‹ La question du latin et la réforme profonde de l'enseignement secondaireChapitre 4 sur 27 · LE GREC ET LE LATIN · texte numérisé non relu

LE GREC ET LE LATIN

Le discours de M. Lockroy, ministre de l'instruction publique, au concours général, vient de remettre à Tordre du jour la Question du latin; car c'est définitivement sous ce titre qu'un écrivain de grand talent, particulièrement qualifié pour traiter ce sujet avec compétence, a porté, devant le public, la Question de la réfi^rme de renseignement secondaire. Avec une science fort étendue, beaucoup d'esprit et une accumulation redoutable d'arguments qui rend difficile la réfutation de sa thèse, M. Raoul Frarj s'est efforcé de démontrer qu'il fallait, avant tout, éliminer de nos programmes Tenseignefment du latin et du grec, ce qu'on

est convenu d*appeler les langues mortes. Cette opinion aurait lieu d*étonner de la part d*un humaniste comme lui, qui doit, peut-être, au grec et au latin plus qu'il ne pense, si elle lui était exclusivement personnelle, et s*il ne s'était fait, sur ce point, Técho de la partie la plus nombreuse, sinon la plus réfléchie, de nos contemporains. On sent, en effet, yaguement qu'il y a quelque chose à faire pour mettre notre enseignement au niveau des exigences du présent et de Tavenir; mais, autant que nous pouvons en juger, personne jusqu'ici na su dire précisément ce qu'il faut faire. De là, depuis quelques années, ces essais timides de réformes superficielles, ces tâtonnements perpétuels, dont le résultat le plus clair est de tuer la foi, aussi bien dans le cœur des maîtres que dans celui des élèves. Le mojea d'enseigner ou d'étudier avec zèle ce que, de tous côtés, ou entend appeler inutile ou suranné 1 Nous allons, par cette route^ à la décadence inévitable des études dans notre pays. Si donc il y a lieu de réformer, il y a urgence à réformer.

Qu'il y ait lieu de réformer, tout le monde, à peu près, en est d'accord. Mais dans quelle mesure et dans quel sens doit être opérée cette réforme? C'est ici que les esprits se divisent. Il y a dans cette question, comme dans beaucoup d'autres, des conservateurs et des radicaux : des conservateurs qui, frappés, peut-être à l'excès, des fruits admirables, produits, dans le passé, par notre éducation grécolatine, ne se résignent qu'avec peine à en sacrifier la moindre parcelle aux nécessités des temps ; des radicaux qui, trouvant que le vieil arbre tient désormais trop de place et s'oppose à la croissance de plants nouveaux, jugés plus utiles et d'un meilleur rapport, ne parlent pas de moins que de l'arracher, comme le figuier stérile, et de le jeter au feu.

In medio veritas.

« Que ne rémonde- t-on sans prendre la cognc'e ? »

dirions-nous volontiers avec le fabuliste. Il faut y regarder à deux fois avant d*arracher un arbre, surtout un arbre qu'on n'a pas planté. A son ombre ont grandi des générations d'esprits qui nous valent bien, et nous ne savons pas au juste ce que nous gagnerions à nous priver brusquement de l'abri de sa puissante ramure. Cette considération, ce me semble, devrait suffire à nous rendre circonspects.

Les adversaires du grec et du latin ne s'en cachent point; en en demandant la suppression, ils se placent au point de vue strictement utilitaire. A leurs yeux, l'enseignement des ce langues mortes » est un enseignement de luxe, qui a pu convenir jadis à une société moins affairée et moins active, mais qui ne convient plus à une époque où la lutte pour l'existence est bien autrement ardente ; il doit faire place à des études plus pratiques et mieux accommodées à nos besoins actuels. De là à conclure à son inutilité, même à sa nocibilité, il n'y a qu'un pas. Entraînés par le besoin de leur thèse, ils devaient le franchir; ils l'ont franchi. A les en croire, l'antiquité grécolatine ne serait guère pour nous qu'une école de mauvaises mœurs et de mauvaise politique.

