AVANT-PROPOS , XVII
pas, il ne peut pas être homme d'État américain. » Je me permets d'affirmer à mon tour qu'à l'heure présente, en France, avec le suffrage universel qu'il faut instruire de ses devoirs et pénétrer du haut et nécessaire sentiment de sa responsabilité envers la patrie, l'intérêt politique et social de l'éducation générale de la démocratie est le plus grand, le plus pressant des intérêts de notre nation, et que c'est à cet intérêt primordial et dominant que tout homme d'État français doit s'attacher. Tout notre avenir y est engagé. Nous traversons des temps difficiles, singulièrement troublés et obscurs. A mesure que nous approchons de celte grande date de 1889, qui va marquer le premier siècle de cette ère nouvelle ouverte parmi les hommes par la Révolution française, la France semble osciller entre l'anarchie et le césarisme, deux plaies également hideuses, deux maladies également mortelles. Il ne peut y avoir, pour notre pays aussi infortuné que généreux, de repos et de prospérité, de sécurité et d'honneur que dans une vie publique, à la fois sérieuse et libre, avec des mœurs saines et des idées élevées, sous l'égide des institutions républicaines. Mais une telle vie n'est possible qu'avec une rénovation mentale, qui dépend elle-même de l'éducation privée et publique. Que chacun de nous se mette donc résolument à la tâche : dà est le devoir, là est le salut. Mais dans cette tâche, il y a mieux encore, pour les âmes libres et pour les consciences fières, il y a la protestation contre tout ce qui rabaisse l'humanité vers les bas-fonds, tandis qu'il faut l'élever vers les hauteurs, et cette protestation est une satisfaction encore plus qu'un honneur.
E» Spuller.
Paris, 2a mars 1888.
AU MINISTÈRE
DE
L'INSTRUCTION PUBLIQUE
(4 juin 1887)
Messieurs,
C'est pour moi un grand honneur, dont je sens tout le prix, mais qui me cause en même temps une vive émotion, que de me trouver en votre présence : aussi c'est très sincèrement que je me sens forcé de vous demander une bienveillance toute particulière.
Personne, j'ose le dire, n'a un sentiment plus élevé de la tache que vous accomplissez tous les jours, et personne n'a plus de reconnaissance pour les services que vous rendez au pays et à la science. Mais permettez-moi de vous dire, messieurs, que je suis très frappé de cette circonstance, que ce soit un homme né dans la démocratie, élevé par elle, — je serais tenté d'ajouter : élevé pour elle, — qui soit appelé, dès les premiers pas dans la carrière si nouvelle et si périlleuse qui vient de s'ouvrir pour lui, à vous remercier au
nom des pouvoirs publics de tout ce que vous faites pour la science pure et désintéressée, travail qui vous associe d'une manière si directe et si efficace aux progrès moraux et intellectuels de cette démocratie généreuse, si avide de lumière et de vérité.
Je n'ai garde, messieurs, de mêler la politique à vos études. Ce n'est pas comme homme de parti que je vous adresse la parole; une telle nouveauté serait indigne de vous, comme elle serait indigne de l'homme qui a l'honneur de vous parler, en ce moment, comme ministre de la République. (Adhésion générale et vifs applaudissements.)
Il n'y a pas de place ici, il n'y a pas d'orateur pour tenir et il n'y a pas d'auditeurs pour écouter le langage d'un homme de parti; mais tous, ici, messieurs, nous sommes Français, nous sommes patriotes, et c'est notre satisfaction comme notre devoir de placer les intérêts intellectuels et la grandeur de la France audessus de tout. C'est pourquoi, messieurs, je dis avec confiance que s'occuper de la France, de son passé si glorieux, de son présent et de son avenir au point de vue de la culture et du développement des esprits, c'est-à-dire au point de vue de la mise en œuvre des prodigieuses ressources intellectuelles dont notre race a été douée, non, ce n'est point faire de la politique de parti, mais de la politique vraiment nationale. (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, les sociétés savantes de France, dont vous êtes les membres éminents, peuvent — dans une certaine mesure, je le veux bien, mais dans une mesure moins grande qu'on ne se plaît à le dire quelquefois, — les sociétés savantes peuvent être ignorées de ce grand et vaste public qui compose la démocratie française : c'est une raison pour moi de m'attacher à faire comprendre au pays tout entier, en dissipant toute erreur, quelle est votre situation particulière dans
cette œuvre d'éducation intellectuelle et morale dont je parlais tout à l'heure.
La société française, surtout depuis qu'elle a entrepris de fonder le règne de la démocratie, peut se vanter à bon droit de poursuivre le bien public dans toutes les directions : elle cherche passionnément l'amélioration du sort des hommes qui la composent, sans jamais perdre de vue la grandeur de la nation. De ce côté, nous pouvons le dire, notre société n'a rien à désirer. Les institutions de l'Etat, les serviteurs de l'État, l'État tout entier ont maintenant pour charge de communiquer aux citoyens de la nation le souci de leurs propres affaires, et cette nation, mai tresse d'ellemême, a le droit d'exiger que ses affaires soient remises en des mains fermes et sages, pour être conduites conformément à ses besoins, à ses inspirations, et finalement, en dernière analyse, conformément à sa volonté souveraine. Mais si c'est là le devoir de l'État et de tous ceux qui le servent, ce n'est pas tout.
A côté de l'État, au-dessous de lui, il reste de grandes choses à faire, et je dirai que c'est l'honneur de l'État républicain de comprendre que, si son domaine est éminent, c'est précisément son devoir de respecter, de protéger, de défendre, de développer ces grands intérêts moraux qui s'appellent le culte de la science, l'amour des études et les recherches de l'esprit humain dans toutes les voies. Les travaux scientifiques et littéraires des citoyens, ceux des associations qu'ils forment entre eux pour échanger leurs idées et se donner mutuellement appui et force, font partie du patrimoine commun de la nation, qui s'en honore comme d'autant de sources précieuses d'instruction et de vérité, et c'est pourquoi il importe à un si haut de degré de laisser ces citoyens, ces associations absolument et complètement hbres. (Très bieni très bien!)
L'État méconnaîtrait sa mission, comme il mécon-
naîtrait leur caractère, s'il prétendait à les diriger, à les gouverner. (Applaudissements.)
On a parlé quelquefois, en se servant d'une expression magnifique, du gouvernement des esprits. Messieurs, malgré l'autorité de cette haute parole et de l'homme illustre qui l'a prononcée (M. Guizot), ce gouvernement des esprits, toujours difficile à exercer, ne serait pas sans périls dans notre démocratie moderne. A la grande rigueur, on pourrait dénouer les difficultés et parer aux dangers, s'il y avait h cette tâche un réel avantage pour la société et pour la vérité; mais qui oserait parler d'avantages, là où il n'y aurait plus la pleine et complète liberté? Gardez donc la vôtre, messieurs, et continuez à la mettre à profit; tous nous y gagnons, et, j'ose le dire, nul parmi nous ne songe à la limiter. Il est parfaitement utile que vous existiez, que vous viviez d'une vie active et féconde en face de rÉtat. Plus vous vous développerez, plus nous aurons sujet de nous réjouir de vos progrès, et si, parmi vous, parmi vos sociétés, il en est qui ont besoin de l'assistance, de l'encouragement, du dévouement de l'État, vous avez le droit de les réclamer et d'y compter. Ce concours puissant en aucun cas ne doit vous faire défaut. (Très bien! très bien! et applaudissements.)
Permettez-moi, messieurs, d'appeler votre attention sur la constitution sociale dans laquelle nous vivons. La puissance publique est, chez nous, très concentrée : c'est à coup sûr la tradition, c'est peut-être le génie de la France qui veut qu'il en soit ainsi, et cependant nous ressentons partout — précisément parce que le pays est désormais son seul maître — un extrême besoin, un goût marqué d'indépendance. C'est, dit-on , la démocratie qui en est la cause. Il ne faut pas s'en plaindre. Bien loin de comprimer cet esprit d'indépendance, il convient de le favoriser. Mais il y en a parmi
nous qui ajoutent tout aussitôt qu'en favorisant ces tendances, il convient d'apprendre à les régler.
Messieurs, sans être ennemi d'une règle prudente et partout ailleurs nécessaire, ne vaut-il pas mieux faire crédit aux associations et dire à ceux qui les forment : si vous voulez être à la hauteur des travaux que vous entreprenez pour la science, soyez d'abord dignes de la liberté plénière dont vous jouissez, et, pour en être dignes, avec le sentiment de vos devoirs envers la vérité, ayez le sentiment de votre responsabilité envers le pays qui vous assure cette liberté si précieuse? (Vifs applaudissements.)
A un autre point de vue, nous vivons dans une société qui, je puis le dire, par une singulière contradiction de l'esprit humain, est à la fois très concentrée et morcelée, divisée, au point de paraître toujours toute prête à se dissoudre. Les détracteurs de la démocratie ne se gênent pas pour dire qu'elle réduit tout dans la nation à l'état de poussière. En face de l'État, dit-on, il n'y a plus que des individus qui ne comptent pas et ne pèsent rien. Eh bien, messieurs, c'est à nous et à ceux qui sont de cœur avec nous à protester contre cette accusation.
Vos associations vivent : puissent-elles se multiplier! Les savants, les érudits, les chercheurs, ne sont plus à l'état de poussière, puisque partout ils se rassemblent pour former des agrégations, dont quelques-unes sont déjà très anciennes, très vivaces, fort estimées et justement influentes. Et, messieurs, cette grande assemblée , cette réunion annuelle de toutes les sociétés savantes, par son unité imposante, par l'accord qui règne entre tous ses membres, par la popularité légitime et grandissante dont elle est entourée, ne démontre-t-elle pas que cette prétendue poussière n'est qu'un mot et non pas la réalité? (Très bien! très bien!)
Le congrès général, qui date de vingt-cinq ans à
peine, a déjà passé par diverses transformations qui attestent sa vitalité, car ce qui ne doit pas durer est incapable de se transformer. Les sociétés savantes se sont montrées de tout temps animées d'un désir, d'une volonté, auxquelles le gouvernement ne peut que venir en aide : on veut faire de ces sessions annuelles une source d'instruction générale. Les travaux sont nombreux, et les communications de plus en plus intéressantes. C'est un juste sujet de satisfaction, de joie et d'orgueil public. Aujourd'hui, messieurs, c'est le ministre seul qui aura la parole devant cet imposant auditoire ; mais j'ai le plaisir de vous annoncer que, l'année prochaine et les années suivantes, à tour de rôle, commencera un compte rendu quinquennal des différentes sections du congrès des sociétés savantes de France. Chaque section aura la parole à son tour, pour raconter, dans un rapport présenté sous forme oratoire, ce qu'elle aura fait, et pour établir ainsi devant l'opinion publique le bilan des travaux qui occupent tous les jours de votre vie. (Bravos et applaudissements).
Me renfermant dans la tâche qui m'est assignée par les circonstances, je voudrais pouvoir passer rapidement en revue les divers sujets dont vous vous êtes entretenus au cours de vos séances. Mais auparavant ne vous dois-je pas plutôt quelques explications sur la réunion tardive du congrès de cette année?
Qu'importe le retard, dira-t-on, puisque le congrès est là, et qu'il a réussi?
Cependant, pour rassurer certaines susceptibilités, je tiens à ne pas laisser ignorer que si cette réunion a été ajournée à cinquante jours; que si, au lieu d'être fixée comme d'habitude à la semaine de Pâques, elle a été reportée à la semaine de la Pentecôte, ce n'est point par un acte de volonté personnelle et arbitraire, mais bien conformément à la résolution bien constatée de la majorité des sociétés savantes. A cet égard, l'ad-
ministration centrale ne peut que déclarer qu'elle s'est conformée à vos intentions en général. D'ailleurs, vos réunions ne sont pas fixées pour toujours à une date précise et invariable : ce qui a été fait cette année pourra être changé; ce qui ne changera pas, c'est la sympathie avec laquelle vous serez toujours accueillis dans cette antique Sorbonne, si heureuse de vous offrir l'hospitalité; ce qui ne vous manquera pas non plus, c'est l'expression de la reconnaissance du gouvernement de la République pour vos efforts, et c'est, enfin tous les témoignages de considération et d'honneur qui vous attendent parmi vos concitoyens de Paris, tout empressés et tout heureux de vous recevoir.
Les affaires du congrès, si je puis ainsi parler, continuent à être faites avec diligence, zèle et dévouement. On a successivement publié les mémoires, travaux et ouvrages que vous aviez vous-mêmes signalés à l'attention de votre comité central; je n'en ferai pas la nomenclature, ne pouvant pas dire de mémoire tout ce que vous avez fait et ne voulant rien omettre. C'est là précisément l'objet de ces rapports quinquennaux qui commenceront l'année prochaine.
Cependant, devant une assemblée comme celle-ci, pomment pourrais-je ne pas rappeler les différents événements de la vie scientifique de notre pays pendant l'année 1886? Comment ne dirais-je pas un mot de ce congrès astronomique, auquel ont été conviés les savants du monde entier, qui tous, sans exception, sont venus reconnaître et proclamer, avec autant d'équité que de courtoisie, la suprématie intellectuelle de la France dans cette science sublime, et les services de tout genre que nos savants, qui sont aussi de grands artistes, ont rendus à l'astronomie? (Très bien! très bien! et applaudissements.)
Comment ne vous parlerais-je pas de cette découverte admirable, qui est non seulement un des plus
éclatants témoignages de la force intime de l'esprit humain servi par la méthode d'observation, mais un incomparable bienfait pour l'humanité : je veux parler de la grande découverte de M. Pasteur? (Bravos et applaudissements prolongés.)
A cette occasion, et sans entrer dans les détails des questions de tout genre qu'un aussi grand phénomène dans l'ordre scientifique peut soulever, comment ne vous dirais-je pas que la France entière a été honorée par toutes les nations dans la personne de l'un de ses plus illustres enfants, non pas tant par l'envoi de sommes considérables, mais bien plus encore par l'envoi de malheureuses victimes d'un fléau terrible qu'on croyait ne pouvoir conjurer, et qui sont venues chercher à Paris la guérison et la vie dans le laboratoire de notre Ecole normale?
Comment ne pas vous dire que la gloire de notre illustre compatriote a rejailli sur le pays tout entier, que la France s'est associée à cette gloire, en apportant à M. Pasteur tout ce dont il avait besoin pour la continuation de ses travaux? (Nouveaux applaudissements.)
Enfin, messieurs, vous me reprocheriez, au lendemain d'une fête qui a réjoui tout le monde savant, de ne pas vous dire combien nous avons été fiers et touchés d'avoir pu, grâce à un des bienfaits les plus extraordinaires de la nature, célébrer, dans la personne de M. Chevreul, un siècle entier de travaux, d'efforts et de dévouement à la science et à l'humanité. (Vifs applaudissements.)
Il ne saurait y avoir de lieu plus propice, pour saluer avec respect M. Chevreul, que cette salle vénérable où l'on couronne d'habitude ceux qui naissent à la gloire. C'est après un siècle que nous apportons, au doyen des étudiants, la couronne de notre reconnaissance et de notre admiration; elle a cent fois plus de prix que
celle que l'on pose sur la tête des plus jeunes lauréats. (Nouveaux applaudissements.)
Après avoir parlé des grandes choses qui nous ont remplis de joie, il y a un dernier adieu à dire aux hommes que nous avons perdus et que nous pleurons.
Notre corps médical, si considéré, si illustre, a été bien durement éprouvé : MM. Vulpian, Gosselin et Béclard nous ont été enlevés dans l'espace de trois mois. Ils n'avaient avec le congrès des sociétés savantes que des rapports indirects. Mais dans le monde de la science et dans le monde des lettres, quoiqu'on ne se voie pas, on se suit du regard, on sent qu'on appartient à une même famille, et vous me reprocheriez de ne pas vous associer au deuil qui a frappé coup sur coup la Faculté de médecine, l'une des sociétés savantes les plus justement respectées, les plus cordialement armées pour son dévouement à la science et à l'éducation de la jeunesse. (Assentiment général et applaudissements.)
