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INAUGURATION DE LA STATUE DE BÉNÉDICT SAUSSURE ET DE JACQUES BALMAT

(28 août)

Messieurs,

La fête qui nous rassemble aujourd'hui honore singulièrement le pays qui l'offre à ses hôtes. Ce n'est pas seulement pour acquitter un devoir de reconnaissance envers Bénédict de Saussure, l'illustre savant genevois qui a tant aimé les Alpes savoisiennes et tant contribué à les faire connaître, envers Jacques Balmat, le fils légendaire de cette belle vallée qui a déjà ici une pierre commémorative, que la ville de Chamonix, dont le nom est célèbre dans le monde entier et qui reçoit chaque année tant de visiteurs accourus de tous les points du globe, a élevé ce monument en l'honneur des deux hommes qui ont les premiers foulé de leurs pas les sommets jusqu'à eux inconnus et indomptés du mont Blanc.

Chamonix et les vallées voisines doivent beaucoup à Balmat et à Saussure. Ces deux hommes, le savant au génie patient et perspicace, et le guide intrépide et passionné, ont beaucoup fait pour la fortune et la gloire de ce pays. Ils l'ont doté d'une grande richesse, en le

dotant d'une grande industrie, qui a sans doute comme les autres ses bonnes et ses mauvaises années, mais qui n'a cessé de se développer et de multiplier parmi vous ses bienfaits. Aussi bien, personne n'aurait songé à s'étonner si, à l'exemple de tant d'autres contrées, qui l'ont fait avant vous, vous aviez voulu attester par le bronze et la pierre vos sentiments de gratitude à l'égard de ceux qui ont donné, en même temps, que la célébrité à ces vallées longtemps inaccessibles, l'aisance, l'indépendance, la civilisation à leurs habitants. Mais telle n'a pas été la pensée première et dominante de ceux qui ont associé leurs efforts pour doter Ghamonix du monument que l'on vient de découvrir à nos yeux. (Mouvement d'attention.)

• Certes, le sentiment de la reconnaissance est admirable, et l'humanité fera toujours bien de consacrer la mémoire de ses bienfaiteurs ; mais ici la pensée initiale et maîtresse me semble plus haute, parce qu'elle est plus désintéressée. Ce que l'on a voulu glorifier ici, dans la personne des deux hommes qui composent ce groupe d'une si belle et si généreuse inspiration, c'est la conquête par l'humanité de l'un des points culminants de la planète qu'elle habite et dont elle fait peu à peu son domaine; c'est l'alliance de la science la plus circonspecte et de la passion la plus hardie ; c'est l'acte de la résolution la plus rare au service des plus hautes pensées ; c'est enfin l'union intime entre deux êtres faits pour se rencontrer, se comprendre et se compléter : partis tous les deux des points les plus opposés de la société de leur temps, nés dans deux patries différentes, associant leur soif de connaître, chacun à son point de vue, combinant leurs efforts, celui-ci apportant le trésor de ses observations et de ses recherches antérieures, celui-là sa force physique, son adresse corporelle, la vigueur de son tempérament, l'ardeur de son dévouement, égale à celle de son courage, et, tous les

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deux, run avec l'autre, l'un par l'autre, maîtrisant les puissances incoercibles de la nature et prenant possession pour notre race de l'inconnu réputé jusqu'à eux inconnaissable, et le livrant à la curiosité des gens du monde, aux méditations des savants, pour le bien commun de l'humanité. (Très bien! très bien! Vifs applaudissements).

Messieurs, nulle fête ne me semble plus belle que celle-ci. Dans le paysage grandiose où nous sommes, ne trouvez-vous pas qu'elle est bien à sa place? C'est la fête du génie de l'homme et de sa vertu domptant les foi*ces redoutables des éléments qui nous ont si longtemps effrayés et dominés ; c'est la fête de la science et de la civilisation. Elle devait attirer ici tous vos visiteurs habituels, tous ces hôtes accoutumés de vos belles vallées, vos sages et hospitaliers voisins de la libre Helvétie, les hardis et persévérants explorateurs de vos montagnes, les alpinistes de tous les pays et de toutes les langues. Vous avez pensé qu'à cette solennité le gouvernement de la République avait sa place marquée, et c'est le ministre de l'instruction publique de la France que vous avez bien voulu appeler à exercer en votre nom l'hospitalité que vous offrez à tant d'étrangers venus des extrémités de l'univers. (Applaudissements unanimes.) Grâces vous en soient rendues, messieurs. C'est un grand honneur que vous m'avez fait, et qui restera dans mon souvenir, associé à l'image ineffaçable de ce sublime mont Blanc, qui est véritablement le héros de la fête. (Nouveaux applaudissements et bravos répétés.)

Vous n'attendez pas de moi que je retrace l'histoire de Bénédict de Saussure et de Jacques Balmat. Cette histoire est bien connue de la plupart de ceux qui sont ici ; et d'ailleurs, pour la raconter une fois de plus, il y a dans cette assemblée des hommes qui ont déjà écrit des livres à la hauteur de ce grand sujet et qui ont montré, par leurs actes comme par leurs écrits, qu'ils

I talent dignes de suivre les traces de ces illustres xplorateurs des régions alpestres. (Assentiment.) Je voudrais m'en tenir à quelques observations générales

|[u'il me semble impossible de ne point faire, quand on [rréte un instant sa pensée sur la découverte du mont îlanc et sur les hommes qui ont su l'accomplir. Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'époque toute réîcnte de cette découverte : nous célébrons aujourd'hui e centenaire de l'ascension de Bénédict de Saussure et le Jacques Balmat. Un siècle! Il y a un siècle que le lavant genevois, d'un geste d'orgueil bien légitime, a rappé de son pied irrité le sommet enfin atteint de cette montagne qu'il avait contemplée, mesurée, convoitée de ses regards pendant vingt-sept années de sa vie. Que sont ces chiffres, messieurs, vingt-sept ans, cent ans, à côté de cette accumulation d'années vraiment innombrables que le mont Blanc sous sa neige éternelle porte avec une impassible et inaltérable sérénité! Est-ce que cela compte? Autant vaudrait rapprocher le fini de l'infini : il n'y a point de commune mesure. Et cependant l'homme s'est approché du géant et a fini par le vaincre! C'est que l'homme porte en lui quelque chose de plus sublime que la plus sublime des montagnes, et que la plus inaccessible des choses finies doit se courber devant ce quelque chose qui, tout en ne comprenant pas l'infini, en a cependant l'idée; ce quel- (fue chose, c'est la raison, cette lumière qui, avec le temps, a fini par éclairer pour nous toutes les parties obscures de l'univers.

Ce mont Blanc, depuis que l'humanité tient des annales, a vu passer des générations entières de peuples. Il est au centre de la civilisation, et les nations les plus illustres du monde ont vécu, prospéré, grandi et péri à son ombre. Gomment se fait-il qu'il ait été connu si tard? A cette question, messieurs, il n'y a qu'une réponse. Ce n'est pas l'imagination de l'homme qui pouvait

faire la conquête du mont Blanc, c'était sa raison, et la raison de l'homme, c'est la science, qui, dans le cours éternel des choses, ne vient qu'après la poésie. Les anciens poètes n'ont pas même eu Fidée de chanter le roi des Alpes. On ne l'aborde pas familièrement : il se dérobe par tant de cotés, et puis il est si trompeur dans son aspect immuable ! Qui ne croirait, à le voir, que c'est comme un riche manteau de neige éternellement vierge qui le recouvre de ses plis splendides et dont la vue ne peut soutenir l'éclat ? Et cependant qui ne sait aujourd'hui que ce manteau de neige, quand on est assez audacieux et assez heureux pour le fouler, couvre ou plutôt offre le théâtre des plus prodigieux bouleversements, des plus affreux cataclysmes, du plus épouvantable chaos que la nature puisse montrer à l'homme de sang-froid, capable d'observer et d'étudier? Ajoutez que, dans cette paisible sérénité, dans ce calme qui semble comme la manifestation des choses éternelles, tout n'est qu'apparence : les distances à parcourir sont très longues, là surtout Où l'on pourrait croire qu'il n'y a plus que quelques pas à faire ; les obstacles surgissent inattendus; c'est entre l'abîme et l'avalanche qu'il faut les aborder et les tourner, et la plupart du temps ils restent infranchissables. On ne sait tout cela qu'autant que l'on s'est risqué dans cette aventure effrayante. Les poètes, surtout ceux de l'antiquité, pouvaient célébrer les beaux sites de la Grèce et de l'Italie, chanter les neiges charmantes du mont Ida qui cachaient les amours des dieux, ou les bois verdoyants qui ombrageaient les agréables passe-temps des chastes muses conduites par le divin Apollon. Mais quant à soupçonner la sublime horreur des hautes cimes, qui sont au-dessus même des tempêtes, ils n'y songeaient point, n'ayant pas besoin de ces trop imposantes montagnes pour ravir les hommes. (Très bien! très bien! bravos répétés.)

Et pourtant le mont Blanc était toujours là, comme une énigme inquiétante pour l'esprit. C'est la première impression qu'il cause. Dès qu'on l'a vu, on ne peut plus arrêter ses regards sur aucun autre objet. Aussi longtemps que l'on reste en son auguste présence, il vous tient, il vous domine. Et, tout de suite, un désir effréné vous vient au cœur. Oh! s'il était possible d'aller jusqu'à lui, de le connaître et de le posséder!

Il n'était nul besoin d'être savant comme Bénédict de Saussure pour être en proie à cette passion violente. Bien avant lui, tous les pâtres des vallées, tous les botes de la montagne l'avaient éprouvée. C'est cette passion qui a fait Jacques Balmat. C'est elle qui a d'abord enflammé son courage, c'est elle qui a soutenu sa patience. 11 a eu la gloire de monter le premier au faite, et il a eu ensuite cette autre gloire, plus grande que la première, d'y faire monter ses amis, Paccard, d'ubord, et enfin Bénédict de Saussure. Mais il y avait déjà longtemps qu'il recevait les conseils du savant, qu'il suivait ses indications, qu'il se guidait, lui qui devait être le guide par excellence, d'après ses vues théoriques confirmées par l'expépience. La science a servi l'adresse, et l'adresse a servi la science! (Vifs applaudissements. Mouvement.) Ainsi la conquête a été faite : voilà qui n'a rien de commun avec les chants aimables de l'antiquité. Que l'imagination cède ici le pas à la raison! 11 en avait déjà été de même pour la découverte du nouveau monde : Christophe Colomb a fait œuvre de science et de calcul. On dit que c'était un homme de foi I Eh! qui le nie! Christophe Colomb avait la foi, comme Balmat et Saussure l'ont eue, au même degré, la foi en leur œuvre, la foi qui, dans cette occasion, a non pas transporté la montagne, mais qui l'a vaincue et asservie, ce qui est plus certain et ce qui vaut mieux. (Adhésion générale et bravos.)

