‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 45 sur 55 · OBSÈQUES DE M. DE RONCHAUD · texte numérisé non relu

OBSÈQUES DE M. DE RONCHAUD

vaillant avec délices aux ouvrages qui ont fait la réputation de son nom, tout en prêtant le concours de sa plume et en donnant son temps et son effort, toutes les fois qu'on faisait appel à sa bonne volonté. Il combattait pour sa cause et à ses heures. Pourquoi ne seraitil pas permis à un journaliste de rappeler que M. de Ronchaud, dans nos anciens combats pour la liberté garrottée, eut non pas un simple journal, mais une revue tuée sous lui, comme un de ces chevaux de bataille dont on aime à redire la fin glorieuse. Mais son œuvre véritable, ce ne fut pas la politique, mais l'art et la poésie. Ses vers n'étaient pas toujours aussi achevés, aussi parfaits que les poètes de nos jours, impassibles et impeccables, les e:îvigent; mais ces vers coulent de source et souvent leur veine est des plus heureuses. M. de Ronchaud était de ceux qui sont poètes sans le faire exprès : c'est peut-être la meilleure manière de l'être. En revanche, sa critique était des plus savantes et des plus recherchées. Son livre sur la sculpture grecque a révélé dans l'artiste et dans le philosophe un sérieux et profond érudit. Personne ne savait mieux que M. de Ronchaud qu'autant il est facile de parler et d'écrire sur les arts sans s'y connaître, autant il est nécessaire de beaucoup travailler, pour ^:primer sur les œuvres des autres des idées justes et précises, vraiment originales. Il s'informait longuement et méditait beaucoup. Ainsi s'expliquent et ses succès et son autorité.

Un tel homme, sous la troisième République, devait apporter son concours et prendre sa part dans cette (euvre d'éducation générale à laquelle préside le ministère de l'Instruction publique. Il avait franchi successivement à peu près tous les degrés de la hiérarchie, avant de parvenir à la direction des musées nationaux. Il y laissera, comme une trace lumineuse et durable de son passage, cette école du Louvre, où l'on forme, à

no AU MINISTÈRE DE LINSTRUCTION PUBLIQUK

son exemple, des artistes qui connaissent tout le prix de la science et des savants habiles à tirer parti, pour la découverte et l'exposition de la vérité, de toutes les ressources de l'art. M. de Ronchaud était au Louvre comme dans sa place naturelle. Cet admirable dépôt de nos richesses ne pouvait être confié à des mains plus pures et plus dignes. Il était vraiment comme le prêtre de ce sanctuaire de l'art.

La vieillesse et les souffrances se sont brusquement abattues sur lui. 11 n'y a pas longtemps encore qu'il était plein d'entrain, de gaieté, de projets et de résolutions, de santé, de force et de vie. En quelques semaines, nous l'avons vu rapidement dépérir, miné par un mal terrible qu'il supportait avec une admirable patience. J'ai eu l'honneur de recevoir sa dernière visite, la veille de son départ. Il m'apportait, avec la libérale courtoisie qui était dans ses habitudes, un objet d'art qui restera dans mes plus précieux et plus chers souvenirs. En pressant ses mains subitement amaigries, en voyant ses beaux yeux presque éteints, j'ai eu comme un fatal pressentiment; mais je ne croyais pas la mort si près, et la fatale nouvelle a été foudroyante pour moi comme pour les autres.

Notre deuil est profond, nos regrets ne sont pas près de finir. Les hommes comme M. de Ronchaud sont rares : on les pleure, on ne les oublie pas.

(3 août)

Jeunes élèves,

Si j'éprouve quelque difficulté à maîtriser l'émolion qui me domine en cette solennité, au moment où je ine lève, à cette place, pour vous adresser la parole avec toute l'autorité de la haute magistrature intellectuelle et morale dont je suis momentanément revêtu, n'en soyez pas surpris : cette émotion est très vive, mais elle est en même temps bien légitime. Ma pensée, en effet, se reporte à quarante années dans le passé de ma vie : elle remonte vers mon père et ma mère, ces humbles, laborieux et honnêtes artisans de leur petite aisance, dont les sacrifices, à la hauteur de leur amour sans bornes pour leurs enfants, m'ont ouvert les portes de ce collège et m'ont permis de m'asseoir sur les bancs que vous occupez aujourd'hui, pour y disputer et mériter des couronnes pareilles à celles que vous allez recevoir tout à l'heure. (Applaudissements.) Cette pensée n'est pas une pensée d'orgueil, mais de reconnaissance. Il me semble que je revois et que j'entends ces êtres si chers que j'ai perdus il y a déjà

si longtemps et à qui je dois tout. Je crois retrouver sur leurs visages qui m'apparaissent ce sentiment de fierté joyeuse qui me frappait toujours, quand je rentrais à la maison pour y passer le temps des vacances, rapportant le témoignage du travail qui les payait de leurs propres peines. Ohl comme nous étions heureux! comme nous nous aimions I S'ils me voyaient aujourd'hui, que diraient-ils? (Vive émotion. — Applaudissements.)

Monsieur le recteur, monsieur le préfet, et vous, mes compatriotes, mes électeurs, mes amis anciens ou nouveaux, c'est vous qui m'avez demandé de venir ici; il m'était impossible de ne pas répondre à votre appel. Je vous remercie du fond du cœur, je vous dois la plus belle et la plus douce journée de mon existence, et j'emporterai de cette fête des impressions et des souvenirs qui ne s'effaceront jamais. (Applaudissements prolongés.)

Jeunes élèves, en faisant ce retour sur moi-même, je n'ai pas cédé seulement, croyez-le bien, à un sentiment d'exaltation personnelle que, pour rien au monde, je ne voudrais avoir eu l'hypocrisie de dissimuler ; j'ai aussi pensé beaucoup à vous, à vos familles, à cette démocratie française dont nous sommes tous les enfants, et qui a maintenant de si grands devoirs à remplir envers notre patrie. 11 faut bien que je vous dise ce que signifie, pour tous ceux qui voudront y réfléchir, ma présence au milieu de vous. Permettezmoi de vous faire remarquer que ma personne ne* compte plus ici ; mais ce qui compte, ce qui doit appeler et retenir votre attention, c'est ce fait, évident comme la lumière du jour, qu'un homme, né dans les couches profondes du peuple, peut, par la seule puissance du travail au service de convictions fermes, s'élever aux premiers rangs de notre société issue de la Révolution française, où le mérite personnel a définitivement rem*'