Vous avez encore perdu, dans le cours de cette année, plusieurs membres dont il vous plaira sans doute que je rappelle les noms : M. Laguerre, M. Boussingault, le savant chimiste dont les travaux ont été si profitables à l'agriculture ; M. de Wailly, qui s'est éteint à un âge très avancé et qui a été si dignement loué par ses collègues de l'Académie des inscriptions et belles-lettres ; M. Charles Jourdain, qui appartenait plus spécialement à l'Université et dont les doctes écrits sur saint Thomas d'Aquin et sur la philosophie du moyen âge ont tant aidé ceux qui, parmi vous, s'occupent de restaurer l'histoire de cette époque si difficile à bien connaitre.
Je viens à M. Ernest Desjardins, que j'ai plus particulièrement connu et auquel j'ai le douloureux honneur de rendre aujourd'hui un hommage de reconnais-
sance toute personnelle. M. Ernest Desjardins était né pour instruire la jeunesse : je l'ai eu pour maître, alors qu'il n'avait que vingt-cinq ans ; il a été mon premier professeur d'histoire. Il était alors dans toute la fleur de cette riche imagination qu'il a conservée jusqu'à la fm; et c'était avec une véritable passion qu'il racontait à ses élèves de sixième, dont j'étais, les temps de la Grèce héroïque. C'est à lui, messieurs, que mes compagnons d'étude et moi nous devons la claire vision de ce qu'a été la Grèce des guerres médiques, l'idée juste et vraie de cette petite nation, qui a vraiment fondé la civilisation et qui a remporté, au bénéfice de l'humanité tout entière, ces victoires de Marathon, de Salamine, de Platée, événements à jamais glorieux, journées immortelles que les arts, après tant de siècles reculés, s'évertuent encore à célébrer... (Bravos et applaudissements.)
M. Ernest Desjardins nous expliquait et faisait comprendre ce qu'était cette petite Grèce en face de l'armée du Grand Roi ; il nous la montrait avec les couleurs d'un artiste, et mettait à notre portée la science d'un archéologue. Et puis, il nous enseignait que lorsqu'un peuple porte en son âme le sentiment de sa dignité, lorsqu'il veut conserver sa liberté parce qu'il a conscience de la supériorité du droit sur la force, ce peuple est invincible... (Applaudissements répétés.)
C'était un maître qu'il était imposable de voir sans l'aimer. Après la brillante carrière qu'il a fournie, laissez-moi vous dire qu'il m'eût été particulièrement doux de le retrouver au milieu de vous; je suis sûr qu'il m'eût accueilli avec les sentiments, je ne dirai pas d'un père, mais d'un frère aîné, qui eût été heureux de voir se réaliser toutes ses espérances. (Vifs applaudissements. )
Après M. Ernest Desjardins, je dois nommer un autre savant français qui n'est pas mort au service de la
>* ience, quoiqu'il se fût exposé souvent aux dangers pour elle. Celui-là est mort dans un pays lointain, au service de la patrie. (Très bieni très bien! et nombreux applaudisements.) C'est Paul Bert. (Mouvement.)
Je rappelle ce nom, parce que celui qui le portait m'a précédé dans les fonctions que j'occupe aujourd'hui, et surtout parce que, véritablement, pour ceux qui l'ont connu, nul n'a été plus dévoué que M. Paul Bert à la liberté de l'esprit, aux conquêtes de la science, à la grandeur de la patrie française.
Ce n'est ni le lieu ni le moment de renouveler ici son éloge. Je me serais reproché cependant, comme un acte d'ingratitude, d'avoir quitté cette enceinte sans avoir redit quels titres il a conquis à la reconnaissance, à l'admiration, aux regrets et au respect de tous ses concitoyens. (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, après cet hommage rendu à nos morts, je dirai quelques mots des questions sur lesquelles vous voudrez plus spécialement porter votre attention.
Ce n'est pas que nous ayons de programme à vous tracer. Jamais pareille idée n'est entrée dans la tête d'un ministre de l'instruction publique, et j'ai, pour ma part, un trop grand respect de votre initiative et de votre indépendance, pour vous assigner tel ordre de recherches qui ne vous conviendrait pas. Cependant il m'est impossible de ne pas profiter de ma présence parmi vous pour vous dire que les études entreprises par vos sections d'histoire et d'archéologie sur l'histoire de France à toutes les époques continuent à jouir de toute la faveur des lettrés et méritent tous les encouragements du gouvernement de la République. On a reproché quelquefois au parti républicain de chercher à faire dater toute l'histoire de France de la Révolution, qui a clos le xviu® siècle et ouvert le xix^, et de trop vouloir distinguer entre l'ancienne France et la nouvelle. C'est là une accusation que,
pour mon compte, je repousse absolument. (Marques d'adhésion et vifs applaudissements.)
Je vais plus loin. Je dis que l'on ne serait pas en état de rendre des services à la France nouvelle, de travailler efficacement pour elle, de la pousser hardiment dans les voies de l'avenir, si l'on ne connaissait pas le passé de l'ancienne France, avec son vrai caractère, avec ses grandeurs et ses faiblesses, avec ses abus, ses iniquités, mais aussi avec ses bienfaits.
Je n'ai jamais pensé que l'histoire de notre pays, qui a rempli le monde du moyen âge de sa civilisation, et de sa gloire dès ces temps reculés, pût être abandonnée à une critique mal informée, sans vues, sans patriotisme et sans équité. (Très bien! très bien!)
Au contraire, messieurs, je suis pleinement convaincu que nous autres, hommes de la France d'aujourd'hui, nous avons plus d'intérêt qu'on ne pense à chercher à mettre en lumière nos véritables origines, à nous en réclamer, à nous en glorifier. Ce serait d'ailleurs une singulière ingratitude, ce serait aussi méconnaître nos vrais intérêts que de nous séparer, nous plébéiens, de cette vieille France qui a brillé par sa noblesse, comme une fleur de chevalerie, d'élégance et de bravoure; qui a été, par son clergé, une grande école de politique, de science et de charité, et qui, par sa royauté si habile et si persévérante, a tenu une si grande place dans le monde. Dans cette nation, il n'y avait pas que le roi, des prêtres et des nobles, il y avait aussi le peuple, et nous qui sommes du peuple, nous aimons à nous souvenir que ce peuple a joué son rôle sous les ordres de ceux qui le conduisaient alors. (Très bien ! très bien 1)
On a souvent cité une parole célèbre qui a retenti comme un cri de guerre : « Nous sommes les fils des croisés! m Voulez-vous me permettre de vous dire sincèrement l'efl'etqu'a toujours produit sur moi cette pa-
rôle enflammée? Eh bien! et nous, que sommes-nous donc? Ceux que vous conduisiez, ces roturiers dont vous autres, nobles et prêtres, vous étiez les chefs, qu'étaientils, à cette époque de foi? Des croisés! Si vos pères étaient croisés, nos pères Tétaient comme les vôtres, car voulez-vous me dire ce qu'eussent été faire aux croisades les hommes de la noblesse, si nos pères, les hommes de la glèbe et de la roture n'y avaient pas été avec eux? (Très bien! très bien! et applaudissements.)
Ne séparons donc pas l'ancienne France de la nouvelle! C'est pourquoi il sera toujours bon de s'occuper d'histoire, d'archéologie, de critique. Ne vous détournez pas, messieurs, de ces utiles et nobles travaux. Du reste, vous pensez à cet égard aussi largement et aussi généreusement qu'on peut le souhaiter. L'étude du passé ne vous rend indifférents ni au présent ni à l'avenir, puisque tout récemment, lorsque l'un de mes prédécesseurs vous a proposé d'adjoindre au comité des sociétés savantes une section d'économie sociale, non seulement vous ne vous y êtes pas opposés, mais vous avez ouvert les bras aux membres de cette nouvelle section, à la condition qu'ils porteraient leurs études sur les besoins des sociétés contemporaines. (Adhésion.)
Maintenant les diverses sections sont au complet, et le congrès est en mesure de travailler activement dans tous les ordres de recherches qui peuvent solliciter votre activité intellectuelle.
L'année dernière, le ministre de l'instruction publique qui était à cette place vous invitait à penser à l'approche de la grande date de 89. Il a'ous a demandé si vous pourriez concourir, vous aussi, à élever le véritable monument commémoratif de la Révolution française que, dans notre reconnaissance, nous voudrions ériger à la gloire de nos pères. Ne vous serait-il pas possible,
chacun dans votre sphère, et suivant vos moyens d'études, dans vos régions respectives, de mettre en lumière les témoignages et les monuments de leur émouvante histoire ?
Mon honorable prédécesseur vous a parlé de cette tâche si intéressante .et si pressante en termes trop excellents pour que j'y insiste. Tout ce que je puis faire, c'est de renouveler cette invitation. Déjà une circulaire vous a été adressée pour vous tracer, non pas un programme, — encore une fois, personne n'y songe, — mais une sorte de plan qui ne serait pas mauvais à suivre, en vue d'arriver à la constitution des éléments, à la collection des matériaux d'une histoire générale de la Révolution.
On vous a demandé de retracer le tableau d'une généralité de l'ancienne France, celle qui aura été le mieux à la portée de chacun de vous et qu'il connaîtra le plus* complètement, dans son ensemble et dans ses détails.
Que ce programme vous agrée, que vous en choisissiez un autre, que l'initiative individuelle s'efforce * même de trouver s'il n'y aurait pas mieux à faire, eu égard à la position de telle région ou de telle ville, il importe assez peu. Ce qui est important, c'est que les sociétés savantes se montrent animées à cet égard d'un sentiment dont la nation tout entière leur sera reconnaissante : je veux parler du sentiment général et profond qui animera notre nation, quand viendra le grand anniversaire. Car sachez-le, messieurs, à mesure que nous approcherons de cette date fameuse de 1789, il ne vous sera pas possible de vous abstraire de ce grand mouvement d'admiration et de reconnaissance qui va se produire, et qui entraînera la France entière. (Profond mouvement.)
Ah! je sais que la Révolution française provoque des critiques acerbes, et qu'elle rencontre des détracteurs
xjLivent très injustes. Mais que prouvent ces critiques passionnées? On n'attaque si vivement la Révolution que parce qu'elle est vivante en nous, qu'elle nous tient et nous possède. Et pourquoi, messieurs? Parce que, dans la Révolution, il y a la flamme qui anime le monde moderne, et que, selon l'expression du grand maître Michelet, là se garde pour nous l'inextinguible étincelle de vie.
Oui, messieurs, quand chaque jour vous rappellera, à cent ans de distance, une de ces grandes dates de la Révolution, quand vousne pourrez ouvrir un journal, jeter les yeux sur votre calendrier, sans vous retrouver en présence de quelque mémorable événement, comment ferez-vous pour ne pas vous dire : Il y a un siècle, telle chose est arrivée? Comment et pourquoi est-elle arrivée ? Il faut le savoir, et pour le savoir il faut étudier, travailler , dissiper les obscurités , trouver les causes et les dire. Et vous vous mettrez à l'œuvre avec votre zèle et votre conscience d'érudits et d'historiens. Oui, messieurs, vous voudrez, par le libre mouvement de votre curiosité scientifique, prendre aussi votre part dans ces investigations universelles. Soyez prêts pour cette date! Je vous le demande, messieurs, au nom du pays, au nom de l'histoire et aussi au nom de la justice que nous devons à des morts dont si les uns sont illustres, la plupart des autres sont ignorés. (Applaudissements )
Parmi les travaux qui doivent aider à ces recherches, il faut citer la correspondance et les mémoires d'un homme dont nous pouvons saluer le nom avec un singulier orgueil en présence de son fils : je veux parler des Lettres et Mémoires du grand Carnot. (Vifs applaudissements.)
Mais Carnot lui-même, le grand Carnot ne se plaindrait pas si, conformément à l'avis ouvert dans le sein du comité central des sociétés savantes, on lui annon-
çait que la correspondance et les actes du Comité de salut public et du Comité de défense de 93, dont il a fait partie et dont il est la gloire, seront publiés en même temps que ses propres écrits. C'est à cette tâche que doit se consacrer un homme dont il me suffira de prononcer le nom pour établir sa compétence, M. Aulard.
En appelant les sociétés savantes à s'occuper de ces travaux, nul doute, messieurs, qu'on ne les fasse entrer dans le mouvement qui emporte la société française contemporaine : vos efforts, vos études seront accueillis, soyez-en sûrs, avec la plus vive sympathie.
A ma connaissance, diverses sociétés des départements, qui reçoivent chaque année, de nos assemblées départementales, des subventions, soit à titre d'encouragement, soit comme marque de gratitude, ont été déjà invitées à se préoccuper de la date de 1789. Vous voyez par là, messieurs, que, bien loin qu'on dédaigne vos travaux, on cherche au contraire de plus en plus à s'en servir et à s'en faire honneur. Le pays va audevant de vous, ne rebutez pas ses avances! Rejoignezle dans l'étude des questions qui le touchent le plus. Venez à lui avec vos habitudes d'exactitude, de sincérité, d'équité, de modération. Ne craignez pas de lui apprendre à découvrir ce qui est juste et ce qui ne l'est pas, ce qui a été bon et ce qui a été funeste dans ces choses qui le passionnent! (Assentiment général et applaudissements.)
Il faut bien espérer que ce centenaire de 89, en même temps qu'il ouvrira pour la Révolution française l'ère de la grande histoire, de l'histoire définitive, amènera du même coup l'apaisement, la conciliation dans les esprits. Personne n'y peut plus contribuer que des savants désintéressés, qui font servir la vérité au culte de la patrie. (Applaudissements.)
Vous le devez et vous le ferez certainement, messieurs, parce que sans vouloir, comme je l'ai dit, vous
appeler à faire œuvre de politique, vous tiendrez à contribuer à ce mouvement d'éducation générale de la démocratie française.
Messieurs, ce qui caractérise notre nation entre tous les peuples, nous pouvons bien le dire, puisque c'est ce qui nous désigne à la jalousie de nos rivaux, c'est que la France n'a pas cessé de porter dans le monde le drapeau des idées justes et nobles; c'est qu'elle reste la patrie de l'idéal. Que d'autres s'adressent à la force pour faire des conquêtes; que d'autres s'assurent la domination, Tinfluence, la richesse par toutes sortes de procédés, de moyens et de pratiques, il n'en demeure pas moins certain que ce pays, le nôtre, n'a pas cessé d'être fidèle à ses instincts Jes plus anciens, les plus généreux. Ce peuple — hélas! c'est peut-être son défaut, mais c'est aussi sa gloire — vit non seulement pour lui, mais pour le reste du monde. (Très bien ! très bien ! et applaudissements.)
Sans dire que la Révolution de 89 a été faite pour tous les peuples, — non! gardons-lui sincèrement et dans toutes ses manifestations son caractère national, — sans tomber dans le cosmopolitisme, sans renier surtout l'idée de patrie, il n'est pas possible d'oublier que les hommes de 89 ont proclamé les Droits de l'homme et du citoyen. Ils n'ont pas été les premiers en date; mais personne plus qu'eux n'a poussé aussi haut et plus loin l'amour de la justice et la passion de l'égalité.
C'est de l'égalité qu'est née la démocratie. La démocratie, qu'on le veuille ou non, règne et gouverne. Elle a lutté pendant cent ans pour la conquête de ses droits. Aujourd'hui elle est maitresse de ses destinées, elle est souveraine, et, comme tous les souverains, elle a ses flatteurs qui pourraient la perdre, comme les flatteurs ont perdu toutes les puissances qu'ils ont trompées. (Vifs applaudissements.)