Convenons donc que la découverte du mont Blanc

ne pouvait s'accomplir qu'à une époque où les hommes de science, cherchant les origines de toutes choses, aborderaient tous les problèmes que peut se poser l'esprit humain sans autre souci, sans autre visée que de découvrir la vérité et de la répandre, en dehors et audessus de tous les préjugés, de toutes les croyances, de toutes les superstitions et de toutes les terreurs. Cette époque, messieurs, a été la fin du xviii*' siècle, le grand siècle, comme nous disons aujourd'hui dans notre filiale reconnaissance, nous qui sommes issus de la Révolution française et qui avons pour mission de la couronner, après un siècle c!e tourmente, de fièvre et de combats, par le règne glorieux et fécond de la démocratie.

A cet égard, le monument devant lequel nous sommes ne parle pas moins à notre esprit qu'à notre cœur. Comme je viens de vous le dire, messieurs, ce groupe représente l'alliance du génie intellectuel, et de l'adresse et de la force corporelles, unis pour l'application d'une haute et commune pensée. Il représente aussi l'alliance des deux classes de la société qui peuvent tout quand elles s'entendent, qui sont impuissantes quand elles se divisent et se combattent. (Applaudissements.) Bénédict de Saussure, d'ancienne famille genevoise, de fortune assise, de sévère éducation, était un homme de haute autorité morale; il avait de l'ascendant; il le faisait servir à l'éducation, à l'élévation de ceux qui étaient au-dessous de lui. Jacques Balmat, plébéien obscur, plein de curiosité et d'intelligence, aimait les hommes de science, les écoutait, les respectait. L'air vivifiant et pur de ces montagnes lui avait inspiré l'amour de la liberté, le goût des aventures. « Nulle part autant que dans les Alpes, a dit le grand maître J. Michelet, on ne sent plus les libertés de l'âme » ; mais ici, dans ces vallées, si l'on a la passion de l'indépendance intellectuelle, on a le

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jugement droit et sain; on sait le prix d'un bon conseil et on ne craint pas de le rechercher pour le suivre. Ainsi Saussure et Balmat se sont rencontrés, compris et complétés. Et les voilà tous les deux dans leur ascension commune, non plus vers le mont Blanc, mais vers la gloire et l'immortalité! lis ont laissé un grand nom avec des bienfaits sans nombre : voilà ce qu'a produit leur alliance. (Sensation. — Applaudissements prolongés.)

Oh ! messieurs, s'il était permis à votre bote d'un jour, s'il était permis à un homme qui a dévoué sa vie à cette démocratie républicaine qui est son parti et qui seule peut désormais soutenir et porter le rôle glorieux de la France à travers le monde et dans l'histoire, s'il lui était permis d'exprimer un vœu, qui est, je le crois du moins, d'une haute portée sociale et politique, et qui, en tout cas, est le fond même de mon âme, je dirais que ce groupe doit être pour tous une leçon, et j'exprimerais ce vœu, que dans la France moderne, dans la démocratie de nos jours, dans celle de l'avenir, il y ait toujours cette alliance de la science et du travail, cette union de ceux qui savent avec ceux qui peuvent, cette fusion des intelligences et des classes qui feraient la patrie si forte, si heureuse et si glorieuse. (Adhésion. — Longs applaudissements.)

« Oui, messieurs, si notre démocratie était unie dans ses éléments divers, comme ces deux hommes qui se donnent ici la main pour s'aider à monter et à gravir les hauts sommets, nous aussi, nous pourrions dire : Allons! courage, patience! nous arriverons, voilà le faîte! Voilà l'idéal! plus haut! plus haut! Encore! nous y voilà, en plein ciel! La justice et la vérité rayonnent sur nos têtes, et nous aussi, nous avons vaincu, asservi les vieilles forces du passé, comme de Saussure et Balmat ont vaincu, asservi la nature ! » (Salves d'applaudissements et acclamations répétées.)

(28 août)

Mesdames, mes chers concitoyens, et vous, messieurs les étrangers, qui êtes nos hôtes, toujours bien accueillis, je prends la parole le dernier, et, pourquoi ne le dirais-je pas? je la prends avec grand plaisir, mais aussi avec un certain embarras. Que vais-je vous dire après tout ce que vous avez entendu? Cependant, comme ce que j'ai à vous dire consiste surtout dans une déclaration qui se fait toujours avec le plus doux et le plus charmant de tous les mots, dans toutes les langues; comme je me lève en ce moment pour vous dire que je vous remercie et que je vous aime, je ne crains pas 4e danger de vous paraître importun. (Approbation générale et applaudissements.)

Je ne suis pas, mes concitoyens de la Haute-Savoie, tout à fait un étranger pour vous. Ce n'est pas la première fois que je vous vois; et bien que Chamonix me fût inconnu hier encore, ce n'est pas la première fois que j'ai senti battre le cœur des Savoyards. Il y a longtemps que je sais de quels mouvements généreux il est animé pour la République. (Oui! oui! applaudissements.)

C'est en 1872 que je suis venu dans ce noble et

beau pays, pour la première fois, avec mon cher et grand ami Gambetta, dont vous avez tout à l'heure prononcé le nom, pour rappeler qu'il avait été un des premiers inscrits parmi les membres de la société du Chib-Alpin. Hélas! vous me demandez aujourd'hui de le remplacer sur vos listes; oh! oui, j'accepte, et de grand cœur; je voudrais mériter de le remplacer aussi dans votre affection, en vous rendant tous les services qu'il n'aurait pas manqué de vous rendre lui-même. Je viens à vous du même cœur, et vous ne vous trompez point, en me faisant accueil. On a souvent invoqué son souvenir dans cette journée de fête. Soyez-en remerciés. Rien n'est si bon, si doux que la mémoire du cœur. (Adhésion générale et vifs applaudissements.)

Je savais bien que nos concitoyens de la Haute-Savoie n'ont jamais oublié Gambetta. Quant à lui, jusqu'à la fin de sa vie, il avait gardé un souvenir ineffaçable de ce voyage qui, commencé le 21 septembre 1872, a fini, après une course vraiment triomphale, le l^"" octobre. Vous tous qui avez pnns place dans nos Assemblées législatives, vous, messieurs les sénateurs, vous, mes chers collègues de la Chambre, vous étiez là pour l'accompagner, le soutenir, l'entendre et l'acclamer; vous avez assisté à cette première éducation de la démocratie française dont Gambetta a été l'initia- Icur, en commençant par votre pays. Vous savez dans ([uelles conditions et combien peu nous étions à cette «'poque : empêchés, gênés, épiés, dénoncés, pourchass(''s. Mais Gambetta, qui avait dans sa mission répu- ])licaine une foi égale à celle des deux hommes que représente le groupe inauguré ce matin, Gambetta, qui savait, lui aussi, qu'il surmonterait tous les obstacles, 1 ('commandait à tout le monde la sagesse, la patience, la persévérance ; il ne doutait pas que la démocratie, groupée derrière lui, ne parvînt à gravir les sommets les plus escarpés, à triompher de tous les obstacles pour

atteindre enfin le faîte, le sommet où l'on placerait la République en souveraine incontestée de la France. [Très bien! très bien! et applaudissements répétés.)

Cette mémorable campagne de 1872 nous a attachés, nous autres gambettistes, par des liens indissolubles à la Savoie, qui nous avait si bien accueillis. En venant ici, je savais retrouver des compatriotes définitivement rattachés à la France, des hommes qui sont de notre race, qui parlent notre langue et qui sont rentrés au foyer paternel pour ne plus s'en éloigner, semblables à ces enfants de vos pauvres familles qui, partis bien loin pour aller chercher fortune, finissent toujours par revenir au bercail paternel, parce qu'au fond ils ne l'ont jamais quitté sans esprit de retour. (Vive et unanime adhésion. — Applaudissements et bravos.)

J'étais donc bien sûr, messieurs, de vous retrouver avec le même esprit de sage politique et de fidèle persévérance. Vos députés, vos sénateurs sont avec nous depuis l'origine de nos luttes pour la fondation de la Répubhque en France. Ils savent bien ce qu'ils veulent; ils nous connaissent comme ils vous connaissent vousmêmes. Aussi je suis bien heureux d'être assisté par eux au moment où, parlant au nom du gouvernement de la République, j'exprime cette idée qui n'est pas nouvelle pour eux, à savoir qu'il n'y a de salut, de prospérité et de grandeur pour la France que si notre démocratie adopte enfin une politique de pacification répubhcaine. Cette pacification, messieurs, nous ne l'obtiendrons que par l'éducation générale de la démocratie. C'est là ce qui m'attache moins au titre qu'aux fonctions qui m'ont été attribuées par la confiance de M. le Président de la République.

Ministre de l'instruction publique, je me regarde, à tort ou à raison, comme ayant charge et mandat d'instituteur politique et moral de cette démocratie dont je suis et à qui je dois tout. Voyager et parler à

ce double titre devant mes concitoyens m'a toujours paru l'une des parties les plus importantes de mes fonctions publiques, et quand je constate, comme aujourd'hui, les heureux résultats que l'on pourrait se promettre de cette mission, si elle pouvait être partout poursuivie, je déclare que je suis payé bien au delà des peines et des fatigues qu'elle peut m'imposer. (Salves d'applaudissements et bravos.)