placé la naissance et la fortune. (Bravos répétés.) Et, veuillez bien l'observer, cette ascension vers les hauteurs n'est pas propre à quelques individus plus ou moins heureusement doués par la nature, c'est le mouvement général de notre peuple. Notre société est travaillée universellement de ce besoin de monter plus haut et de gravir, à chaque génération, un degré de plus dans l'échelle infinie de la liberté, de la science et de la civilisation. (Applaudissements.) La France peut souffrir à de certaines heures de cette ardeur dans la recherche du mieux, qui est la grande passion de tous ses enfants, surtout de ceux qui sont en bas et qui aspirent à s'élever. Mais ce sont là de nobles souffrances, qui font de notre patrie un exemple et qui la désignent à l'admiration souvent jalouse du reste de l'univers. Ne nous plaignons pas de ce mal glorieux ni du trouble qu'il peut susciter dans certaines âmes. Cette ascension vers la lumière, c'est la démocratie même. Nous sommes tels ([ue nous a faits le génie de notre race. Nous ne pourrions pas renier la Révolution française, mère de la démocratie, sans nous renier nousmêmes. Elle est pour nous notre raison d'être et de nous développer, le principe de nos actions, la cause de nos efforts, l'origine et la fontaine de toute vie et de toute espérance. Jeunes Français qui m'écoutez. votre passé, votre présent, votre avenir, tout est là. Soyez fidèles à cette grande idée de justice et de progrès qui fait de vous les fils éclairés et libres d'une nation de citoyens maîtres de leurs destinées : dans cette fidélité, vous trouverez la force et l'honneur. (Bravos.)

Mais avant d'être des hommes, commencez par être des écoliers appliqués, laborieux, disciplinés. Ne devancez pas le temps dans sa marche rapide : vous vieillirez assez tôt. Vous avez à soutenir et à grandir la réputation de notre vieux lycée. A cet égard, recevez toutes

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mes félicitations : avant-hier, à la Sorbonne, c'est avec une satisfaction profonde que j'ai entendu appeler cinq fois le lycée de Dijon dans le concours des lycées et collèges des départements. (Applaudissements prolongés.) Vous avez particulièrement brillé dans les sciences et dans l'enseignement spécial. Je m'en suis réjoui, car c'est la preuve que vous serez un jour des hommes de votre époque, avec les préoccupations de l'esprit moderne. (Bravos.) Mais ne délaissez pas les lettres antiques. N'attendez pas d'en connaître trop tard les avantages ni d'en goûter le charme et la douceur. C'est une grande supériorité dans la vie que d'avoir commencé par vivre dans le commerce des plus grands esprits qui aient pensé, médité, travaillé, et composé des chefs-d'œuvre impérissables pour le bien commum des hommes. (Applaudissements répétés.) Vous avez des maîtres qui vous disent tous les jours ces choses avec bien plus de compétence que je ne puis le faire : soyez dociles à leurs leçons; ils vivent et travaillent pour vous avec un zèle que je ne saurais trop louer, même en leur présence. Vous avez applaudi à la distinction récemment accordée à leur chef par le gouvernement de la République et qui n'était que la juste récompense décernée à sa carrière pleine de dévouement, de mérites et de services. (Bravos.) Cette récompense n'est pas la seule que j'aurais voulu donner, si un ministre pouvait faire toujours ce que Ton est en droit d'attendre de lui; mais qu'à cela ne tienne, ce qui doit venir viendra, avec la patience qui use le temps. Comment pourrait-il y avoir injustice, erreur, ou même simple oubli? Est-ce que vos succès dans les concours et dans les examens ne rappellent pas incessamment vos titres? Je les connais, et c'est *moi qui voudrais avoir le temps avec moi pour vous prouver que je ne vous oublierai point. (Applaudissements.)

Notre lycée est en si grande et si pleine prospérité

que les diverses municipalités qui se sont succédé à la tète de notre chère ville de Dijon, se sont occupées à l'envi de lui trouver une installation meilleure et plus digne des destinées glorieuses que l'avenir lui réserve. Bien que je sois d'une génération qui n'abandonnera .pas sans quelque mélancolie le vieux berceau de la rue Saint- Philibert où nous avons balbutié les premiers éléments des langues anciennes et modernes, où nos intelligences se sont éveillées aux premières notions des sciences et de la philosophie, je vous annonce que c'est sans regret comme sans jalousie que je prendrais plaisir à voir jeter les fondements d'un nouvel édifice : ce serait pour moi comme le complément de la fête d'aujourd'hui, car nous vous aimons, jeunes élèves, avec une sollicitude toute paternelle, et les pères dignes de ce nom ne portent jamais envie à leurs enfants. Nous vous aimons avec une tendresse éclairée et vigilante, qui est la meilleure part de notre amour pour la patrie dont vous êtes l'espoir. (Bravos prolongés.)

Ah! la patrie, cette patrie française, si noble, si glorieuse à de certains jours, et plus chère encore quand le malheur vient à fondre sur elle, et quand l'infortune semble le prix de sa gloire, nous ne l'aimerons jamais assez; c'est ce qu'il y a de plus grand, de plus auguste dans le monde, et les belles paroles que vous avez entendues tout à l'heure vous ont appris une fois de plus tout ce que nous devons faire pour la France, pour son influence et sa grandeur, pour son rayonnement et son prestige au dehors. (Applaudissements. C'est sous les drapeaux d'une libre République que vous auriez à combattre pour son honneur et pour, sa vie, si jamais cette vie, cet honneur étaient menacés. Soyez prêts pour ce grand devoir, prêts jusqu'au sacrifice, jusqu'à la mort. Par là, vous mériterez d'avoir à votre tour une postérité républicaine qui vous rendra reconnaissance et respect, et ainsi continuera notre race, au

sein de la démocratie, race de preux sans peur et sans reproche, comme autrefois au temps de la noblesse et de la chevalerie, cette première incarnation de la force et de la grâce, de la bonté et de la beauté du génie de la France. (Salves d'applaudissements.)

(4 août)

Mesdemoiselles, Messieurs,

Le ministre des beaux-arts reprend aujourd'hui une tradition interrompue depuis quelques années, en venant apporter à ce grand établissement national le témoignage de la sollicitude du gouvernement de la République.

