OBSÈQUES DE M. DE RONCHAUD
libérer son esprit tout en gardant ses anciennes fidélités au fond du cœur. Il tenait d'ailleurs de sa patrie franc-comtoise une certaine indépendance de caractère, qui s'alliait merveilleusement à la gravité, à l'originalité de sa nature à la fois vive et réservée. Ceux qui ont connu M. de Ronchaud, dans le temps de sa jeunesse, sont restés frappés de la particulière noblesse de son visage et de son attitude. La flamme de son regard attestait le feu intérieur qui couvait en lui. Il était né poète, il écrivait et récitait des vers d'une inspiration sincère, pure et hardie, et de la plus belle facture. Il répugnait à les imprimer, aimant mieux les garder dans sa mémoire pour les privilégiés qu'il admettait dans son intimité; mais il ne pouvait empêcher à personne de ceux qui l'approchaient de reconnaître et de saluer en lui Tun de ces êtres de choix, l'une de ces natures d'élite à qui sont attribuées, par une sorte de décret mystérieux, les joies ravissantes unies aux grandes douleurs. De là, sans doute, les sympathies mêlées de respect qu'il inspirait.
Le grand poète Lamartine avait une partie de sa famille établie non loin de Saint-Lupicin, oîi demeurait M. Louis de Ronchaud. Ce noble jeune homme vivait là, dans la maison paternelle, avec une sœur de la plus pure beauté, dans l'oisiveté pleine de méditation et de rêves d'une jeunesse sage et sans horizons. M. de Lamartine apparut, et bientôt partit : M. de Ronchaud se leva pour le suivre et ne le quitta plus. Il fit bien. C'est une grande et douce fortune que de trouver dans la vie à qui se donner sans l'arrière-pensée de se reprendre. L'amitié est un bien si précieux qu'on ne lui fait jamais trop de sacrifices. Jamais M. de Ronchaud n'eut à regretter ceux qu'il fit à M. de Lamartine. Dans le Cow^s familier de littérature, M. de Lamartine a écrit sur le Phidias de M. de Ronchaud des pages qui suffiraient à lui donner l'immortalité, et M. de
Ronchaud, de son coté, a mis au devant de la dernière et populaire édition du recueil des Discours, de M. de Lamartine une Introduction qui n'est pas un simple dithyrambe en l'honneur d'un ami tombé sans avoir été vaincu, mais une œuvre magistrale de politique et d'histoire, où l'on voit que M. de Ronchaud n'était pas seulement un rêveur, mais une intelligence éclairée et vigoureuse, capable.de discerner les bons partis dans les conjonctures les plus compliquées, un homme d'un jugement ferme et droit et d'une rare élévation dans ses vues sur l'avenir.
M. de Ronchaud se trouva républicain sans y penser, pour ainsi dire, en s'abandonnant au cours naturel de son esprit. Pour lui, la République, ce gouvernement de liberté sans tache où la raison devrait toujours avoir le dernier mot, était encore une des formes du beau. Elle lui apparaissait comme l'idéal de gouvernement que toute âme libre doit se sentir fière de porter. Nourri des lettres antiques, il semblait à M. de Ronchaud que fonder la République en France, c'était ramener les beaux et grands jours d'Athènes et de Rome. Quoiqu'il fût étranger aux passions et aux tourments de la démocratie moderne, il avait une foi sincère et profonde dans la puissance de l'éducation pour transformer tout un peuple, et, parmi les principaux moyens de cette éducation, il mettait l'art, l'art auquel il avait dévoué sa vie, l'art qui est la manifestation de ce qu'il y a de meilleur en nous, de nos sentiments les plus désintéressés comme de nos pensées les plus impersonnelles.
M. de Ronchaud, qui n'avait pas été des vainqueurs, fut des vaincus de la République de Février. Pendant toute la durée du second empire, il se tint à l'écart, gardant, comme dit le poète, la sombre fidélité des choses tombées, mais fidèle en même temps aux amitiés qui ont été le charme et l'honneur de sa vie, tra-