‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 47 sur 55 · CIRCULAIRE AUX PRÉFETS ET AUX RECTEURS SUR LE CONGRÈS DES INSTITUTEURS · texte numérisé non relu

CIRCULAIRE AUX PRÉFETS ET AUX RECTEURS SUR LE CONGRÈS DES INSTITUTEURS

(20 septembre)

Monsieur le Préfet,

Je ne veux pas attendre la publication des actes du congrès d'instituteurs qui vient d'avoir lieu à Paris pour signaler à votre attention un point de ses délibérations sur lequel il importe qu'il n'y ait pas un instant de malentendu.

Je n'ai pas à apprécier les diverses séries de vœux émis par cette assemblée. Librement réunie, elle a librement délibéré. J'étudierai ses propositions dès qu'elles me seront parvenues, et je ne doute pas que l'Administration n'y trouve, comme dans l'œuvre des précédents congrès, d'utiles et de sages observations : cette fois encore, — j'en suis assuré par ce que je sais déjà du congrès, — l'opinion publique reconnaîtra, avec l'Administration elle-même, qu'il est toujours bon et qu'il n'est jamais dangereux de donner la parole au corps enseignant.

Mais parmi les nombreux votes sortis de ces laborieuses séances, il en est un qui, sous une forme un

peu voilée, semble ouvrir une voie où il ne serait pas possible de laisser les instituteurs s'engager.

En voici le texte, tel que le donnent les imprimés distribués au congrès et les comptes rendus communiqués à la presse :

4° SECTION. — Groupement des instituteurs.

« Première résolution. — Une société autonome et amicale des instituteurs sera constituée dans chaque département. Ces sociétés seront reliées entre elles et formeront V Union nationale des instituteurs de France. Le congrès émet le veu que les délégués prennent l'initiative de ce groupement dans leur département.

« Deuxième résolution. ,— Il y a lieu de nommer le comité d'organisation de l'Union amicale des instituteurs de France. Ce comité sera chargé d'étudier et d'arrêter les statuts et l'organisation de cette association à l'aide des projets présentés au congrès. Ce comité d'organisation comptera vingt-quatre membres qui seront pris à raison d'un instituteur par chacune des vingtquatre circonscriptions du département de la Seine. Le comité se tiendra en correspondance avec un instituteur délégué de chaque département. »

Suivent plusieurs autres résolutions tendant à remettre à ce même comité l'initiative et la direction exclusive des congrès nationaux et internationaux , notamment celui de 1889.

Ce qui précise singulièrement ces indications, c'est une pièce annexe imprimée à la lin du volume distribué à tous les membres du congrès et qui contient les statuts d'un « Syndicat des instituteurs et des institutrices laïques associés pour l'organisation des congrès d'instituteurs » (déposés à la préfecture de la Seine le 28 mars 1887). Le premier article de ces statuts caractérise nettement le projet :

« Le syndicat a pour objet d'étudier les intérêts professionnels des instituteurs au moyen de congrès d'instituteurs, de servir de lien entre les sociétés d'instituteurs et d'appliquer à l'égard des membres de renseignement primaire toutes les dispositions de la loi du .2i 7nars i S 84 sur les syndicats professionnels. »

Enfin, la rédaction proposée par la section à l'assemblée générale et que l'assemblée générale a écartée, allait plus loin encore : elle contenait tout imprimée, dans le texte même de la deuxième résolution, la liste nominative d'un comité qu'on demandait au congrès d'élire par acclamation pour constituer immédiatement ce que les uns appelaient le syndicat^ les autres la fédération des instituteurs publics. Le congrès a eu la sagesse de se refusera cette proposition. Il a compris qu'il ne pouvait, quel que fût son sentiment sur un point quelconque, passer du vœu à l'acte. Les auteurs du projet se sont donc contentés d'une demi-satisfaction : ils ont fait décider en principe, comme vous l'avez vu plus haut, qu'un comité d'instituteurs de la Seine se constituerait aussitôt après le congrès et se chargerait, non plus d'étudier et de proposer, mais « d'organiser » l'association générale.