Ce n'est pas à dire que cette sollicitude vous ait jamais fait défaut, même au temps où le ministre n'en était pas l'organe; et vous n'avez certainement pas perdu le souvenir des discours charmants et sages, pleins de vues aussi fines qu'élevées sur l'art, remplis d'aimables conseils, que prononçait annuellement à cette fête M. Kaempfen, directeur des beaux-arts. Je le remplace aujourd'hui, mais je n'ai garde de le faire oublier. Au contraire, je voudrais vous demander de rester tout pénétrés de ses enseignements si justes et si délicats. Il n'y a rien de mieux à vous dire que ce qu'il vous disait en si bons termes, quand il vous mettait en garde à la fois contre la présomption et le

découragement, ce double écueil que l'on est exposé à rencontrer à l'entrée de toute carrière d'artiste; quand il vous répétait que cette École, si grande qu'elle soit, n'est après tout qu'une école comme les autres, et que Ton n'y apprend guère qu'à bien apprendre, quand on en sera sorti ; quand il vous conseillait de mûrir et d'orner votre esprit par la lecture incessante, la méditation sévère des chefs-d'œuvre de la littérature, non pas seulement de ceux dont vous vous préparez à devenir les interprètes applaudis et admirés, mais de tous ceux qui, concourant à l'éducation générale de notre nation, sont l'honneur et la force de l'esprit humain.

Nous qui ne sommes que le public, quand nous avons l'honneur de nous adresser aux artistes ou à ceux qui aspirent à le devenir, nous ne pourrions pas, sans quelque impertinence, leur faire part de nos observations ou de nos remarques sur les détails purement techniques de l'art qu'ils étudient et qu'ils pratiquent tous les jours ; nous sommes obligés, par la réserve qui nous est imposée, de nous en tenir à des considérations d'ordre général, à des indications d'ensemble sur la direction à donner à de bonnes et profitables études, à des exhortations sur le caractère auguste du grand art, manifestation magnifique de la vérité, et sur le culte qui doit lui être rendu.

Les conseils d'un ministre des beaux-arts sont nécessairement très bornés. Il ne peut guère que demander aux élèves du Conservatoire de soutenir l'antique renommée de cette noble maison, de la rajeunir par des efforts et des succès nouveaux, de la porter plus haut même, à force d'application, de persévérance, de science acquise et mise au service de la pure inspiration, à force de recherches patientes et de soin infini dans le détail des exécutions. Autrefois, au temps de la monarchie, on pouvait dire et même écrire en vers,

Ins qu'une telle flatterie choquât le goût pourtant si scret des plus honnêtes gens :

Un coup d'oeil de Louis enfantait des Corneilles.

Historiquement, le mot n'était point vrai. Mais, au point de vue moral, ce mot ne blesse pas moins la vérité que le goût. Le génie ne naît pas sur commande. Louis XIV disait : « L'État, c'est moi. » Aujourd'hui, l'Etat, c'est tout le monde; et, bien qu'il ait hérité de la puissance du grand roi et qu'à l'égard du génie à susciter quelques-uns soient tentés de lui attribuer le même privilège, l'État ne peut communiquer à personne ce qu'il n'a pas, le don divin, le feu sacré, l'étincelle du génie. Il ne peut qu'aider au génie, en lui donnant les moyens de se reconnaître et de s'élever; il ne peut que chercher les vocations et les mettre en lumière, que montrer la voie où les grands maîtres ont trouvé la gloire, tout en excitant les jeunes imaginations à tenter des voies nouvelles ; mais il doit surtout garder les sources pures du grand art, veiller aux vraies traditions et les conserver. C'est le titre même de cet établissement, messieurs; si vous en voulez l'origine et la signification, les voilà.

Il faut donc bien vous persuader, jeunes élèves, qu'en venant ici vous venez à l'école, à une école qui demande, au même titre que les autres, mais peutêtre plus que toutes les autres, du travail et de la peine, un travail opiniâtre, réfléchi, consciencieux, une peine dont vous ne vous souviendrez plus, car le succès, les applaudissements, la fortune et la gloire sont au bout, et tout cela fait oublier bien des ennuis et des souffrances. Cette école donne accès comme les autres à une carrière plus difficile, plus tourmentée que les autres carrières, mais c'est là ce qui excite et soutient votre zèle et votre ardeur. On ne voit pas

qu'elle soit moins fréquentée qu'à nulle autre époque. Et pourquoi le serait-elle moins ? Le goût de l'art se répand de plus en plus au sein de notre société démocratique ; la musique classique est enfin appréciée, non plus par une élite, mais par la foule, qui en fait ses délices; les théâtres lyriques et dramatiques s'ouvrent à un public de jour en jour plus nombreux et plus délicat; on aime l'ancien et on veut du nouveau. N'estil pas naturel que le Conservatoire voie s'accroître le nombre de ses élèves, surtout quand on sait le dévouement à cette maison et à l'enseignement qu'elle donne de l'illustre artiste, gloire de notre école française, qui dirige tout ici avec l'assistance d'administrateurs dont l'amitié, qui a sa pudeur, m'empêche de faire l'éloge autant qu'ils le méritent?

On a donc dû penser à rendre l'accès des classes dramatiques du Conservatoire un peu plus difficile, afin d'arriver, par une première sélection, à ne donner des leçons qu'à des élèves vraiment capables d'en profiter. On ne sera admis désormais qu'après un examen à deux degrés. Il y aura d'abord une épreuve d'admissibilité, et parmi les admissibles, à une seconde épreuve, on choisira ceux qui auront le titre d'élèves définitifs. Voilà qui ne prouve pas, messieurs, que les sujets nous manquent, mais qui prouve, au contraire, que dans cet établissement consacré aux arts on suit la grande règle de l'art qui consiste à préférer le mérite au nombre et à faire passer avant la quantité la qualité.

Le Conservatoire d'ailleurs continue à être entouré de toutes les faveurs des artistes et des amateurs éclairés. La collection d'instruments de musique en usage chez tous les peuples depuis l'antiquité et dans tous les pays, sous toutes les latitudes, s'est enrichie, grâce à la bonne entremise et aux démarches de M. Jouslain, notre consul à Java, grâce surtout à la

sympathie et aux libéralités de MM. Van Heuten, Van Hasselt, Van der Chys et de Sturler, dont j'ai tenu à citer les noms pour les signaler à votre gratitude, d'un instrument de musique javanais particulièrement curieux que Ton nomme gamelon. C'est un ensemble de plusieurs instruments qui forment tout un orchestre. Il n'existait en Europe qu'un instrument de ce genre, au musée d'Amsterdam, avant le don gracieux et important qui vient de nous être fait. C'est un témoignage de plus de cette pensée, qui n'a pas cessé d'avoir cours dans la haute société policée de l'univers, que tout homme civilisé a deux patries, la sienne et puis la France. Ces généreux Hollandais ont à ce titre bien mérité notre reconnaissance.

