‹ La question du latin et la réforme profonde de l'enseignement secondaireChapitre 6 sur 27 · ET LE LATIN · texte numérisé non relu

ET LE LATIN

Nous croyons volontiers que les esprits très éclairés, très honnêtes, très littéraires, qui réclament, avec tant d^énergie, Télimination des langues anciennes, se rangeraient sans peine à notre opinion, slls n'estimaient cette élimination nécessaire afin de faire une place plus large à renseignement des langues modernes. C'est pour eux, surtout, une question de temps. Si donc, par la manière dont nous entendons enseigner le latin et le grec, nous leur montrions que nous nous préoccupons autant qu'eux, plus qu'eux-mêmes, de faire à l'enseignement des langues modernes une large place; si, d'un autre côté, par une réforme profonde et, à notre avis, rationnelle de l'enseignement secondaire, nous trouvions le temps qui nous manque aujourd'hui, par suite de l'exubérance incohérente de nos programmes, peut-être aurions-nous cause gagnée.

Quand nous prenons les langues grecque et latine pour base de notre enseignement secondaire, nous savons et nous avons dit pourquoi nous le faisons. L'usage, non particulier, mais général, des nations les plus civilisées.

sans doute, pour ce qu'il contient, mais on l'apprenait aussi pour lui-même, pour le parler et pour récrire. C'était la langue littéraire, la langue savante, la langue de communication universelle entre les intelligences de haute culture, le volapiick de ce temps-là. En plein dixhuitième siècle, Rollin croit devoir s'excuser de n'avoir pas écrit son Traité des Etudes en latin, langue dont il a, dit-il, deaiccoîip plus d'usage que de la langiiê française. Ceci seul suffit à nous expliquer les méthodes qu'on employait alors, qui se sont malheureusement perpétuées jusqu'à nous, et qui ne se justifient plus. Comme on apprenait le latin en vue de le parler et de l'écrire, il était tout naturel qu'on s'exerçât, par dessus tout, à l'écrire correctement et, s'il se pouvait, élégamment. De là cet appareil grammatical que nous trouvons si fastidieux aujourd'hui, ces thèmes, ces compositions latines : vers latins, discours latin, dissertation latine, qui faisaient la gloire de l'Université; — que, triste effet de la routine, elle regrette peut-être encore. Il y a quelques années à peine, le prix d'honneur entre les prix d'honneur, celui qui couronnait Theureux vainqueur d'un laurier sans rival, tout en lui conférant de très séduisantes immunités, était le prix de discours latin. Eh bien ! nous n'hésitons pas à le dire, on peut pardonner à un vieux professeur, comme Rollin, d'avoir plus d'usage du latin que du français ; mais, à partir du moment où notre langue a été fixée, autant qu'une langue puisse l'être, par un grand siècle littéraire ; à partir du moment où les idiomes nationaux ayant décidément prévalu chez tous les peuples de l'Europe, le latin perdit son important privilège de langue commune entre les savants, il ne devait plus être enseigné comme but, mais comme moyen, (Nous avons dit, dans le chapitre précédent, ce que nous entendions par ce mot.) Dès lors, un change-

ment de méthode s'imposait. A quoi bon passer les meilleures années de sa vie à pâlir sur les dictionnaires et les grammaires, pour traduire en médiocre langage, — ce qui, d'ailleurs, ne pouvait rien nous apprendre, — quelques pages de nos auteurs français ? à coudre et recoudre laborieusement quelques contons pour leur faire signifier des choses que nous aurions eu peine à exprimer dans notre langue maternelle? Quelques ambitieux qu'enivre Famour de la gloire, au prix d'efforts héroïques, réussissaient encore dans ce travail délicat de marquetterie. Mais la plupart, le vulgaire, la vile multitude, le nombre, ne voyant dans ce travail qu'un labeur sans utilité bien définie, manquait absolument de foi et ne s'élevait guère au-dessus de la culture, d'ailleurs florissante, du solécisme et du barbarisme. C'est ainsi que le latin est tombé peu à peu dans un profond discrédit et qu'on en est venu à parler de le supprimer. Gardons-nous-en bien. Contentons-nous de supprimer ce qu'il y a de vicieux dans nos méthodes et de les remplacer par des méthodes plus simples et plus capables de nous conduire au but que nous poursuivons.