Ce comité ne peut ni ne doit se former, et j'ai donné a M. le préfet de la Seine, à ce sujet, les instructions nécessaires. •

Le congrès était une assemblée délibérante, à titre officieux et consultatif; il n'avait à aucun degré le pouvoir exécutif. Il ne pouvait conférer à personne un mandat permanent. Le jour où le congrès a levé sa dernière séance, tous les bureaux et tous les comités qu'il avait pu nommer pour la durée de ses assises disparaissaient de plein droit; leurs pouvoirs expiraient naturellement avec ceux du congrès lui-même. Chercher à les perpétuer sous un prétexte quelconque, c'eût été s'emparer indûment d'attributions que les con-

gressistes ne pouvaient déléguer, puisqu'ils ne les avaient pas eux-mêmes.

Aussi les organisateurs mêmes du congrès n'avaientils rien demandé de semblable ni à mon prédécesseur ni à moi. Ils s'étaient présentés non comme un syndicat professionnel créé ou projeté, mais comme un simple comité d'instituteurs; ils demandaient l'autorisation de tenir à Paris un congrès d'une durée déterminée, nullement celle de créer un comité permanent destiné à survivre au congrès, à en exécuter les décisions, à en recueillir les pleins pouvoirs. Ils savaient mieux que personne qu'une proposition semblable, incidemment introduite au congrès du Havre, avait rencontré de la part de l'Administration une opposition qui ne' permettait pas de la reproduire en 1887.

Il n'y a donc pas lieu de s'arrêter à l'idée que le congrès ait pu valablement constituer une organisation quelconque, et il ne faut voir dans les « résolutions » ci-dessus relatées, comme dans tous ses autres votes, que l'expression d'un vœu.

Ce vœu, le gouvernement n'y souscrira pas. Il importe qu'on le sache immédiatement. Il importe surtout que Ton sache les motifs de cette décision. Il ne suffit pas à la République de se faire obéir : elle aime à se faire comprendre ; et quand il s'agit surtout d'une assemblée de citoyens aussi sincèrement dévoués à leurs devoirs et au service du pays que le sont nos instituteurs, rien ne doit coûter pour faire la lumière dans leurs esprits. Je me plais donc, monsieur le préfet, à vous donner ici, dans tout leur développement, pour que vous les transmettiez aux instituteurs, les explications que je leur aurais moi-même offertes si les circonstances n'avaient permis d'exercer la présidence d'honneur que le congrès m'avait déférée.

Dans le vœu que le Gouvernement repousse, il y a deux pensées très distinctes, l'une aussi légitime que

l'autre l'est peu ; la première est la seule à laquelle les instituteurs se soient attachés. Je crois de mon devoir de leur faire saisir la seconde avec toutes ses conséquences.

Ce que je vois de légitime et de très heureux dans les aspirations du congrès, c'est ce besoin d'un libre et fraternel échange d'idées, cet instinct d'association qui, de plus en plus, rapproche les instituteurs dans l'esprit même de leurs fonctions, l'esprit de libre examen et de libre discussion. Mes honorables prédécesseurs ont eu raison de ne rien négliger depuis dix ans pour que les instituteurs prissent l'habitude de ces réunions professionnelles, tantôt locales, tantôt générales. L'instituteur, en effet, du moins tel que la République le conçoit, n'est pas un employé qui a rempli sa tâche quand il a donné le nombre d'heures et fourni la somme de travail quotidien qu'exige le règlement : c'est un homme qui n'est rien, s'il ne met pas son cœur et son âme dans ses fonctions, qui ne rend des services qu'à la condition de donner le meilleur de lui-même; il doit tirer de son propre fonds, incessamment renouvelé, les sentiments, les idées, les influences qui font de lui un éducateur. Il a donc, plus qu'un autre, besoin de tout ce qui peut le tenir en haleine, de tout ce qui entretiendra chez lui la foi dans son œuvre, l'amour de son état, la confiance dans sa destinée. C'est là le rôle de ces réunions qui stimulent les esprits, qui relèvent les courages et qui donnent en quelque sorte une âme à ce grand corps. Les instituteurs le sentent bien, el c'est ce sentiment qui, évidemment, a inspiré l'immense majorité, je pourrais dire l'unanimité du congrès de Paris, dans le vote des résolutions que je vous ai fait connaître.