A côté de cet instrument original, mais quelque peu barbare, l'administration du Conservatoire pourra placer un chef-d'œuvre de plus du grand facteur Stradivarius, qui nous a été donné par le général russe Davidofî avec une sympathique effusion de cœur dont le témoignage a singulièrement ajouté au prix d'ailleurs inestimable de son cadeau. Ce sont là des joyaux que nous aimons à montrer à nos visiteurs. Ils prouvent que la France n'a pas cessé d'être aimée par ceux qui connaissent ses grandeurs, ses infortunes et la part qu'elle a eue et qu'elle garde dans la civilisation européenne.

Après ces présents dont nous sommes si fiers et si heureux, il faut parler d'un autre qui nous a vivement touchés, parce qu'il nous vient d'une ancienne pensionnaire de cette maison, sociétaire de la Comédie- Française et dont les amateurs de la gaieté, du naturel, du bon et franc sourire, de la science et du talent de bien dire n'ont pas perdu toute mémoire. Mme Ponsin a légué une somme de 12 000 francs pour fonder un prix destiné à venir en aide à la meilleure élève de la classe des femmes qui aurait besoin de secours pour

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continuer ses débuts. Le prix Ponsin sera décerné cette année pour la première fois, et viendra s'ajouter à la liste des prix Nicodami, Guérineau, George Hainl, Popelin, Erard : vous voyez bien, messieurs, que nous sommes dans une école de traditions! On les y conserve toutes, même celles de la bienfaisance et de la générosité. C'est ainsi que Ton fonde les bonnes maisons, les institutions durables, celles qui défient les révolutions de la mode, bravent les caprices passagers de la vogue, et résistent même au temps qui détruit tout.

Avant de vous dire un mot de ceux que vous avez perdus pour toujours, j'adresserai le témoignage de vos fidèles sympathies à M.Mocker, qui les a emportées dans la retraite où il est entré le 1" avril 1887, en même temps que M. Mathias, compositeur distingué, virtuose éminent, dont vous garderez les bons exemples avec les habiles et savants enseignements. M. Mathias a été remplacé, ainsi que M. Le Couppey que la mort nous a enlevé également cette année, après moins d'un an de retraite glorieusement gagnée par des services d'un demi-siècle, et dont il suffit de prononcer le nom pour faire l'éloge, par MM. Alphonse Duvernoy et Henri Fissot, que j'ai l'honneur de compter tous les deux au nombre de mes amis personnels, et qui ont remporté tous les deux ensemble le premier prix, M. Duvernoy à treize ans, M. Fissot à douze ans. Les voilà tous les deux professeurs ensemble, dans cette école dont ils ont été l'ornement et la parure et dont ils vont être maintenant l'appui et la force. Ils ont depuis longtemps votre respect, comme ils avaient vos sympathies.

Le Conservatoire est encore en deuil de Mme Massart. que tous vous conduisiez à sa dernière demeure, il y a quelques jours à peine. Ce n'est pas à moi qu'il peut appartenir de célébrer ici les mérites si éclatants et si divers de Mme Massart comme virtuose et comme pro-

fesseur. Les vrais maîtres ne sont bien Idiiés que par leurs émules, qui sont aussi leurs vrais juges. Tout ce que je puis dire, c'est que Mme Massart sera difficilement remplacée, si l'on se place au point de vue tout spécial de l'enseignement qu'elle donnait avec tant de supériorité. Elle laisse un grand vide non seulement dans les classes du Conservatoire, mais dans les cœurs de ceux qui l'ont connue. N'ayant pu me joindre à ceux qui lui ont rendu le suprême devoir, je lui adresse ici l'adieu de l'administration des beaux-arts, qu'elle honorait par sa dignité et son talent.

Une autre catastrophe a fondu sur l'art en France pendant cette année 1886-1887. Le théâtre de l'Opéra- Gomique a été la proie des flammes. La ruine d'une maison, cela ne se compare pas à la disparition définitive d'un artiste. Non, sans doute, mais l'art pourrait cruellement souffrir, et les artistes eux-mêmes seraient exposés à de graves dommages, si un théâtre comme celui de TOpéra-Gomique restait trop longtemps fermé, privant la population d'un plaisir dont elle aime l'élévation, la grâce et la douceur, mettant les jeunes débutants dans rembarras pour se produire, dispersant une troupe qui brillait par Tensemble autant que par les sujets d'élite qu'elle avait réunis. La réouverture provisoire de rOpéra-Comique est en ce moment l'objet, des préoccupations de l'administration des beaux-arts. Les obstacles inattendus qu'a rencontrés cette affaire, dans laquelle on aurait dû trouver groupées toutes les bonnes volontés, disparaîtront devant la résolution formelle de l'administration, gardienne non seulement des intérêts des artistes, mais de l'intérêt supérieur d'une forme de l'art en qui se sont manifestés, depuis cent cinquante ans, sous tant de formes agréables et variées, les meilleures qualités et les plus heureux dons du génie français, la bonne humeur, la sensibilité fine et tendre, l'esprit élégant et vif, avec les plus

honnêtes passions. Ce que nous voulons, messieurs, c'est que tous ceux qui aiment Topera- comique ne soient pas trop dérangés dans leurs habitudes et leurs prédilections. Nous tenons à ne pas exposer ce genre si particulier, si délicat, si national, aux périls d'une exploitation commencée dans des conditions où il y aurait trop de chances à courir. Nous cherchons à tout concilier, uùe bonne et belle exécution des meilleurs chefs-d'œuvre du répertoire, des plus populaires, des plus sûrs du succès, avec le moins de risques possible, avec la continuation des traditions et des traités, en tenant compte de la situation des personnes, de leur passé et de leur avenir. Rouvrir l'Opéra-Gomique pour le rouvrir, ce serait assurément quelque chose; mais nous avons plus d'ambition, nous cherchons à le rouvrir dans un emplacement, dans une salle dont le public, ne se sentant pas trop éloigné, reprenne le chemin, pour l'avoir déjà connu. On se plaint de notre lenteur : on a sans doute raison, mais rien ne se fait en un jour. Nous ne sommes pas les seuls à désirer que cette affaire finisse : les plus intéressés, ce n'est point parmi nous qu'on les trouve; et, parmi tant d'intérêts soulevés et en lutte, nous ne cherchons qu'à démêler et à faire triompher celui dont nous avons la garde, ,rintérêt de ce répertoire qu'il ne faudrait pas laisser démembrer, pas plus qu'il ne faut laisser se dissoudre la compagnie qui en est l'interprète. Le public peut compter sur notre zèle et nos efforts.