Comment ne serais-je pas touché de la sympathie que l'on me témoigne, pour la façon dont je m'acquitte de ma tâche, quand je la vois si bien comprise par mes auditeurs et, en particulier, par les représentants illustres de la science accourus à cette fête pour honorer Saussure et dont vous avez pu entendre, à deux reprises différentes, les conseils si sages et la parole si autorisée? On nous a quelquefois raillés, sans bien nous comprendre, de vouloir faire ce qu'on appelle de la politique scientifique. Messieurs, nous n'avons pas la prétention de dire que la politique, qui est l'art de gouverner les hommes, ait cessé d'être le plus difficile, le plus laborieux et le plus ingrat de tous les arts (on rit), pour devenir une science. Non, quand on a parlé de politique scientifique, on a voulu dire qu'il était temps de substituer la raison au sentiment dans la conduite des affaires publiques, et de faire prédominer le calcul et la prévoyance sur les ardeurs irréfléchies et sur la fougue qui ne sait ou ne veut se contenir. Il faut, messieurs, que cette évolution s'accomplisse, si nous voulons appeler au gouvernement les plus purs, les plus capables, les plus dignes; et il faut que la direction des affaires soit confiée aux mains les plus sages et les plus expérimentées, si nous voulons que le pays tout entier prenne confiance dans les institutions que la démocratie lui a données. (Mouvement d'adhésion.)

C'est là, messieurs, ce qu'on a voulu dire quand on a prononcé pour la première fois ce mot de politique

scientifique. Si j'ajoute que, pour nous, la- politique générale, la politique de progrès et de civilisation consiste à ne plus faire entre-tuer les hommes, mais à les éclairer en les gouvernant d'après les règles tracées par la science sociale qui est en train de se constituer, j'aurai donné la définition complète de la politique scientifique telle que nous l'avons toujours comprise (Applaudissements prolongés. — Assentiment unanime.)

Messieurs, pourquoi serait-il vrai que la République est le plus noble des gouvernements, si ce n'est point parce qu'elle invite les hommes à se servir de leur raison pour se gouverner? Ici encore, les politiques vraiment modernes donnent la main aux savants. Et le grand Gambetta — que je ne me lasse pas de citer — aimait à dire souvent que la République de ses rêves ne serait vraiment fondée que le jour où le sénat de la République pourrait être considéré comme l'Institut qui est au sommet de l'édifice de notre enseignement national comme le sénat de l'esprit humain. (Mouvement.)

Messieurs, cet idéal reste le nôtre. Aussi quand on invite le gouvernement de la République à se faire représenter dans une fête qui a pour but d'honorer et de glorifier des hommes à qui l'on est redevable des progrès de la science, c'est-à-dire de la civilisation, ainsi que je l'ai dit ce matin, sa place est d'avance marquée dans de semblables fêtes. Il faut ajouter qu'aujourd'hui, à l'honneur de glorifier la science se joignait un autre honneur, celui de recevoir avec vous et en votre nom ces étrangers à qui vous offrez chaque année l'hospitalité, ces aimables voisins de la libre Suisse dont vous recevez toujours la visite avec plaisir. A vos hôtes étrangers je dirai hautement que nous formons des vœux ardents pour qu'ils continuent à venir dans cette douce, paisible et hospitalière France, dans

celle Savoie si aimable, si honnête et si laborieuse... (Applaudissements.) Ils y goûteront non seulement tous les charmes et toutes les grandeurs de paysages incomparables, mais aussi toute la douceur de ce caractère si franc et si Ouvert, d'un si bon et si solide commerce qui distingue si éminemment les populations de la Savoie.

Quant à vous, citoyens de la Confédération suisse, vous nous avez exprimé vos sentiments en termes si sympathiques, que je me bornerai à vous dire : « Vivez longtemps libres et prospères à côté de nous, sans vous mêler à nous : car il nous déplairait de ne plus sentir à nos côtés des amis si fidèles el si dévoués, il nous déplairait de ne plus entendre faire des souhaits pour nous, cette petite vieille qui a parlé tout à l'heure de la France en termes si charmants ! (Très bien I très bien I Vifs applaudissements.)

Quand nous nous abandonnons à nos rêves d'ambition, monsieur le président Vautier, nous demandons à reprendre ce qui nous appartient, mais jamais nous ne pensons à revendiquer ce qui ne nous appartient pas. (Acclamations et bravos répétés.)

Cette ambition- là n'est pas la nôtre, et, ce me semble, nous avons mieux à faire, les uns et les autres, qu'à nous regarder d'un œil d'envie et de défiance. Genève tient une grande place dans l'histoire de la liberté de l'esprit humain. On lui a donné un grand nom qu'elle a su mériter par les services qu'elle a rendus à la libération des consciences de l'ancien joug religieux. Continuez à être, non plus la Rome du protestantisme, si vous n'y tenez plus, mais à êire le ferme et inviolable asile de la liberté de penser, et vous aurez bien mérité votre place non seulement sur la carte d'Europe, mais dans le cœur de tous ceux qui ont les regards tournés vers l'avenir. (Nouveaux applaudissements.)

Et maintenant, me reportant vers vous, mes chers concitoyens de la Haute-Savoie, quand bien même on vous rappellerait, comme on Va fait, avec tant de générosité de cœur, que vous avez beaucoup de parents et d'amis à Genève, laissez dire et répondez que vous en avez aussi dans les vallées de l'Isère. Les noms ne font rien; ce qui compte, ce sont les sentiments qui vous unissent à nous depuis 1792 et qui font que, depuis cette époque, jamais votre cœur ne nous a complètement, à aucune époque, abandonnés. (Vives acclamations et applaudissements.)

Depuis lors, vous vous êtes donnés librement à nous et pour toujours. Jamais, dans l'avenir, à aucun moment, vous ne nous abandonnerez. (Nouveaux applaudissements.)

Messieurs, dans ce banquet fraternel, tout le monde a eu des pensées heureuses. Un des orateurs a dit, en parlant de la paix, qu'elle devrait bien, suivant le vœu du poète, descendre sur la terre,

Semant de l'or, des fleurs et des épis.

Un autre a parlé de la République comme d'une forme supérieure de gouvernement, qui élève les nations d'un degré supérieur dans l'échelle infinie du progrès et de la civilisaticn générale. Tous les orateurs, à l'envi, ont parlé de la France avec autant d'orgueil que d'amour; mais personne n'en a parlé comme le fils de cette illustre nation qu'on a présentée longtemps comme notre rivale, et que, malgré cette rivalité peut-être .nécessaire, nous considérons tous les jours de plus en plus comme une amie. Quand, à votre tour, vous avez voulu parler de la France, vous avez porté, monsieur, un toast à la grande nation, à la sœur aînée de l'Angleterre. Avec quelle joie, avec quelle fierté patriotique, nous tous qui sommes ici, nous vous

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^■heurs, a laissé, au delà du détroit qui la sépare de (ï l'Angleterre, dans les esprits et dans les cœurs, la mémoire des services qu'elle a rendus à la cause de la civilisation dans tout l'univers. Oui, messieurs, la France reste une grande nation, par la générosité de son àme si noble, si désintéressée ; oui, elle est toujours une grande nation non seulement parce que c'est elle qui a les plus illustres savants, les plus nobles artistes, mais aussi, mais surtout parce que c'est elle qui, demain, s'il le fallait, aurait les officiers les plus expérimentés et les plus capables, afin de commander aux plus braves soldats pour la défendre. (Salves d'applaudissements et bravos répétés.)

La France est une grande nation, parce qu'elle est maintenant à la tête des nations libres. Livrée pendant un siècle à toutes les agitations, à toutes les angoisses de la lutte, elle aspire enfin à travailler dans la paix républicaine à sa propre amélioration intellectuelle, morale et matérielle pour l'exemple du reste du monde.

Ghers concitoyens, cette journée est douce pour des cœurs de patriotes et de républicains : nous ne l'oublierons jamais; nous la devons à l'amour de la nature, de la science et de la patrie. Ce sont là les vraies ins*piratrices, les meilleures conseillères, dans la vie privée comme dans la vie publique. Rien n'est au-dessus de la vérité, que cherche la science dans l'étude de la nature; rien n'est au-dessus du dévouement et de l'amour qu'inspire la patrie. Je vous salue, messieurs! (Salves d'applaudissements et bravos répétés.)

INAUGURATION DE l' ÉCOLE NORMALE DE BONNEVILLE

(29 août)

Monsieur le Recti:ur, mes ciiers Concitoyens,

Cette journée, cette réunion et ces discours sont les vraies fêtes de la République. C'est en effet, dans des solennités comme celle qui nous rasseriible aujourd'hui, que Ton sent que le règne de notre démocratie réglée, paisible, maîtresse d'elle-même, serait pour la France une ère vraiment nouvelle. Nous voulons fonder, par la liberté sous la loi, une société qui aura sans. doute des devoirs sévères à remplir, des devoirs aussi grands que ses droits, mais qui, je l'espère — et, quand je vous vois, quand je vous entends, j'en suis sûr — saura poursuivre la mission civilisatrice de notre nation dans le monde.

Messieurs, pourquoi ne le dirais je pas? c'est avec une grande joie que je vous adresse la parole. Je n'ai ici que des félicitations à offrir, que des éloges à décerner, que d'affectueux remerciements à adresser à tous ceux qui ont pris part à la fondation de cette école. Je n'ai enfin que de généreuses espérances à exprimer, en pensant à cette jeunesse, qui vous a inspiré tant de sacrifices, et qui déjà vous en exprime sa reconnaissance par ses premiers efforts.

Oui, messieurs, ce n'est que justice de le dire, vous vous êtes imposé de grands sacrifices pour créer ce bel établissement. Vous avez ainsi répondu, moins encore à Tattente du législateur qu'à celle de vos concitoyens ; vous avez justifié la confiance de vos électeurs, en montrant que vous placiez au premier rang de leurs intérêts l'instruction de leurs enfants, c'est-à-dire l'avenir du pays. Tous n'avez pas voulu vous tenir à l'écart de cette grande œuvre que les adversaires de la République ont qualifiée de dilapidation, et vous avez tenu à dépenser de l'argent sans compter, pour ce grand intérêt national, l'accroissement des forces nationales par la diffusion de l'instruction publique.