Mais à côté de la pensée des instituteurs, qui ne m'est pas suspecte, apparaît une autre pensée : celle des hommes politiques qui se groupent autour d'eux

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et inévitablement se mêlent à eux. Gomment un parti quelconque résisterait-il à la tentation de mettre dans ses intérêts et de placer de façon ou d'autre sous sa dépendance un corps aussi considérable que le personnel de l'enseignement primaire à tous ses degrés? Tous ceux qui se sont occupés de questions politiques, économiques et sociales se représentent aisément la puissance qui réside dans une telle armée d'électeurs et d'électeurs nécessairement influents; il est impossible qu'ils ne cherchent pas à s'en emparer au profit de leur cause.

Ce n'est pas à ce point de vue de politique toute militante que l'Administration supérieure de l'Instruction publique peut se placer.

Les congrès en eux-mêmes sont excellents; mais on y peut proposer, défendre et faire triompher des idées qui ne le sont pas : ainsi, par exemple, l'idée de transformer des réunions d'un caractère exclusivement professionnel en associations politiques permanentes. Cet effort a été maintes fois tenté et réitéré; il l'est tous les jours sur une petite échelle au fond même des campagnes; il l'a été à Paris au sein du congrès dans des conditions plus éclatantes.

En vue de mieux défendre les intérêts professionnels, on a proposé aux instituteurs de se grouper en une vaste association qui aurait le triple caractère que résument ces trois mots : autonomie, — fédération, — Sijndïcat professionnel.

Si le congrès avait eu le temps d'aborder en séance plénière la discussion de ce projet, je m'assure qu'il n'eût pas manqué d'hommes de bon sens pour faire remarquer à l'assemblée que chacun de ces trois mots, appliqué à un instituteur public et à une société d'instituteurs, n'a pas de sens, à moins d'avoir un sens séditieux.

Et d'abord ïautonomie.

Les instituteurs publics sont des fonctionnaires, et la très grande faveur avec laquelle les membres du congrès ont accueilli le beau titre d' « instituteur national » prouve qu'ils apprécient l'honneur et qu'ils comprennent les devoirs attachés à cette qualité de fonctionnaire de l'Etat.

Comme tels, ils font partie d'une hiérarchie légalement constituée ; comme tels, ils ont des droits et des devoirs qui n'appartiennent pas à tous les citoyens. Ils ont des responsabilités particulières, des garanties non moins particulières ; ils sont placés à un rang déterminé dans l'Université, au-dessus de leurs subordonnés, les stagiaires; au-dessous de leurs chefs, les inspecteurs ; et, par conséquent, ils ne sont autonomes ni individuellement ni collectivement.

L'autonomie des fonctionnaires a un autre nom, elle s'appelle l'anarchie; et l'autonomie des sociétés de fonctionnaires, ce serait l'anarchie organisée.

L'Université n'est pas le seul service public qi^i em^ ploie un nombre considérable de fonctionnaires de tout ordre. De quel droit refuserait-on aux agents des finances, des travaux publics, des postes, etc., ce même droit de « groupement », c'est-à-dire d'enrégimentation en dehors de leurs chefs? Et le leur accorder, ne serait-ce pas consentir d'avance au démembrement rapide de toutes les administrations? Que seraitce qu'un État dont les propres agents eux-mêmes ne relèveraient plus que pour recevoir leurs traitements et leurs pensions de retraite?

Le principe admis, il y aurait naturellement autant de corporations de fonctionnaires qu'il peut y avoir d'échelons dans la hiérarchie, et, par conséquent, de groupes d'intérêts distincts*

Aussi, pour ne parler que de l'enseignement primaire, à peine le projet d'un congrès était-il connu que l'on me demandait d'autoriser, ne fût-ce qu'à titre

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de contrepoids, d'autres associations, par exemple, une union- amicale des inspecteurs primaires, une alliance des maîtres adjoints, etc. Il n'y aurait plus en France des fonctionnaires gouvernés et protégés par l'État, mais des sociétaires gouvernés et protégés par leur comité central. Quel est le Gouvernement qui accepterait ce programme de désorganisation universelle ?