Il faut savoir résister à ce courant et déclarer qu'il n'y a pas de droits sans devoirs. Proclamons donc hardiment qu'après avoir passé tout un siècle à réclamer et à conquérir nos droits, il est temps de commencer à pratiquer nos devoirs. (Nouveaux applaudissements.)
Encore une fois, nul ne peut mieux dire ces choses que ceux qui se rendent estimables entre tous par la dignité de leur vie et par l'élévation de leur caractère, qui, par Fétude désintéressée, cherchent avec patience à découvrir la vérité et qui l'exposent avec modération. Ceux-là, messieurs, sont de véritables instituteurs de la nation. Il y a des maîtres pour enseigner les sciences élémentaires, les sciences professionnelles. Vous, messieurs, vous vous attachez à la science pour elle-même et non pour ses applications pratiques. Et cependant la science, la vérité, doivent servir à tous, et ce n'est pas à votre profit seulement que vous travaillez tant à vous instruire, c'est en vue des bienfaits que la science et la vérité répandent parmi les hommes. C'est là ce qui vous empêche de vous séparer de vos concitoyens. Pensez à eux, travaillez pour eux, car ce sera travailler pour la République , pour la France, pour l'humanité ! (Mouvement d'adhésion et nombreux applaudissements.)
(26 juin)
Mesdames, Messieurs,
Les liens qui m'unissent à l'Association polytechnique sont si anciens, si étroits, et les sentiments d'affectueux respect que je lui porte ont toujours été de ma part si fermes et si fidèles, qu'il m'était impossible de ne pas répondre à l'appel qu'a bien voulu m'adresser votre honorable président, M. Henri de Lapommeraye.
Il m'a demandé de venir présider la distribution des prix de l'Association : il me l'a demandé non seulement comme ami, mais comme ministre, et je n'ai pas cru devoir me dérober à cette double invitation. C'est en effet pour le ministre de l'instruction publique une véritable satisfaction que de se trouver au milieu d'une assemblée de professeurs volontaires et libres, qui font pour l'éducation du peuple de Paris tant de généreux sacrifices de leur travail professionnel, de leurs occupations quotidiennes, de leur temps enfin, qui, pour eux, est plus précieux que leur argent.
Messieurs, vous savez bien tout ce que pensent de vous, de vos efforts et de vos mérites, toutes les personnes qui s'intéressent à l'éducation populaire. Je ne
suis pas venu aujourd'hui pour vous apporter un nouveau témoignage de sympathie et de gratitude. Ces témoignages vous ont été prodigués de tout temps, et le nombreux et brillant auditoire qui se presse dans cette enceinte vous dit assez par sa présence ce que valent aux yeux des familles les services que vous rendez tous les jours.
J'ajoute d'ailleurs que vous avez le droit de puiser dans votre conscience le sentiment de la reconnaissance qui vous est due par ces générations d'écoliers que vous avez formées. (Très bien! très bien!) Vous êtes, comme je le rappelais tout à l'heure, des professeurs libres, en même temps que des professeurs volontaires. Entre tous les maîtres de la jeunesse française, vous êtes certainement ceux qui obéissent à la vocation la plus caractérisée et la plus impérieuse. Vous êtes professeurs, parce que c'est le devoir et l'amour de la jeunesse qui vous poussent à l'être, et non pas Tintérêt d'une carrière à poursuivre. Vous vous donnez à l'enseignement du peuple, parce que vous vous sentez capables de faire beaucoup pour lui, pour son développement intellectuel, pour son amélioration morale. Aussi la reconnaissance qu'il vous garde et qu'il vous montre, comme aujourd'hui, dans vos solennités annuelles, cette reconnaissance, vous savez bien que vous la méritez par votre désintéressement encore plus que par votre dévouement. Croyez bien que ce sentiment n'échappe à personne dans cette enceinte. (Mouvement.)
Messieurs, dans une occasion antérieure, où j'avais déjà l'honneur de présider à cette fête, il y a six ans, j'ai pris la liberté de dire que l'Association polytechnique se faisait remarquer entre toutes, non seulement par les bienfaits qu'elle répand en distribuant la science avec tant.de zèle et de libéralité, mais par le grand exemple qu'elle donne. J'insistais sur le côté vraiment social et politique de cette grande œuvre de l'enseignement po-
pulaire. Je sais bien que vos statuts vous défendent de vous occuper de politique. Aujourd'hui comme alors, je ne prétends nullement vous exciter à la réforme de ces statuts. A mon sens, vous avez tout à fait raison de maintenir dans votre charte fondamentale que l'Association polytechnique n'est pas faite pour prêcher, mais qu'elle est faite pour enseigner. (Assentiment général et applaudissements.)
Vous faites donc très sagement, messieurs, de ne pas vous laisser entraîner sur le terrain mouvant et périlleux de la politique, si toute la politique se borne aux querelles irritantes qui créent les partis et qui divisent les Français. Mais permettez-moi de vous dire que vous méconnaîtriez singulièrement votre rôle, — et je sais que vous êtes incapables de le méconnaître, — si vous ne vous rendiez pas compte que l'œuvre à laquelle vous êtes dévoués, dans une démocratie qui a la passion de s'instruire afin de se rendre plus libre et plus maîtresse d'elle-même, est l'œuvre sociale et politique par excellence. (Vifs applaudissements.)
Voulez-vous, messieurs, observer un instant avec moi le procès historique du développement de l'Association polytechnique? En 1830, après la révolution de Juillet, quand les élèves de l'École polytechnique ont eu la pensée et pris l'initiative de cet enseignement destiné au peuple ; lorsqu'ils se sont réunis dans une autre Orangerie, bien plus étroite que celle-ci, — car elle n'aurait certainement pas pu contenir les 3 000 personnes qui me font l'honneur de m'écouter en ce moment, — lorsqu'ils se sont réunis, dis-je, avec la ferme intention de faire porter à la révolution populaire de Juillet les fruits qu'elle devait produire au point de vue de l'instruction des masses profondes de la nation, ces savants généreux et prévoyants prétendaient seulement inaugurer un enseignement des sciences positives, qu'ils jugeaient alors le plus nécessaire de tous. On était à
ââ AU MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE
cette époque au temps des débuts de la grande industrie. Vos fondateurs voulaient préparer dans la classe populaire des générations d'hommes aptes à comprendre les avantages de la science et à recueillir les bienfaits de la science appliquée à l'industrie. (Applaudissements.)
Mais en même temps ils avaient une autre idée déjà plus grande que celle que je viens d'exposer. Ils comprenaient à merveille que, dans notre siècle de discussion et de libre examen, il importait au plus haut degré d'introduire dans l'enseignement du peuple des méthodes véritablement nouvelles, et qui ne peuvent relever que de la science et de ses applications. (C'est cela! Très bien! très bien!) Ils pensaient que les habitudes rigoureuses du raisonnement, que l'on contracte dans l'étude des sciences mathématiques, amèneraient les esprits à raisonner non moins rigoureusement dans les autres branches des connaissances humaines. Ils pensaient encore que ces procédés et ces méthodes d'observation et d'expérience auxquels on est forcé de recourir dans l'étude des sciences physiques et naturelles, on s'habituerait peu à peu, par une pente invincible, à les appliquer également dans toutes les questions qui sollicitent l'esprit, la réflexion et le jugement des hommes, et que de la sorte naîtrait une société nouvelle, qui, ayant une connaissance plus approfondie des lois de la nature et sachant que la nature ne procède jamais par soubresauts imprévus ni par révolutions violentes, se condamnerait elle-même à chercher des améliorations et des progrès dans des modifications intimes, lentes et sûres, d'un effet irrésistible et que nulle force ne saurait arrêter. (Vifs applaudissements.)
Ces hommes illustres ont ainsi marqué, dès 1830, que, dans une société démocratique qui ne veut pas sacrifier à l'esprit de réaction, on doit attendre le progrès, politique et social, non pas de commotions acci-
dentelles et qui souvent risquent de tout briser sans rien produire, mais d'une évolution constante et continue, progressive et accélérée, d'une méthode qui ménage toutes les transitions, en tenant compte de toutes les traditions, et qui cependant s'avance d'un pas ferme et mesuré vers la conquête de toutes les améliorations, physiques, intellectueUes et morales, au profit des plus nombreux et des plus pauvres. (Vive adhésion et applaudissements.)
C'est ainsi, messieurs, que l'Association polytechnique, dès les premiers temps de son existence, a imprimé à l'enseignement populaire dans notre pays le véritable caractère qu'il doit avoir. Il est tout pénétré d'esprit positif, et il est d'une application pratique immédiate, tout en restant élevé comme la science.
Mais, au fur et à mesure que les cours de l'Associaion ont vu s'accroître leur succès, tous les généreux esprits qui s'étaient groupés pour le développement de cette œuvre bienfaisante et féconde, tous les maîtres anciens et nouveaux ont compris qu'il ne s'agissait pas seulement de distribuer le savoir positif qui résulte de l'étude et de l'application des sciences proprement dites. A cet enseignement primordial et nécessaire ils ont ajouté d'autres enseignements : l'histoire, la littérature, les langues étrangères, les principes de la jurisprudence, la comptabilité commerciale, de telle sorte qu'aujourd'hui, messieurs, je ne pourrais pas énumérer par leurs noms les chaires nouvelles qui ont trouvé des professeurs, et qui toutes démontrent que l'Association polytechnique embrasse véritablement d'une façon encyclopédique toutes les connaissances humaines, afin de les enseigner aux auditeurs de plus en plus nombreux, variés et divers, auxquels les maîtres qu'elle a suscités s'adressent tous les soirs. (Applaudissements prolongés.) Et, en même temps qu'on s'adressait aux hommes en ouvrant les premiers cours d'adultes, on donnait accès
dans les amphithéâtres et dans les salles d'études aux femmes qui demandaient, elles aussi, à s'instruire, si bien, messieurs, qu'il suffirait de Hre l'histoire de l'Association polytechnique pour y découvrir en germe, véritablement comme dans une terre merveilleusement préparée, toutes les réformes qui ont été accomplies depuis cinquante ans dans cette partie si importante de la civilisation au dix-neuvième siècle. (Mouvement.)
Messieurs, c'est un grand honneur pour vous — et la juste reconnaissance qui vous est témoignée parla population parisienne ne fait que confirmer cet honneur. — d'avoir été les véritables pionniers de l'enseignement qui convient à une libre et intelligente démocratie. Soyez-en remerciés. Et voulez-vous que je dise sur ce point ma pensée tout entière? Soyez remerciés surtout parce que, au moment même où vous jetiez partout les germes de progrès qui ont fructifié, vous refusiez de détourner l'Association de son objet, vous refusiez de faire de la politique qui divise et qui irrite, préférant attirer les esprits vers la lumière, et les pousser vers les hauts sommets où ils se rencontrent et se réunissent dans la connaissance et la contemplation de la vérité. (Bravos et applaudissements.)
La vérité, messieurs, est toujours difficile à découvrir; elle est plus difficile encore à bien enseigner. A cet égard, les efforts que chacun de vous a pu faire pour la répandre et en faire profiter le plus grand nombre doivent être portés au compte de l'Association polytechnique tout entière. Admirable application du principe vivant et fécond de toute association, si bien résumé dans la formule : « Un pour tous, tous pour un. » Ici encore, vous avez su donner au pays de l3ons et grands exemples qui devraient bien être imités. (Mouvement;)
Vous n'êtes pas au bout, et ceux qui vous aiment et qui vous admirent auront longtemps encore à vous
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suivre. Continuez à rester à Favant-garde où vous vous êtes placés dès les premiers jours. Continuez par votre dévouement à rester dignes de votre passé. Il n'y a pas de plus bel avenir à vous souhaiter. (Applaudissements unanimes.)
L'enseignement que vous distribuez est infiniment varié et souple, parce que vous avez su l'approprier à toutes les classes de la société. Cependant il n'est pas possible de n'être point frappé des soins particuliers que vous apportez à recueillir ceux qui sortent des écoles primaires et à leur offrir un complément d'études nécessaires dont ils sentent tout le prix et dont ils veulent acquérir les avantages! Par vos cours, vous avez inauguré cet enseignement primaire supérieur, dont le besoin urgent nous presse, au fur et à mesure que le suffrage universel prend possession de lui-même et intlue sur les destinées de la patrie française. (Vifs applaudissements.)
On s'étonne parfois que le parti républicain ait donné la première place dans ses préoccupations au développement de l'instruction du peuple. Rien pourtant n'est plus facile à comprendre pour qui veut bien y réfléchir.
Ah! messieurs, si ceux qui se disent et se montrent parfois les adversaires de l'enseignement du peuple voulaient écarter leàrs préjugés et laisser de cùté leurs préventions, ils se convaincraient bien vite qu'après l'institution du suffrage universel, cet instrument incomparable de conservation politique et sociale , puisque le suffrage universel ayant armé chaque citoyen du bulletin de vote a, du même coup, supprimé le droit à la révolution violente, ils se convaincraient bien vite, dis-je, qu'après l'institution du suffrage universel rien n'est plus nécessaire, n'est plus moral, plus vraiment conservateur que d'éclairer ceux qui ont le droit de vote et sont appelés à faire œuvre
de conservation intelligente et progressive. (Assentiment général et applaudissements.)
Bien loin de penser que l'instruction populaire répandue par la République à grands frais l'ait été à trop grands frais, comme disent nos adversaires qui nous reprochent d'avoir trop dépensé pour l'enseignement du peuple, soyons bien convaincus, messieurs, que ce sont des semences d'ordre qui ont été jetées dans la société, et non pas, comme on l'a prétendu, des ferments de révolte.
Un grand homme, un profond esprit, un de ceux à qui votre Association doit sa naissance, Auguste Comte, a donné du progrès une définition qui est une des découvertes les plus importantes de la science sociale dans notre siècle. « Le progrès, a dit M. Comte, c'est le développement de l'ordre. » Messieurs, rien de plus juste, et j'ajouterai rien de plus lumineux que cette définition. Elle s'empare de l'esprit. Dès qu'on la connaît, on ne peut plus concevoir autrement le progrès.
Il faut d'abord que la société soit assise sur des principes certains, qui sont à proprement parler l'ordre, si l'on veut que le progrès se réalise. Dans une société qui n'a pas trouvé, installé ses assises définitives, tout progrès est impossible. Il n'y a de progrès à réaliser et réalisable que lorsque l'on ne discute plus, lorsqu'on est tombé enfin d^accord sur les conditions et les éléments de l'ordre. Développez ces éléments, et le progrès naît aussitôt. Messieurs, préparer les esprits à cette notion du progrès assis sur l'ordre, c'est aujourd'hui l'une des plus considérables réformes de notre état social. Il y faut travailler sans cesse. C'est votre œuvre, c'est la nôtre, c'est l'œuvre de tous ceux qui veulent enfin construire sur ce sol labouré par tant de révolutions. (Mouvement.)
Et n'allez pas vous imaginer que le peuple ne se rende pas compte de la portée politique et sociale d'une
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telle notion, parce qu'elle serait trop abstraite. Au contraire, je ne crains pas de le dire, il y a au fond de la population, dans le sein des familles, le sentiment très net, la notion parfaitement exacte et bien arrêtée que nous ne sortirons de l'ère des bouleversements périodiques et des soubresauts violents que le jour où nous serons tous, tous, entendez-moi bien, ceux de la droite comme ceux de la gauche, ceux du passé comme ceux de l'avenir, tous d'accord pour ne plus attaquer les choses qui parmi nous ne doivent plus être remises en question. (Très bien! très bien! et nombreux applaudissements.)
