DE L'ÉTUDE DES LANGUES VIVANTES
Nous avons montré, dans le chapitre précédent, comment on pouvait, au lieu d'éliminer le latin, en l'apprenant, au contraire, beaucoup mieux et bien plus complètement que par le passé, le faire servir à l'enseignement des langues les plus faciles ponr nous, parce qu'elles sont sœurs de la nôtre, et qu'il nous importe le plus de savoir. Nous avons montré également que le grec était une langue vivante, parlée aujourd'hui encore dans tout l'Orient; qu'à ce seul titre elle avait une importance de premier ordre ; qu'elle devait, par conséquent, être enseignée comme langue vivante, et que rien n'était plus aisé que de remonter du grec moderne au grec ancien, le grec qu'on parle à Athènes étant bien plus voisin d'Homère que le français que nous parlons ne l'est de la Chanson de Roland. Nous voici donc, sans avoir rompu avec la tradition, sans plus de peine et sans plus de temps, grâce à une méthode meilleure, à une meilleure conception dubut à poursuivre, nous voilà, disons-nous, en possession des cinq langues les plus harmonieuses -«t les plus parfaites, des cinq littératures les plus riches qu'il y ait.
Nous avons donc, pour ainsi dire, déjà traité la question de l'enseignement des langues vivantes ; mais nous l'avons fait accessoirement, et la question mérite une discussion spéciale.
'ons refusé de prendre arbi trairons eut ne pour base de notre enseignement , ce que noua comprenons sous ce mot) I reconnaissons dans les languea moeurs ou des rivales auxquelles nous inder direction, nous sommes bien loin les aucun dédain. Nous plaçant à un Pressé, nous estimons que ce serait un it secondaire, celui qui ne mettrait pas lairées en état de connaitre sufSsamet s'écrit de beau et d'utile, au moins nous disputent la palme de la civiliiles, en dehors du groupe néo-latin, il ous pouvons considérer plus particu- )s rivaux dans la sphère de l'activité lomique : les Anglais et les Allemands.
:i3er l'enseignement des deux langues, us allons poser serait résolu d'avance.
1 il faudrait choisir l'une des deux pour ou bien, dans le cas ou ce choix serait re de l'élève, à laquelle conviendrait-il in ce ?
îrminait que par la valeur intrinsèque la valeur organique, ai nous pouvons ;royons qu'il faudrait se décider pour ind est évidemment une langue plus ogène, peut-être plus ample que l'anî en Europe par un jilus grand nombre mmes avec eux en contact inmi*i1i«t ■ ■
nous avons un intérêt capital à connaître ce qui se fait chez eux. Quoique leur littérature ne soit pas aussi riche en œuvres de premier ordre que la littérature anglaise, elle n'en compte pas moins des noms illustres ; elle abonde en travaux de détail ; l'allemand est aujourd'hui la langue de l'érudition.
Ces considérations sont puissantes, assurément, mais il ne faut pourtant pas s'en exagérer la portée. Dans l'état actuel des connaissances et des lumières, il n'est rien d'intéressant qui puisse échapper à un esprit ayant en môme temps le loisir et le désir de s'instruire. Tout ouvrage de quelque valeur est immédiatement traduit ; tout article de quelque importance est immédiatement reproduit ou analysé par les agences d'information", la presse quotidienne ou périodique. D'ailleurs, l'allemand est une langue difficile. Sœur et non fille du grec et du latin, elle est, comme eux, plus compliquée et moins analytique que les langues néo-latines et que l'anglais lui-même.
L'anglais est la plus récente des langues modernes. Il n'a ni l'originalité, ni l'homogénéité de l'allemand. Image de la race anglaise, triple ou quadruple mélange de Bretons, de Danois, de Saxons et de Français, elle n'est qu'une espèce de compromis entre les langues des deux dernières nations dominantes, les Saxons et (pour ménager la susceptibilité britannique) les Normands de langue française. Ce compromis s'est fait un peu à la diable ; on sent que les deux races ont dû, pour s'entendre, simplifier singulièrement les difficultés de la grammaire et de la syntaxe. Considéré au point de vue organique, l'anglais est fort au-dessous de la savante régularité des langues néo-latines ; à côté d'elles, il ressemble un peu à la Jangm nègre. Le vocabulaire lui-même est une bizarre juxtaposition de mots français à peine modifiés et de mots saxons,
les premiers exprimant les idées des maîtres, les
celles des sujets. La remarque en a été spirituellement
faitfl r.oT. ■Woitc.r. s^^tt daos Ce passage d'Ivanhoë où le
ue au fou Wamba que le bœuf, en
1 le nom saxon de ox, parce que ce
élèvent, et qu'en tant que viande, il
1 de beef, parce que ce sont les Nor-
ses défauts intrinsèques, une lan^e ir ce que vaut le peuple qui la parle.