Cette année, d'ailleurs, n'a pas été seulement une année de deuils et de ruines. L'Académie nationale de musique a su ajouter à son répertoire un grand opéra. Patrie, de M. Paladilhe, partition magnifique, tout inspirée des sentiments les plus généreux, cadre splendide où l'on a pu voir et contempler des passions aux prises et dans tout l'éclat de la vérité et de la couleur historiques. La scène française s'est enrichie d'un

CONSERVATOIRE DE MUSIQUE ET DE DÉCLAMATION 12a

nouveau chef-d'œuvre, Francillon, dont le succès, qui a été, dès le premier soir, un vrai triomphe, dure encore, à la grande satisfaction du public d'élite de la rue Richelieu, à la plus grande gloire de l'un des maîtres les plus hardis et les plus originaux de notre littérature contemporaine. A l'Opéra-Comique, avant le désastre qui nous l'a enlevé, un des hommes qui font le plus d'honneur à cette maison, M. Camille Saint-Saëns, avait àonné Proserpine que je me reprocherais de ne pas saluer au passage, avec cette belle symphonie exécutée par l'illustre orchestre qui, les matinées d'hiver, attire dans cette salle la compagnie la plus choisie et la plus raffinée. Au moment même où rOpéra-Comique s'est écroulé, une œuvre distinguée, le Roi malgré lui, allait peut-être prendre place parmi les gains et porter à notre actif : il y a des regrets à donner à cette victime de l'incendie du 25 mai, qui sera secourue comme les autres.

Ce qui doit nous soutenir dans cette épreuve, c'est que le Conservatoire reste fidèle à l'esprit de son institution. Ici on garde le secret de faire de brillants élèves qui deviennent plus tard des maîtres justement admirés. Je ne vous dirai rien des concours qui viennent de se terminer; on ne commente pas les décisions d'un jury tel que celui qui préside à vos épreuves; on console les vaincus, on acclame les vainqueurs, en leur promettant à tous la sollicitude éclairée de l'État, si les uns et les autres continuent à s'en rendre dignes par leurs efforts; enfin, tâche bien douce, on apporte des récompenses à ceux qui les ont méritées.

J'ai l'honneur de porter à la connaissance de l'assemblée que M. le président de la République a bien voulu, sur ma proposition, nommer chevalier de la Légion d'honneur M. Charles Lenepveu, élève de M. Ambroise Thomas, grand prix de composition musicale en 1865, })rofesseur d'harmonie au Conservatoire, auteur de

nombreuses compositions, qui toutes attestent que dans cet artiste éminent il y a des trésors de science et de conscience, d'inspiration et d'harmonie, qu'il est temps, grand temps de mettre en pleine lumière pour l'honneur de la France et la gloire de l'art. Le Florentin exécuté à l'Opéra-Comique, le Requiem exécuté au Conservatoire, Velléda, connue, hélas! des Anglais, grâce au zèle de la grande artiste, Mme Patti, avant de l'être des Français, qui n'en ont entendu que des fragments, sont les titres de M. Charles Lenepveu à la décoration que je suis si heureux de lui remettre dans cette solennité.

J'apporte également la croix de chevalier de la Légion d'honneur que M. le président de la République a mise à ma disposition pour M. Maubant, professeur de l'une des classes de déclamation du Conservatoire et sociétaire de la Comédie-Française. C'est l'art classique, avec ses austères enseignements, qui est reconnu, préconisé, honoré, couronné une fois de plus dans la personne de M. Maubant, dont le caractère est égal au talent; et c'est une bonne fortune pour moi que de lui remettre ce témoignage d'une haute estime et d'une considération dont mieux que personne il connaît tout le prix.

Élèves du Conservatoire, voilà les grands enseignements de ces fêtes : le mérite y est récompensé, et les services rendus y sont exaltés, comme ils doivent l'être dans un grand et noble pays qui a le sentiment de la reconnaissance. Pour des artistes, ce n'est pas assez : leur âme ardente et passionnée poursuit la gloire; c'est leur lot, c'est leur domaine. Ce n'est pas moi qui vous détournerai de cette ambition, la plus généreuse qui puisse enflammer vos cœurs. On n'est vraiment artiste que lorsqu'on s'est tiré soi-même par son travail, par son talent, je n'ose pas dire par son génie, du sein de la foule. Le génie n'est jamais confondu avec la foule :

du premier coup il s'en empare, la domine, la possède, pour la consoler et la réjouir, pour l'exalter et l'entraîner. Aimez donc la gloire, la vraie, la pure gloire, celle que donnent les juges difficiles qui savent devancer les arrêts de la postérité. Aimez la gloire : la France l'a toujours aimée, et toujours elle a su la donnera ceux des artistes de l'étranger qui sont venus la lui demander. Je n'en veux pour preuve et pour dernier exemple que les honneurs rendus récemment par la France à ce grand Rossini que l'Italie, sa patrie de naissance, a voulu placer dans son Panthéon. Nous avons prouvé ce jour-là que les hommes illustres qui nous ont aimés, nous les traitons comme des fils adoptifs de la France. La municipalité de Florence a redemandé la dépouille mortelle de l'auteur de Sémiranis^ de Moïse, du Barbier de Séville et de Guillaume Tell ; mais Guillaume Tell, écrit pour notre première scène lyrique, nous reste : c'est un opéra français, qui est un des plus beaux fleurons de la couronne de gloire de la France, et qui est aussi comme un trait d'affinité, de consanguinité de plus entre les deux grandes patries de l'art, entre l'Italie et la France, si bien faites pour s'aimer, s'unir et se comprendre.

Ces fêtes-là ne sont pas les fêtes d'une école, mais d'une nation et, pour mieux dire, de l'humanité. Ce sont les fêtes de la gloire; je comprends qu'elles tentent vos jeunes cœurs et qu'elles fassent vibrer vos âmes à la fois d'enthousiasme et d'espérance.

SOCIÉTÉ DES INSTITUTEURS DE LA CÔTE-d'oR

(25 août)

Monsieur lk Président, Messieurs,

Je vous remercie de m'avoir appelé à cette réunion, et vous avez eu raison de compter sur l'empressement que je mettrais à répondre à votre invitation. En effet, messieurs, ce n'est pas seulement parce que j'accomplis en ce moment un devoir de ma charge, que je suis heureux de me trouver ici, mais c'est surtout parce que, de tout temps, j'ai aimé l'instruction populaire et ceux qui s'y dévouent. (Applaudissements.)

