INAUGURATION DE LA STATUE DE HENRI MARTIN
On doit s'inpirer de ses conseils, et personne ne risque rien à les suivre.
Que sa figure vénérable soit donc saluée par nous tous avec autant de respect* que de confiance, au cri qui répondait si bien aux sentiments généreux de son cœur : Vive la France! Tout pour la France par la République!
CONCOURS GÉiNÉRAL DES LYCÉES ET COLLÈGES DE PARIS ET DE VERSAILLES
(1" août)
Jeunes élèves,
En vous adressant la parole, je me sens tout fier, mais vraiment troublé. L'honneur de parler à la jeunesse est si élevé et si délicat que l'orgueil légitime qu'il inspire est toujours mêlé de quelque crainte. J'ai à vous féliciter, au nom du gouvernement de la République, des efforts persévérants auxquels vous devez les couronnes qui vont vous être décernées tout à l'heure; mais les justes éloges que je suis si heureux d'accorder à votre amour réfléchi du travail, à votre docilité aux leçons de vos maîtres, à votre excellent esprit d'émulation et de zèle pour les bonnes études, seraient indignes de vous et de cette grande assemblée, s'ils n'étaient pas accompagnés de quelques conseils. C'est de cette dernière partie de ma tâche que je serais effrayé, si je n'étais convaincu d'avance que vous ne doutez ni de ma sollicitude pour vous et votre avenir, ni de mon profond et respectueux dévouement à la patrie, dont vous êtes l'espérance.
Vous venez d'entendre d'utiles vérités, dites dans le
plus ingénieux et le plus aimable langage. Dans ce discours, d'une dialectique si vigoureuse et d'une grâce si charmante, qui l'emporte de la forme ou du fond? Je ne me permettrai pas d'en décider. Je voudrais dire seulement que, si séduit que je sois par tant d'esprit mis au service d'une bonne cause, je ne me décide pas à partager les craintes qui apparaissent à travers cette brillante éloquence. Par moments, ce discours a retenti comme un cri d'alarme. Eh quoi! les Barbares seraientils à nos portes? Commençons donc par assurer le salut de nos autels et de nos foyers. Pour cela, rendons confiance aux combattants.
Non, messieurs, elles ne seront ni dépossédées, ni abandonnées, ni négligées, ces bonnes lettres, ces humanités, vénérables nourrices de toute société policée; ces belles études d'histoire, part magnifique de notre temps dans le travail successif des siècles; ces hautes et fécondes théories de la science appuyée sur la philosophie, et de la philosophie appuyée sur la science, qui sont l'honneur et la force de l'esprit humain dans l'œuvre de la civilisation générale.
Non. nous ne laisserons pas amoindrir le glorieux patrimoine légué à la France par nos devanciers et nos précurseurs d'Athènes et de Rome. Avec la parfaite conscience de son génie et de sa mission, notre pays gardera ses traditions de noblesse et de désintéressement, son prestige sympathique et doux, pour le bien commun des hommes. Héritière des grands idiomes de l'antiquité, la langue française, avec sa clarté, sa précision aisée et vive, sa souple justesse, demeurera non seulement la langue de la raison au service du droit, mais l'organe même de la pensée humaine élevée à un plus haut degré de lumière dans la recherche de la vérité.
Telle est notre destinée; nous n'y faillirons pas.
L'Université sait bien qu'elle n'a pas d'autre rôle que
de former des hommes, des Français pom- cette destinée même. Aussi longtemps qu'il y aura une France et, dans la France, cette institution d'État, éducatrice et gardienne de l'intelligence nationale, qui s'appelle rUniversité, les lettres, les humanités n'ont rien à craindre ; elles sont en de bonnes, en de sages et fortes mains.
Mais, messieurs, cette Université, appelée à former des hommes, à faire des Français dignes d'une si haute et si noble vocation, serait-elle tout à fait sage et ferait-elle œuvre utile, s'il lui était permis et possible de s'abstraire du temps où nous sommes, de se séparer de la société qui lui confie ses enfants, pour vivre d'une vie toutje spéculative, étrangère aux besoins, aux tourments, aux idées, aux passions de notre France nouvelle, dont la démocratie, cette souveraine des nations modernes, a définitivement pris possession?
Qui oserait le prétendre?