S'il est vrai que les langues grecque et latine soient pour nous des instruments incomparables d'éducation morale et intellectuelle, c'est parce qu'elles sont l'expression de la forte et sage antiquité, et qu'elle respire tout entière dans l'incomparable collection de monuments écrits en ces admirables idiomes. L'étude des langues grecque et latine doit donc avoir pour but V intelligence de ces monuments. Or, apprendre à comprendre^ ou apprendre à écrire une langue, sont deux choses fort diff'érentes. Pour apprendre à écrire une langue, autrement que par l'usage, il faut évidemment s'exercer à composer dans cette langue, et, pour cela, se rompre à toutes les difficultés grammaticales ; ce qui est incontestablement le travail le plus ingrat et le plus

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fastidieux qu*on puisse imposer à des enfants. Est-il rien de plus abrutissant que de pâlir pendant des années sur un Lhomond ou sur un Bùrnouf ? Et pourtant, le succès est à ce prix; car, avant tout, il faut écrire avec correction. Mais lorsqu'il s*agit simplement d'apprendre à comprendre, il en va bien autrement. Une connaissance générale des déclinaisons et des conjugaisons, quelques règles d'accord, à peu près communes à toutes les langues, voilà pour la grammaire; un vocabulaire réduit à sa plus simple expression, c'est-à-dire au mot lui-même et à ses principales acceptions, sans exemples ; la lecture des auteurs et la traduction en langue française de leurs passages les plus remarquables ; voilà tout.

En supprimant le temps que nous consacrions à la composition latine (thème, etc.], temps, il faut le reconnaître, à peu près perdu, nous faisons plus que doubler celui que nous pouvons consacrer à l'intelligence des auteurs ; ce qui est désormais notre unique but. Nous avons dit : temps perdu ; car, que peut bien apprendre un écolier à qui vous donnez à traduire, en latin ou en grec, une page de français? Cette page, il lui a suffi de la lire pour la comprendre, et, lorsque, à grand renfort de dictionnaire, il est parvenu à la travestir en un latin qui ferait la joie de la servante de Cicéron, qu'a-t-il produit, sinon un effort stérile? Il a promené la charrue dans le sable du rivage. Comme il aurait mieux fait de consacrer ces deux heures à lire cinquante pages de l'auteur dont il vient de trahir si misérablement un extrait 1

. Il en est tout autrement quand il s'agit de traduire du grec ou du latin en français. Si les textes donnés sont bien choisis (et tout texte à traduire par écrit doit être choisi avec un soin scrupuleux, car il doit servir' soit à l'éducation de l'esprit, soit à l'éducation du cœui',

et toujours à l'éducation du goût; il ne doit jamais être banal), si, dis-je, les textes sont bien choisis, outre les notions morales et intellectuelles c^u'il acquerra par ce moyen, et qui formeront plus tard son meilleur bagage, Téléve trouvera dans ce travail une occasion quotidienne d'exercer ses meilleures facultés. Ce n'est pas chose aisée, pour des esprits habitués à l'ordre analytique, de saisir, jusque dans ses nuances les plus délicates, le sens d'un texte grec ou latin assez sérieux. Il faut une attention soutenue, de la sagacité, de la logique; et, quand on est parvenu à comprendre la signification et la beauté de Toriginal, il ne faut pas peu de goût pour le rendre en français d'une manière, nous ne disons pas adéquate, mais seulement approchée. Il y a là une école de style que rien ne peut remplacer jusqu'à ce que les élèves soient en état de tirer quelque chose de leur propre fonds. (Nous avons déjà dit pourquoi les langues vivantes ne pouvaieiît pas suppléer, à cet égard, les langues anciennes.) Il en est de l'art d'écrire comme des autres arts ; il faut dessiner longtemps d'après les maîtres avant de voler de ses propres ailes. De cette manière, l'étude du grec et du latin, outre ses autres avantages d'ordre supérieur, devient pour nous la meilleure école de français. A côté de ces traductions écrites, une place beaucoup plus large que par le passé serait laissée à la lecture et à la traduction orale des principaux auteurs, et, le commentaire du maître aidant, on acquerrait ainsi, peu à peu, une connaissance suffisamment approfondie de l'antiquité classique; ce qu'on ne fait guère aujourd'hui.