Messieurs, l'excès en tout est un défaut, a-t-on dit. Voulez-vous me permettre cependant de vous assurer que je ne suis allé nulle part en France, et que je n'ai jamais porté la parole devant aucun auditoire, pour réfuter cette accusation de dilapidation des fonds publics, sans rencontrer l'assentiment de nos concitoyens. Le suffrage universel ne croit pas qu'on ait trop dépensé d'argent pour lui ; car c'est bien de lui que l'on s'occupe quand on travaille à développer l'instruction populaire. 11 n'estime pas que la République a mal usé des trésors de la France quand elle a voulu faire cette France plus libre et plus éclairée. (Vive approbation et applaudissements.) Il n'y a pas un Français, dans les couches inférieures de la nation, qui ait jamais déploré qu'on eût établi le suffrage universel. Il en est qui s'en sont ' plaints amèrement, et qui le regrettent encore, ce sont les Français qui regrettent la monarchie et ses privilèges; mais nous, à qui le suffrage universel garantit la praticjue de notre souveraineté politique et sociale, nous n'avons jamais maudit ceux qui nous ont remis entre les mains le bulletin de vote. (Très bien! Très bien I)

Eh bien, messieurs, de même (lue nous ne nous

sommes pas plaints de cette grande conquête du droit sur la force, de même nos enfants ne se plaindront pas de ce que la troisième République, les trouvant électeurs, ait voulu les faire électeurs libres, indépendants, éclairés et ne relevant que d'eux-mêmes. Elle a voulu mettre à portée du droit la lumière qui sert à l'exercer. (Vifs applaudissements.)

Aussi, mes chers concitoyens, je suis très rassuré quand je vois attaquer la République sur ce terrain. Nos adversaires disent que nous avons trop dépensé d'argent pour les écoles. Je ne redoute point ce genre d'accusations. Ces dépenses ont été accueillies comme elles devaient l'être par le suffrage universel, avec le sentiment profond que ce sont les plus nécessaires comme les plus fructueuses de toutes. Sans doute, il ne faut point méconnaître les lourdes charges que de pareilles dépenses, faites coup sur coup, ont fait porter au pays; mais le pays est fort autant qu'il est patient; il croit en lui-même, en son avenir; et ces dépenses, il les acquittera en remerciant, en bénissant ceux qui les auront faites. (Oui! oui! Approbation générale.)

Je voudrais ajouter qu'au point de vue de l'éducation morale de la nation, les représentants élus des populations ne pouvaient faire œuvre plus utile que de montrer par des monuments, qui parlent à l'imagination, par des édifices auxquels on a quelquefois reproché leur beauté, que des temps nouveaux ont commencé

pour notre société démocratique (Très bien! très

bien! et applaudissements répétés.)

Oui, vous avez contribué à répandre dans le pays, à établir dans l'esprit des populations cette idée que la République est bien définitivement établie, puisqu'elle édifie des maisons pour la science, qui ne passe point et qui s'étend toujours sans jamais périr. (Nouveaux applaudissements.)

Ce n'est pas un médiocre intérêt moral (pie ('e lui-la,

veuillez bien croire que ce qui afflige surtout nos iversaires quand ils passent devant ces écoles et qu'ils îs regardent, comme quelques-uns le faisaient tout à leure (On rit) d'un œil qui n'est pas précisément bienveillant, c'est d'être forcés de se dire que c'est >ien fini des anciennes idées comme de l'ancien régime, que la Révolution française triomphante pouriuit son œuvre, qu'elle a trouvé son vrai champ d'acion, et que, maintenant, elle est bien la maîtresse des esprits et des cœurs, puisqu'elle construit des monulents qui sont, aujourd'hui, les temples de l'idée [u'elle représente. (Assentiment général et applaudislements.)

Messieurs, tout le siècle historique qui s'est écoulé lepuis la fin de l'ancien régime a été nécessaire pour )Outir aux lois qui régissent aujourd'hui l'instruction populaire parmi nous; et après combien d'eff'orts, de iutatives, de recommencements, de temps d'arrêt, de louvements de recul, d'action et de réaction dont ces cent années sont remplies! On a mis cent ans à faire ce que les hommes de la Révolution ont voulu, demandé, préparé, commencé. C'est la troisième République qui a eu la gloire d'ouvrir des écoles où l'on donne enfin l'instruction obligatoire, gratuite et laïque. Cette formule nous a été souvent reprochée, et les mêmes qui attaquent le suffrage universel attaquent l'instruction universelle assise sur la triple base que je viens de l'appeler. Comme ils n'ont pas pardonné aux hommes de 1848 l'établissement du suffrage universel, jamais ils ne nous pardonneront à nous, républicains de la troisième République, d'avoir fondé l'instruction universelle. Nous devons en prendre notre parti; ils ont essayé d'attenter au suflrage universel, en le mutilant et, plus tard, en le trompant par les candidatures officielles; il a fallu finir par accepter le sufl'rage universel. Ils se résigneront plus difficilement à accepter

rinstruction universelle, si toutefois ils y parviennent. Combien de temps diront -ils encore, contre toute vérité, que nous attentons à la liberté du père de famille en décrétant l'obligation, que nous manquons à l'égalité en portant au compte de l'État les dépenses de l'instruction, enfin que nous manquons à la libre conscience en imposant la laïcité? Messieurs, ces sophismes ont été cent fois réfutés, mais il ne faut pas se lasser de les reprendre et de les réfuter encore, en déclarant bien haut qu'il était du devoir strict de la République d'instituer l'instruction populaire ; c'était une dette sacrée, et c'est parce que les lois sur l'instruction acquittent cette dette sociale ([u'on les a appelées les lois scélérates. (Rires.)

Ah! c'est une pensée scélérate de soutenir que la société a pour obligation d'instruire les jeunes enfants qui, plus tard, auront sur la direction même de la société l'influence que le suffrage universel leur donne ! Mais, messieurs, cette pensée scélérate, c'est tout simplement un acte de raison et de bon sens. Je ne prétendrai pas qu'un peuple est grand uniquement parce qu'il sait lire, mais je dirai bien haut qu'un peuple n'est vraiment un peuple qu'à la condition de savoir lire : autrement, c'est un troupeau. Après les dures épreuves que nous avons traversées, il ne suffît pas pour nous de savoir lire, pour tenir notre place dans les nations modernes. Nous devons savoir lire encore pour assurer notre sécurité et jusqu'à notre existence. Vous savez ce qu'il nous en a coûté d'être restés en arrière, au-dessous des autres. Non, la troisième République ne peut pas laisser le peuple français croupir dans l'ignorance. Que ceux qui repoussent l'obligation de l'instruction primaire osent, s'ils le peuvent, s'expliquer devant le peuple, qu'ils lui disent que les citoyens français ne doivent pas savoir lire comme les sujets allemands, et ils verront comme ils

seront reçus. (Très bien! très bien! et applaudissements.)

On a prétendu que la gratuité de l'enseignement n'est en réalité qu'une injustice. Cette gratuité est-elle donc chose si nouvelle? Mais, messieurs, de tout temps on a cherché à l'introduire, sinon dans la loi, au moins dans les faits. Est-ce que, de tout temps, l'Église n'a pas donné elle-même l'exemple de la gratuité de l'enseignement? Et c'est parce que la République reprend aujourd'hui à sa charge cette grande fonction d'éducation générale remplie autrefois par l'Église que la gratuité devient une injustice? Or, messieurs, n'estce pas le signe extérieur d'un niveau social plus élevé, que l'État se fasse l'éducateur par excellence? Personne n'y a plus d'intérêt que lui, parce que l'État c'est tout le monde. Et qui donc a plus d'intérêt que tout le monde à ce que tout le monde soit instruit? Je le cherche vainement.

Reste la laïcité, et c'est là surtout ce qui fait pousser les hauts cris. La question de la laïcisation des écoles est, je le reconnais, difficile, délicate et soulève bien des passions. Cependant il est impossible de ne pas voir que la société française, issue de la Révolution, en décrétant la neutralité de l'école, a usé de tout son droit, sans en abuser. Longtemps l'État, avant de parvenir à la puissance où nous le voyons aujourd'hui, a été faible, contesté ; ses commencements ont été laborieux et pénibles. La société civile ne s'est développée que lentement, à travers mille difficultés, mille obstacles. Elle était opprimée de tous côtés par toutes sortes de puissances au-dessus et en dehors d'elle, par la noblesse, par la propriété, par les grandes charges publiques, par l'armée, par le fisc. La société civile était en tutelle. La Révolution a eu pour objet de l'émanciper définitivement. A cette époque de minorité, sous le rapport de l'instruction, comment les choses se passaient-elles?

Incapable d'instruire elle-même ses enfants, la société civile avait besoin de recourir à une association toutepuissante et très dévouée, je le reconnais. Cette association prétendait avoir le dépôt nécessaire de toute science comme de toute morale. Mais, à mesure que la société civile grandissait, la science elle-même se formait, se développait et s'émancipait. L'État a senti bientôt en lui, avec son droit, toute force et toute puissance pour enseigner. Des lumières de la science, ce n'est plus l'association dont je parle qui dispose en maîtresse, c'est tout le monde; et alors l'État, qui est tout le monde, la société civile et laïque, a retiré ses enfants des mains auxquelles elle les avait confiés, pour les garder et les instruire dans ses propres écoles. Quoi de plus naturel? Quoi de plus simple? Voilà toute la question de la laïcisation. (Vifs applaudissements et bravos.)

La science s'est affranchie et sécularisée : elle ne s'inspire plus des dogmes absolus; elle cherche la vérité pour elle-même, peu à peu, au jour le jour, en se contentant des notions relatives; elle ne s'inquiète pas des croyances, elle* ne les tourmente point et ne demande pas à les inquiéter. Pourquoi l'école resterait-elle religieuse? La science est sécularisée : l'école où l'on enseigne la science sécularisée doit l'être aussi. Qu'y a-t-il là de déraisonnable? Qu'y a-t il là d'attentatoire à la liberté? (Nouveaux applaudissements.) Oh! je le sais bien, c'est un fait grave, un événement d'une portée incalculable ! C'est la fin dernière de la Révolution française; c'est la prise de possession de la société civile et laïque par elle-même. C'est l'Etat, puissance séculière, disant à ceux à qui la nation confiait autrefois ses enfants : Je puis maintenant me priver de vos services; je ne nie pas ceux que vous avez rendus dans le passé; je ne serai point ingrat à votre égard : je ne vous opprimerai pas; je ferai plus, je ne répondrai pas

à des siècles de persécution et d'intolérance par une heure d'oppression. Non; mais les enfants de la société issue de la Révolution française lui appartiennent ; ils seront élevés dans des écoles où le principe de liberté dominera tous les autres, où la neutralité religieuse sera complètement observée, dans des écoles sécularisées et laïques comme l'État qui les fonde et qui les entretient. Voilà toute la question de la laïcisation, messieurs : est-elle donc si difficile à comprendre? (Salve d'applaudissements. Bravos répétés.)