L'idée d'une fédération des sociétés d'instituteurs estelle plus admissible ? Et c.e (^roit d'association à lar seconde puissance, que le Conseil d'État a toujours refusé, même aux sociétés reconnues d'utilité publique, pourrait-on, d'un trait de plume, le conférer à toutes les sociétés d'instituteurs?

On voit bien le but que poursuit chacune de ces sociétés prise à part : la société de secours mutuels, le cercle pédagogique, l'association d'anciens élèves de telle ou telle école, etc., sans compter les grandes sociétés nationales, depuis la Société d'instruction élémentaire jusqu'à la Ligue de l'enseignement.

L'instituteur qui y entre — et il joiiit, à cet égard, des droits du citoyen dans leur intégrité — sait ce qu'il fait et fait ce qu'il veut : il sait avec qui, pourquoi et comment il s'associe. Au contraire, qu'est-ce que cette vaste association qui, suivant le projet, « relierait » et, en réalité, asservirait toutes les autres? Elle constituerait une caisse centrale, un organe central, un comité central : mais pour quelles fins utiles? Seraitce pour aider au progrès des études pédagogique? Ces études ne se font pas sur de pareilles masses; elles demandent des observateurs attentifs, un champ d'action restreint. Serait-ce pour se substituer aux conférences cantonales et départementales des instituteurs dans le choix des livres? aux Conseils départementaux et au Conseil supérieur dans l'examen des programmes et la direction des études? Rien de tout cela n'est admissible,

ni pour la dignité de l'Université, ni pour l'indépendance de chacun de ses membres.

Quel rôle resterait donc au comité central de la fédération, sinon de centraliser, sans but déterminé, une grande force sociale capable d'être à certains moments une grande force électorale? Grâce à cette organisation, il dépendrait d'un petit groupe d'hommes d'engager à leur suite, quand bon leur semblerait, non pas les instituteurs individuellement consultés et agissant sciemment, mais les nombreux comités irresponsables qui seraient censés les représenter.

Il me reste à examiner le dernier terme employé dans les documents préparatoires et dans les délibérations du congrès : celui de syndicat professionnel.

Il y a eu là, semble-t-il, une assimilation spécieuse qui a pu séduire de bons esprits : pourquoi ne créeraiton pas, pour la profession d'instituteur comme pour les autres, des syndicats professionnels et une union de ces syndicats?

La loi récente sur les associations professionnelles est une de ces œuvres libérales et généreuses où éclate l'esprit même de la République, et rien ne fait plus honneur au parlement que l'empressement des professions dites libérales, aussi bien que des professions ouvrières, à se placer sous le régime de cette loi. Mais en voulant l'appliquer aux instituteurs publics, on commet une confusion grave : une fonction publique n'est pas une profession, de même qu'un traitement n'est pas un salaire.

Le salaire de l'ouvrier est débattu de gré à gré entre l'ouvrier et le patron. C'est une lutte d'intérêts, que régit la loi de l'offre et de la demande. L'un et l'autre ne demandent qu'une chose à l'Etat, c'est la liberté de la lutte et de la concurrence, le droit pour chacun de se concerter avec ceux qui ont le même intérêt que lui pour obtenir, de ceux qui ont l'intérêt contraire, les

conditions les plus avantageuses. C'est de ce débat, légitime tant qu'il n'emploie que des moyens pacifiques et légaux, que résulte finalement l'équilibre variable des salaires.

Les traitements, au contraire, sont fixés par la loi et ne peuvent être modifiés que par elle. A supposer qu'ils paraissent trop bas, se trouvera-t-il personne pour prétendre que les fonctionnaires aient le droit de se coaliser et au besoin de se mettre en grève pour imposer à l'État un relèvement de l'échelle?

La loi qui organise les syndicats professionnels leur reconnaît des attributions manifestement incompatibles avec l'idée même d'une fonction publique. Un syndicat professionnel a, de par la loi, la personnalité civile. Conçoit-on une chambre syndicale de fonctionnaires revêtue de la personnalité civile en dehors et à rencontre de celle de l'État?