C'est ce sentiment, messieurs, qui fait qu'insensiblement, quand on y regarde de près, les institutions que nous avons fondées il y a seize ans, bien qu'elles n'aient pas été à l'abri de certains retours de fortune, de quelques accidents qui ont même affecté un caractère rétrograde; c'est ce sentiment vague de Tordre irrévocable et définitif qui fait que nos institutions s'implantent et se fondent, en dépit de toutes les résistances. Il y a, messieurs, de ce fait des preuves certaines, irrécusables. Savez-vous quelle est aujourd'hui la préoccupation dominante du pays? C'est que, se reposant sur ce qui a été si péniblement conquis, on ne le remette pas incessamment en question soit par des imprudences, soit par des réactions. (Vive adhésion et applaudissements.)
Mais, messieurs, prenez-y bien garde! dans notre démocratie républicaine, dans ce pays de France qui a la passion du travail, se reposer ne veut pas dire qu'on abandonnera le terrain qui reste à conquérir : cela signifie que, certaines réformes ayant été faites, il faut attendre ce qu'en donnera l'expérience, avant d'en entreprendre d'autres, qui peut-être risqueraient de compromettre les premières.
Quand je parle de repos, je ne parle pas de réaction.
de retour en arrière; je veux dire, ne vous y trompez pas, que chaque génération a sa tache à rempUr et que c'est déjà beaucoup quand cette tâche est remphe, parce que tout ne peut pas se faire à la fois, parce qu'il faut un ordre, une série, une succession dans les réformes, et parce que les hommes, s'ils veulent être sages et vraiment pratiques, doivent savoir borner leurs ambitions et leurs désirs.
La fin du xix° siècle, dans notre France, ne peut être employée qu'à' une seule tâche : fonder le règne de la démocratie. Ce règne ne sera fondé que le jour où la démocratie sera éclairée. Instruisons-la, messieurs, afin de la rendre libre, libre de la Vraie liberté morale, celle qui donne le sentiment du devoir et des responsabilités. (Vifs applaudissements.)
Permettez-moi, messieurs, de répéter devant 'Vous ce que je disais récemment dans une autre enceinte : la démocratie a voulu être maîtresse toute-puissante en ce pays, sans frein, sans limites, sans contrôle. La France lui a fait confiance. La démocratie ne réussira à garder cette confiance qu'à la condition de se montrer à la hauteur des glorieuses destinées assignées à notre race. Si le parti républicain manquait à cette tâche, il trahirait la confiance qu'on lui a faite, et pour ceux qui ont fondé la République, ce serait un échec plein d'amertume , une véritable humiliation. (Vifs applaudissements.)
Messieurs, ces vérités que, pour mon compte, je trouve indiscutables, sont cependant contestées : c'est sans doute parce qu'elles ne sont pas assez répandues. Aussi je voudrais que tous ceux qui n'ont pas ce haut idéal politique voulussent bien s'adresser de temps en temps, comme je le fais en ce moment, à des assemblées qui ne fussent pas composées d'hommes faisant en quelque sorte profession de politique, mais formées de pères et de mères de famille qui, en pensant à l'avenir
de leurs enfants, pensent à l'avenir de la France. Nous nous vantons d'avoir établi chez nous le règne de la démocratie, et ce n'est pas sans raison; mais, prenonsy garde, cette démocratie est une puissance qui nous possède tout entiers. La politique est devenue l'affaire de tout le monde, et je suis loin de m'en plaindre. On dit quelquefois que le pays se lasse de la politique, <{u'il s'en dégoûte : on exagère, messieurs. Mais le pays se dégoûterait, se lasserait de la politique, si la politique était condamnée à rester à jamais stérile, et si par exemple, au lieu de réconcilier enfin tous les Français dans le culte de la patrie et de sa grandeur, elle perpétuait parmi nous Tesprit de division et de discorde. Aussi, messieurs, je ne crains pas de l'affirmer, de la politique de réconciliation et de concorde, la démocratie républicaine ne se lassera jamais, par cette raison que nos ancêtres de 1789, nos pères de 1848 et nous, n'avons pas lutté pendant un siècle pour arriver au pouvoir et, une fois au pouvoir, pour ne savoir qu'en faire et pour le détruire de nos propres mains. (Très bien! très bien! et applaudissements.)
Il faut donc souhaiter, au sein de ce grand pays, dans cette démocratie de qui l'on aime tant à dire qu'elle a tous les droits, sans rappeler jamais qu'elle a aussi des devoirs, — il faut souhaiter qu'il se forme un grand parti, non plus de destruction, mais de reconstruction sociale. Il est temps de songer à bâtir. Si le sol que nous avons eu tant de peine à déblayer depuis quinze ans apparaît encore mouvant et miné, croyez bien que c'est un juste sujet d'inquiétude pour tous les bons Français. Le parti républicain doit à ce pays le sentiment très net de l'irrévocable et du définitif, car la France en a besoin, dans la situation que lui ont faite les événements. (Mouvement.) C'est pour cela, messieurs, que les citoyens dévoués, que les associations d'enseignement qui font entrer dans les esprits
les idées d'ordre et de discussion, et qui les initient aux méthodes philosophiques et scientifiques, méritent la reconnaissance publique : c'est ainsi que l'on prépare les générations nouvelles qui pousseront en avant notre société dans les voies de la paix et de la justice. Une autre réflexion se présente à ma pensée, et je m'en voudrais de ne pas vous en dire un mot. La République, la démocratie, sont des puissances jeunes, malheureusement trop promptes à se laisser gagner, capter, séduire, enivrer. C'est contre les flatteurs qu'il faut mettre en garde le peuple, trop disposé à se laisser éblouir. Le peuple est roi, mais c'est un roi comme les autres; il a ses courtisans, dont il faut sans cesse répéter avec le poète :
Détestables flatteurs, présent le plus funeste Que puisse faire aux rois la colère céleste!
Un peuple n'est pas vraiment digne de la liberté, s'il n'est pas capable de se défendre contre les séductions et les avances qu'on peut lui faire. La France se doit beaucoup à elle-même. Elle a des devoirs envers son passé ; son présent est difflcile et mérite toute son attention; enfin elle doit beaucoup aussi aux générations qui grandissent. Elle a reçu des blessures qui ne sont pas encore fermées. 11 faut qu'elle se sente capable de porter sans faiblesse, sans impatience, à son flanc ces blessures, si cruelles qu'elles soient, avec la ferme espérance et la volonté non moins ferme d'être prête le jour où la destinée, qui nous doit bien quelque compensation, nous permettrait de les fermer. (Vive émotion.)
Notre cher et grand pays ne peut pas renoncer au noble rôle qu'il a toujours joué dans le monde. La société démocratique, issue de la Révolution française, est devenue dans le monde le repré'sentant du droit, l'organe même de la justice. Les générations de cette
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France nouvelle ont devant elles une tâche admirable. Puissent-elles la remplir avec des sentiments d'abnégation et de courage, avec un esprit de sacrifice, qui ajoutent encore à son auguste beauté! (Applaudissements.)
Notre France, si petite par son territoire, mais si grande par les hommes illustres et par les chefsd'œuvre qu'elle a enfantés, si grande par la lumière qu'elle répand depuis tant de siècles dans le monde, notre France est toujours, pour l'univers entier, l'objet d'une attention passionnée quelquefois jusqu'à la malveillance. C'est à nous de changer cette envie en admiration. (Applaudissements.)
Que cette pensée ne cesse jamais d'enflammer les jeunes gens qui m'écoutent : c'est la forme nouvelle du patriotisme. Oh! messieurs, si un jour, après avoir fondé et aff'ermi la République, nous pouvions nous retrouver tous réunis, sans que pas un Français manquât à l'appel, à l'abri d'institutions libres, sous un gouvernement composé des meilleurs, des plus capables, des plus purs, oh! ce jour-là, nous aurions, nous, hommes de la fin du xix" siècle, accompli notre destinée et nous pourrions compter sur la justice de, l'histoire! (Vifs applaudissements.)
C'est à élever des générations nouvelles en vue de ce grand idéal que les écoles publiques, sous un gouvernement républicain, doivent consacrer tous leurs efforts : travaillons avec espoir et confiance !
Messieurs de l'Association polytechnique, vous avez eu pour parrains les plus illustres savants de ce siècle, les plus généreux esprits, les penseurs les plus profonds. Vous avez été constamment entourés de la sollicitude de tous ceux qui s'intéressent à ce qu'il y a de meilleur pour l'homme : la complète liberté de son esprit et l'affranchissement définitif de sa conscience.
Pour continuer l'œuvre commencée, vous êtes animés
d'un sentiment de fraternité, de solidarité qui ne fait que grandir, et vous pouvez compter sur les sympathies, sur la reconnaissance de toutes ces familles accourues ici pour vous saluer, vous fêter et vous remercier au nom de leurs enfants. Messieurs, votre œuvre est bonne. Permettez à un homme dévoué à la démocratie, assis aujourd'hui dans les conseils du gouvernement de son pays, de vous le dire en toute sincérité : Continuez, persévérez ! vous travaillez pour la France, et la République ne vous manquera jamais. (Applaudissements répétés.)
(l«f juillet)
Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,
J'ai été profondément touché des paroles d'une courtoisie si bienveillante qui m'ont été adressées tout à l'heure par l'éminent et dévoué président de la Société des artistes français. Il vient de m'accueillir avec une bonne grâce qui me met tout à fait à mon aise. Je suis charmé mais non surpris de votre accueil, car je suis sûr des sentiments que je vous porte, et dont il est impossible que vous ne connaissiez pas l'ardeur et la sincérité. Votre honorable président a dit que je ne suis pas un étranger parmi- vous. C'est un grand honneur qu'il m'a fait, en tenant ce langage : mais permettez-moi de dire à mon tour que c'est un simple hommage rendu à la vérité.
Je suis de ceux qui ont voulu de tout temps vous rendre le libre et complet gouvernement de vousmêmes et de vos affaires. J'avais l'honneur de faire partie du Conseil supérieur des beaux-arts, et j'ai pris part aux discussions mémorables qui ont précédé et amené l'acte décisif et irrévocable auquel la Société
des artistes français doit sa naissance. J'étais déjà de cœur avec vous. J'ai soutenu votre cause et défendu vos intérêts. Je suis bien heureux de vous féliciter aujourd'hui de l'habile et heureux usage que vous avez su faire de votre liberté, pour la gloire des arts et l'honneur de la France.
Entre vos mains, sous la direction d'un comité composé de vos maîtres et de vos pairs, non seulement les expositions annuelles n'ont pas périclité, mais elles sont devenues plus riches en oeuvres et en visiteurs, plus florissantes et plus fécondes. L'ouverture du Salon annuel est plus que jamais une fête parisienne, d'autant plus recherchée qu'à l'attrait de la nouveauté, par une pensée aussi ingénieuse que touchante, vous avez su joindre l'attrait de la charité, et que cette première journée, oîi se donnait autrefois libre carrière une curiosité souvent maligne et frivole, est maintenant consacrée à l'œuvre d'assistance et de solidarité qui fait de la Société des artistes français, cette réunion de libres et charmants esprits, une association de cœurs généreux, tout remplis de bonté prévoyante et de sages sollicitudes.
Ainsi, messieurs, vous faites vous-mêmes vos propres affaires, et vous les faites bien. Qui pourrait songer à vous reprendre une administration qu'on placerait difficilement en de meilleures mains? Je ne crois pas que personne y pense. En tout cas, ce n'est pas l'homme qui a Fhonneur de vous adresser en ce moment la parole ; il a gardé toutes ses anciennes opinions, comme il est resté fidèle à ses anciennes et chères amitiés. Nous avons toujours pensé que l'art, dans toutes les manifestations de son activité créatrice, ne pouvait vivre que de liberté, et que le premier témoignage de cette liberté, c'était de pouvoir produire, sous la seule responsabilité de l'artiste qui l'a conçue, toute œuvre de la pensée, en la soumettant à la libre critique, au jugement souverain du public.
Gardez donc votre gouvernement, messieurs. L'expérience de sept années dépose en faveur de vos aptitudes à le bien exercer. Vous avez trouvé dans l'organisation nouvelle de sérieux avantages; ni le public ni l'État n'ont à s'en plaindre, et vous pouvez hardiment dédaigner les attaques de vos détracteurs. Les salons n'ont rien perdu de leur force ni de leur éclat, et la production française, dans les diverses branches de l'art, est toujours sans rivale.
Me convient-il bien, à moi qui ai l'honneur inattendu et dont je sais toute la fragilité de présider à la distribution des récompenses du Salon de 1887, de faire l'éloge de cette exposition qui va finir tout à l'heure? Ne m'accusera-t-on pas de louer ce Salon, parce que j'ai des raisons particulières et personnelles de le louer? Eh bien, messieurs, encouragé par votre président, je braverai ces accusations, et je dirai tout nettement après lui que les médailles d'honneur décernées dans trois sections attestent la valeur et l'importance de l'exposition de 1887, au jugement des artistes euxmêmes. Ce jugement a beaucoup de prix, messieurs. Nous qui sommes du public, nous aimons à penser et à dire qu'il ne vaut pas le nôtre; mais à notre insu, bon gré mal gré, nous le subissons en croyant le contnMer, et c'est une satisfaction pour notre esprit que d'y souscrire.
Il y a donc lieu, cette année comme les précédentes, de reconnaître et de saluer, dans cet ensemble d'oeuvres qui vont être à jamais dispersées, des tentatives hardies, des efforts souvent heureux, une réelle habileté d'exécution qui tient à un savoir de plus en plus répandu, beaucoup de goût, beaucoup de talent. Le talent, ah! messieurs, permettez-moi de vous le dire sans vouloir vous flatter, le talent surabonde ! Il semble que ce soit tout pour un artiste que d'entendre résonner à son oreille ces mots qui charment et qui trop souvent
enivrent: « Quel beau et rare talent! » Ce n'est pas tout, cependant. Il y a un plus grand éloge pour Tartiste qui porte en son cœur le haut et pur idéal, c'est quand il entend dire par ses rivaux et ses émules, comme par la foule émue, ravie, subjuguée : « Quelle vie! quel sentiment! quelle pensée! » Alors l'artiste se reconnaît, se sent, se possède tout entier. Il entend qu'on l'appelle créateur. Qu'est-ce que l'art, sinon un des plus nobles actes de la personnalité humaine, sinon une véritable création qui place celui qui en est capable au-dessus du reste des hommes?
Cette recherche obstinée et passionnée de la vie, cet effort, cette ascension vers cette sorte de création seconde et spontanée qui exprime la pensée vibrante, l'àme palpitante de l'artiste, on les découvre jusque dans cette lutte avec la réalité qui apparaît à nombre d'esprits comme la loi, comme le but même de l'art. Ce n'est point ici le lieu ni le moment de nous livrer à des discussions esthétiques, dont il faut d'ailleurs se bien garder de médire. Jamais les artistes et ceux qui les aiment ne discuteront trop souvent ni trop longtemps entre eux, même au risque de ne pas s'entendre, ce qui arrive presque toujours, sur les conditions et les fins dernières du grand art. On peut dire cependant que la lutte avec la réalité, bien qu'elle ne soit pas, à proprement parler, le but de l'art, ne saurait lui nuire, contenue dans de justes limites, à la condition que de la réalité on s'élève à la vérité. C'est la vérité qu'il faut chercher dans l'art; et quand il tient la vérité, c'est à la faire resplendir que l'artiste doit user son génie. S'il réussit, il fait œuvre de beauté : voilà la fin dernière de l'art. La définition est bien vieille. Je ne sais pas si, malgré toutes les recherches, on en a trouvé de meilleures. Le beau est la splendeur du vrai. Pour mon compte, je m'y tiens.