, peut-être parce qu'il porte en lui rs races, est un peupla d'une haute lectuelle ; d'une prodigieuse variété ite valeur, il l'a exprimée dans ses lergie, l'imagination grandiose et ndro, l'ironie sérieuse qu'on appelle ,uence de l'homme libre, la volonté positif, raisonneur et moraliste ont ns ses écrits. Depuis trois siècles il re des poètes comme Shakespeare, )e, B^ron ; des philosophes comme Hobbes, Adam'Smith, Reid, Stuart- T ; des moralistes comme Addison inciers comme Foë, Eichardson, iValter Scott, Dickens, Thakeray ; lord Chatiiam, Fox, Sheridan, Pitt, 18 comme Gibbon, Grote, Buckle, ne foule de théologiens et de prâdide premier ordre comme Newton, jjoll, Huxley, Tyndall, etc. Nous tfane, citer qu'un petit nombre de lement connus. Chaque département lelle en compte une légion ; et la
ET LA KÉFORME DE L»ENSEHÎNEMENT SECONDAIRE 53
source du génie anglais n*est pas tarie. D'une langue de hasard, d^une simplicité primitive, il a su faire un instrument capable d'exprimer à la perfection les plus hautes pensées et les plus délicats sentiments de Tàme humaine.
La simplicité grammaticale de Tanglais, son yocabu* laire à demi français ; la construction logique de sa prose, si analogue à la nôtre que, pour peu qu*on soit familiarisé ave/5 le sens des mots, on peut traduire à livre ouvert, avec une suffisante élégance, une page quelconque des classiques ; la communauté d'origine plus étroite qu'on ne pense, par les Bretons d'abord, puis par les Français introduits en Angleterre à la suite de Guillaume le Conquérant et de ses successeurs ; la richesse et la beauté de sa littérature, voilà bien des motifs, pour nous, de placer l'étude de la langue anglaise immédiatement après celle des langues néo-latines. Mais il en est un, d'ordre économique celui-là, qui suffirait, à lui seul, pour faire pencher la halance en sa faveur. Outre que l'industrie et le commerce anglais sont les plus importants du monde, et que nous les rencontrons sur tous les rivages, deux continents : l'Améiique du Nord et l'Australie, appartiennent désormais à la langue anglaise ; ils conquièrent ff son profit les flots d'émigrants de toute origine qui vont se perdre dans ces vastes contrées, et que l'Europe ne semble procréer que pour elles. Dans un avenir prochain, c'est par des centaines de millions d'hommes, des plus intelligents, des plus énergiques, des plus industrieux, que sera parlée la langue anglaise ; .elle sera un jour la dominatrice du globe. Après elle, parmi les langues d'origine européenne, l'espagnol tiendra le premier rang. Ni la langue allemande, ni la langue française, ni la langue italienne ne peuvent plus s'étendre, sinon comme langues littéraires,
LA QUESTION LU LAT1>J lière insignifiante. Ellea n'ont pas de colo— ie puisse se développer en conservant la aéra patrie. Il n'y a guère plus pour les des contrées étrangères qui les absorbent t. La première génération arrive française, }u italienne ; la seconde est déjà chilienne, ou brésilienne, ou mexicaine, ou péraéricaine, ou australienne; c'est-à-dire de ou espagnole.
i l'on en était réduit à choisir antre l'anglais lous estimons, pour toutes les. rasons «lue posées, qu'il faudrait donner la préférence ec l'anglais, l'espagnol, le français, l'ita- ; moderne, nous serions à peu près chez ; le bassin de la Méditerranée, dans les !s, dans le continent entier de l'Amérique acentes et dans celui da l'Australie, dans ns au point de vue commercial, et dans ,nx Philippines et dans une partie des iles ans l'Afrique occidentale ou méridionale, lurs, le monde ne nous, serait absolument langue, va à Rome jj, dit le proverbe. Qui k sa disposition doit pouvoir aller partout, ous semble qu'il manquerait un instrument au développement de notre activité intellomique, si nous consentions à ignorer la uple limitrophe, en ce moment notre enit nous devons loyalement reconnaître la [ous conseillerions donc vivement de faire irames, une place à 1 allamand immédiateiglaia, et nous verrions sans déplaisir que endue obligatoire, tout à l'heure que, quelle que fût la faculté
prolifique de la race allemande, l'expansion de sa langue était nécessairement limitée, presque tout le trop plein de la population émigrant dans des pays de langue anglaise ou espagnole qui l'absorbent et l'assimilent. Mais il est un genre d'extension qui lui est réservé et qui augmenterait, dans une large mesure, son importance et son utilité. De même qu'il existe un groupe de langues néo-latines, il existe un groupe de langues germaniques. Que nous adoptions le système proposé, nous serions vraisemblablement suivis par les Italiens et les Espagnols ; de sorte que Télite iptellectuelle de chacun des peuples latins posséderait l'ensemble des langues néo-latines. Or, ce que nous aurions fait pour le groupe de langues auquel nous appartenons, nul doute que les peuples de langue germanique ne le fissent relativement au groupe de langues auquel ils appartiennent. Le groupe entier des langues germaniques serait enseigné, en même temps, à Vienne, à Berlin, à Munich, à Amsterdam, à Copenhague, à Stockholm, à Christiania. Nous serions ainsi conduits jusqu'à la frontière des langues du groupe slave.