On ne s'est donc pas trompé, quand on vous a dit que je suis profondément attaché, sérieusement dévoué à votre état et à vos personnes. Je crois pouvoir déclarer publiquement devant vous que j'ai donné ma vie tout entière à mon parti, à la cause que je sers depuis vingt-cinq ans, avec une ardeur et une fidélité qui ne se sont jamais démenties. Mais j'ajoute immédiatement que je n'ai jamais compris, jamais servi la République que parce qu'elle est, à mes yeux, un gouvernement d'éducation générale, un gouvernement qui éclaire les générations nouvelles, pour les élever à un degré de civilisation supérieure.

Vous êtes, messieurs, des instituteurs. Sous ce titre modeste, on découvrirait sans trop de peine la plus grande idée de la société moderne. Quand la Convention nationale fonda la grande École Normale, qui fut la plus importante de ses créations scientifiques, les maîtres à qui elle confia les chaires furent appelés par elle des instituteurs. Je ne rappelle pas ce souvenir pour exalter votre orgueil; je parle ainsi, parce que c'est une vérité dont il faut que vous soyez tous pénétrés : aucun titre n'est au-dessus du votre.

Lorsque, dans la première ardeur de votre jeunesse, vous avez embrassé cette carrière si méritoire et si pénible de l'enseignement du peuple, vous avez choisi le poste le plus difficile de la société ; vous avez assumé la tâche la plus ingrate, le labeur qui rapporte le moins et les fonctions qui exigent le plus de dévouement. Tout cela, messieurs, est fait pour exciter en vos âmes le sentiment du devoir au plus haut degré. Je ne dis pas qu'il n'y ait point là de quoi développer en vous un certain orgueil naturel, qui ne me semble pas illégitime, mais qui deviendrait mauvais, s'il n'était pas contenu par cette austère idée du devoir, dont je vous parle et qu'il faut sans cesse méditer. Aussi, le devoir d'un homme qui vient à vous, surtout quand il vous aime, c'est non seulement de vous exciter, de vous encourager et de vous soutenir, mais c'est d'abord de vous conseiller.

Une réunion de ce genre n'est pas tout à fait nouvelle pour moi. Ce que je fais aujourd'hui, je le fais à peu près tous les ans à Sombernon, à l'école même dans laquelle j'ai passé mes premières années, et où j'ai appris à lire. Chaque année, je me joins âmes collègues de la délégation cantonale, appelés à délivrer le certificat d'études aux jeunes écoliers qui se présentent pour l'obtenir. Il y a là, tous les ans, une réunion à laquelle je tiens beaucoup à ne point manquer, et je fais le voyage de Paris en Bourgogne tout exprés, pour être présent à

ce rendez-vous annuel. Ce ne sont pas seulement les élèves qui m'attirent, ce sont surtout les maîtres. C'est pour moi une occasion de leur parler. Je me retrouve encore avec les instituteurs du canton de Sombernon, quand ils se réunissent pour leurs conférences professionnelles. Il m'a toujours paru qu'en venant à ces assemblées, j'accomplissais une partie du mandat dont j'ai été honoré par mes concitoyens. (Mouvement.)

Oui, messieurs, quand je me rends au milieu des instituteurs appelés à former les générations nouvelles, je m'acquitte envers mes concitoyens, envers mes électeurs, d'une partie de ma tâche, qui n'est, à mes yeux, ni moins importante ni moins intéressante que celle qui consiste à préparer et à voter les meilleures lois. Je crois travailler à former les mœurs nouvelles. Et que vaudraient les lois, s'il n'y avait pas les mœurs pour les soutenir? (Vive approbation.) .

Messieurs, cette société de secours mutuels que vous ayez si sagement établie par votre initiative, à l'aide de vos propres ressources, pour vous subvenir et vous aider dans les épreuves que vous avez à traverser, n'est pas une œuvre de parti. Il n'est pas nécessaire qu'elle procède de la politique ni qu'elle s'en occupe; vous avez voulu simplement fonder une œuvre de bienfaisance, et c'est assez pour lui mériter les sympathies de tous les honnêtes gens. (Très bien! Très bien!)

Mais, messieurs, il n'est pas possible non plus de se rencontrer avec les instituteurs qui élèvent les enfants de la France républicaine, sans leur dire qu'ils sont aujourd'hui investis d'une magistrature particulière, d'un caractère fort élevé et qui doit accroître en eux le sentiment de leurs devoirs et de la haute responsabilité morale qui en découle. Vous comprenez bien à quelle partie de votre tâche quotidienne je fais allusion. Vous êtes maintenant chargés d'enseigner la morale civique. C'est un grand honneur, mais c'est

aussi une fonction délicate et qui doit parfois vous eiïraver. Eh bien, messieurs, je tiens que c'est un titre d'honneur pour la République que de vous avoir confié une pareille tâche. (Nouveaux applaudissements.)

Nous vivons dans des temps laborieux et troublés, où, comme on l'a souvent dit, le plus difficile n'est pas de faire son devoir, mais de le connaître.

Messieurs, représentez-vous bien que vous êtes cliargés d'initier de jeunes âmes à la vie morale. Le législateur républicain ne pouvait rien faire qui fût de nature à rehausser davantage à vos yeux la profession d'instituteur, ni rien qui dût en même temps vous inspirer plus de scrupules et plus de modestie.

Messieurs, une pareille hardiesse a été blâmée. A mon avis, cependant, on a sagement agi, à la condition que cet enseignement soit compris comme une œuvre de paix et de concorde, et non pas comme une propagande, une lutte contre telle ou telle manifestation de la conscience qui doit, avant tout, rester libre et respectée. Celte législation nouvelle correspond à un état de société relativement supérieur, et dans lequel on a voulu vous ménager une place qui marquât précisément cette élévation. La République a eu confiance en vous, et elle vous l'a bien montré.

Je vous dirai très sincèrement que, si la République ne devait pas élever progressivement les générations nouvelles à un plus haut degré de moralité et de lumière, elle manquerait à sa mission; elle ne serait plus cet idéal incessamment proposé k tous ceux qui lui ont dévoué leur vie. Elle laisserait la démocratie sans gouvernail et sans boussole. Au lieu d'être le gouvernement de progrès bienfaisant que nos pères et nos maîtres ont voulu établir, elle inaugurerait, à notre honte et à notre désespoir, une ère funeste de décadence et d'anarchie, qui tromperait l'attente des générations futures.