L'Université enseigne les langues anciennes, les belles-lettres, l'histoire, la philosophie, la théorie des sciences et leurs applications pratiques. C'est à merveille, et l'empressement des familles à remettre sous votre direction ce qu'elles ont de plus cher est le témoignage de jour en jour plus éclatant de leur juste confiance en votre zèle, en votre dévouement, en vos talents et vos lumières. On a bien quelque droit de dire que votre enseignement est le meilleur, puisqu'il est le plus recherché. L'instruction que vous distribuez est excellente; mais du point de vue plus élevé où, pour le moment, nous sommes placés, la société française n'a-t-elle rien de plus à vous demander?
Nulle part on ne sait mieux que dans cette assemblée, composée de tant d'hommes de savoir et d'expérience, que l'instruction, si importante qu'elle «soit, n'est qu'une des formes, qu'un des moyens de l'éducation générale d'un grand peuple.
C'est à cette éducation générale que vous êtes préposés.
Est-il bien sûr que, dans les conditions nouvelles où la France doit maintenant lutter pour vivre, travailler, prospérer et maintenir son rang dans le monde, avec cette démocratie laborieuse, affairée, militante et qui s'agite, moins encore pour triompher de ses adversaires et de ses rivaux que pour achever de s'affranchir et s'élever vers les hauteurs, l'éducation générale selon l'ancien idéal universitaire soit bien celle qui convienne le mieux à nos temps nouveaux, à notre peuple qui est si visiblement en train de se transformer?
Je ne sais si je me trompe, messieurs; en tout cas, je ne crois pas vous faire tort, en disant que l'Université a eu longtemps pour idéal de former ce que l'on appelait, au xv!!*" siècle, l'honnête homme.
Loin de moi la pensée de méconnaître et de rabaisser cette manière de comprendre les obligations nécessaires et les jouissances permises de la vie humaine! Quelle tâche tout ensemble plus difficile et plus belle que de recevoir un enfant de la famille et de rendre à la société un homme, avec un esprit droit et orné, un goût exquis et sûr, une parole habile à tout dire, une saine et claire philosophie, une sagesse aimable et non morose, une âme à la fois indulgente et courageuse, sans parler du bon sens, de la belle humeur et de la gaieté, qui inspirent le mépris des sots et la haine des méchants, le tout dans une juste mesure, avec le ton parfait de la meilleure compagnie et le charme agréable des honnêtes gens !
Nous serait-il possible, messieurs, de ne point désirer pour chacun des enfants de la France nouvelle un tel et si rare assemblage de qualités séduisantes et de gracieuses vertus? Cet idéal a bien son prix. A quelques égards, il est même à une hauteur telle que, par
certains côtés, il apparaît comme inaccessible à la grande majorité de ceux à qui on le propose. Je vois bien qu'on élève ainsi des hommes destinés à former entre eux une élite soigneusement choisie et parfaitement distinguée, une aristocratie intellectuelle et morale, pour tout dire. Mais si je suis tenté, n'ayant pas peur des mots, de me féliciter de cette éducation pour ceux qui auront le bonheur de la recevoir, de la comprendre et d'en profiter, et dont elle fera les membres influents et justement écoutés d'une société peu nombreuse et fermée, polie, élégante et oisive, est-ce bien là ce qu'il nous faut pour former les citoyens actifs d'une démocratie bouillonnante, entraînée dans le torrent de l'action, et qui n'a ni le temps ni les moyens d'apprécier et de goûter tout ce qu'il y a de bon et même de supérieur dans la fine éducation dont je viens de parler?
On en peut douter, messieurs, et c'est justement parce que, dans notre société contemporaine, on en doute que partout — mais nulle part avec plus de zèle et d'ardeur pour le bien public que dans l'Université — on est à la recherche d'un enseignement nouveau, non pas hostile à l'ancien certes, mais diff"érent et qui puisse aboutir à une autre éducation générale, moins raffinée peut-être, mais plus pratique, s'adressant à un plus grand nombre d'écoliers et propre à en faire les membres actifs d'une nation qui n'a plus et ne veut plus qu'elle-même pour se diriger dans toutes ses affaires, qui tour à tour fleurit, ou languit, suivant que son labeur de tous les jours augmente ou diminue, gardienne jalouse de son antique grandeur et bien résolue à la retrouver un jour tout entière, mais qui a déjà l'instinct, sinon la notion précise, que l'avenir du monde appartient désormais aux hommes d'industrie et de négoce, aux hommes de science et de liberté, aux hommes de travail et de paix.