« Les syndicats professionnels, dit encore la loi du 21 mars 1884, ont exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles. » La loi scolaire du 30 octobre 1886 dit, au contraire : « Sont interdites aux institeurs publics de tout ordre les professions commerciales et industrielles. » Comment pourraient-ils se syndiquer pour défendre des intérêts que la loi leur intordit d'avoir?

Si l'instituteur public exerçait encore, comme autrefois, en vertu d'un contrat de gré à gré passé avec la commune, il prétendrait légitimement au droit de défendre ses intérêts dans les conditions faites à tous par les syndicats professionnels. C'est ce qui explique, par exemple, l'existence de sociétés ou fédérations d'instituteurs plus ou moins analogues à des syndicats, dans des pays où l'instituteur n'a pas encore acquis le caractère de fonctionnaire public et où il exerce simplement une profession parfois subventionnée par la

commune. Et il n'est peut-être pas sans intérêt de remarquer que plusieurs de ces sociétés, en Angleterre, par exemple, demandent précisément que les instituteurs soient traités comme en France et passent de leur position précaire à la situation fixe et définie de fonctionnaires de l'État.

N'est-il pas évident que, devenu membre d'une administration nationale, l'instituteur public ne peut pas tour à tour se présenter comme fonctionnaire, et, en cette qualité, recevoir un traitement fixe, réclamer des garanties de stabilité ou, pour mieux dire, d'inamovibilité, sauf le cas de peine disciplinaire, avoir droit à une pension de retraite, et puis tout à coup, changeant de rôle et de caractère, se présenter comme travailleur libre et demander au droit d'association le moyen de défendre ses intérêts contre l'Etat, comme un ouvrier défend les siens, à ses risques et périls, contre ceux d'un patron?

Vous le voyez, monsieur le Préfet, de quelque manière qu'on envisage le débat, il n'est question ici ni de la liberté de l'instituteur, qui n'est pas en cause, ni des garanties qu'il peut désirer contre l'arbitraire administratif: la loi du 30 octobre y a pourvu, puisqu'il ne peut plus être ni révoqué, ni même censuré que par jugement d'un conseil où il est représenté par ses pairs. Il s'agit de savoir si un agent de l'État, c'est-àdire un dépositaire d'une parcelle de l'autorité publique, a le droit de s'en servir à son usage personnel, s'il a le droit de trouver dans l'organisation même dont il fait partie, dans les ressources, dans les relations, dans les moyens d'action que la loi lui donne, autant d'éléments qu'il mettra au service d'une association de combat, politique ou économique.

En d'autres termes, permettra-t-on aux instituteurs publics laïques de se donner des chefs en dehors de leurs chefs naturels, des statuts en dehors de ceux de

l'Université, de prendre des engagements autres que ceux que l'État reconnaît? Ils seront les premiers à répondre que ce serait là reconstituer sous une autre forme l'organisation des associations religieuses enseignantes, au moment même où la loi déclare cette organisation incompatible avec l'exercice de la fonction d'instituteur public. Et ils comprendront aisément que le gouvernement n'hésiterait pas à réprimer cet abus, quelque part et sous quelque nom qu'il se produisît.

Mais j'ai confiance qu'il ne se produira pas. Et j'en ai pour garant l'esprit général qui a régné dans le dernier congrès. Après cette épreuve, je reste aussi partisan que jamais de la liberté de réunion et de discussion au sein de l'Université. Pas plus que mes prédécesseurs je ne m'opposerai à la convocation de ces congrès d'enseignement qui attestent d'une manière si éclatante que la République se fie aux instituteurs, comme les instituteurs à la République. Et pas plus qu'eux je ne m'alarmerai outre mesure, si quelques écarts trahissent l'impatience ou l'inexpérience de ces assemblées. Il n'y a que la liberté qui soit capable de faire l'éducation d'un peuple libre.

Pour ce qui concerne le centenaire de 1889, je n'ai pas besoin de dire que le gouvernement entend ne rien négliger pour représenter dignement à cette date l'instruction nationale et ses progrès depuis un siècle. Vous savez, monsieur le Préfet, que, pour l'enseignement primaire en particulier, j'ai chargé de l'élaboration de ce projet une commission dont je vous ai récemment fait connaître les premiers travaux. Vous savez, d'autre part, que mon collègue, M. le ministre du commerce, par arrêté du 2 août dernier, a confié à une autre commission l'organisation et la direction des congrès et conférences de l'exposition, et qu'il n'a pas oublié d'y faire représenter l'enseignement à tous les degrés.