Il résulte de là que les instituteurs sont devenus, bon gré mal gré, les principaux agents du progrès républicain, parce qu'ils sont préposés à l'éducation morale et civique de la démocratie. Messieurs, cette tâche nouvelle doit vous donner beaucoup à réfléchir, car vous avez vraiment charge d'âmes, plus qu'à aucune époque antérieure. Et cependant, permettez-moi de le dire, ce quif à toute époque, a fait les grands instituteurs, c'est ce haut esprit de civilisation qui élève les maîtres pour élever les disciples; dans l'enseignement, tout est là.

Votre honorable et éminent président évoquait, il y a un instant, la mémoire d'un homme dont la personne est restée dans mon souvenir comme l'incarnation même de l'esprit qui animait les temps héroïques de la Révolution : je veux parler de M. le recteur Berthot, dont je vois encore la belle et majestueuse figure sous sa magnifique couronne de cheveux blancs, dont j'entends encore la voix grave et profonde retentir dans les classes de notre collège, quand il y venait pour les inspections. Je ne l'ai vu que pendant une année, — c'était en 1848, — mais sa démarche, son attitude, son langage ont laissé une impression ineff*açable dans mon esprit. Il avait été, au temps de sa jeunesse, l'un des plus forts et des plus brillants élèves de l'ancienne École polytechnique ; il avait connu, pour les avoir eus pour maîtres, les plus illustres savants qui, sous l'énergique impulsion de la Convention, ont travaillé avec tant de génie et de persistance à la défense du sol national. Nous étions bien jeunes alors, mais nous savions déjà qu'il était resté profondément attaché aux grands et terribles souvenirs de cette époque ; aussi, dans cette œuvre d'enseignement à laquelle il était associé, il avait apporté la passion vraie, résolue, sûre d'elle-même, qui fait les hommes d'autorité, et il était impossible, même à des écoliers de douze ans, de le voir sans se sentir pénétré du plus profond res-

SOCIÉTÉ DES INSTITUTEURS DE LA CÔTE-d'OR 133

pect. Quand il donnait un conseil, on sentait qu'on avait devant soi une conscience sévère qui. donnait, (|ui imposait un ordre. (Applaudissements.) ' Messieurs, c'est à former des consciences, c'est à faire des hommes, dans le sens le plus élevé du mot, que vous devez vous appliquer. Les familles vous amènent de petits enfants qui sortent à peine de leurs premiers langes; on vous les confie trop souvent pour s'en débarrasser et pour vous en embarrasser. (Sourires.)

Savez-vous ce que je vous demande? c'est que ces premières difficultés, ces premières misères de votre état ne vous fassent pas oublier tout ce que vous devez de soins à ces jeunes intelligences qui vont s'ouvrir pour recueillir vos premières leçons. Je voudrais que vous comprissiez, dès les premiers jours, que vous êtes en présence de jeunes et frêles plantes que vous devez vous attacher à cultiver avec une incessante sollicitude. Vous avez devant vous déjeunes esprits qu'il faut savoir prendre, non pas pour les briser ou pour les jeter dans un moule uniforme d'où ils ne pourront plus s'échapper et qui ne laissera rien subsister de leur primitive originalité, mais au contraire pour les élever comme des fleurs tendres et délicates dont on excite la croissance régulière en leur donnant un tuteur, sans les briser ni les flétrir. (Très bien! très bien!)

La base de l'éducation que vous avez à distribuer doit être le sentiment de la liberté entendue comme elle doit l'être, c'est-à-dire non pas comme le pouvoir de faire tout ce que l'on veut sans règle ni mesure — il n'y a pas d'idée plus fausse ni plus funeste. (Mouvement d'attention.) Sachez-le, messieurs, et dites-le bien autour de vous, un homme qui s'attribue le pouvoir de faire tout ce qu'il veut n'est pas un homme libre ; il n'est que trop souvent l'esclave de ses passions, de ses préjugés, de ses erreurs. La liberté bien comprise donne moins

de droits qu'elle n'impose de devoirs ; elle crée en particulier l'obligation d'obéir à la conscience, qui ne transige pas avec la loi du devoir. Il n'y a, en effet, d'homme vraiment libre que celui qui se dirige d'après» les conseils de cette voix intime, que l'on n'interroge jamais en vain, en face d'un acte à faire ou d'une résolution à prendre.

Messieurs, vous êtes enfants de la démocratie comme je le suis moi-même; comme vous, j'ai été élevé dans les écoles publiques où vous enseignez aujourd'hui; comme vous, je dois tout à mes maîtres, surtout aux premiers en date de mes maîtres. J'ai eu l'incomparable fortune d'avoir pour instituteur le meilleur, le plus dévoué, le plus grand maître que j'aie jamais rencontré dans ma vie. J'ai passé par bien des classes, dans bien des établissements, j'ai connu bien des professeurs, quelques-uns très illustres, mais je dois dire, parce que c'est la vérité, que je n'ai jamais rencontré un maître pareil à celui qui m'a donné mes premières leçons dans mon enfance. Il s'appelait Hippolyte Charlut. Aucun de ceux qui ont passé par ses mains ne l'oubliera jamais. C'était un homme qui avait le don de se faire écouter en se faisant aimer. Messieurs, dans votre noble état, il n'y a pas d'autre secret, et je suis presque tenté de vous dire ce que disait le grand homme qu'on appelle le grand apôtre et qui mérite ce nom, car c'est bien la plus grande âme d'apôtre que le monde ait jamais vue : « C'est en vain que j'aurais la puissance, la richesse et l'éloquence, à quoi me serviraient tous ces dons? Je ne suis rien, je ne peux rien, si je n'ai pas la charité! »

Eh bien, le professeur, l'instituteur, le maître n'est rien, s'il n'a pas l'amour de son état, qui est l'amour de l'enfance élevé à la hauteur de .l'amour de la patrie dont les enfants sont la vivante et radieuse espérance. (Vive approbation.)

I C'est là ce qui fait votre mission si honorable et si rande ; mais c'est là aussi ce qui doit vous inspirer un si profond sentiment de votre responsabilité vis-àvis de vos élèves et de votre pays. Vous vivez au sein de cette démocratie qui nous a faits tous ce que nous sommes. Il est à peine nécessaire de vous dire qu'aujourd'hui cette démocratie est non seulement la souveraine maitresse de la France, mais qu'elle en est la souveraine définitive, contre laquelle toutes les factions du passé viendront infailliblement se briser. Quelque orage qui puisse passer sur notre pays, on n'arrachera pas la France à la démocratie qui en a définitivement pris possession. (Très bien! très bien!)