Jusqu'ici nous avons parlé conjointement du grec et du latin, parce que jusqu'ici nous les faisions concourir au même but. A partir de ce moment, nous devons les distinguer. La suite de ce travail manifestera clairement

notre raison d'agir ; il serait superflu d'entrer pour l'instant en de plus amples explications.

Une des utilités des langues grecque et latine, disionsnous tout à l'heure, c*est de nous servir à apprendre le français. Mais l'utilité du latin s'étend, à cet égard, bien plus loin que celle du grec, qui est vraiment pour nous une langue étrangère, lin est-il ainsi du latin? Nous avons établi plus haut qu'il n'y avait pas, entre le français du siècle de Louis XIV et le latin du siècle d'Auguste, de solution de continuité, qu'ils remontaient l'un à l'autre par une filiation légitime et ininterrompue. Nous avons dit qu'il en était de môme des autres langues néolatines : l'espagnol, l'italien, le portugais et le provençal. La langue française, en effet, n'a pas commencé au dixseptième siècle, avec Corneille et Pascal ; elle n'a pas commencé au seizième, avec Montaigne et Rabelais ; elle n'a pas commencé au quinzième, avec Commines et Froissard ; ni au quatorzième, avec la Chronique de Saint- Denis; ni au treizième, avec Joinville et Villehardouin ; ni au douzième, avec Wace et le sire de Couci ; ni au onzième avec la Chanson de Roland. C'est peut-être à cette époque qu'a vraiment commencé la littérature française ; mais la langue française datait de plus loin. Cette langue, qui est la vie même de nos aïeux, nous ne pouvons pas nous contenter, comme dans les écoles primaires,, de l'apprendre grammaticalement et pour le seul usage. L'enseignement secondaire ne mériterait pas son nom, si nous n'en poussions l'étude plus à fond. L'enseignement de notre langue maternelle, outre qu'il doit, ainsi que nous tâcherons de le montrer plus tard, se rattacher à la linguistique générale, doit être essentielleùient historique. On ne saurait se dire vraiment éclairé quand on ignore les principaux monuments qui de siècle en siècle ont formé

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le faisceau de la littërature nationale ; on ne connuit vraiment sa langue que lorsqu'on peut remonter à son étymologie. Et l'étymologie de notre langue, qui nous la donne? Le latin, pour une si grande part, qu'on peut affirmer,, sans exagération, qu'il en forme, i lui seul, toute la substance. Or, il en est de même pour les autres langues romanes : l'italien, l'espagnol, etc. . .

Quand la domination romaine se fut étendue successivement à l'Italie, à la Gaule, à l'Espagne, la puissance d'aasimilation de la civilisation latine, fut telle que ces provinces en furent presque aussitôt transformées. Le latin y devint la langue écrite. Dès le premier siècle, la Gau!e et l'Espagne envoyaient A Rome des orateurs et des philosophes, et, dès le second, des empereurs. L'assimilation ne s'arrêta pas aux classes éclairées ; les populations entières renoncèrent à leurs idiomes nationaux, qui ne se conservèrent que dans quelques districts montagneux, pour adopter la langue de leurs maîtres, devenus bientôt leurs concitoyens. Mais tandis que la langue littéraire gardait sa forme classique, la langue populaire se transformait pou à peu en se simplifiant. De synthétique qu'elle était d'abord elle devenait analytique ; en un mot, elle prenait le caractère commun qui distingue les langues néo-latines. C'est cette langue, ainsi modifiée, que parlaient, au quatrième et au cinquième siècle, non seulement nos ancêtres Gaulois, mais aussi les habitants des deux péninsules Italique et Ibérique. Lorsque, au cinquième siècle, les invasions des Barbares eurent disloqué l'empire romain, et que chacune de ces provinces fut passée pour toujours sous une domination différente, la langue commune tendit naturellement â se diviser en dialectes qui s'écartèrent de plus en plus les uns des autres jusqu'à ce qu'ils fussent devenus des languea nationales-