Un congrès international de l'enseignement sera évidemment un des premiers que le gouvernement instituera à l'occasion du centenaire. Je me réserve d'en arrêter l'organisation de concert avec mon collègue du commerce et avec les comités supérieurs de l'exposition. Je ne doute pas que nos instituteurs ne tiennent à. honneur de prendre leur place officielle dans cette grande réunion et d'y figurer comme membres de l'Université et en leur qualité de fonctionnaires publics.

Quant aux congrès d'initiative privée qui pourraient se tenir à la même date, je n'ai aucune interdiction à prononcer; je me bornerai à faire appel au sentiment commun de patriotisme dont tous les Français prendront conseil : il ne pourra y avoir entre nous tous en ce moment qu'une seule et commune ambition : montrer bien clairement à l'Europe et à nos hôtes, dans le domaine scolaire comme dans tous les domaines, la France libre et grande sous le gouvernement de la République une et indivisible.

Je vous prie, monsieur le Préfet, de vouloir bien porter ces instructions à la connaissance de tout le personnel placé sous vos ordres; je préviens d'autre part l'autorité académique de veiller à ce que MM. les inspecteurs primaires s'appliquent à en faire comprendre l'esprit, notamment dans les prochaines réunions des conférences pédagogiques.

Recevez, monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération très distinguée.

Le miniUre de Vinstruction publique^ des cultes ef des beaux-arts, E. Spuller.

ALLOCUTION A VEYNES

(5 octobre)

Monsieur le Préfet, mes chers Concitoyens,

J'éprouve une véritable émotion, qui est toujours la même, toutes les fois que je reconnais que le souvenir des services de Gambetta persiste parmi les Français. C'est qu'il avait un aussi grand cœur qu'un grand esprit, et qu'il a été aussi pur républicain que vrai patriote... (C'est vrai! oui! oui! — Applaudissements.) Et puis il a tant aimé son pays, la France qu'il mettait au-dessus de tout! Il l'a aimée comme elle doit être aimée, dans son passé, dans ses douleurs présentes, dans ses espérances futures. Gambetta aimait son pays comme un noble et loyal serviteur aime le maître auquel il a engagé sa vie. Il a aimé la France comme un fds; il lui avait donné son existence : comme il le disait lui-même, il l'a aimée jusqu'à la mort. (Salve d'applaudissements. — Vive émotion.)

C'est une grande satisfaction que de parler à cœur ouvert d'un aussi grand homme au milieu de ceux qui l'ont compris, aidé et soutenu, et qui lui restent fidèles. Vous avez bien fait, monsieur le préfet, de nous arracher aux préoccupations du jour, de laisser de côté la

politique courante, de ne point faire l'allusion, même la plus lointaine, à nos divisions et à nos misères. Qui ne les connaît? hélas! Vous avez préféré nous dire que tous ceux qui sont dévoués à la France et à la République doivent se réunir dans le culte de la chère et grande mémoire d'un homme qui appartenait à la France républicaine tout entière, sans distinction de groupes et de nuances. (Adhésion unanime. Applaudissements et bravos.)

Si mon émotion est si vive aujourd'hui, en pensant à Gambetta, en parlant de lui, c'est peut-être parce que cette réunion ne se compose que d'un petit nombre d'hommes. Ce n^est pas par le nombre des assistants qu'on juge des réunions, c'est par la sincérité et la spontanéité des sentiments qui s'y manifestent. N'estil pas visible qu'ici ce que vous avez voulu faire, c'est rendre hommage, c'est vous associer à une politique. (Oui! oui!) Eh bien, je ne puis vous dire qu'une chose, c'est que je suis profondément touché de votre adhésion et de vos sympathies. (Vifs applaudissements.)