Et je m'y tiens d'autant plus étroitement attaché,
messieurs, que si je regarde à l'histoire de Tart, les plus grands de tous les artistes, les plus dignes d'être étudiés, imités, suivis comme des maîtres, m'apparaissent comme les plus patients, les plus persévérants chercheurs de l'idéal dans la nature. Qui ne sait aujourd'hui que les divins artistes grecs sont ceux qui, de tous les temps et de tous les pays, ont serré de plus près la nature, comme pour lui arracher les secrets de sa force et de sa vie? Qui ne se souvient que Léonard de Vinci, cet homme hors de pair, l'un des exemplaires les plus rares et les plus précieux de notre race, portait constamment appendu à sa ceinture un carnet où il s'attachait, à tous les moments de la journée, à consigner, comme autant de notes prises sur la nature, une ligne, un mouvement, un geste, un pli de draperie, un regard, une physionomie, montrant ainsi que la nature était pour lui la source inépuisable des inspirations, des comparaisons, des pensées? Enfin, qui oserait de nos jours, après tout ce qui a été tenté et accompli dans le domaine de la critique, ne pas reconnaître que le secret de cet admirable génie, si longtemps réputé inimitable, a été révélé et livré, quand on a parlé, non sans hardiesse, mais avec une juste et libre vérité, du réalisme délicat d'un Raphaël?
Messieurs, toutes ces choses vous sont connues bien mieux qu'à moi-même, et je suis bien audacieux de vous en entretenir. Je ne fais pourtant que vous rendre ce que vous nous avez prêté. C'est vous qui, en retournant à la nature comme à la source éternellement belle et pure de toute vérité et de toute beauté, nous avez ramenés à l'étude bien comprise des aspirations auxquelles vous obéissez. Mais du même coup vous avez justifié tous ceux qui réclamaient pour vous la liberté, principe immortel et nécessaire de vie dans l'art comme dans tout le reste. La critique, dont vous vous défiez parfois et qui vous a cependant rendu de
Lien grands services, la critique a ouvert pour vous une ère véritable d'affranchissement, le jour où elle a proclamé que, dans une œuvre d'art, il vaut bien mieux s'attacher aux beautés qu'aux défauts, et que dans l'art il s'agit moins de corriger les défauts que de développer les qualités. C'est en effet à la vie qu'il faut remettre le soin de combattre, de tuer la mort; c'est aux qualités à étouffer les défauts. Cette critique nouvelle correspondait trop directement à vos généreux instincts d'artistes pour ne pas vous être profitable. Vous en avez profité pour vous lancer hardiment dans toutes les voies. Vous vous êtes plongés dans le plein courant de la nature, de la vie sociale et privée; vous êtes à l'heure qu'il est en pleine modernité, avec du naturel, de l'accent, de la personnalité. C'est tout cela qui fait vivre une école et qui assure sa suprématie dans le monde.
Messieurs, cette école de l'art, c'est la grande école française avec ses traditions glorieuses, ininterrompues , non seulement depuis la Renaissance , mais depuis l'époque où notre pays a commencé à se sentir vivre et penser. Cette école française, c'est l'écob de la simplicité et de la clarté, de la mesure et du goût. Ah! le goût, voilà le signe, la marque de notre supériorité î Le goût qui préserve des exagérations comme des mièvreries, le goût qui protège contre la fausse élégance aussi bien que contre la brutale grossièreté, le goût qui rend claire et pure la pensée d'un esprit bien fait, ce goût que l'on ne peut définir, mais qui éclate comme la lumière de l'évidence, qui est le don par excellence des écrivains, honneur de notre langue, et l'attribut premier de nos artisans dans la fabrication des plus humbles produits : voilà ce qu'il faut rechercher, cultiver, conserver à tout prix. C'est là votre tâche comme votre besoin; c'est votre rôle et votre mission.
Cette mission, vous saurez la remplir en restant fidèles aux exemples de vos maîtres autant qu'à Vos propres instincts. Dans cette voie, ce n'est pas seulement la gloire qui vous attend, mais aussi le profit. Vos œuvres sont justement goûtées et justement payées : c'est parce qu'elles brillent par le goût. Le jour où vous cesseriez de vous distinguer par ce côté exquis et supérieur de notre race, vous vous trouveriez en lutte avec des rivaux à qui la rapidité de la conception et la négligence de la facture permettent de livrer à bon marché. 11 y aurait dommage pour vous et abaissement pour l'art. C'est ce dont nous ne sommes pas menacés ; c'est ce que nous ne verrons pas.
Ce que nous verrons, messieurs, c'est tout le contraire : je veux parler du rayonnement splendide et glorieux de l'école française dans cette Exposition qui va s'ouvrir à l'occasion du centième anniversaire d'une Révolution qui a tout renouvelé en notre pays. Un siècle entier de notre histoire sera mis sous les yeux de l'humanité civilisée, qui viendra, nous en avons la ferme confiance, célébrer avec nous l'ère nouvelle de la justice, de la paix et du bonheur public, assignés pour but et pour fin aux sociétés modernes. Dans ce siècle, les artistes tiennent une grande place ; vos devanciers ont bien rempli leur tâche; vous les continuez dignement. Parmi les fils de la France, vous êtes de ceux qu'elle aime à mettre au premier rang, parce que vous portez le drapeau de son génie à la fois doux et vainqueur. Elle vous aime et compte sur vous. Vous pouvez compter sur elle.
»lû juillet)
Mesdames, Messieurs,
En me rendant au milieu de vous pour répondre à rappel qui m'a été adressé par mon honorable collègue et ami M. de Hérédia, président de l'Association philotechnique, je n'ai pas voulu seulement remplir un des devoirs de la fonction si élevée que j'occupe en ce moment.
Il est de mon devoir, messieurs, comme ministre de la République, d'apporter le témoignage de la sympathie du gouvernement à tous ceux qui concourent à un titre quelconque à l'éducation de la démocratie dans notre pays. Mais, mes chers concitoyens, permettez-moi de le dire, venir au milieu de vous aujourd'hui, c'était un plaisir. Je ne suis pas un étranger pour vous. Ce n'est pas la première fois que je préside à vos solennités annuelles; je me suis déjà rencontré avec vous dans des fêtes sans doute moins imposantes que celle-ci, mais aussi chères à votre jeunesse. J'ai déjà porté la parole pour vous et devant vous à Neuilly et ensuite à Clichy; aussi longtemps que j'ai eu l'honneur d'être député de la Seine, je me suis
mis à votre disposition, et si aujourd'hui vous m'appelez comme ministre de la République, je puis dire que je réponds à votre appel comme un ancien ami de l'Association philotechnique. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements.)
Votre association est fdle de l'autre association pour renseignement populaire, à la fête de laquelle je présidais il y a quinze jours; c'est un essaim sorti, en 1848, de la ruche féconde de l'Association polytechnique.
On a essayé quelquefois de mettre en opposition et en rivalité l'une avec l'autre ces deux associations qui accomplissent la même tâche et poursuivent le même but. Messieurs, je n'aime pas ce mot de rivalité, qui semble impliquer de fâcheux sentiments. Je préfère dire, parce que c'est la vérité, qu'il y a eu entre les deux associations une émulation dans l'œuvre commune qui tourne au bien de tous. Aussi bien l'opposition qu'on a cherché à établir entre vous et vos aînés est-elle tombée devant le désir égal et commun chez tous de tout faire pour le progrès de l'éducation générale.
Messieurs, bien loin que l'on doive, si tant est que quelqu'un y puisse songer encore, bien loin que l'on doive ou que l'on puisse vous reprocher la scission qui vous a détachés de l'Association polytechnique, je serais plutôt de i'avis de ceux qui pensent que vous avez le droit de vous en glorifier. Car si l'on veut bien prendre les choses, interroger votre histoire et rechercher les raisons qui ont déterminé les hommes de 1848 à se séparer des hommes de 1830, on trouvera que ces raisons sont des plus sérieuses, des plus légitimes et des plus dignes de respect.
Je vais essayer de les dire.
L'Association polytechnique, comme je l'ai rappelé il y a quinze jours, avait été fondée par des hommes, par des maîtres pénétrés de cette conviction qu'il était
temps d'initier le peuple aux procédés et aux méthodes scientifiques et d'ouvrir un enseignement où le savoir positif prendrait le pas sur toutes les autres spéculations de la pensée humaine.
L'Association polytechnique a ainsi vécu, travaillé, prospéré pendant tout le règne de Louis-Philippe; puis, un jour, une révolution est venue qui, hardiment, généreusement, arborait le drapeau des réformes sociales. Voilà l'origine vraie de la scission qui a donné naissance à l'Association philotechnique. Il s'est trouvé, pour la fonder, des hommes ardents et généreux, un entre autres dont je veux prononcer le nom avec un grand respect, parce que vous l'entendrez certainement avec un sentiment profond de reconnaissance : c'est M. Lionnet, professeur, qui a été le principal fondateur de l'Association philotechnique. (Bravos et applaudissements.)
La première effervescence révolutionnaire tombée, M. Lionnet, qui avait la passion du bien du peuple, se rappela que l'Association polytechnique s'était surtout proposé pour but de répandre l'instruction dans les couches profondes de la population ouvrière, et il crut, après Février, que, puisque désormais le devoir du gouvernement, de l'Etat, de la société, était de se tourner vers l'étude des problèmes sociaux intéressant les classes ouvrières, il était nécessaire dïmprimer à l'enseignement de l'Association philotechnique un caractère plus spécialement technique et professionnel, qui permît aux travailleurs d'apprendre à honorer leur profession, à aimer leur métier, en s'aidant des lumières que la science pourrait leur fournir.
C'est sous l'empire de cette pensée juste et profonde que l'article premier de vos statuts a été ainsi rédigé :
« L'Association a pour objet principal de donner gratuitement aux ouvriers adultes une instruction appropriée à leur profession. »
De là vint aussi qu'elle prit un nom semblable parla terminaison à celui de l'Association polytechnique, mais qui a bien son caractère, sa signification particulière. Elle prit le nom d'Association philotechnique. Par cette heureuse dénomination de philotechnique, qui veut dire ami de la science spéciale, ami de la science appliquée .à la profession, au métier manuel, vous avez été droit aux sympathies et vous avez fait votre chemin dans le cœur des populations ouvrières. (Assentiment général et applaudissements.)
A peine M. Lionnet avait-il fait connaître son dessein qu'une pétition lui était adressée par quatre cents ouvriers pour le féliciter et le remercier. Dans la voie où il était entré, M. Lionnet fut bientôt suivi et secondé par des collaborateurs aussi dévoués que luimême à l'œuvre bienfaisante qu'il avait entreprise; mais il n'est que juste de dire que c'est bien le peuple des travailleurs qui a réclamé la création de cet enseignement technique, dont il se promettait les plus utiles résultats.
Pendant toute la durée de l'Empire, cette œuvre a été souvent entravée et particulièrement pénible. On a cru longtemps que votre Association, qui avait de grandes difficultés à vivre, ne pourrait pas y réussir. On pensait qu'elle ne parviendrait pas à pousser dans la population parisienne des racines assez profondes pour subsister, se fortifier et grandir. Certes, la faute n'en était ni aux maîtres ni aux élèves. Toutes les difficultés que vous avez rencontrées et vaincues tenaient aux préjugés qui régnaient alors dans les esprits sur la diffusion de l'instruction dans le peuple : on croyait qu'instruire le peuple, c'était travailler à une révolution politique et sociale. On vous trouvait alors, non pas seulement trop libéraux, mais, permettez-moi de le dire, trop socialistes. On vous accusait de vouloir troubler, pervertir et bouleverser le cerveau des classes
ouvrières, alors que vous ne vous proposiez que de les éclairer et de les instruire. Si vous avez pu vivre, c'est grâce au dévouement obstiné, au labeur persévérant de vos professeurs, dévouement et labeur dont les familles parisiennes appréciaient dès ce temps-là les mérites et les bienfaits; c'est grâce, surtout, à vos présidents Lionnet, Garnot, Jules Simon, dont il ne faut jamais oublier les noms dans vos fêtes annuelles. Je le répète, vous avez vaincu les préjugés, en forçant vos adversaires à désarmer devant votre bonne volonté. (Vive adhésion. Applaudissements prolongés.)
Puis, est survenue une autre commotion, une autre révolution plus grande, plus profonde encore, si c'est possible, que celle de Février, qui cependant avait fondé le suffrage universel : c'est la révolution politique et sociale qui a été la suite inévitable de l'invasion de notre malheureux pays : c'est la révolution qui a fait apparaître l'instruction populaire comme une des nécessités mêmes de la défense du sol national. « Des écoles! » tel a été le cri de toute la France, après la guerre. Qui ne se souvient du grand mouvement de l'opinion publique à cette époque?
Et alors l'Association philotechnique, grâce aux progrès qu'elle avait faits, grâce à l'esprit qui animait les maîtres qu'elle avait formés, l'Association philo technique a pu — comme on le rappelait tout à l'heure — répondre à ce cri : « Des écoles! des écoles! » par cet autre cri : « Vous voulez des maîtres, nous pouvons en fournir. Nous sommes une pépinière de maîtres! A toutes les difficultés, à tous les besoins, à toutes les nécessités, nous saurons pourvoir à force de savoir et de capacité, à force de dévouement et de désintéressement. » C'est ainsi que vous tous, messieurs, qui me faites l'honneur de m'écouter aujourd'hui, vous avez sacrifié vos occupations quotidiennes, et que vous avez donné à toute la population parisienne
un admirable exemple de ce que peut l'esprit d'association uni à l'esprit de liberté, pour la libération des intelligences et le relèvement de la patrie. (Applaudis-
ments unanimes.)
Vos cours se sont multipliés : on les voit grandir en nombre et s'accroître en force chaque année. Aussi, messieurs, laissez-moi le dire, il n'y a rien de plus utile pour les familles que ces rapports qui sont lus annuellement dans vos solennités scolaires. Tous les ans, les familles voient se développer l'Association et constatent ses progrès. Pour vous, messieurs les professeurs, grandir, c'est se dévouer davantage, c'est ouvrir de nouveaux cours, c'est former des maîtres plus savants; grandir, c'est surtout introduire dans la vie sociale de nouvelles générations, plus instruites, plus morales, plus libres. C'est là votre récompense. (Nouveaux applaudissements.)
Enfin, vous avez eu la bonne fortune de rencontrer et de placer à votre tête un président cotnme mon honorable collègue, M. de Hérédia. Il s'est souvenu, à l'exemple de M. Lionnet, de ce que veut dire le mot c( philotechnique », et avec l'énergie qui lui appartient, avec sa connaissance profonde des besoins de la population parisienne, avec le sens des réalités pratiques qui le distingue si éminemment, c'est lui qui a établi progressivement, sans jamais s'arrêter, cet enseignement professionnel qui complète si heureusement vos cours d'enseignement primaire supérieur.
Le véritable enseignement philotechnique était ainsi créé, le jour où l'on ouvrait ces sections spéciales d'études pour les relieurs, pour les ouvriers qui travaillent le fer et le bois, où Ton établissait pour les femmes des sections d'infirmières, des cours de couture et de coupe de vêtements.
L'Association philotechnique a ainsi multiplié, sur tous les points de Paris, de véritables petits instituts
OÙ l'on donne à des métiers déterminés, à des professions ouvrières parfaitement caractérisées, des cours spéciaux et convenablement appropriés aux besoins intellectuels de ceux qui les suivent par des professeurs qui ont fait eux-mêmes des études spéciales et vraiment techniques. Yous avez ainsi distribué dans la grande ville des sources toutes nouvelles d'enseignement populaire où nos familles plébéiennes viennent boire à longs traits la science et la vérité. (Mouvement.)
Vous me le disiez tout à l'heure, mon cher collègue, vous aviez raison de me le dire et je ne saurais trop le répéter à votre louange et à celle de vos collaborateurs : vous avez ouvert la véritable voie où se trouvera tôt ou tard la solution de la question si difficile de l'enseignement technique et professionnel. Vous avez constitué des groupes d'études, sans craindre de spécialiser l'enseignement, à l'usage de ceux qui se sentent une vocatfon véritable.