Mais cet écart ne fut jamais assez grand pour leur faire perdre cet air de famille auquel on reconnaît des sœurs. Sœurs, elles le sont, en effet. Issues en même temps du tronc latin, toutes sont des langues analytiques, toutes ont le môme vocabulaire et, dans ses traits généraux, la même grammaire. Etudier Vune, dest étudier les autres. Il n'y faudrait ni plus de temps, ni plus de peine, ni plus do génie. Il n'est pas jplus difficile d'apprendre à la fois * plumurs langues de la même famille que d'en apprendre une seule.

Le lecteur sagace doit commencer à voir où nous voulons en venir. Oui, nous entendons faire du latin, non seulement un moyen d'apprendre, entr'autres choses, le français, mais en même temps, les principales langues vivantes appartenant au groupe néo-latin ; Titalien et Tespagnol. Le provençal, le doux idiome des troubadours, malgré les tentatives de résurrection dont il est aujourd'hui l'objet, est tombé définitivement à l'état de patois, et le portugais n'est, pour ainsi dire, qu'un dialecte de l'espagnol.

Nous nous demandions plus haut, en parlant des langues vivantes, quelle était celle qu'il serait le plus expédient de choisir pour remplacer le latin et faire graviter autour d'elle notre enseignement secondaire. La réponse, on a pu le voir, n'était pas facile, non pour nous qui restons énergiquement attachés au latin et au grec, ^ais pour ceux qui en demandent la suppression. A laquelle, en effet, des langues modernes donner la préférence ? Y en a-t-il quelqu'une qui ait sur les autres une

^ On objectera, peut-être, qu^il serait bien difficile pour le mâmô professeur d^enseigner à la fois le latin, rilalien et Tespagnol. Ce ne serait pas plus difficile assurément que d'enseigner à la fois le latin et ^^ grec. Bien au contraire t

économique. Car les relations entre les différentes unités du groupe latin, aujourd hui divisé par des alliances contre nature, sont destinées à être de plus en plus étroites. L'avenir, et un avenir prospère, leur est réservé, si elles savent s'unir. Telles qu'elles sont aujourd'hui, elles représentent une masse de population considérable qui n'est pas au-dessous de 120 millions d'âmes, si nous y comprenons le Brésil et les Républiques espagnoles ; lesquelles sont appelées à un immense et prompt développement, maintenant surtout que l'émigration reflue de l'Amérique du Nord vers l'Amérique du Sud, de la frontière méridionale des Etats-Unis, à la Patagonie * .

Tout cela, dira-t-on peut-être, est séduisant dans la théorie ; mais comment passer à la pratique? que de temps et que de peine I — Rassurez- vous ; il n'y faudra ni plus de temps ni plus de peine, ni plus de génie, comme nous le disions plus haut, que pour apprendre le latin tout seul; il en faudra moins. — Des maîtres et des livres, et cela suffit.

Des maîtres? Voilà la grosse difficulté. — Rassurezvous encore. Parmi les hommes si distingués, d'une instruction si solide et si variée qui forment le corps de la docte Université, il n'en est pas un (je parle même du présent) qui ne soit à la hauteur de cette besogne. Le professeur de latin, qui est en même temps le professeur de français *, et qui, dans noire Systems, serait déchargé de

' Celte idée est tellement naturelle et tellement logique que, si nous savions l'appliquer, nous serions bientôt imités par TAlIeroagne et la Hiissie qui ne manqueraient pas de faire enseigner, la première, les langues du groupe germanique, la seconde, les langues du groupe slave. "^

* Tous les professeurs sont, en réalité, des professeurs de français, mais ils le sont, pour ainsi dire, accessoirement. Celui-ci Test principalement, parce qu^il «6l. chargé de renseignement kittorigue de la langue frandHe.'