Mais s'il en est ainsi, messieurs, — je m'adresse en ce moment à vous, messieurs les instituteurs, — du moment que la société civile se croit en droit de tenir ce langage et de distribuer l'instruction à tous les enfants du pays, jugez par là de la redoutable responsabilité qui, maintenant, devient la vôtre. Oui, messieurs, le jour où l'État, organe et représentant de la société civile, a inscrit dans le programme de ses écoles que l'instituteur aurait pour tâche d'enseigner la morale civique à ses élèves, votre rôle comme votre situation ont singulièrement grandi ; mais reconnaissez aussi de quels redoutables devoirs elle vous a chargés. Rendez-vous bien compte de ce qu'il y a maintenant d'élevé, de noble, je dirai d'auguste dans les fonctions dont vous êtes investis, et vous comprendrez avec quels soins, quelle application, quelle gravité vous devez vous préparer à exercer ce ministère de l'éducation publique qui vous crée une place à part au milieu de vos concitoyens. Cette école normale que nous inaugurons aujourd'hui doit devenir une pépinière de maîtres, un séminaire d'instituteurs. (Applaudissements.) Je me sers à dessein de cette ancienne appellation, pour mieux vous pénétrer des sentiments de respect et de recueillement que cette école doit exciter en vous. Il ne doit entrer ici que des hommes qui se sentent une véritable vocation, que des hommes résolus à librement pratiquer

des devoirs librement acceptés, avec un dévouement sans bornes à leur œuvre, avec un amour profond des enfants qui leur seront confiés. (Applaudissement et bravos.)

C'est un grand titre, c'est une haute fonction sociale que d'être instituteur aujourd'hui. C'est à la Convention nationale, la plus grande éducatrice que le monde ait encore vue, c'est à cette redoutable assemblée, qui a fait trembler l'Europe, qui a défendu la France avec un patriotisme si terrible et qui l'a sauvée, c'est à cette réunion vraiment d'hommes au cœur vaillant et à l'esprit élevé, qui pensaient à l'avenir en même temps qu'ils luttaient avec une énergie indomptable contre le passé, que vous devez le beau nom d'instituteurs.

La Convention nationale a tenu à fonder une École normale supérieure. Pour être maîtres dans cette école, elle avait choisi les plus grands esprits, les savants les plus illustres de la fin du xvni'' siècle. Elle leur avait assigné cette fonction de maîtres, comme elle envoyait les soldats de ses quatorze armées à la victoire. Pour les exciter, pour les enflammer, elle n'avait eu qu'à leur dire : Vous êtes appelés à former des maîtres pour toutes les écoles de la République, et vous porterez le glorieux titre d'instituteurs de la nation. C'est la première fois que le mot a été prononcé. Du sommet de l'échelle de l'enseignement, le nom est descendu au premier échelon, sans avoir rien perdu de son importance, de sa dignité, de sa noblesse. A votre tour, messieurs, que ce nom vous exalte et vous échauffe, qu'il fasse passer en vos âmes le souffle qui doit vous animer dans l'exerciee de votre haute mission; et cependant restez modestes, comme doit l'être tout homme qui enseigne. Tenez-vous en- garde contre la présomption. La vraie science s'accommode mal de l'orgueil. Celui qui croit tout connaître n'apprend plus rien. Dans la tâche ingrate qui sera un jour la vôtre.

INAUGURATION DE l'ÉCOLE NORMALE DE BONNEVILLE 16o

restez patients et doux; surtout ne soyez pas guidés par des sentiments de luxe et d'ambition, mais par le sentiment de ce que vous devez à votre pays, qui vous confie ce qu'il a de plus cher, son avenir dans la personne de ses enfants. (Très bien! très bien! et vifs applaudissements.)

Monsieur le recteur, vous avez parlé en termes admirables de l'instruction publique en Savoie depuis ses origines jusqu'à notre époque. Vous avez bien fait de rappeler que les citoyens de ce pays se sont placés depuis longtemps par la persévérance de leurs efforts au premier rang de ceux qui parmi nous ont su lire, écrire et compter. Messieurs, quand on parle de l'enseignement du peuple, il s'agit aujourd'hui de bien autre chose. Ces premiers éléments ne sauraient nous suffire. Nous voulons que notre jeunesse scolaire connaisse non seulement les éléments, mais, s'il se peut, qu'elle se rende capable d'apprendre encore, en sortant de l'école. L'école ne peut être qu'un commencement. C'est là que l'on apprend à apprendre. Vous voyez bien que nous sommes loin de la petite aumône d'enseignement qu'on donnait autrefois. Nous voulons que la République donne une instruction plus utile , plus élevée et par conséquent plus complète. (Applaudissements et bravos.)

Monsieur le recteur a cru devoir rappeler aussi que ce pays de Savoie a gardé pour la France, dans tous les temps, des sentiments de vive sympathie, et il a bien fait. Ce n'est plus de la sympathie, mes chers concitoyens, que la France attend de vous, mais des sentiments de parfaite et définitive union. Je puis dire que vous êtes, parmi les fils de la République, des privilégiés et des préférés, et je me reprocherais de signaler par quels bienfaits, depuis vingt-sept ans, la France a voulu reconnaître votre libre et sincère adhésion de 1800; mais vous me permettez bien de vous dire encore

166 Alj Ministère de LiNSTRucîiON publique

une fois avec quelle joie nous vous avons reçus et accueillis, avec quelle confiance nous sommes sûrs qu'en toutes circonstances nous vous trouverions, comme en. 1870, patriotes dévoués et chauds, prêts à donner votre vie à la France comme vous lui avez donné votre cœur. (Salves d'applaudissements. Vive adhésion et bravos.)

Monsieur le préfet, vous avez bien voulu nous dire que vous comptez ce jour au nombre des plus heureux de votre carrière. Vous avez terminé votre allocution si digne et si cordiale, au cours de laquelle vous avez rendu justice à vos prédécesseurs, par un trait si touchant, que vous me laisserez y revenir pour le confirmer. Vous êtes, monsieur le préfet, un enfant par le sang et par le cœur de cette Université qui répand, sur tout le territoire de la République, les bienfaits de la science. Vous avez sollicité, vous aussi, l'honneur d'être compté au nombre des instituteurs de notre démocratie. 11 viendra un jour où tout le monde voudra se glorifier de ce titre d'instituteur, car on peut le mériter par des services bien divers et à tous les degrés de l'échelle sociale. Personne ne profitera plus de cet enseignement universel que ces générations nouvelles, objet de notre amour et de nos espérances. Déjà les jeunes gens qui m'écoutent ici comprennent qu'une France nouvelle va dater de 1889. Vous allez entrer dans le second siècle de cette Révolution française, qui a ouvert pour le monde l'ère de la liberté moderne. Tâchez de continuer dans ce siècle nouveau les traditions de la France. La France n'a pas cessé d'être ce qu'il y a de plus grand et de plus beau dans l'univers; elle n'a pas cessé d'être la nation qu'hier encore on appelait la grande Nation, et ce mot sortait de la bouche d'un Anglais, au banquet de Chamonix. (Applaudissements prolongés.)

Mais la France du xx*" siècle ne méritera ce .grand

nom, cette première place que si tous ses enfants sont libres, éclairés, courageux et virils, que si leur éducation est supérieure à celle que les autres peuples sauront se donner. Notre ambition est de vous voir, jeunes gens, plus forts et plus instruits que nous, d'écarter, de vous éviter les obstacles qui tant de fois ont failli nous arrêter, de vous éviter les épreuves que nous avons subies. Notre joie est de vous les épargner, et notre suprême espérance serait qu'un jour vous reconnussiez, quand vous aurez vous-mêmes une postérité, que nous, vos pères, nous avons su toujours remplir tous nos devoirs envers vous, qui êtes appelés à continuer la France. (Applaudissements et bravos répétés, adhésion unanime.)

(29 août)

Mes cders Concitoyens.

Je ne sais vraiment pas si je réussirai à vous exprimer comme je le désire toute la satisfaction que j'éprouve à me retrouver au milieu de vous, après quinze ans, comme si c'était hier que je vous eusse quittés. Il s'est produit cependant de bien grands changements entre ces deux époques î Quinze ans, cela ne compte pas dans la vie d'une nation, mais cela compte singulièrement dans la vie d'un homme. (On rit.)

J'ai revu ceux qui nous avaient accueillis en 1872. Parmi eux, il en est beaucoup dont les tempes sont aujourd'hui dégarnies et dont les cheveux ont blanchi; mais, sous cette neige des années, je les retrouve avec la même chaleur de cœur, et j'en suis bien heureux.

J'ai dit que les temps sont changés. Que la différence est grande en effet entre 1872 et 1887 ! Il m'est impossible, après tant de bons citoyens qui nous sont restés si fidèlement attachés et qui me l'ont si bien dit, et avec tant de cœur, il m'est impossible de ne pas me

BANQUET DE BONNEYILLE 169

reporter aux circonstances dans lesquelles nous sommes venus ici pour la première fois. Avant-hier, en arrivant à Bonneville, je repassais sur ce pont, au pied de la statue de Charles -Félix, et je me demandais si vraiment il y avait aussi longtemps que nous avions lié connaissance. (Rires.) Je me souvenais qu'en 1872, en arrivant ici, nous avions déjà trouvé M. Orsat, votre digne maire, qui nous avait dit : « Ah! nous avons fait de grands préparatifs pour vous recevoir, nous tenions à ne pas manquer la réception que nous voulions vous offrir; vous nous aviez promis votre visite; et, voyez-vous, pour vous avoir, ne fût-ce qu'une demi-journée, pour vous entendre, ne fût-ce qu'une heure, disait M. Orsat à Gambetta qui était dès ce temps-là comme la voix même de la patrie... (Oui! oui! — Applaudissements et acclamations. — Cris répétés de : Honneur à Gambetta!)

«... Pour vous posséder au milieu de nous, il n'est rien que nous n'ayons voulu faire. On se promet de nous empêcher de vous entendre ; aussi, pour écarter ces empêchements, nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir. Vous verrez tout à l'heure!

