprême de cette longue évolution qui commence à la matière cosmique et finit à la raison.

On comprend, sans que nous ayons besoin d'insister, ce qu'un maître convenablement préparé peut donner d'intérêt à un pareil enseignement. Quand on lit le poème de Lucrèce, où l'insuftisance scientifique se fait si souvent sentir, on ne peut s*empécher de se laisser gagner par Tenthousiasme du p ète qu'enivre, pour ainsi dire, cette vue totale des choses. C'est ce tableau d'ensemble qu'il s'agit de refaire avec la précision et l'abondance que comporte une science bien plus positive et bien plus avancée. Rien ne peut contribuer davantage au développement de l'esprit. Rien n'est plus propre à créer dans les intelligences et, par suite, dans les sociétés, cette harmonie qui ne peut résulter que de l'identité des conceptions fondamentales. Or, qui peut produire cette identité, cette unité ? Sont-ce les religions ? Sont-ce les philosophies ? . . . Poser la question n'est-ce pas la résoudre •/ — Les religions et les philosophies, résidus des âges antérieurs, ne sont-elles pas multiples? ne sont-elles paârOpposées ? ne sont-elles pas en lutte les unes contre les autres ? Est-ce là le caractère de la vérité, qui est essentiellement nne et universelle? Où trouver cette unité et cette universalité? — Dans là science et dans la science seule. — C'est donc la science, la science positive, qui doit être désormais la seule et véritable philosophie ; car, seule, elle peut nous donner des notions certaines sur notre origine^ qui est l'origine même des choses, sur notre nature, qui résulte de notre place dans la série, sur notre destinée, qui dépend de la direction même de l'évolution.

C'est donc à juste titre, selon nous, que l'histoire du

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ET LA RÉFORME DE L'ENSEICNEMEST SECÛNDAIBE 313 développemeût Bcientiâque couronnerait notre système d'enseignement secondaire. Il en serait comme la synthèse. Il tésumerait et condenserait, pour ainsi dire, avec plus de puissance et d'élévation, tout notre enseignement antérieur qui est un enseignement analytique. Pour ne parler. que du développement humain, par exemple, bien que ce développement sbiis tous ses aspects soit, à peu près, simultané, il importait, pour le bien connùtre, de l'étudier à part dans chacune de ses formei, sauf à te synthétiser, ensuite, sous une forme plus générale et plus philosophique. Nous avons essayé de le faire, suivant ainsi la méttiode naturelle qui est d'aller par l'analyse, d'une syntliëse obscure à une synthèse claire.

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