INAUGURATION DE LA STATUE DE HENRI MARTIN
leurs l'opinion courante dans l'élite politique des peuples : à l'époque où Henri Martin était dans toute la force et tout l'éclat de son esprit, c'était là ce que l'on pensait de la France. Gomme ses contemporains de l'ancien parti républicain, ne l'oublions jamais, messieurs, Henri Martin voyait la France, mettait la France à la tête des nations. C'était la forme du patriotisme alors. Nous qui avons traversé et subi tant d'épreuves, goûtons le souvenir de ces jours de gloire et d'espérance : qu'ils soient pour nous une consolation, une force, une excitation I
Mais le malheur apporte avec lui des leçons qu'il faut savoir écouter.
Une noble ambition comme celle de Henri Martin a ses périls. C'était un beau rêve qui a eu un terrible réveil. Henri Martin a longtemps cru à la fraternité des peuples, et devant son image il est juste et nécessaire de dire que, s'il a sa part de gloire dans le relèvement des nationalités en Europe, il a aussi sa part de responsabilité dans les prodigieux bouleversements qui, à la faveur de cette idée érigée en principe, ont changé la face de l'EuVope et mis momentanément notre France dans une position inférieure à son génie comme à ses destinées.
Toutefois Henri Martin ne désespéra jamais de la France. H l'aimait trop pour être atteint par le doute et le découragement, et il la connaissait si bien, dans l'intimité de ses grandeurs et de ses revers! Reprenez son histoire, relisez le long et dramatique récit qu'il a tracé de nos annales, et vous le verrez se réjouir des victoires de nos pères, souffrir de leurs fautes, se désoler de leurs malheurs ; mais vous le verrez en même temps se relever avec eux des chutes les plus profondes, reprendre vie, courage, activité, tenter de nouveau la fortune, et monter plus haut dans l'échelle de la gloire et de la civilisation. Les revers de la France nont
jamais été pour elle que des occasions de se retremper et de se domier des forces nouvelles, afin d'être prête pour de plus admirables destins. Sachons le redire, Henri Martin avait la foi : c'est d'espérance et de foi que nous parle cette statue.
Henri Martin savait tout le prix du travail. H était convaincu que la France, pour se ressaisir elle-même, devait tout demander à sa propre initiative, à sa persévérance, à la refonte de son tempérament et de ses mœurs. Républicain sincère, il demandait à la République, à la démocratie dont la République est le gouvernement, de relever la Patrie par l'instruction, par la liberté, par la préparation des générations nouvelles aux grands devoirs qui les attendent. Plus il avançait en âge, plus il se rapprochait de la jeunesse. Il aimait les exercices auxquels la jeunesse se livre, parce qu'il partageait ses espérances. H ne se contentait pas de les partager, il les suscitait, les enflammait de toute l'ardeur d'une âme qui jamais ne s'est sentie vieillir. Mais il était aussi prudent qu'ardent. Il craignait par-dessus tout les démonstrations inutiles, indiscrètes, qui pouvaient compromettre le succès ou même simplement ajourner, retarder le jour où la nation libre, instruite et bien préparée, pourrait prendre la défense de son honneur avec une force décisive et un éclat foudroyant. Son patriotisme était servi par une grande circonspection, parce que l'histoire lui avait appris tous les avantages d'une action longuement méditée et sagement conduite. Il était ainsi l'homme de la France de son temps, parce qu'il connaissait et aimait la France de tous les temps, et qu'il était convaincu de la nécessité de savoir se contenir, quand on veut bien agir. Il ne renonçait à rien, mais ne précipitait rien. Il était pénétré du respect du droit, de la légalité. Sans jamais se relâcher dans son effort, il attendait beaucoup de la patience. C'était un politique et un sage tout ensemble.