En effet, messieurs, une des grosses difficultés pour ceux qui ont réfléchi sur ces matières, pour ceux qui, par goût, par état, ont étudié ces problèmes ardus et délicats, c'est de savoir en quoi devra consister cet enseignement primaire supérieur destiné à de si nombreuses générations d'enfants dans notre pays. Un enfant du peuple, dans la pratique usuelle, sort de l'école primaire à 13 ans; que fera-t-il jusqu'à l'âge de 17, 48, 20 ans? N'y aura-t-il plus d'école ouverte devant lui? Ne sentez-vous pas qu'il y a là une lacune à remplir? L'enfant risque, en effet, de désapprendre ce qu'il a appris. Aussi qu'arrive-t-il? Il en résulte que tel sujet, après avoir souvent donné, à l'école primaire, de sérieuses espérances, se trouve à vingt-cinq ou trente ans replongé dans l'obscurité , dans ce goufTre de l'ignorance d'où l'étude est absente, où l'homme ne s'éclairant plus, ne discutant plus, n'exerçant plus sa
^|Kson, devient la proie des faux enthousiastes, des ^oeclamateurs et des charlatans. (Adhésion générale et applaudissements répétés. Mouvement.)
Vous avez prévu ce danger, messieurs. L'expérience vous a démontré que les vocations ne naissent pas à l'école primaire, mais seulement après, quand les enfants l'ont quittée. Vous savez, d'autre part, que Tintérêt des familles exige qu'on favorise Téclosion de cette vocation. C'est pourquoi vous offrez à ces jeunes adultes cet enseignement primaire supérieur, avec ces spécialisations qui attirent l'attention des pères et des mères aussi bien que celle des enfants; et c'est ainsi que vous poussez vers l'étude ceux qui seront appelés un jour à en recueillir les bienfaits. Vous êtes, messieurs, sur le bon chemin et dans la véritable voie, à la condition d'appliquer ce système avec prudence et sagesse.
Mais, messieurs, vous ne vous êtes pas contentés de former des groupes de maîtres; vous avez fait comprendre aux chefs d'industries, aux patrons, que l'enseignement que vous alliez distribuer les intéresse au point de vue de leurs opérations industrielles et commerciales, comme au point de vue de la formation des apprentis. Vous avez fait appel à leur zèle, à leur dévouement autant qu'à leurs intérêts. Cet appel a été entendu, et, tout à l'heure, on nous a lu une longue liste de remerciements adressés à tous les bienfaiteurs de l'Association. On vous prête non seulement des instruments de physique, mais des outils d'ateliers. Je prends pour exemple MM. Engel et Hamé, qui, dans la section du livre, ont fait eux-mêmes des cours à côté de vos professeurs ordinaires.
Et, comme on le disait aussi dans le rapport de votre secrétaire général, on tient à ce que vos professeurs donnent des preuves de goût, de savoir et de compétence. Chez nous, n'est pas professeur qui veut, dites-
VOUS avec un orgueil légitime . Vous exigez des preuves et vous faites bien. Le professeur, dans votre Association, doit donner une année de son temps avant d'être admis. De là vient que le titre de professeur de l'Association philotechnique est prisé si haut et si recherché. (Applaudissements.) De là vient que vos élèves apparaissent les premiers partout où ils se présentent; c'est ainsi que vous avez pu vous féliciter si hautement du prix obtenu dans un concours de sténographie par une de vos élèves. (Nouveaux applaudissements.)
Messieurs, il m'a semblé que toutes ces choses méritaient d'être relevées, reprises, racontées avec toute la chaleur et toute la passion que je peux y mettre devant un auditoire comme celui-ci, devant ces familles attentives, devant ceux qui profitent de vos efforts, de votre dévouement. Croyez bien que tous ceux qui sont ici, hommes, femmes, enfants, se rendent parfaitement compte des services que vous rendez à l'enseignement populaire et à la France républicaine.
Aussi ce ne sont pas seulement des encouragements, ce ne sont pas seulement des conseils, que je vous apporte; mais, messieurs, permettez-moi -de prononcer ces paroles avec un sentiment profond de reconnaissance, si une marque de la haute sympathie de l'État peut vous soutenir et vous fortifier, veuillez l'agréer par ma bouche en ce jour de fête ! Soyez convaincus que le gouvernement de la République comprend et apprécie, comme tout le monde, l'œuvre à laquelle vous êtes dévoués : je n'en veux pour preuve que cet immense auditoire si heureux de vous voir et de vous acclamer. (Applaudissements.)
Avant de terminer, je vous dirai, dans l'intérêt de la grande tâche politique et sociale qui nous préoccupe tous et à laquelle nous avons donné notre vie, je vous dirai que la spécialisation de l'enseignement poussée trop loin serait un danger contre lequel il faut peut-
ôtre dès maintenant se prémunir. N'oubliez pas que vous êtes avant tout une association d'enseignement, et qui dit enseignement dit éducation. Ainsi, ne croyez pas que vous avez seulement à former des apprentis, des ouvriers pour l'industrie, des comptables, des contremaîtres. Non! vous avez à former des hommes; c'est là votre rôle, votre mission.
Vous avez à former des hommes qui puissent être un jour les citoyens libres d'un grand pays. Ces hommes rempliront un jour dans la société telle ou telle fonction industrielle, mercantile ou productive. Que pour cette fonction ils soient armés par vos leçons de cet instrument de supériorité que donne l'instruction, rien de mieux. Mais ne perdez jamais de vue que vous avez surtout à former des hommes dignes et fiers, d'un jugement ferme et sain, respectueux de leur propre dignité, jaloux de leur honneur, esclaves de leur parole, dévoués à l'amitié, au devoir, à la patrie, en un mot des hommes capables d'être citoyens d'un pays libre. (Bravos répétés et applaudissements unanimes. Vive adhésion.)
Ce sont ces principes, messieurs, qui font la supériorité de l'éducation générale sur l'éducation trop spécialisée, trop particulière. N'oublions jamais que nous tous, Français de la fin du xix'' siècle qui, après un siècle de révolutions, avons enfin établi la république pour garantir nos droits et nos libertés, n'oublions pas que nous avons voulu former une société d'hommes fibres, afin de travailler, dans la paix et dans l'honneur, à l'établissement d'un nouveau régime politique et social, fondé sur la liberté. La liberté, messieurs, ce n'est pas là seulement une entité, une abstraction, un nom qu'on lit au fronton des édifices et des monuments publics. La liberté, c'est une idée vivante, féconde et généreuse qui doit être comme l'âme de la nation* (Profond mouvement.) C'est à former cette âme de la
nation que vous devez consacrer tous vos efforts de maîtres et d'instituteurs.
L'àme générale du pays ! C'est, par là qu'une nation se distingue entre toutes les autres. L'âme de la France ne peut pas être l'âme de TAllemagne. L'âme de la France ne peut pas être l'âme de l'Angleterre. Il y a ici, dans notre France, une race particulière, avec ses grandeurs et ses vertus ; une race qui a ses traditions et ses souvenirs; un noble et vieux pays qui a sa gloire à défendre, son domaine h conserver, son prestige à garder, son influence à étendre. (Vive émotion.)
C'est à former des Français, des républicains français, que les hommes dévoués au peuple, dévoués à la science et à la vérité, doivent surtout s'appliquer. (Acclamations et applaudissements prolongés.)
Oui, messieurs, formez des Français, et vous, mes jeunes amis, qui m'écoutez en frémissant, soyez des républicains français. Maîtres de cette jeunesse, élevez des hommes qui soient incapables de servilité et de bassesse, des hommes sachant résister aux entraînements aveugles et aux engouements malsains, des hommes regardant comme une honte de s'abaisser devant un homme, après que leurs pères leur ont conquis le droit de rester fiers et debout devant la statue de la Liberté. (Longs applaudissements et bravos répétés. Assentiment unanime.)
Jeunes gens, vous ne seriez pas dignes de vos pères, de ceux qui ont fait 89 et 48, vous ne seriez pas dignes d'avoir une postérité républicaine, si vous étiez capables de vous jeter dans la boue sous les roues d'un char qui ne porterait qu'une idole, qu'un triomphateur d'un jour... (nouveaux applaudissements et bravos répétés) alors que c'est la France (émotion générale, interruptions), la France seule, la patrie, qui doit être là devant nos yeux, debout sur ce char, enveloppée dans le glorieux drapeau de la civilisation, tenant en main le
ASSOCIATION PHILOTECUNIQUE M
flambeau de la justice et du progrès parmi les hommes. (Applaudissements.)
Citoyens qui m'écoutez : Tout pour la France, et rien pour un homme. (Ouil oui! — Applaudissements et acclamations. Mouvement prolongé.)
Après quelques instants, M. le ministre se relève et dit d'une voix vibrante :
Messieurs, vive la République! (Gris répétés de : Vive la République! et nouveaux applaudissements.)
(16 juillet)
Mesdames, Mes chers concitoyens,
Nulle invitation ne pouvait m'être adressée qui répondît mieux aux sentiments de profonde estime et d'affectueux respect que je porte depuis longtemps à la démocratie lyonnaise, que l'invitation qui m'a déterminé à venir au milieu de vous aujourd'hui.
C'est la première fois, si je ne me trompe, qu'un ministre de l'instruction publique apporte un témoignage de sa sympathie à une école créée en dehors de l'Université et qui a si magnifiquement prospéré, depuis qu'elle est ouverte. (Très bien! très bien!)
Ce n'est pas, croyez-le bien, que l'Université ait jamais nourri contre l'école La Martinière de Lyon aucune pensée de jalousie ni de malveillance. Déjà M. le recteur, dans une solennité précédente, a pu vous assurer des sympathies aussi vives que sincères de l'Université à l'égard de tous les établissements d'instruction, capables de rendre des services au pays. Je viens confirmer ses paroles d'autrefois et dire à mon tour^ avec l'autorité qui appartient aux fonctions dont je suis investi, que, partout où il y a une école, le ministre
de l'instruction publique du gouvernement national a sa place marquée, et qu'il l'occupe avec le désir ardent d'y montrer toutes les sollicitudes dont la République entoure l'éducation de la jeunesse du pays. (Vif mouvement d'adhésion.)
Messieurs, ce qui distingue par un caractère éminent la troisième République de ses devancières, c'est qu'elle s'est fondée sur la diffusion de l'instruction publique, sur la libre discussion des intérêts et des droits, sur la libération complète des intelligences, sur l'affranchissement définitif de la pensée humaine. (Assentiment unanime et applaudissements répétés.)
Il n'y a qu'un instant on vous parlait des témoignages de considération et de dévouement qui, de toutes parts, sont prodigués à cette école La Martinière, qui inspire un si juste orgueil à la ville de Lyon et à sa population ouvrière. A tous ces témoignages, je pourrais en ajouter qui me sont tout à fait personnels. Dans un récent voyage que j'ai fait aux États-Unis, j'ai pu constater moi-même, en visitant les écoles de New- York, de Boston, de Philadelphie, que l'enseignement de l'école La Martinière de Lyon est un objet d'émulation pour ce peuple si pratique de l'Amérique du Nord qui demande à la science toutes les applications qu'on en peut tirer, non seulement dans l'industrie, mais dans la vie usuelle, et qui semble même ne tenir aux progrès de la science qu'autant qu'ils peuvent concourir à augmenter la richesse privée et le bien-être général. (Mouvement.) On connaît donc l'école La Martinière aux États-Unis, on en parle; on vante ses méthodes; on cherche à vous les emprunter.
Toutefois j'oserai dire qu'une si heureuse création était appelée à naître et à se développer ici. L'antique cité de Lyon, métropole de civisme et de travail, ne pouvait mie'ux employer les libéralités du major Martin qu'à organiser un enseignement technique et profes-
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sionnel pour les artisans et les artistes qui, par leurs produits magnifiques, portent et soutiennent sa réputation dans l'univers. (Vifs applaudissements.)
Quand on remonte aux origines de cette école et que l'on voit, dans l'histoire de La-Martinière, par quelles séries de difficultés les fondateurs ont passé, et comment c'est grâce à la persévérance et à l'obstination de patrons intelligents et généreux qui s'étaient fait leur place dans les conseils de la cité, que cet établissement d'un genre si nouveau a été créé, malgré tous les obstacles et toutes les résistances; quand on voit que jamais, à aucune époque, les directeurs et administrateurs n'ont consenti à se laisser détourner du but que d'abord ils s'étaient assigné, et que tout au contraire plus l'argent et les sympathies ont afflué, plus les membres du conseil d'administration de La Martinière ont tenu à la maintenir dans la voie tracée au début; quand on observe toutes ces choses, messieurs, on est forcé de reconnaître que cette école est bien marquée au coin précis du vieil esprit lyonnais, esprit essentiellement pratique dans ses hardiesses, et qui, à travers le temps et les changements, va droit au but qu'il veut atteindre. (Adhésion générale et nombreux applaudissements.)
C'est ainsi que le succès a couronné les efforts des hommes de bien qui se sont succédé à la tête de cette grande école. Les libéralités du major Martin ont singulièrement fructifié, placées entre les mains d'hommes rompus aux affaires et capables, mieux que personne, d'en tirer le meilleur profit. Elles ont produit tout ce que nous voyons aujourd'hui. Aussi vous me permettrez de rappeler les noms de ceux qui ont composé le premier conseil d'administration de cette école : c'étaient M. Eynard, dont le nom est encore si dignement porté dans votre ville; M. Montmartin, l'inventeur de la méthode pour l'étude des sciences mathéma-
tiques; M. Tabaraud, l'inventeur de la méthode pour le dessin d'application.
Ce sont là, après le major Martin, qui n'a rien vu de son ouvrage, les premiers fondateurs de cette institution.
Mais, messieurs, pourquoi ne pas le dire? les véritables fondateurs de l'école, ce sont les Lyonnais euxmêmes ; c'est la ville de Lyon tout entière, qui a entouré constamment cette œuvre de toutes ses sympathies, de toutes ses prédilections, et qui, sentant qu'il y aurait là un exemple non seulement pour la France, mais pour le monde naissant de l'industrie et du négoce, s'est attachée à l'école La Martinière, comme à l'une des plus heureuses créations de son génie local. (Vifs applaudissements.)
Je ne sais pas, messieurs, si vos méthodes, dont vous êtes si fiers, ont contribué, autant que vous le croyez, au succès de vos élèves. Certes, je suis loin de vous reprocher l'attachement que vous gardez à ces méthodes. Vous avez raison d'y tenir, puisque, les qualifiant d'une expression qui m'a frappé, vous dites qu'elles vous permettront de faire véritablement l'éducation intensive des intelligences. Ce mot d'éducation intensive, si expressif qu'il soit, n'est guère à la mode ; prenez-y garde! Vos maîtres ont pris l'habitude de demander beaucoup à leurs élèves; et, si l'on vous prenait au mot, peut-être trouveriez-vous des adversaires de vos méthodes qui prétendraient que vous leur demandez trop, et peut-être vous accuserait-on, vous aussi, de faire du surmenage, ce mot nouveau et quelque peu barbare qu'on jette aujourd'hui à la tête de ceux qui ont tenté et qui chercjient à réaliser des réformes profondes dans les divers domaines de l'instruction publique. (Sourires.)