Ces choses-là peuvent être soutenues et presque persuadées, quand on a beaucoup d'adresse, une grande érudition et qu'on ne dédaigne pas de prendre l'histoire par ses petits côtés. Mais ce qui constitue l'histoire vraie, ce ne sont ni les petits faits^ ni les verrues relevées à la loupe sur des faces illustres ; ce ne sont pas les petites forces qui se neutralisent et ne comptent point ; ce sont les grandes résultantes qui se dégagent d'une multitude de composantes,

souvent inaperçues, et qui s'imposent à Topinion de l'humanité. Certes, les Grecs n'étaient pas sans défauts, ni les Romains non plus ; ils étaient hommes, ils étaient nos ancêtres, et il n'y aurait pas à s'étonner qu'ils eussent été moins parfaits que nous. Mais quels exemples de patriotisme, de désintéressement, de justice, de tempérance, de force morale, de grandeur d'âme ne nous ont-ils pas laissés ! Est-il spectacle plus fortifiant et plus capable de relever nos courages abattus que celui de Rome, après la bataille de Cannes, mettant aux enchères le champ même où campait Annibal? Que celui de la Grèce, s'enfermant dans ses murailles de bois; triomphant, avec Thémistocle, àSalamine, et plus glorieusement encore, peut-être, avec Léonidas, aux Thermopyles? Quel tableau que ce petit peuple d'Athènes, réuni tout entier au théâtre pour y entendre le récit de la destruction de Timmense armée de Xercès, et cela de la bouche même du frère de Cynégire et d'Aminias, d'Eschyle, le poète-soldat de Marathon, tirant du fond de son âme héroïque ce cri qui explique et résume tout : « Ah ! la ville de Pallas est une ville inex- » pugnable ! Athènes contient des hommes ; c'est là le rem- » part invincible ! »

Il n'est pas de forme du génie ou de la vertu qui ne trouve, dans l'antiquité gréco-latine, son type d'autant plus pur qu'à la distance où nous en sommes, les taches inséparables de l'imperfection humaine s'effacent pour ne laisser rayonner que la beauté. C'est louer Washington que de l'appeler Cincinnatus; Napoléon, que de l'appeler César ou Alexandre; le siècle de Louis XIV est un nouveau siècle d'Auguste ou de Périclès ; l'incorruptible frugalité se nomme Fabricius; la justice désintéressée, Aristide ; la haine de la tyrannie , Brutus ou Caton ; le dévouement absolu à la patrie, Léonidas; la sagesse

sereine s'immolant à la vérité, Socrate ; la perfection harmonieuse dans une noble nature, Epaminondas. C'est par centaines que les noms illustres se présentent à la mémoire et se pressent sous la plume. L'embarras est de choisir. . . Et si, du domaine de la vertu, nous passions au domaine de Tart, de la poésie, de la philosophie, de la science, quelle généalogie variée de glorieux esprits, depuis Homère jusqu'à Tacite I Nous disons « généalogie )>, car, n'en déplaise aux réformateurs qui rêvent, bien imprudemment à notre avis, de scinder l'humanité, de creuser un fossé profond entre nous et nos plus proches ancêtres, des uns aux autres et d'eux à nous il y a filiation.

Mais n'anticipons pas.

Des deux buts que doive se proposer l'éducation générale * , à savoir : de former l'esprit et de former le cœur (nous dirions volontiers : de former le caractère, c'est-àdire, l'homme même, par la culture de l'esprit), le plus important, le plus utilitaire, c'est assurément le second.

Ici, qu'on nous permette de citer, et de citer largement. Nous aussi, nous pourrions dire les mêmes choses, à notre façon ; mais nous les dirions, sans doute, avec moins d'éloquence, et, surtout, avec moins d'autorité.

Un grand éducateur de la jeunesse, et, en même temps, un grand homme de bien, qui connaissait mieux que personne l'antiquité Gréco-Romaine, le sage RoUin, a placé en tête de son Traité des Etudes les considérations suivantes, qui n'ont rien perdu, que nous sachions, de leur àpropos :

« Si l'instruction n'avait pour but que de former » l'homme aux belles- lettres et aux sciences; si elle se » bornait aie rendre habile, éloquent, propre aux affaires;

* Oa verra, par la suite, ce que nous entendons par enseignement général et enseignement spécial.

* ■■ * :r î l * î-- *•- : .«^u^ 'se i "uur r* t'L'ra a ériMt d'en

i:"-': :•• i*' :* i :> - : . iin^r iib» x ijbî 5es princi-

Page 1