l'enseignement du grec, sera bientôt en possession des connaissances suffisantes pour enseigner l'italien et l'espagnol. Ces connaissances, d'ailleurs, croîtront de jour en jour, et, après quelques années d'exercice, il n*y manquera plus rien. En attendant, les écoles normales prépareront des maîtres qui entreront tout armés dans le nouvel enseignement. Et qu'on ne doute pas du zèle que les professeurs y apporteront. Il faut bien le reconnaître, dans l'enseignement actuel, les maîtres de langues anciennes remplissent des fonctions que nos programmes abaissent bien au-dessous de leur mérite. Ils passent la majeure partie de leur temps à ressasser d'ennuyeuses questions grammaticales, à faire la chasse aux solécismes à travers les cuisines de l'Université, sous les jeux d'une classe généralement indifférente et indisciplinée ; indifférente, parce qu'elle subit un enseignement dont elle n'aperçoit ni l'agrément, ni l'utilité, indisciplinée, parce que l'ennui engendre nécessairement l'indiscipline. Quelle différence dans notre système I Le professeur ' devient un professeur de philologie et de littérature ancienne et moderne. Il trouve l'emploi de son érudition, de sa science et de son goût. Les élèves, d'autre part, trouvant dans cet enseignement profond, limpide et varié, en même temps utilité et agrément, deviennent attentifs, dociles, laborieux. Le caractère n'y gagne pas moins que l'esprit.

La question des livres n'est pas plus difficile à résoudre que celle des maîtres. La grammaire réduite à sa plus simple expression ; les déclinaisons, pour la langue latine,

^ On verra plus loin que, dans notre système, le professeur de latin n'est point, comme aujourd'hui, un professeur de cinquième (?j, de quatrième (?), de troisième (?), etc., qui change chaque année, mais un professeur qui suit ses élèves et qui leur donne, à lui tout seul, tout l* enseignement que comporte son titre.

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et les conjugaisons régulières (les irrégularités, les exceptions doivent s'apprendre par l'usage) ; les règles d'accord, les quelques règles indispensables, généralement communes aux trois langues, et dont il faut laisser au maître le soin de faire ressortir les ressemblances et les différences, voilà tout. Nous sommes ainsi débarrassés de ce fatras grammatical qui accable Tintelligonce de l'enfant et le dégoûte de l'étude. C'est qu'il ne s'agit plus ici de thème latin? les langues mortes n'étant étudiées que pour être comprises doivent s'enseigner au moyen de la version.

Mais les langues vivantes étant apprises pour être parlées doivent s'enseigner au moyen du thème. — Comment se tirer de cette difficulté ? — De la manière la plus simple. Le latin sera traduit en français par écrit, parce qu'il s'agit précisément d'apprendre à écrire le français, et il sera traduit en italien et en espagnol de vive voir, parce qu'il s'agit d'apprendre à parler l'italien et l'espagnol. — C'est ici que doit intervenir un livre indispensable : un vocabulaire étymologique latin-français-italien-espagnoL Nous disons un vocabulaire, et non pas un dictionnaire. On a trop abusé de ces énormes ouvrages, dune érudition immense, qui semblent n'avoir été faits que pour empêcher l'élève de penser et d'agir, en résolvant pour lui, à l'avance, toutes les difficultés. Un vocabulaire suffit, c^est-à-dire, la nomenclature de tous les mots de la langue latine avec leurs principales acceptions. — Mais de quelle langue latine? — De la langue littéraire, sans doute puisqu'il s'agit d'étudier les œuvres de la littérature classique. — Voici pour la colonne du latin. Puis la nomenclature des mots j&^ançais, italiens et espagnols correspondants, avec leur étymologie, ordinairement latine, quoique souvent d'une basse latinité, et généralement commune aux mots de même forme et de même signification. Les étymologies

d'origine non latine, très souvent aussi communes i trois langues sœurs, serviraient, par leurs ressemblances ou leurs différences, à éclairer l'histoire de chacune de ces trois langues. Ceci, bien entendu, n'est qu'une indication. Nous laissons aux lexicographes le soin de résoudra complètement un problème qui n'est certainement pas insoluble pour leur capacité spéciale.