« D'abord nous avons loué une maison, afin d'être chez nous, à l'abri de toutes les interdictions. Ne nous a-t-on pas dit, en effet, que nous ne pourrions pas vous recevoir à l'hôtel et qu'on nous interdirait de nous réunir? On nous a informés qu'on nous demanderait lie justifier de nos invitations personnelles au moyen de cartes attestant que nous sommes connus de vous individuellement. Eh bien, nous avons déjoué toutes les vexations, toutes les tracasseries de l'administration préfectorale. » (On rit.) Oh! dans ce temps-là, ce n'était pas la vôtre, mon cher préfet (rires), et ce n'est pas vous qui étiez responsable, mon cher monsieur Philippe. (Nouveaux rires.) Et, continuant, vous disiez encore : « Nous avons donc loué une maison, avec bail

authentique et dûment enregistré. Ah! nous ne Tavons pas louée pour bien longtemps, nous n'en avions besoin que pour un jour, que pour quelques heures, et nous aurions voulu borner là notre location ; mais peut-être eût-on trouvé cela extraordinaire, et l'administration n'y aurait certainement pas trouvé son compte. (Hilarité.) Nous l'avons donc louée pour huit jours; elle est à nous pendant tout ce temps, parce que nous l'avons à bail. Elle est à nous aussi par la bonne volonté et grâce à la cordialité de celui de nos concitoyens à qui elle appartient. (Applaudissements.) Entrez donc chez nous, disait M. Orsat, et parlez-nous en toute liberté! »

Nous étions présents à cette réunion, et jamais je n'ai oublié ce que Gambetta vous a dit au milieu de vos acclamations. Nous avons beaucoup parlé aujourd'hui de l'instruction populaire, si nécessaire dans une démocratie. Dès ce temps-là, "mon cher maire, vous vous occupiez de ce grand intérêt politique et social. Je rappelais ce matin tous vos efforts, en vous remettant une distinction honorifique que vous avez si noblement et si simplement gagnée... (Assentiment général el applaudissements.) Vous méritez d'avoir un grade dans cette armée d'hommes de bien qui se sont dévoués à la cause de l'instruction publique et qui l'ont portée au point où nous la voyons aujourd'hui. Dès ce temps-là, nous pensions et nous disions que l'affaire importante de la nouvelle République, c'est d'instruire la démocratie, afin de la rendre capable de donner à la France un gouvernement régulier, ordonné et sage, sachant profiter de l'expérience pour mener à bonne fin ses projets, mais résolu à n'appliquer que les projets réalisables, écartant résolument les utopies et les chimères, pour s'avancer d'un pas ferme sur la route droite et sûre du progrès véritable. (C'est cela! Très bienl Applaudissements.)

Ce programme, que Gambetta traçait ici, n'a pas cessé d'être le programme républicain.

Depuis quinze ans, nous avons traversé des jours bien difficiles et affronté des épreuves qui, heureusement, ne reviendront pas. Moins de huit mois après ce voyage en Savoie, iin violent orage éclatait dans la politique. Les anciennes classes dirigeantes, aveuglément hostiles à la démocratie et aux institutions républicaines, sentaient que la direction politique leur échappait.

Vous n'avez sans doute pas oublié que c'est au cours de ce voyage mémorable et qui comptera dans l'histoire de la France du xix^ siècle, qu'a été prononcée cette' forte et profonde parole, qui a fait lever dans notre pays tout un monde nouveau, et que c'est en quittant Chambéry, pour quelques heures, que Gambetta, allant à Grenoble, pour y saluer l'avènement des nouvelles couches sociales, a donné à la troisième République sa signification politique et sa portée sociale. C'est là qu'il crut pouvoir annoncer qu'une France nouvelle s'élevait peu à peu au maniement de ses propres affaires. Messieurs, ceux qui, comme moi, sont restés fidèles à la tradition gambettiste, ne peuvent pas abandonner ces nouvelles couches dont ils sont euxmêmes les premiers rejetons. (Très bien! très bien! et bravos.)

Cette tentative du :24 mai fut le dernier effort des partis de monarchie, car le 16 mai, trois ans après, ne fut guère que comme un choc en retour du premier éclat de la foudre. Mais, grâce à la volonté constante, ferme, réfléchie du suffrage universel, la France s'est définitivement orientée, et le vaisseau de la République, voguant désormais à pleines voiles, se dirige maintenant vers ses destinées. (Acclamations et bravos.)

Ne comptons pas, mes chers concitoyens, que dans le cours de cette navigation le vaisseau de la Repu-

172 AU MINISTÈRE DE l'iNSTRUCTION PUBLIQUE

bliqiio n'aura pas à traverser des jours de brume et de tempête. Non. messieurs, on ne connaît pas de traversée pendant laquelle on n'ait eu à supporter au moins un grain, comme pour rappeler à l'homme l'in- ' fîrmité vacillante de son action sur la nature, même •quand il l'a domptée. (Applaudissements.)

Si nous avons eu des épreuves, nous avons eu aussi des satisfactions. D'abord, nous avons pu remettre le gouvernement de la République entre les mains de l'homme sage, plein d'expérience, qui la conduit encore aujourd'hui. Et puis, nous avons pu commencer à mettre en application le programme républicain, en réalisant enfin la grande réforme de l'instruction publique sur la triple base de l'obligation, de la gratuité et de la laïcité. C'était là une réforme sur laquelle il n'y avait aucune hésitation dans notre parti. Tout le monde était d'accord, et l'on s'est mis résolument à l'œuvre. Vous voyez cependant quel long temps et quels persévérants efforts il a fallu pour la faire passer dans les lois d'abord, en attendant de la faire passer dans les mœurs. Oui, messieurs, tout le monde était d'accord sur la réforme et sur les caractères qu'elle devait avoir pour être complète. Aussi bien prendrai-je la liberté de supplier qu'on ne se montre pas aussi impatient lorsqu'il s'agit de réaliser les réformes sur lesquelles il existe encore des dissentiments. (Rires et bravos.)

J'emporterai, messieurs, de ce voyage parmi vous une parole que je compte bien répéter souvent, chaque fois que l'occasion s'en présentera. C'est un mot bien curieux, très caractéristique, et tout à fait savoyard, de ce guide illustre — « guide » est le mot qui convient ici — qu'on appelle Balmat, et qui, dans le groupe que nous avons inauguré hier à Chamonix, soutient le savant au moment de franchir le dernier obstacle. (Mouvement d'attention.)

Ce guide Balmat s'était habitué, dès que la réflexion et rexpérience lui étaient venues, à ne plus compter dans ses ascensions sur la fougue et l'ardeur extraordinaires que la jeunesse aime à y déployer. Il avait appris à connaître le prix du temps et de la patience, et, à tous ceux qu'il conduisait et qui, parfois, irrités contre lui de ce qu'il n'allait pas assez vite pour les mener au but, il répétait sans cesse : « Bien le temps I Bien le temps! Bien le temps! » (Hilarité générale et vifs applaudissements.)

Jacques Balmat avait raison. Même pour monter au mont Blanc, ce qui est une opération qui n'exige qu'un laps de temps assez restreint, la patience vaut mieux que la précipitation. Balmat aimait à prendre son temps et à le faire prendre aux autres. 11 se plaisait à faire sentir à ceux qu'il conduisait que ce n'était pas la passion d'arriver au but qui devait soutenir leur marche, mais la prudence qui sait écarter les obstacles. C'était un grand politique, ce guide. Il mettait au-dessus du désir d'accomplir vite telle ou telle ascension, la nécessité du temps et de la réflexion ; il mettait surtout l'assurance d'être suivi par ceux qu'il conduisait. A quoi lui aurait-il servi d'aller vite si, à un moment donné, il eût laissé la moitié de son monde en route? Le vrai guide, c'est celui qui modère les ardeurs extrêmes et qui en même temps soutient et ranime les courages défaillants. Le bon guide, c'est celui qui arrive au but sans égarer ni perdre personne ; le mauvais guide, c'est celui qui, pour faire plaisir aux aventureux et aux impatients, trompe tout le monde et se trompe lui-même sur les obstacles du chemin. (Applaudissements et acclamations. — Mouvement.)

Mes chers concitoyens, je voudrais conseiller à la démocratie républicaine, dont nous sommes tous ici les enfants et les serviteurs, de réfléchir sur la maxime de votre légendaire Jacques Balmat. Je voudrais lui

demander si, de tepips en temps, elle ne croit pas qu'on la pousse un peu trop, qu'on exige d'elle plus qu'elle ne peut donner, et si, par là, on ne la rend pas un peu haletante sur la route à gravir. (Nouvelle adhésion.)

C'est ce que nous avons vu aux dernières élections de 1885. Nous avons laissé des traînards sur la route, une trop nombreuse armée de traînards (rires approbatifs) qui n'ont pas suivi, parce qu'ils n'avaient pas encore pris le pas adopté par ceux qui marchaient en tête de la colonne. Que diriez-vous, messieurs, des guides de bonne volonté qui, sans se détacher de la colonne, se tiendraient à côté d'elle avec le sincère, désir de ramener ces traînards, afm d'arriver tous ensemble au sommet, et qui avertiraient tous les voyageurs qu'il y a un dernier coup de collier à donner pour les conduire vers la lumière radieuse des hauteurs? (Applaudissements prolongés.)

Mes chers amis, c'est un peu comme cela qu'il faut comprendre la politique à laquelle je suis, pour le moment, associé.

Ce mot : « pour le moment », pourra vous frapper, vous arrêter peut-être; ne vous en alarmez pas, ne vous en troublez pas. Avec ceux qui pourraient me croire capable de changer de principes et qui oseraient le dire, je ne discute pas, à quoi bon? Je ne les convaincrais pas de ma sincérité, et pour cause. Je sais, d'ailleurs, ce qu'il faut penser de mes propres idées, de mes convictions, de mes instincts mêmes. Tout cela est arrêté depuis longtemps dans mon esprit, et pour toujours invariable. Mais, pourquoi ne le dirais-je pas? il y a une chose en moi qui reste et qui doit rester essentiellement modifiable. Si je veux continuer à être digne de la confiance du parti à qui je me suis donné tout entier, il y a quelque chose qui peut et même qui doit varier : c'est la conduite à suivre, en face de néces-

sites politiques qui varient elles-mêmes avec les besoins du moment.

On appelle cela la politique opportuniste, et par là on entend railler, décrier cette politique. Quoique j'aie toujours détesté ce mot d'opportuniste, je dis qu'il n'est pas de vraie politique qui ne spit pas opportuniste. Il n'y a, il ne peut y avoir de vraie politique que celle qui pèse, compte, calcule pour essayer de prévoir. Quant à la politique des ambitions démesurées et irréfléchies, quant à la politique des prometteurs à outrance et des charlatans de popularité, oh! gardons- nous- en, méfions-nous-en, comme du plus dangereux de tous les présents, comme du plus périlleux de tous les pièges! (Très bien! très bien! et bravos répétés.)