Mais je ne fais aucune difficulté de le reconnaître, vos méthodes ont cet avantage qu'elles tiennent cons-
tamment en éveil l'attention de l'enfant, et qu'elles associent sa vie physique au développement de son intelligence, de la façon la plus heureuse. A ce point de vue, vous avez grandement raison de vous en prévaloir. Mais voulez-vous me permettre de vous dire que ce qui vaut mieux que vos méthodes, c'est l'esprit même de votre enseignement? J'ai lu la notice que M. Lang, votre directeur, a publiée sur l'école La Martinière, et, dès les premières pages, j'y ai appris que les professeurs, le directeur et le conseil d'administration tiennent essentiellement à ce que l'enseignement qu'on y donne ne soit pas trop spécialisé : vous voulez ici que les enfants, à leur sortie de cette école, aient une éducation générale, et qu'ils ne soient étrangers à aucune branche des connaissances humaines pouvant un jour leur être de quelque utilité dans leur métier manuel ou leur profession technique.
C'est de cet esprit général que je tiens à vous féliciter tout particulièrement. Aussi c'est à bon droit que vous vous vantez ensuite, dans votre rapport, des succès obtenus par vos élèves, partout où ils se sont présentés; mais vous tirez surtout honneur et fierté des excellentes habitudes intellectuelles que vous savez leur inculquer et dont ils recueillent les avantages pendant toute leur vie. Ainsi, vous prenez soin de rappeler que, même à la sortie de l'école La Martinière, d'où cependant on ne sort qu'à seize ans, un grand nombre de vos élèves continuent à fréquenter les cours d'adultes. C'est par là, messieurs, que vous montrez que vous êtes de vrais instituteurs, qui ne se vantent pas de tout apprendre à leurs élèves, mais qui, avant tout, s'en tiennent avec raison à disposer, à préparer leurs élèves de telle manière qu'en sortant de leurs mains ils conservent le goût d'apprendre après avoir quitté l'école. (Très bien! très bien! et applaudissements.)
ECOLE LA MARTINIERE DE LYON o/
Je ne connais pas, messieurs, de plus grand éloge à faire de l'esprit général de votre enseignement ; et, si vous m'autorisez à vous donner un conseil, je vous prie de continuer dans cette voie. Vous avez reconnu que même les sciences qui paraissent les plus nécessaires à l'exercice des professions manuelles, même celles qui concernent le plus spécialement cette belle industrie lyonnaise, qui fait l'admiration du monde entier, vous reconnaissez que cet enseignement technique, pratique, d'une utilité immédiate, ne suffit pas pour faire, je ne dirai pas de bons écoliers, mais même de bons apprentis. Il y faut quelque chose de plus : il y faut ce je ne sais quoi qui tient à la culture générale de l'esprit. Aussi vous avez augmenté vos cours; vous avez été obligés de faire ce qu'ont fait à Paris les Associations philotechnique et polytechnique, qui, au début, n'enseignaient que des choses dont leurs auditeurs devaient immédiatement profiter, et qui bientôt se sont trouvées dans l'obligation étroite d'ajouter un enseignement à un autre enseignement, une science à une autre science, de telle sorte que, grâce au dévouement, au zèle, aux lumières diverses de ces professeurs libres et volontaires, ces cours ont pris maintenant un caractère encyclopédique et que l'on a pu qualifier les cours de l'Association polytechnique, pour ne parler que de celle-là, de Sorbonne populaire.
Vous enseignez l'histoire et la littérature nationale, les langues étrangères, la comptabilité commerciale, un peu de jurisprudence courante, l'hygiène publique et privée : bref, vous aspirez à fairje des hommes complets. Croyez-moi, faire des hommes, cela vaut mieux, bien mieux encore que de faire des contremaîtres, fussent-ils les plus habiles du monde, car ce n'est pas à l'école, mais à l'atelier que se forment les vrais contremaîtres, et c'est de quoi je tiens à vous féliciter. (Applaudissements et bravos.)
Votre honorable président a insisté vivement, dans son rapport, sur l'éducation que Ton donne à l'école La Martinière, montrant ainsi qu'il comprend que, dans notre société démocratique, il n'y a point d'instruction véritable, si l'éducation ne vient la compléter. Il veut, nous dit-il, que les élèves sortant de La Martinière se distinguent entre tous les autres enfants par un certain air de distinction, par une tenue aisée et digne, où l'on sent le respect de soi-même. Avec quelle joie j'ai appris ce matin que, depuis quinze ans, on ne citerait pas un élève de La Martinière qui ait la honte d'un casier judiciaire dans le Rhône. (Applaudissements prolongés.)
Rien de plus beau n'est à dire en faveur de l'éducation que vous donnez à vos écoliers. Vous faites ainsi vos preuves : les hommes que vous formez sont des hommes "Sl l'âme fière et élevée, d'une parfaite droiture, d'une grande dignité personnelle : ce sont de véritables hommes, dans l'acception la plus vraie et la plus noble de ce mot. (Nouveaux applaudissements.)
Il vous est aisé de comprendre, messieurs, qu'un citoyen placé, comme j'ai l'honneur de l'être en ce moment, à la tête du service de l'instruction publique dans notre État républicain, ne peut avoir de plus grand intérêt ni goûter de joie plus profonde qu'à se trouver au milieu de vous. Je vous remercie donc de ce que vous faites pour l'éducation de la jeunesse lyonnaise; j'ai plaisir à vous assurer des sympathies du gouvernement et de vous promettre son plus large concours, en présence de ces familles qui savent si bien apprécier votre dévouement, vos efforts, et qui, en assistant à cette fête, vous donnent un témoignage de respect et de gratitude, qui est certainement pour vous la meilleure des récompenses. (Très bien! très bien! et bravos répétés.)
Parler à Lyon d'instruction populaire et d'éducation
professionnelle devant un grand et sympathique auditoire comme celui qui me fait l'honneur de m'écouter, c'est un grand honneur, c'est un noble devoir; mais c'est aussi une profonde satisfaction pour un homme qui a donné sa vie à l'éducation du peuple, et qui attend des progrès de cette éducation les progrès mêmes de son parti et de son pays. (Salves d'applaudissements prolongés.)
Mes chers concitoyens, la troisième République doit offrir ce trait distinctif, ce caractère particulier d'être un gouvernement d'éducation. (Mouvement.)
Je ne lui souhaiterais point d'autre gloire, si nous n'avions dans toutes les branches de l'actitité humaine d'autres traditions non moins glorieuses à soutenir et à continuer, et s'il était possible que la France pût oublier ce qu'elle se doit à elle-même en ne faisant plus tous ses efforts pour être toujours à la hauteur du rôle qu'elle a joué dans l'histoire. Mais non! messieurs, ce n'est pas possible! nous appartenons à un vieux pays qui a un long passé et de grands souvenirs, qui a aimé la gloire avec passion, dans tous les temps, et qui l'a aimée même au prix des plus nobles sacrifices, même au prix de son sang, sans compter, sans mesurer, au péril même de sa propre existence. Nous devons aimer ce vieux pays de France même avec ses nobles défauts, et rester fidèles avec piété à sa mission historique dans le monde. Toutefois il est impossible de ne pas voir que la France se transforme, que la démocratie a pris définitivement possession de notre peuple, que nul de nous, s'il veut être clairvoyant et sage, ne peut songer à retourner en arrière, qu^il est temps, en dépit de regrets qui s'expliquent et de souvenirs qui ont droit au respect, de prendre enfin son parti de la fin d'un état politique et social qui ne peut plus renaître. Les peuples ont mieux à faire qu'à se lamenter en retournant sur la route du passé; ils ne
vivent qu'en marchant d'un pas ferme et résolu vers l'avenir. (Bravos et applaudissements.)
Mais n'oublions pas non plus que la démocratie a besoin de faire son éducation. Elle ne serait pas au niveau de sa tâche, à la hauteur de ses destinées, elle manquerait à ce qu'elle doit à la France, qui lui a fait confiance, et qui lui a donné sa glorieuse histoire à continuer, si elle ne sentait pas tous les jours de plus en plus le prix de la science, sans jamais renoncer à l'honneur. Oui, l'honneur, jeunes élèves, relevez bien ce mot et méditez-le, c'est un des plus beaux de notre langue nationale : l'honneur privé, dont chacun de nous porte 1^ germe dans son cœur, l'honneur que l'on apprend au logis paternel, lorsque Ton voit le père et la mère travailler jour et nuit pour assurer à leur postérité un sort meilleur que celui dont ils ont joui (Salves d'applaudissements; Mouvement prolongé); et puis l'honneur national, ce sentiment qui exalte les âmes pour la prospérité et la grandeur de la patrie, l'honneur qui a fait la France, l'honneur qui la conserve, l'honneur qui la refera grande, glorieuse comme elle était avant ses malheurs. (Mouvement et applaudissements.)
Messieurs, le sentiment le plus actif et le plus puissant que développe la démocratie, c'est le sentiment qui porte les hommes à s'élever par la force de leur intelligence et de leur travail au-dessus de leur condition. Nulle part, autant que dans cette noble ville, ne s'est conservé le vieil esprit républicain , fait de dignité personnelle et de fierté nationale (Mouvement); nulle part on ne voit, avec un même degré de passion, s'établir la lutte pour la vie, et pour la vie meilleure au profit des enfants. C'est là le ressort intime de la démocratie. C'est là ce qui fait que, lorsque nous regardons en dehors et au-dessus des querelles qui peuvent nous diviser, nous apercevons un terrain sur lequel nous nous rencontrerons toujours, le terrain du progrès
cial, réalisé par le travail et la science au profit et
iir l'amélioration morale du plus grand nombre. Le
rand nombre, c'est nous qui le composons. Je me
econnais, je reconnais les miens dans les hommes et
femmes qui sont ici et qui vibrent à chacune de
es paroles. Aussi ceux d'entre nous que les hasards de leur vie, autant que leurs efforts personnels, ont élevés ;ui premier rang de notre démocratie, manqueraient au plus sacré de leurs devoirs, s'ils étaient capables de renier leur origine. Plébéien, fils de plébéien, né dans une boutique obscure, au milieu de gens qui ont travaillé nuit et jour pour gagner leur vie, parvenu aux plus hautes fonctions de l'Etat, c'est plus qu'une force, c'est une joie pour moi de me souvenir de ces humbles commencements. Aussi quel est le devoir? Après avoir été aidé, c'est à mon tour maintenant d'aider les autres. Voilà la vraie démocratie. (Vifs applaudissements.)
Quant à moi, c'est ce sentiment qui me soutient et m'anime, quand je parle des grandes choses delà démocratie devant un auditoire fait pour les comprendre et pour s'y associer. C'est à mes yeux l'une des parties les plus importantes de mes charges, l'un des devoirs de ma magistrature : je dois parler h la démocratie ce langage; je ne saurais pas d'ailleurs lui en adresser un autre. Soyez donc assurés, tous, citoyens de Lyon, vous surtout, pères et mères de famille, qu'à la tête de la République il n'est personne capable de désavouer ce que je dis ici : nous sommes des républicains de naissance et nous en sommes fiers, car, plus nous nous sommes élevés haut, après être partis de plus bas, plus nous avons fait œuvre de démocratie. (Très bien ! très bien! et nouveaux applaudissements.)
La société nouvelle instituée par la Révolution française, fondée sur ses principes, est une société d'hommes libres, égaux et frères qui ne peut admettre d'autres différences et d'autres distinctions entre ses membres
que celles qui proviennent du mérite personnel et de la vertu agissante. Travaillons pour être dignes de ces lois que nos pères nous ont données; élevons-nous surtout par notre dévouement au bien public poussé jusqu'au sacrifice, si le salut de la patrie Texige. C'est pour la France que nous travaillons et c'est à elle que nous devons tout rapporter. Ah ! la France ! elle a traversé des fortunes bien diverses ; elle qui a été si glorieuse, si brillante, elle a connu des jours bien sombres, mais toujours elle a su se retrouver elle-même. Jamais elle n'a cessé d'être l'objet de l'attention passionnée, et souvent de l'envie des nations voisines et rivales. Une telle jalousie n'est pas un outrage, c'est au contraire un témoignage involontaire d'admiration. (Applaudissements et bravos répétés.) Jeunes Français, pour être dignes de vos pères, sachez mériter comme eux la jalousie, l'admiration du monde. Ce que j'enseigne là, mes chers concitoyens, c'est la religion même de la patrie. Oui, dans cette noble ville de Lyon, qui n'a jamais eu peur des mots, je vous appelle, je vous convie à ce culte de la France, à cette religion de l'honneur, du dévouement, de la liberté eX de la justice, qui en vaut bien une autre, puisqu'elle n'a pour objet et pour but que la vérité et le bonheur des hommes. (Salve d'applaudissements et bravos répétés.)
BANQUET DE LYOIV
(16 juillet)
Messieurs,
C'est avec un sentiment de profonde reconnaissance que je vous demande la permission de m'associer au toast qui a été porté tout à Fheure en l'honneur de M. Jules Grévy, président de la République française.
Monsieur le maire, vous avez bien fait de placer au commencement de votre discours, en lui rendant un juste hommage, le nom du citoyen éminent qui représenté dans notre pays la légalité, la légalité inébranlable, la légalité indéfectible contre laquelle vainement on chercherait à s'élever au profit de je ne sais quelles ambitions que je ne veux pas qualifier. (Très bien! très bien! Applaudissements répétés.)
M. Jules Grévy n'est pas seulement le représentant de la légalité ; il est le premier magistrat de la République; à ce titre seul^ il aurait droit à tous nos respects; mais plus de soiîiante ans de vie publique, d'une vie fière, pure, noble, plus d'un demi-siècle d'une conduite sage, modérée, mais toujours ferme, cela compte, messieurs, dans la reconnaissance des hommes qui
savent ce que c'est que de vrais services rendus à la patrie. (Adhésion unanime et applaudissements )
En tout cas, cela compte plus à mes yeux que je ne sais quelle popularité née d'hier, qui sera morte demain et dont on ne parle même déjà plus. (Oui! oui! Très hien! et vifs applaudissements.)
Je vous remercie donc, monsieur le maire, pour M. le président de la République; je lui reporterai fidèlement les hommages dont son nom a été entouré dans cette réunion de républicains.
Quand je suis venu ici avec son assentiment, son expérience consommée des hommes m'avait annoncé l'accueil qui m'y serait fait; il m'a encouragé dans ce projet de voyage.
J'ai suivi son conseil et je n'ai qu'à m'en louer.
Messieurs, j'en viens à cet accueil qui m'a si profondément touché et dont je tiens à vous remercier cordialement.
Je vous remercierai tout d'abord d'avoir, une fois de plus, associé mon nom à celui du grand républicain, du grand patriote que la France pleure toujours et dont la mort, imprévue et prématurée, a laissé dans mon âme une blessure inguérissable, un deuil que rien ne pourra consoler. (Vive émotion. — Applaudissements.)
Je vous suis reconnaissant, monsieur le maire, de nous avoir invités à suivre avec fidélité les exemples de cet homme qui s'est révélé en un jour, lui aussi, mais qui, à partir du jour où il a été connu de son pays, a marqué chacun de ses pas par un service rendu à sa cause, à la République, à la France. (Oui! oui! — Assentiment général.)
Messieurs, vous l'avez reçu, vous l'avez honoré, vous l'avez aimé, dès que vous l'avez connu, quand pour la première fois nous sommes venus dans cette ville.
Quels souvenirs, messieurs! Je retrouvais ce matin
sur VOS visages cette émotion qui me rappelait ces jours si tristes de décembre 1870; je revoyais devant mes yeux le tableau sinistre de ces temps néfastes» et si, depuis, il m'a été donné de revenir à Lyon pour vous apporter les faibles marques de mon dévouement à la cause de renseignement populaire, jamais, croyezle bien, je n'ai oublié cette lugubre marche à travers vos rues, quand nous reconduisions à sa dernière demeure le commandant Arnaud, victime de la plus déplorable erreur et du plus funeste malentendu.
Messieurs, ne vous plaignez pas si, dans ce jour de fête, je rappelle les jours mauvais : les hommes de courage ne redoutent pas ces rapprochements. En se mettant face à face avec les événements du passé, ils puisent la force et l'espérance nécessaires pour traverser d'autres mauvais jours, s'il doit en revenir, et ils retrouvent le courage qu'ils sauraient déployer de nouveau. (Très bien! très bien!)