Supposons que l'élève ait à traduire une page de Tite- Live- 11 connaît ses déclinaisons et ses conjugaisons, les règles d'accord, quelques règles indispensables que l'usage lui aura bientôt apprises; il sait que le latin est une langue synthétique; il rétablit les mots dans l'ordre analytique '. Ce n'est plus dès lors pour lui qu'une affaire de vocabulaire; 11 cherche le mot latin qu'il ne connaît pas; le mot latin lui donne le mot français. Le mot français a une étymologie, généralement latine, qui le conduit au mot correspondant italien ou espagnol. Chaque version latine devient ainsi l'occasion non seulement d'une composition écrite en français, mais d'un thème oral italien et espagnol. La besogne du maître serait singulièrement facilitée par la faculté qu'il aurait de se procurer, en même temps que la traduction française des auteurs latins, les traductions italienne et espagnole des mêmes auteurs.

Qui ne voit que ces études diverses, au lieu de se nuire les unes aux autres, ne feraient, au contraire, que se servir mutuellement et se corroborer? Ce qu'il y a de plus important, d'absolument indispensable, mais aussi d'absolument suffisant, c'est le vocabulaire. Qui ne sait pas le vocabulaire d'une langue ne sait rien ; qui en sait le vocabulaire peut, presque toujours, l'entendre ou se faire entendre. Or, les exercices que nous venons d'esquisser

' C'est B-diro l'ordre propre «ui langues aaaljliques, Vai-dre is-

auraient pour effet nécessaire de graver bientôt dans la mémoire des élèves les mots de ces quatre langues, qui se soutiendraient, pour ainsi dire, les uns les autres par leur quasi-identité. La connaissance des mots les conduirait à la lecture facile des auteurs, la lecture des auteurs à Tétude littéraire, l'étude littéraire à la composition. Le profit serait immense, et Tagrément ne serait pas moindre que le profit.

Nous ne prétendons pas qu'on arriverait par ce moyen à parler facilement Tespagnol et Titalien. L'expérience a prouvé que c'est se leurrer d'un vain espoir que de compter apprendre au collège à parler les langues vivantes. On n'apprend à parler une langue que dans le milieu où on la parle. Il y faut la nécessité, Thabitude et une certaine éducation de l'oreille. Mais des sujets ainsi préparés, si les hasards de l'existence les conduisaient à l'étranger, auraient bientôt fait de se rendre, par un peu de pratique, complètement maîtres de la langue du pays.

Il nous semble que les partisans de l'étude des langues vivantes n'ont plus aucune raison sérieuse de demander Télimination du latin, puisque, grâce à lui, nous pouvons nous rendre maîtres des langues modernes qu'il nous importe le plus de savoir. Le grec ne peut nous rendre le même service; faudra- t-il donc le sacrifier? Non, certes ! — Nous avons dit, et nous le maintenons, que l'enseignement du grec et du latin est pour la jeunesse le meilleur instrument d'éducation morale et intellectuelle. Pourtant le grec, à cet égard, a sur le latin un grand avantage; il est la source. Il est, si nous pouvons ainsi parler, la lumière dont le latin n'est que le puissant reflet; c'est la civilisation grecque que nous étudions encore à travers la civilisation latine. Mais il y a un grand intérêt à l'étudier directement, car elle est plus originale, plus riche en

monuments de toute sort« que le latin, et c'es nous relie à une antiquité plus reculée. Le grec un autre avantage sur le latin. Le latin classique tablement une langue morte qu'on ne parle plus r qu'on n'écrit plus, hélas I que dans les collèges. L une langue vivante. Cette langue dont les moni plus parfaits remontent à trente siècles, dirait lî se parle et s'écrit encore à Athènes à peu près C( se parlait au temps de Périclôs. Ce peuple d'ur indestructible, qui n'a certainement pas dit so mot, et dont l'activité remplit encore l'Orient, a, sus tout, le culte de la langue nationale. Il s avec la plus sage persévérance, à revêtir la p* derne de la perfection de la forme antique. Selon sion d'un de ses poètes cité plus haut : « dans s à côté des fils de ministres ou de présidents, 1 boucher ou du cordonnier lisent les vies de Plut harangues do Démosthènes, la République de PI n'existe donc aucun abïme entre le grec mode grec ancien ; on va nalurellemenl de l'un à Vautre. Cdtta observation ue suffit-elle pas à nous îi méthode que nous devons suivre dans l'enseigt celte langue ? Langue vivante, il faut Tenseigg langue vivante. Toutefois, notre but étant d'étudier l'antiquité grecque dans ses monument précieux, il ne s'agit point, pour nous, d'ap] écrÏTe le grec ancien, mais d'apprendre à le ce sauf à nous en servir pour apprendre à parh moderne, et, conséquemment, à l'écrire. (Le moyen d'apprendre à écrire une langue, c'est d'. à la parler.) Dès lôrs, plus d'appareil gramraat de dictionnaires cjclopéens. Comme pour le \langues néo-latines, la grammaire réduite à sa p