Là nous devrions nous arrêter, non par dédain, mais par nécessité. Certes, les langues slaves méritent d'être étudiées pour elles-mêmes. Pour qui les connaît, ces langues
jeunes et touffues sonrt pleines de sève, de douceur, de grâce et de poésie. Leur sphère d'expansion est immense ; toute l'Asie centrale et nord-orientale leur est promise jusqu'aux frontières de la Perse, de l'Inde et de la Chine. Mais les populations slaves, dont la géante Russie est le centre, quelque sympathiques qu*elles nous soient, sont plus éloignées de nous ; nos transactions avec elles sont moins importantes ; et, d'ailleurs, jetées aux confins de la barbarie, elles ont, depuis longtemps, pris l'habitude de regarder du côté de la civilisation ; elles ont même appris
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TZ ' \ ""*, ^^^'^' """ ''P'"'"" 1"i P»^»"»^. sans doute, paradoxale, nous dirions même que cet enseigne-
mont devrait être situé, non en France, mais dans le ;ays
dont ,1 H'agit d'étudier la langue. Nous voudrions avoir à
AIk'T, par exemple, une école, en même temps d'ensei-
jn.,,„.,„t ..périour ot d'enseignement pratique'd; W
'■ '" ""'""^ fouvoraiont à prendre chacun selon son goût
et son besoin. Nous voudrions avoir à Pékin et à Chandernagor des écoles où serait enseigné tout ce qu'on peut savoir des langues des Hindous et des Chinois, et tout ce qu'on peut connaître de leur civilisation antique et moderne. Ce serait là, crojons-nous, tant au point de vue scientifique qu'au point de vue économique, des dépenses largement reproductives.
Ainsi, outre l'enseignement du latin, enseigné comme moyen d'apprendre les langues néo-latines; outre l'enseignement du grec moderne, enseigné comme langue vivante pour son utilité propre et, surtout, comme moyen de remonter au grec classique, nous voterions pour l'enseignement obligatoire de l'anglais et de l'allemand. Nous laisserions aux intéressés, savants ou commerçants, la faculté d'apprendre telle autre langue qu'il leur conviendrait d'étudier y nous contentant de leur en faciliter l'étude par des fondations que nous estimons devoir être aussi honorables qu'utiles à notre pays.
Nous voilà donc en possession de deux langues anciennes, expression dune civilisation à laquelle nous nous rattachons immédiatement dans la série de l'évolution intellectuelle et morale de l'humanité, et qui nous relie elle-même aux états antérieurs de civilisation, jusqu'aux origines do l'histoire. Grâce à une méthode plus rationîielle, ces langues, nous les savons mieux que par le passé, ou pour nfleux dire, nous les savons, nous les Usons. Ce sont nos mères et nos institutrices. De ces deux langues, Tune est encore vivante et peut nous rendre les services <^ue nous attendons des vivants; l'autre est morte, ou plutôt, elle revit dans ses trois filles dont la ressemblance ^st telle qu'il est plus facile de les étudier en commun que ^Q les étudier chacune en particulier. Enfin, après les deux langues sœurs de la nôtre, se placent, chacune à son rang.
deux autres langues, parlées par nos plus proches voisins, toutes deux dignes d' être étudiées, tant pour leur valeur I pour leur étendue géoj^'rap bique et leur utilité e.
it, si nous savons bieo compter, sept langues, langues vivantes, qui peuvent , à la rigueur, outes les communications; car, dans nos raples peuples civilisés, il serait bien difficile de ne r quelqu'un qui connaisse l'un ou l'autre de ces
iltats, est-il possible de les obtenir dans les temps accordé par nos programmes à l'étude s? — Sans aucun doute : à la condition de suivre I que nous avons conseillée, de bannir de l'eni les exercices surannés qui y tenaient jusqu'ici nde place. Nous ne saurions trop le répéter : le grammaire et de dictionnaire possible; traducneais des plus remarquables pages des prosais poètes, ces versions servant de texte à des .ux ; explication rapide et lecture abondante des lans les limites des matières du programme iée au maitre de donner à sou enseignement la ui convient le mieux à son génie. Jusqu'ici, et t-étre, la principale cause de leur insuccès, les de langues vivantes calquaient leur enseigneenseignement des langues anciennes. Thèmes, xercices grammaticaux, ils ne sortaient pas de le et y perdaient le meilleur de leur temps.
3t faible et c'était peut-élre plus commode pour ce. Changeons de méthode ; sans plus de temps, peine, une meilleure méthode produira de ésultats.
leant mâme que le temps actuellerbeut accordé
à l'étude des langues fût insuffisant (et ce n*est pas notre opinion) la réforme générale de l'enseignement secondaire, dont nous allons traiter ci-dessous, permettrait de leur en attribuer davantage * .
^ Voir^ en outre, dans le chapitre suivant, ce que nous avons ap^ pelé notre réforme financière»