Mais si la démocratie est une grande puissance, la France aussi compte pour beaucoup dans la civilisation, et la démocratie a des devoirs austères à remplir envers ce vieux pays de France qui a des traditions à garder, tout un long passé de gloire à soutenir, qui a même des préjugés qu'il faut savoir respecter, — tout en travaillant à les réformer, — car la France est respectable jusque dans ses préjugés. Il faut l'aimer quand elle souffre, il faut ne point la délaisser quand elle pleure, et il faut la servir encore, même quand elle se trompe I (Applaudissements.)

C'est pour la France que vous devez travailler à faire l'éducation de la démocratie, en la transformant par la science, en la préparant par la libre discussion au libre gouvernement d'elle-même. A cette démocratie, que ne reproche-t-on pas? On l'accuse d'être légère et mobile, envieuse et turbulente, d'être trop confiante en même temps que trop présomptueuse.

Ce sont là de bien vilains défauts dont il faut nous corriger, si nous avons le malheur de les avoir. Je ne les crois pas exclusivement propres à notre race; ne seraient-ils pas le produit de cet échauff'ement général des esprits qui se produit toujours, lorsque la liberté

commence à rayonner sur un grand pays dont les mœurs vraiment libres ne sont pas encore formées? Les uns et les autres, nous devons nous appliquer à faire que peu à peu ces forces jeunes et nouvelles se règlent en se tempérant elles-mêmes.

Il en est de la démocratie comme de toutes les puissances, elle a ses flatteurs. Apprenons-lui que son plus grand intérêt lui conseille de ne les point écouter. La démocratie croit, dans l'enivrement tout nouveau de sa puissance, que la liberté est le pouvoir de tout faire, sans voir que la liberté ainsi comprise, c'est l'absence de toute loi, tandis qu'il n'y a de véritable liberté que ^ous la loi. Il faut que vous lui appreniez ces choses, en formant des consciences libres pour des citoyens libres. (Très bien! très bien!) C'est là ce qu'attendent de vous vos élèves, leurs familles, le pays tout entier.

Je pourrais, messieurs, vous parler sur ce sujet bien longtemps. Je vous reverrais demain que je recommencerais de grand cœur avec vous cet entretien sur l'éducation morale et civique, avec la même passion pour les idées que je viens de vous exposer, avec le même désir d'être compris, écouté et suivi par vous. Je n'ajoute plus qu'un mot.

Vous avez formé entre vous une société de secours mutuels dont vous appréciez tous les jours davantage les bienfaits; c'est une œuvre de sage et honnête prévoyance, à laquelle tous les gens de bien sont heureux d'applaudir. Vous avez habilement agi en prenant la forme de la mutualité. Vous avez placé à votre tête un président qui mérite toute votre confiance; vous ne pouviez pas en choisir un plus digne et plus dévoué que l'honorable M. Charles Muteau. (Applaudissements unanimes.)

Cette petite République dans la grande est assez bien constituée pour servir d'exemple. Vous vous admi-

^^^oiis et vous faites le bien. Tous les gouvernements n'ont pas d'autre tâche; ils devraient bien vous imiter dans vos lois et dans vos actes. (Sourires.)

Aussi je me plais à vous dire que je tiens à entrer dans cette petite République qui est ouverte, et je vous prie de m'inscrire au nombre de vos sociétaires adhérents. (Approbation.)

Je me suis décidé à vous demander mon admission, non pas pour que vous gardiez le souvenir de cette visite, mais pour que vous sachiez qu'il est impossible à un homme de cœur de se trouver en face d'autres hommes de cœur sans leur tendre la main, et pour que vous ayez conscience que votre exemple a été compris et jugé digne d'être encouragé et suivi. Mon plus sincère désir serait de vous amener de nouveaux sociétaires.

C'est pour cela que je désirerais que la publicité qui sera peut-être donnée à cette séance servît à bien faire connaître ce que valent l'œuvre et la société que je suis venu encourager, non pas tant comme votre chef, mais comme député de ce pays et représentant de mes concitoyens, mais comme républicain et comme Français. (Très bien, très bien!)

A tous ces titres, je vous demande la permission d'en ajouter un autre qui ne m'est pas moins cher : je suis venu vous parler comme collaborateur, presque comme un confrère, car je me regarde comme un des instituteurs de cette démocratie française à laquelle je dois tout et que j'ai eu de tout temps l'ambition de servir. J'ai, moi aussi, dévoué ma vie à l'instruction civique et morale de mon parti ; c'est pourquoi vous me voyez allant de ville en ville pour y porter la parole. Le dimanche, je n'ai pas de plus grande joie que de me rendre au milieu de mes concitoyens pour les entretenir des grandes idées, des grands intérêts qui doivent

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faire la France plus forte, plus prospère et plus horîô rée parmi les nations. Je m'honore de poursuivre cette tâche. Je n'en connais pas de plus honorable ni de plus utile. C'est ma manière de servir la République que de faire des républicains. On vous racontera à ce propos toutes sortes de choses, on vous dira notamment que je fais de la politique de parti. J'ai passé la plus grande, la meilleure partie de ma vie politique à côté d'un homme dont on a parlé tout à l'heure sans prononcer son nom, mais dont le souvenir, présent à toutes les mémoires, a suffi pour remplir mes yeux de larmes. (Sensation.)

Sous la direction de cet homme, dont le cœur était aussi grand que l'esprit, nous avons cessé de faire de la politique de parti, le jour où la République est devenue le gouvernement de la nation. Nous avons un parti, que nous avons fidèlement servi et auquel nous sommes restés sincèrement attachés. Nous avons travaillé à faire que notre parti, le parti républicain, fût un jour digne de gouverner la France, et nous pensons toujours, comme l'illustre chef et ami que nous avons perdu, que c'est à cette condition seule que la démocratie républicaine poursuivra ses glorieuses destinées : il faut de toute nécessité qu'elle soit digne et capable d'être le gouvernement de la nation. (Bravos et applaudissements.) Toute notre politique peut se résumer dans cette simple formule.

J'ignore, messieurs, si j'aurai loccasion de, vous revoir dans les mêmes circonstances; mais si la même réunion a lieu l'année prochaine, j'y reviendrai, quel que puisse être à cette, époque mon rôle officiel; j'y reviendrai pour me retrouver au milieu de mes cosociétaires.

Je vous quitte donc, en vous souhaitant, ce dont vous avez le plus grand besoin, une bonne santé, avec la foi en votre leuvre, et sans trop de contiance en vous-

mêmes; en vous souhaitant surtout un amour sans bornes de l'enfance, qui est l'avenir de la patrie, un amour sans bornes de la France, qui porte en elle l'avenir de l'humanité. (Double salve d'applaudissements.)

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