I\ous montions à la Croix-Rousse, le jour même où vus mobiles du Rhône tombaient si glorieusernent dans la plaine de Nuits pour la défense de la patrie. (Applaudissements.) Cet autre souvenir m'attache particulièrement à Lyon, et le discours que j'ai été appelé à prononcer à l'inauguration du monument qui marque la place où sont tombés vos héros, restera comme une date dans ma vie. Beaucoup d'entre vous qui ont assisté à cette cérémonie funèbre ont bien voulu me dire que j'avais réussi à exprimer leur douleur et leur espoir; et, depuis lors, un lien s'est établi entre nous que rien ne pourra rompre. (Assentiment et bravos.)
Aujourd'hui, nous nous retrouvons dans des circonstances bien différentes. Membre du gouvernement de la République, chargé de représenter et de défendre une politique qui n'est pas encore bien comprise, puisque vous m'y avez invité, je vais vous soumettre quelques observations et vous parler comme je le fais
66 AU MINISTÈRK DE LlNSTRUCTlON PUBLIQUE
toujours, sans haine et sans crainte, avec une entière franchise. (Mouvement d'attention.)
Messieurs, le cabinet dont j'ai Fhonneur de faire partie, entre autres défauts, a cehii d'être pris pour ce qu'il n'est pas. Mal compris, malgré les déclarations réitérées qu'il apporte tous les jours à la tribune, on veut à tout prix et à toute force, dans je ne sais quel intérêt que je n'aperçois pas, que ce soit un cabinet composé de républicains décidés à faire faux bond à la République.
Je sais qu'il est souvent difficile et toujours pénible de se mettre en scène soi-même, et je n'ai aucun droit de m'offrir pour garant d'une politique. J'oserai dire cependant que, connu de vous, comme je le suis de tous mes concitoyens, pour avoir été jusqu'à présent et, j'espère bien, pour rester jusqu'au bout le dévoué serviteur et le fidèle conservateur de la politique inaugurée dans ce pays par Gambetta, je devais me croire à l'abri de toute espèce d'imputations de cette nature. (Adhésion générale et applaudissements.)
Que nous reproche-t-on? Messieurs, je vais vous dire ce que j'en pense.
Messieurs, on nous reproche de vouloir faire de la République un gouvernement. Il est vrai que c'est un titre que nous revendiquons. Oui, messieurs, nous voulons, nous avons l'ambition de faire de la République un gouvernement. (Oui! oui! Très bien!) Et, par gouvernement, nous entendons une institution de progrès et de justice qui plane au-dessus des partis, qui défende les intérêts supérieurs du pays tout entier, qui personnifie la France devant l'Europe, qui porte avec son épée la main de justice, vieil attribut de la souveraineté dans notre nation. (Applaudissements et bravos.)
Oui, messieurs, nous voulons, nous avons l'ambition de faire de la République ce qu'elle doit être : le gouvernement national, le gouvernement nécessaire, le
gouvernement inévitable, et le gouvernement inattaquable. (Oui! C'est cela! — Applaudissements.)
On nous reproche de vouloir que le gouvernement de la République se présente à ce pays, comme il doit le faire, appuyé sur la justice qui protège les intérêts, l'honneur et la vie des citoyens, appuyé sur l'administration qui veille à la sécurité de chacun comme au bien-être de tous, appuyé sur ces savants et ces lettrés, maîtres de notre jeunesse, qui se dévouent à l'instruire et l'éclairer, appuyé enfin sur cette armée qui défend, avec notre sol national, notre influence, notre honneur, nos institutions et nos lois. (Salve d'applaudissements.)
On ne peut pas admettre que la République puisse être le gouvernement que je viens de vous présenter; on dispute sur ses titres, et on la calomnie en disant qu'elle est incapable de tenir les promesses qu'elle a faites, et notamment d'assiirer l'ordre et le progrès. Eh bien, noni Fidèle aux enseignements de notre ami et de notre maître, nous avons dit que nous ferions de la République une vérité, une réahté, et nous espérons bien ne pas échouer dans cette œuvre. (Applaudissements.)
On l'a dit avant moi à la tribune, et avec quelle force d'énergie, avec quelle sincérité dans la conviction, tous ceux qui ont entendu le président du conseil pourraient en témoigner : nous ne voulons pas être un gouvernement de parti, nous voulons être le gouvernement de la nation.
Appelés par le chef de l'État, investis par sa confiance du droit de parler au nom du pays, nous ne voulons plus, nous ne pouvons plus parler au nom d'un parti.
Je le demande, messieurs, s'il y a cinquante, ou quarante, ou seulement trente ans, on eût dit aux républicains qu'un jour viendrait où le plus obscur d'entre eux pourrait parler au plus grand nombre au nom de ces grands principes de gouvernement que représente
aujourd'hui la République en France, qui l'eût espéré? Qui eût osé le croire? Qui eût dit, qui eût osé dire que la République aurait de si glorieuses destinées et qu'on lui ferait un reproche de s'y abandonner?
Car enfin, l'avons-nous établie pour qu'elle reste toujours à l'état précaire, incertain? Et devons-nous dire à ce pays qu'il devra toujours lutter, toujours combattre, non pas pour obtenir des réformes et faire des progrès, mais simplement pour assurer le maintien des institutions qu'il a voulu fonder? Messieurs, il y a des périodes où un pays, après avoir bien travaillé, bien lutté, s'attend à un peu de répit et réclame le repos, ne fût- ce. que pour constater le résultat de ses efforts.
Qui n'en ferait pas autant? Est-ce que dans la vie privée des simples particuliers il n'y a pas des instants où l'homme qui peine et qui lutte désire s'arrêter pour demander à voir, à contempler ce qu'il a fait? C'est pourquoi, messieurs, bien loin de s'annoncer comme un gouvernement de combat, le gouvernement que je représente ici s'est annoncé comme un gouvernement de pacification et de concorde. Si ceux qui l'accusent de ne pas marcher assez vite à leur gré voulaient bien se souvenir de ce qui se passait en Europe il y a cinq mois, alors que, dans des moments de trouble poignant et d'inquiétude mortelle, personne n'eût pu dire ce qui allait arriver, parce que tout semblait possible, je ne fais aucun doute qu'ils ne raisonnassent autrement.
Un sentiment profond ne s'est-il pas manifesté dans tout le pays, un sentiment profond d'apaisement et de pacification nécessaire? Parce que le point noir est éloigné — s'est-il éloigné? — faut-il croire que cette politique qui s'imposait alors est devenue dangereuse? Pourquoi penser surtout que cette politique ne peut être faite par des républicains? Non; républicains nous
sommes, et républicains nous resterons. (Très bien! — Applaudissements répétés.)
La vérité est que ceux qui, comme moi, à l'exemple et sur les traces du glorieux fils du vieillard ici présent (M. Gambetta père), se sont dévoués à la République, peuvent difficilement accepter que leur dévouement puisse être mis en question, parce qu'ils veulent pour leur parti, pour leur cause, la consécration définitive et irrévocable de la France se confiant toute et pour toujours à la République. Que pour ce motif on nous taxe de réactionnaires, c'est une injure que nous pourrions dédaigner. Quant à moi, je la repousse avec un parfait mépris. (Oui! oui! Très bien! très bien! Vifs applaudissements.)
Vous avez parlé de réformes, monsieur le maire, et vous avez bien fait. Il n'y a pas de République sans réformes. Si l'on entend par République un gouvernement qui laisserait debout tous les abus et respecterait toutes les iniquités, ce n'est pas la République, c'est une pitoyable et dérisoire continuation de la monarchie.
La République, c'est la lutte incessai^^^e, non pas contre les personnes, mais contre les choses qui ont fait leur temps et qui dans leur vétusté embarrassent et paralysent la marche en avant de la société. (C'est cela! — Vive adhésion. Bravos et applaudissements.)
Il n'y a pas de progrès sans ordre, mais il y a encore moins d'ordre sans progrès; c'est la routine, c'est l'impuissance, c'est le discrédit et la ruine. Si elle persistait à ne rien faire, la République userait ses forces et nous tenons trop à la conserver, pour l'exposer à un tel péril. Oui, nous voulons des réformes ; mais, comme vous l'avez dit vous-même, nous voulons des réformes mûres et pratiques, des réformes acceptées par le pays, car nous ne prétendons nullement lui imposer certaines vues de l'esprit sans réalisation possible et qu'il
ne comprendrait pas. C'est pourquoi nous lui demandons avec tant d'insistance de travailler incessamment à sa propre éducation. Quand le pays est acquis à une réforme, c'est qu'il la comprend dans ses origines et dans ses conséquences.
Nous, messieurs, nous ne nous dissimulons pas la difficulté de la tâche que nous avons assumée.
Les partis opposés à la République ne sont pas encore abattus. Il n'y a pas si longtemps qu'ils se croyaient sûrs de vaincre. Ils sont toujours là, et leurs murmures retentissent comme les derniers bruits d'une tempête qui s'éloigne.
La situation générale va s'améliorant tous les jours. Si l'on y regardait bien, si l'on considérait exactement l'état des anciens partis, on verrait qu'ils sont infiniment plus troublés, plus désorganisés que nous ne le sommes. Leurs cris de protestation ne sont que des cris de détresse; il est visible qu'ils sont en proie à une véritable décomposition politique, dont la République, si elle est habile et sage, est appelée à profiter. C'est ce que l'on ne veut ni voir ni comprendre. Pourquoi? Je le cherche en vain.
D'ailleurs, dans tous les pays, en ce moment, il souffle un vent de repos et d'apaisement. Partout on réclame une politique de recueillement. Et qui donc n'a pas besoin de se recueillir dans l'état actuel de l'Europe, quand n'existe plus cet équilibre séculaire qui assurait autrefois la sécurité? Ces considérations ne doivent-elles pas nous dicter notre conduite? Messieurs, faisons de la politique nationale ; c'est la seule dont puisse s'accommoder notre patriotisme. (Applaudissements.)
Je ne crois pas utile de rien ajouter. J'ai éprouvé, permettez-moi de le dire, une singulière satisfaction à venir ici au lendemain d'une prétendue manifestation dont on menaçait Paris, et de vous trouver tels que je
VOUS attendais, tels que je vous connaissais, avec votre bon sens patriotique, avec votre vieil esprit républicain, fier et noble, d'un caractère si personnel et propre à votre ville, avec cette autorité qui vous appartient dans la démocratie française et qui est justifiée par d'anciens et glorieux services rendus à notre cause.
Soyez remerciés, messieurs. Notre reconnaissance vous est acquise, parce que vous êtes d'un bon exemple pour notre parti, pour la France. Cet exemple que vous donnez au parti républicain par votre modération, par votre fermeté, doit être suivi; j'ai la confiance qu'il le sera. Nous avons de grandes choses à faire : nous avons à fonder définitivement le règne de la démocratie, en organisant son gouvernement. C'est la tâche des hommes de la fin de ce siècle. Nous accomplirons cette tâche.
Quant à la France, nous avons des soldats qui se trouveront prêts à toute éventualité; nous avons des maîtres qui élèveront sans cesse le niveau moral de la nation, en la mettant sans cesse en face de ses devoirs; nous avons des magistrats, des fonctionnaires, des savants, des industriels, des artistes, des ouvriers qui sont les agents de la même œuvre, du même travail : le travail du relèvement de la patrie. Disons que le devoir du gouvernement est d'y procéder sans délai, sans provocation, mais sans faiblesse, avec fermeté et décision. (Oui! Très bien! — Assentiment unanime.)
Nous plaçons cette œuvre sous les auspices de cette grande démocratie lyonnaise qui a tant de fois donné le mot d'ordre à la démocratie française. C'est bien pourquoi je vous invite à persévérer dans vos efforts; vous êtes pour nous une grande force ; conservez-nousla fidèlement, ne la laissez pas s'affaiblir.
Avant de terminer, je vous prie de me laisser vous dire que le gouvernement de la République est toujours
fidèle à ceux qui l'aiment. On m'a chargé de décorer cette noble ville de Lyon dans la personne de son plus grand artiste, Paul Chenavard. J'ai mission de remettre à cet idéaliste convaincu, à cet homme d'un autre âge, la croix d'officier de la Légion d'honneur. Vous comprendrez le plaisir que j'ai éprouvé à venir parmi vous. (Applaudissements répétés.)
Je vous salue, messieurs, et je lève mon verre pour boire à la ville de Lyon, à la démocratie lyonnaise, à l'exemple qu'elle nous donne, et je vous dis maintenant, comme à quatre heures à l'école Lamartinière : Au revoir. (Très bien! très bien! — Applaudissements prolongés.)
INAUGURATION DE LA STATUE d'aRMAND CARREL
(16 juillet)
Messieurs,
Personne ne s'étonnera qu'un journaliste, qui a riionneur en ce moment d'être membre du gouvernement de la République, élève la voix devant la noble figure qui vient d'être découverte, pour rendre hommage aux sentiments généreux, aux rares talents, aux grands services d'Armand Garrel. Appelé à faire partie du comité qui s'est formé, il y a déjà longtemps, pour élever cette statue, au double titre de rédacteur principal de la République française et de président du groupe de l'Union républicaine dans l'ancienne Chambre des députés, c'est en qualité de ministre de mon pays que je porte la parole à l'heure présente. J'ose dire que ces vicissitudes de ma propre fortune n'ont pas altéré les sentiments d'admiration, de reconnaissance et de respect que de tout temps j'ai portés à cette haute et pure mémoire ; je salue toujours dans Armand Garrel, non seulement le devancier, le précurseur et le maître, mais l'un des plus glorieux serviteurs de l'idée répubUcaine, qu'il a défendue avec une force et un éclat dont notre cause restera fière à jamais dans l'histoire et devant la postérité.
11 était né, dans cette ville de Rouen, au fond de l'obscure boutique d'un marchand de drap. Si je rappelle cette humble origine, c'est pour marquer ce qu'il y avait en lui de qualités natives et primesautières. Qui pourrait ne pas remarquer le frappant contraste qui éclate, dès qu'on y regarde, entre le berceau et les commencements d'Armand Carrel et la vie si agitée, si brillante d'héroïsme et de vertus chevaleresques, traversée par tant d'épreuves et terminée d'une manière si tragique, de ce combattant de nos luttes politiques, de ce soldat du devoir républicain? Armand Carrel, entre tous ses compagnons et ses amis, se distinguait moins encore par les mérites d'une intelligence supérieure que par la vigueur de son àme et l'autorité de son caractère. La noblesse de sa nature apparaissait à tous les yeux qui pouvaient contempler son mâle visage. Dès que l'on était admis dans son intimité, on le sentait fait pour commander au moins autant que pour convaincre. Il était de la race des chefs. A la fois séduisant et imposant, il savait attirer, retenir et conduire. Où avait-il appris ce secret, et d'où lui venaient de tels dons? Certes, il ne les tenait pas de ce qu'on appelle le privilège du sang; et c'est pourquoi j'aime à rappeler que ce chevalier du droit plébéien était fils d'un boutiquier. Messieurs, Armand Carrel devait cet original et admirable assemblage de qualités, ce mélange de courage et de délicatesse, d'honneur et de bonté, de désintéressement personnel et de fierté poussée quelquefois jusqu'au dédain, il devait toutes ces vertus à la cause qu'il avait embrassée et qui est aussi la nôtre, à la cause de la Révolution française, qui, après avoir produit, dans sa fécondité inépuisable, tant de héros morts pleins de jeunesse et de gloire sur les champs de bataille, était appelée à en produire encore, pour les combats de la vie civile et publique jusqu'au jour de Son triomphe; et c'est pourquoi, en glorifiant aujour-