Messieurs, je vous en supplie, laissez-moi vous dire les choses comme je les pense. On a fait si souvent allusion, dans ces deux jours, au grand patriote, au grand républicain que la France pleure toujours, que je peux bien me couvrir de son nom. Eh bien! je le dis hautement : s'il faisait entendre encore ici sa voix puissante, je le déclare en toute sincérité, il parlerait avec toute l'autorité des services rendus, avec tout le prestige de sa gloire, avec son éloquence incomparable, mais il ne tiendrait pas un autre langage que celui que je vous fais entendre. (Bravos et applaudissements.)

Je voudrais qu'il m'entendît; je suis certain qu'il m'approuverait.

On a bien voulu dire, tout à l'heure, que, dans le partage des fonctions ministérielles, j'ai reçu de la confiance de M. le Président de la République et de la confiance de mes collègues celui des portefeuilles — puisque portefeuille il y a — qui me convient le mieux. iMessieurs, j'ai été très flatté de cette remarque, et Je veux le dire sans détours. Mon honorable col-

176 AU MINISTERE DE LlNSTRUCTION PUBLIQUE

lègue et ami M. Ducroz a pris soin de rappeler tout à l'heure, en termes charmants et avec des paroles d'une galanterie digne des anciens temps sous le rapport de la 'grâce et du sentiment des convenances, que l'existence des ministres est malheureusement bien précaire de nos jours. Ah! cher ami, personne n'en est plus convaincu que moi... (Rires.) Je n'ai rien fait pour obtenir cette fonction, je ne l'ai pas repoussée non plus ; en toutes circonstances, il faut faire son devoir. Mais il faut que je vous dise ce qui m'a soutenu dans cette conjoncture : c'est qu'à mes yeux il y a une sorte de mission particulière attachée à cette haute magistrature. Je suis convaincu, à tort ou à raison, mais je suis sincèrement, profondément convaincu, qu'un vrai ministre de Tlnstruction publique, dans une démocratie, doit être le premier des instituteurs. On lui donnait autrefois le titre de grand maître de l'Université. C'était un grand et magnifique titre, relevé parmi les anciens titres du moyen âge — comme le grand maître des ordres mihtaires. Si la chose était possible et si la mode s'y prétait, je voudrais que le ministre de l'Instruction publique s'appelât le grand instituteur du peuple. (Vifs applaudissements.)

Je le voudrais, parce que je sens et que je crois de la foi la plus intime, parce que je comprends avec toute la force de ma raison, que ce qui préoccupe avant toutes choses cette démocratie, que ce qui touche le plus profondément les pères de famille qui la composent, que ce qui les excite et les soutient dans leurs pénibles travaux de tous les jours, c'est l'avenir de leurs enfants, qui est l'avenir de la patrie. C'est là le trait caractéristique de la démocratie française, c'est ce qui la distingue entre tous les peuples. Allez n'importe où, même chez les plus libres des peuples, même chez les Américains qui se vantent de faire tout reposer sur les libres énergies des individus, nulle part vous

ne trouverez cette caractéristique de notre génie national; cette pensée dominante de la survivance de nos idées et de nos espérances dans ce petit enfant, né de l'homme et de la femme unis entre eux pour la vie par le cœur et la raison, et qui, grandissant, apporte à la patrie commune plus de force et plus de grandeur. (Applaudissements.)

Messieurs, je le sais bien, les familles ont les yeux fixés sur le ministre de l'Instruction publique plus que sur tous les autres, parce qu'il a la charge et la garde de leurs plus chers intérêts. Et c'est parce que je suis pénétré de ces vérités que vous me voyez si fier, mais en même temps bien troublé de ma mission. Oui, je n'ai aucune fausse honte à le dire, j*e suis souvent effrayé de la lourde responsabilité qui découle de mes fonctions. Oh! alors je ne songe pas, messieurs, à l'instabilité ministérielle pour la déplorer. Je me demande seulement si elle me permettra de faire pour mon parti, pour cette démocratie au sein de laquelle je suis né, tout ce que je voudrais faire. Ce qui me rassure et me soutient, c'est la conviction qu'aussi longtemps que je serai, je ne dirai pas au pouvoir, mais dans la vie publique, la démocratie aura en moi un fils dévoué. 11 se peut que les circonstances ne me permettent pas de demeurer aux affaires. Messieurs, quoi qu'il arrive, je suis sûr d'emporter l'estime de mes concitoyens. Pour moi, il n'y a rien au-dessus. (Très bien! très bien! et bravos.)

Je vais terminer ce discours, chers amis, en buvant à vous, à vos familles, à vos fils, espoir de la patrie; à ces populations républicaines de la Savoie, aussi fermement et librement françaises qu'elles sont fières et indépendantes . (Applaudissements. )

Je bois aussi à cette bonne ville de Bonneville. Elle s'appelle bonne, parce qu'elle tire son nom de la princesse Bonne de Savoie; moi, je l'appelle bonne,

à cause de sa population, qui est vraiment bonne. (Rkes.)

Je dis, en finissant, qu'il est bon, salutaire de se retremper ainsi en plein courant démocratique, et je TOUS convie à boire à l'union de tous les Français dans la démocratie républicaine — à la gloire, à la prospérité de la France, non seulement dans le présent, mais surtout dans l'avenir. (Assentiments unanimes. — Applaudissements répétés et acclamations.)

INAUGURATIOxN DE LA STATUE DE VOLTAIRE ET DU BUSTE DE CHRISTIN, A SAINT- CLAUDE

(4 septembre)

Messieurs,

En arrivant hier d^ns votre petite ville, si charmante et si gaie dans Factivité laborieuse qu'elle déploie au pied de ces belles montagnes à l'air salubre et vivifiant, il était bien difficile de se soustraire à une impression première qui, pour mon compte, me domine encore aujourd'hui : c'est que cette fête était attendue depuis longtemps, et qu'elle n'a pas été organisée artificiellement et à-Ja hâte par une municipalité simplement désireuse de faire acte d'hospitalité envers des étrangers qui ne passeront ici 'que quelques heures, mais que c'est la population elle-même qui, donnant un libre cours à des sentiments anciens et profonds, a voulu se réjouir, en appelant ses hôtes à se réjouir avec elle, dans toute la plénitude et tout l'épanouissement de la joie que peut donner le souvenir d'un événement mémorable et d'une grande victoire. Ce qui nous rassemble aujourd'hui, messieurs, ce qui nous unit à vous, c'est, en effet, le souvenir du « grand ouvrage » entrepris par Voltaire et par son jeune amij f avocat Frédéric Christin, pour l'affranchissement des

serfs du chapitre de Saint-Claude ; c'est le souvenir de la victoire définitive remportée par la raison et l'éloquence au service du droit sur l'une des dernières et des plus criantes iniquités de l'ancien régime.

Mes chers concitoyens, s'il était possible, sur la foi des déclamations intéressées d'une poignée de fanatiques restaurateurs d'institutions maudites et à jamais détruites, de croire que la France, s'abandonnant ellemême pour remonter vers le passé, fût capable de s'enrôler, comme on l'y invite quelquefois, sous le drapeau de la contre-révolution, il n'y aurait qu'à venir ici pour juger des vrais sentiments de notre pays et pour bien voir que les vraies passions de la France, c'est, d'une part, une horreur profonde de l'ancien régime, et, d'autre part, une aspiration ardente vers la liberté présidant à toutes les manifestations de l'activité humaine.

C'est là, messieurs, ce qui fait que la fête d'aujourd'hui est celle de tout le monde, qu'elle n'a pas seulement un caractère local, mais national; c'est là ce qui fait que tous, vous qui êtes du pays, tous, à part quelques boudeurs attardés et qui doivent être bien confus dans leur isolement, vous avez voulu la préparer, travailler à ces guirlandes de feuillage et de tleurs, planter ces arbres, pavoiser vos maisons, agrandir vos demeures pour recevoir vos hôtes ; c'est là ce qui fait que nous, qui sommes venus pour vous voir, vous saluer et vous remercier, tous ensemble, nous sommes unis pour glorifier les précurseurs de la Révolution généreuse qui nous a faits ce que nous sommes, et pour renouveler entre nous le pacte de la défendre contre ses ennemis et ses détracteurs, et de travailler à la propagande de ses principes, à l'extention de ses bienfaits.

Une statue de Voltaire à Saint-Claude! savez-vous, messieurs, que ce fait à lui seul comporte le plus se-

deux, le plus noble exemple qu'il vous fût donné d'offrir au reste de la France? Voltaire n'en est pas à sa première statue dans notre pays, qui lui doit tant. De son vivant, les plus illustres sculpteurs s'étaient attachés à nous conserver cette vive et spirituelle figure, dont la malice a peut-être trop longtemps caché la bonté. Mais ces statues étaient enfermées dans des édifices publics. L'image de Voltaire était partout, dans le cabinet des hommes d'étude, sur la cheminée des libéraux longtemps gardiens jaloux de ses traditions philosophiques. Mais son esprit, comme un fluide insinuant et subtil, s'était glissé dans les couches les plus profondes de la nation française et avait pénétré, pour ainsi dire, par toutes les veines dans toutes les parties de notre corps social. Toutefois les hommages publics se sont longtemps fait attendre. Il semblait que l'on craignit de réveiller toutes les anciennes colères et d'irriter tous les vieux ressentiments. On a si souvent, si longtemps combattu autour de ce grand nom, comme on combat autour d'un drapeau que l'on sent menacé! Trois fois, dans le cours d'un siècle, Voltaire a été attaqué, défendu, victorieux. Il est de ceux dont la gloire ne peut que grandir, puisque cette gloire est faite des services qu'il a rendus à la justice, à la raison, à la liberté de l'esprit humain. Toutes les fois que la France cherche à se re/îonnaître, elle se retrouve dans Voltaire, qui est la personnification même de son génie, de ce génie où tout ne semble que bon sens, mesure et clarté, qui exclut les exagérations inutiles comme les timidités défaillantes, qui voit net et juste pour aller droit au but avec hardiesse et loyauté, soutenu par la flamme intérieure que donnent l'amour des hommes et la passion de la vérité.