expression : déclinaisons et conjugaisons régulières ; règles d'accord ; tout ce qui est irrégularité ou exception laissé à Texplication du maître; enfin, un vocabulaire bien fait. Gomme exercices : la traduction en français des plus beaux passages des. auteurs grecs, prosateurs et poètes; la version transformée en thème oral (moderne) : lecture étendue et approfondie des auteurs, au point de vue étymologique, philologique, littéraire, historique, philosophique, scientifique ; le professeur restant maître de son enseignement dans les limites du programme de la classe. Ce que nous entendons ici par programme, c'est la délimitation des matières pour chaque classe * en particulier, délimitation qui doit être faite de telle manière qu'arrivé au terme de ses études, un élève ait parcouru le champ entier de la littérature grecque.

Eh bien ! Messieurs les partisans des langues vivantes ïi'ont^ils pas encore lieu d'être satisfaits ? N'est-ce donc rien que de posséder une langue déjà fort répandue, et qui, le jour où la décrépitude ottomane aura déônitiveîûent disparu, deviendra probablement, comme elle l'était jadis, la langue de l'Orient tout entier ? Et cette 'langue nous ouvre la plus riche littérature qui soit sortie de l'intelligence humaine; et c'est par elle que nous avons appris à peu près, tout ce que nous savons des civilisations antérieures, c'est-à-dire, de nos plus antiques origines ; et peut-être ne nou's a-t-elle pas fait encore toutes ses révélations. Il y a dans Hérodote et jusque dans Homère (les découvertes de M. Schliemann l'ont montré) plus de vérité qu'on ne pense. Nous estimons qu'il y aura dans l'étude du grec ainsi envisagée un intérêt intense, tant pour le maître que pour les élèves.

' C'est-à-dire : de chaque annexe.

Jusqu'ici, on ne savait ni le latin, ni le grec parce qu'on ne sentait Futilité ni de Tun, ni de Tautre ; et que. par la manière dont on enseignait ces deux langues, on faisait de cette étude tout ce qu'il y a, pour de jeunes intelligences, de plus énervant et de plus ennuyeux. Ce n'était ni la faute du latin, ni la faute du grec, ni celle des maîtres, ni celle des élèves ; c'était la faute des méthodes. Et les méthodes étaient mauvaises parce qu'on n'avait qu'une vicieuse conception du but à poursuivre. Déterminons mieux notre but ; accommodons-y nos méthodes, et aussitôt tout change. L'intérêt remplace l'ennui, tant chez le maître qui trouve enfin l'occasion de déployer son zèle et ses talents, que chez les élèves, qui rencontrent en même temps, dans leurs études, agrément et utilité. Peut-être nous faisons-nous illusion, mais il nous semble qu'il y aurait là comme un renouveau, une renaissance des études .classiques, qu'il faut bien nous garder de laisser déchoir, nous autres Français, car nous leur devons bien plus que nous ne pensons : les meilleures qualités de notre cœur et de notre esprit. S'il est une supériorité bien au-dessus de celle qu'on ne tient que de la force brutale, c'est la supériorité des talJhts et des vertus qui constituent une grande nation dans l'humanité. Cette supériorité, le petit peuple de la Grèce l'a obtenue dans l'ancien monde. Soyons les Grecs du monde nouveau.

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