Chers et jeunes amis qui me faites l'honneur de
m'écouter, c'est vous qui serez les citoyens libres, agissants et responsables de cette France de demain, qui doit ajouter de nouveaux rayons à la couronne de gloire de la France d'hier et d'aujourd'hui. Demain, les plus âgés d'entre vous, ceux qui vont quitter les bancs du lycée, feront leurs premiers pas dans la vie sociale; demain s'ouvriront devant vous toutes les carrières honorables des professions civiles, de l'industrie, du haut commerce, des armes, des lettres, des fonctions politiques. Souvenez-vous que vous n'aurez d'autres titres pour y briller que votre mérite personnel. La science et la liberté ont fait du gouvernement des peuples modernes un problème des plus redoutables, qui ne peut être résolu que par l'application des plus rares et des plus hautes facultés de l'esprit. La guerre comme la production industrielle, les transactions commerciales comme l'administration des affaires publiques font maintenant l'objet de sciences difficiles et compliquées. Autrefois, pour qu'un homme fût apte à remplir sa fonction sociale, il pouvait lui suffire d'avoir de la naissance, de la fortune, du courage et du savoir-vivre, en un mot ce qui fait l'homme du monde, l'honnête homme... Aujourd'hui il lui faut davantage. Quoi donc? Beaucoup d'idées dans la tête et de généreux sentiments dans le cœur.
Ces idées, l'instruction vous les donnera, si vous continuez à être dans la vie ce que vous avez été à l'école, des esprits appliqués, laborieux, commençant par douter pour finir par bien juger, ne croyant pas tout savoir, mais désireux de tout apprendre, animés d'une juste confiance dans les forces de l'intelligence humaine, mais convaincus en même temps que la présomption est mauvaise conseillère et que le meilleur, le plus sûr moyen de s'instruire est encore de travailler avec modestie, suivant la méthode et dans le sillon tracé par les maîtres.
Quant aux sentiments, c'est à Téducation de développer en vous les germes heureux que vous tenez de la nature et qu'a déjà fécondés l'amour que vous portent vos parents. Appelés à vivre dans une grande société d'hommes à l'état de lutte continuelle pour la défense de leurs intérêts, de leurs opinions et de leurs droits, armez-vous pour soutenir cette lutte. Mais, si vous voulez y triompher, persuadez-vous que vous n'y parviendrez qu'à force d'autorité morale.
Cette autorité, vous la puiserez dans des convictions fermes, unies à des désirs modérés. Ayez par-dessus tout le respect de vous-mêmes. Sans mépriser l'heureux emploi des facultés de l'esprit, dites-vous bien qu'il y a plus d'honneur encore à faire un bon emploi des forces de l'âme et que le caractère, surtout dans notre temps troublé, vaut mieux que le talent. Soyez fiers, patients et doux.
Destinés à fonder en ce vieux pays, pour l'exemple du reste du monde, le règne de la démocratie, rappelez-vous que l'on ne fonde rien sur la haine, et que la justice, la fraternité, l'amour sont le vrai ciment des sociétés durables.
Déjà l'état social où vous allez entrer est meilleur que celui que nous avons traversé et subi. La République est fondée ; vous aurez à la garder, à l'affermir, à la développer dans l'ordre par le progrès. Vous laisserez ainsi à ceux qui viendront après vous un état social meilleur que n'aura été le vôtre. Ainsi le veut là loi de perfectibilité. Mais ne croyez pas que cette loi de progrès, pour certaine qu'elle soit, dispense les individus et les nations du travail incessant, du pénible et opiniâtre effort. Ces droits et ces biens qui ont été conquis pour vous, vous les perdrez infailliblement, si vous ne savez vous en rendre dignes.
Ce sont des devoirs austères à remplir plutôt que des droits à exercer que la liberté apporte avec elle
au peuple qui a mérité de la conquérir. La liberté a ses périls; c'est le prix dont on la paye aux dieux, (lisait Montesquieu. Elle est souvent pour un peuple, quand il est sans constance et sans force d'àme, un fardeau lourd à porter; mais c'est là précisément ce qui fait sa noblesse et sa grandeur. Comme elle ajoute à la somme des efforts que tout homme de bien doit à l'œuvre commune, elle ne lui devient chère que par la responsabilité qu'elle lui impose au regard de ses concitoyens.
Pour vous, chers amis, cette œuvre commune, c'est le relèvement de la patrie française après tant de mallieurs; c'est l'éducation et la pacification de la démocratie. Il n'est point de tâche qui puisse davantage exciter votre ardeur, enflammer votre enthousiasme; il n'en sera jamais qui puisse faire plus d'honneur à une génération d'hommes éclairés et libres devant l'histoire et la postérité.