Il y a neuf ans, quand fut célébré, avec un éclat incomparable, le centième anniversaire de la mort de Voltaire, c'est à ses qualités éminentes, à sa longue

vie toute dévouée au travail et à l'humanité, à ses services sans pareils que les générations, héritières des bienfaits de ce grand homme, voulurent rendre hommage. La voix auguste du poète sublime que la France possédait alors se fit entendre, et par une inspiration digne de son propre génie, qui était fait de grandeur et de pitié, Victor Hugo parla, en termes inoubliables, du grand cœur de Voltaire.

La statue que nous saluons aujourd'hui est élevée, osons le dire, bien moins à l'intelligence vive, alerte, compréhensive, universelle de Voltaire poète, historien, savant, philosophe, dialecticien et polémiste, maître et modèle dans toutes les branches et dans toutes les directions de l'esprit humain, qu'à ce « grand cœur » de Voltaire célébré par Victor Hugo, à ce cœur incessamment ému par les misères et les injustices dont souffre l'humanité, à ce cœur qui battait chaque année d'un mouvement précipité et convulsif au souvenir des horreurs de la Saint-Barthélémy, à ce cœur qui détestait d'une haine si passionnée tous les fanatismes, et qui poursuivait d'une passion si ardente tous les progrès d'une civilisation supérieure. Cette statue devait être l'œuvre d'un artiste capable de comprendre cette noblesse et cette grandeur particulières à Voltaire. Nous avons devant les yeux cet homme de lutte, qui a dit la plus grande parole du xviii" siècle : « La destinée de l'homme, sa force, son honneur, c'est l'action. » H se présente à nous, non pas comme le « vieux malade de Ferney », souriant sous sa maigreur et toujours bon dans son ironie, mais comme un vainqueur qui s'annonce au nom de la raison dont il est l'interprète et qui dicte des lois, comme un homme qui a le droit souverain d'élever la voix et de réclamer pour tous ceux qui gémissent et qui souffrent, de par le seul ascendant de son esprit et de sa volonté. Cette statue est ici à sa vraie place. 11 fallait un Vol-

taire à Saint-Claude : le voici, sur un piédestal devant lequel passeront, en se découvrant, non seulement les arrière-petits-fils de ceux qu'il a voulu affranchir, mais tous les hommes qui auront au fond du cœur le sentiment de la solidarité, tous les hommes unis dans la reconnaissance qui est due au génie, quand il obéit aux inspirations de la justice et de la bonté.

Soyez donc fiers de votre Voltaire, mes chers concitoyens de Saint-Claude. Ce sont vos pères qui ont éprouvé les effets de la bonté de Voltaire, et c'est vous qui acquittez aujourd'hui leur dette. Je ne m'étonne plus de l'ardeur générale, de l'entrain universel qui vous a tous animés dans les préparatifs de cette solennité. Vous avez senti que vous étiez, dans cette circonstance, les représentants et les mandataires de la France et de l'humanité tout entières. Car ce grand homme qui est là, dans sa laborieuse carrière, a travaillé non seulement pour vos aïeux, dont le sort misérable excitait si vivement sa pitié compatissante et si violemment sa généreuse colère, mais pour nous et pour la postérité la plus reculée, en mettant au-dessus des lois qui changent et qui passent le droit, qui est éternel, en apprenant à l'humanité qu'il faut chercher le bonheur dans le respect de la raison et le culte de la liberté, en proclamant que la fin suprême des sociétés, c'est la paix dans le travail, la recherche obstinée de la vérité par la science, l'abolition progressive et définitive de toutes les erreurs, de tous les préjugés, de toutes les superstitions, de tous les fanatismes.

Voltaire a donné le premier, par sa vie militante, un exemple accompli de ce que doit être la vie d'un homme qui se dévoue au progrès de ses semblables. Il a pris la plume à vingt ans, et pour son coup d'essai, pour ses premiers vers, il s'est fait mettre à la Bastille. Il en sortait à peine qu'il était bâtonné par les gens d'un grand seigneur de ce temps, que quelques-uns osent

encore appeler a le bon vieux temps », sans pouvoir obtenir justice; bien plus, il était forcé de prendre le chemin de l'exil. Mais il avait, pour le soutenir dans ses épreuves et contre ses ennemis, son génie et son amour des hommes. Pendant soixante-quatre ans, il a travaillé, combattu, et finalement il a vaincu, mourant au sein de l'un des plus mémorables triomphes qu'ait jamais décernés Tadmiration publique. Ce triomphe^ ne compte pas, si on le compare à la gratitude que la postérité garde à Voltaire, et dont la fête d'aujourd'hui, si éclatante qu'elle soit, n'est qu'un simple et faible témoignage.

Mais ce témoignage, messieurs, comme vous devez vous sentir heureux de l'avoir donné ! Aucun de ceux qui sont ici n'oubliera jamais cette journée, ces foules en habits de fête, ces associations fraternelles de gymnastes et de musiciens, ces jeunes gens prêts à tous les devoirs de la vie militaire, ces pères de famille tout fiers de leurs enfants, ces femmes parées de leurs grâces et de leurs sourires encore plus que de leurs toilettes, ces écoliers qui comprennent maintenant, grâce à l'instruction libérale qu'on leur donne, qu'un grand penseur vaut mieux pour la gloire et le bonheur d'une nation que le plus illustre des conquérants. Tout cela, messieurs, c'est une société nouvelle que Voltaire n'a pas vue, mais qu'il pressentait, qui s'est fait longtemps attendre, mais qu'il appelait de ses vœux et qu'il préparait par ses écrits. C'est le cas de rappeler la belle parole de Condorcet, ami de Voltaire et de l'humanité, et qui a payé de sa vie son dévouement à toutes les nobles causes. 11 disait, en parlant du grand précurseur : « Il n'a pas vu tout ce qu'il a fait, mais il a fait tout ce que nous voyons. » Cet affranchissement même des serfs de Saint-Claude, qu'il avait réclamé, poursuivi avec tant de courageuse éloquence et d'opiniâtre volonté, sollicitant les ministres, éclairant l'opinion publique,

mettant en mouvement tous ses amis, soutenant Christin et le recommandant à tous ceux qui pouvaient aider au succès du bon droit, s'emportant contre les obstacles et reprenant la tâche avec patience, toujours appuyé sur la raison et la loi; ce « grand ouvrage » qui consistait à effacer l'une des plus révoltantes monstruosités de la vieille barbarie féodale, Voltaire n'en a pas vu l'achèvement. Quand il vit Turgot chassé du ministère, il pensa mourir de douleur et crut tout perdu. Et puis, il pensait trop au roi, qu'il jugeait capable de tout faire, même le bien, et qui en réalité était impuissant, surtout pour le bien I II attendait avec Timpatience d'un homme toujours moribond ce « grand édit du roi qui doit déclarer que ses sujets n'appartiennent qu'à lui et ne sont point esclaves des moines ». L'édit ne vint pas, et Voltaire mourut sans que l'Église eût affranchi les derniers serfs.

Ce que le roi ne pouvait pas faire, la nation le fit, par un acte de sa volonté souveraine. Le peuple se leva, et il n'y eut bientôt plus ni sujets des moines, ni sujets du roi; il n'y eut même ni moines, ni rois, ni sujets, mais il y eut la France, il y eut la patrie que tous les Français reconnurent et embrassèrent sur son autel, à la Fédération de 1790.

Mes chers concitoyens, nous touchons à ces grands anniversaires, et c'est notre ferme espérance que la France républicaine les célébrera, à la face du monde entier, avec toute l'effusion de la reconnaissance la plus vive, sous l'égide des libres institutions qu'elle s'est données, comme il convient à un grand peuple qui vit d'ordre et de progrès, et qui travaille à réaliser, dans ses mœurs comme dans ses lois, la belle devise qui maintenant circule, avec l'image de la France, dans toutes les parties de l'univers : « Liberté, égalité, fraternité ».

Ce sera votre honneur, citoyens de Saint-Claude,

d'avoir ouvert en quelque sorte les fêtes commémoratives du centenaire de la Révolution française par l'inauguration de la statue de Voltaire et du médaillon de Gliristin. Vous avez bien fait d'associer l'homme de loi au philosophe. La Révolution française n'est pas, comme on l'a dit trop souvent, une révolution faite au nom des idées économiques et des intérêts matériels : on la rabaisse quand on la ramène à ces préoccupations, qui sont légitimes sans doute, mais qui ne sauraient suffire aux nobles ambitions qui emplissent le grand cœur de la France. La Révolution française est une révolution faite au nom du droit par une nation chevaleresquement éprise do l'idée de justice et de liberté : c'est à ce titre qu'elle ouvre vraiment une ère nouvelle, non seulement pour la France, mais, qu'on le veuille ou non, pour le reste des hommes. Tous les peuples, bon gré mal gré, sentiront bien qu'il se passera quelque chose en France dans l'année 1880, dans nos fêtes du centenaire, quelque chose qui ne laissera pas de les intéresser et de les émouvoir. Songeons, mes chers concitoyens, à être dignes de l'attention passionnée, quelque peu jalouse même, dont nous serons l'objet pendant cette année mémorable. Offrons le spectacle d'un peuple qui a été éprouvé, mais que l'adversité même a retrempé et fortifié, d'un peuple uni, réconcilié avec lui-même, d'une nation libre, active, prospère et bienfaisante, d'une race d'hommes qui n'a pas cessé, par ses aptitudes, ses lumières, son génie sociable et séduisant, son dévouement à tout ce qui est noble et beau, de marcher à la tête de l'humanité.

Ah ! mes chers concitoyens, que la France sera grande et belle, le jour où elle apparaîtra aux nations dans la gloire lumineuse que lui ont faite ses grands hommes, ceux que l'humanité tout entière a le droit de revendiquer, comme Voltaire, pour ses plus illustres fils. Un rayon de cette gloire éblouissante brille aujourd'hui sur

Saint-Claude. L'année prochaine nous serons àVizille, avec les précurseurs de la Révolution, dans le Dauphiné. Dans deux ans, nous serons à Paris avec les vainqueurs de la Bastille. Que ces espérances, en exaltant nos âmes, nous soutiennent dans nos luttes, nos travaux et nos misères de tous les jours! C'est par l'idéal que l'on mène les nations, et nous avons le droit de le dire avec orgueil, il n'y a rien au-dessus de Tidéal que la France peut proposer à ses enfants!

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