Cette politique a été très critiquée, elle est encore attaquée tous les jours. Je ne veux pas, en ce jour et à ce moment, en entreprendre l'apologie ni la justification. Je tiens seulement h dire que si l'on veut bien comprendre et saisir la politique de l'illustre républicain dont on a évoqué la mémoire, on se dira que c'était avant tout une politique d'éducation et de pacification de la démocratie. Permettez-moi de rappeler une opinion que j'ai souvent exprimée : Je ne crois pas que la Révolution française ait eu de plus grand serviteur que Gambetta depuis Danton. (Assentiment et applaudissements.)

Je rapproche volontiers ces noms, celui de l'homme qui a sauvé la Révolution et la France lors de la première invasion et celui de l'homme qui, sorti des nou-

ALLOCUTION A VKYNES 203

velles couches sociales, mais moins heureux que Danton, n'a pu que sauver l'honneur de la patrie. (Salves d'applaudissements.)

C'est un grand honneur pour Gambetta d'être ainsi rapproché de Danton, mais je suis certain que ce n'est pas Danton qui se plaindrait de ce rapprochement : l'inspiration de ces deux hommes était la même; elle prenait sa source dans le plus ardent patriotisme. (Nouveaux applaudissements.)

La politique de Gambetta, comme celle de Danton, avait pour principe l'amour de la République et de la France. Élevé dans le sein de la démocratie, il a été avant tout l'homme de son parti, mais ce parti, loin de vouloir jamais l'abandonner après avoir été porté par lui au pouvoir, il visait à le confondre dans la nation tout entière. Gambetta a été pour la démocratie un conseiller parfois sévère, mais toujours passionné pour la défense de ses intérêts et de ses droits. Il voulait que la démocratie française fût éclairée, forte et sage, afin que la France fût libre, prospère et glorieuse. Il demandait à son parti de se rendre capable de tenir le gouvernement, parce que la démocratie a désormais la responsabilité des destinées de la France. C'est lui qui disait, dans son saisissant langage, que la France est la plus haute personne morale que le monde ait jamais vue. Cette haute et chère personne, il voulait qu'elle fût un objet d'affection en même temps qu'un exemple d'admiration pour tous. C'est pourquoi il cherchait à attirer à son parti toutes les forces, toutes les intelligences et tous les dévouements. C'est ainsi qu'il comprenait la République ouverte. Personne aujourd'hui malheureusement ne peut prétendre à exercer sur la France la grande autorité, l'ascendant extraordinaire de Gambetta, mais nous pouvons au moins, nous ses amis, nous proposer son idéal et nous souvenir de ses exemples. (Vifs applaudissements.)

Je VOUS remercie, messieurs, d'avoir salué la mémoire de Gambetta avec cette émotion. Il y a donc encore des gambettistes! Eh bien, il faut parler en leur nom et marcher à leur tête. (Oui! oui! Bravos et applaudissements prolongés.)

(6 octobre)

Monsieur le Maire, Monsieur le Recteur, Mes cuers Concitoyens,

J'éprouve une satisfaction, que j'aurai sans doute quelque peine à traduire, à me trouver au milieu de vous. C'est avec empressement que j'ai accepté l'invitation de me rendre à cette fête tout universitaire. Je ne pouvais manquer au devoir d'acquitter la dette de reconnaissance du gouvernement de la République pour tous les sacrifices que la ville de Digne s'est imposés, afin de se mettre au niveau de toutes les villes de France, dans cette grande œuvre vraiment nationale qu'on a appelée, tout à l'heure, l'œuvre de la dilTusion de l'instruction publique dans notre démocratie.

M. le maire a rappelé que cet édifice que nous inaugurons aujourd'hui n'est, en quelque sorte, que le couronnement des efforts accomplis par la ville de Digne. On a d'abord songé aux besoins les plus pressants, en fondant des écoles normales où viendront se former les maîtres qui donnent l'instruction primaire ; on a ouvert ensuite des cours pour l'enseignement des jeunes filles; on médite d'augmenter le nombre des écoles publiques

dans la ville; mais, en même temps, comptant sur le concours et la sollicitude de l'État, on a voulu que, dans le domaine de l'enseignement secondaire, la ville de Digne pût marcher à l'égale des autres villes de l'académie d'Aix. Le bâtiment que nous venons de fonder est bien vaste, il ne Test pas trop. Il permet les longs espoirs. Je dirai plus, il est fait pour les inspirer. (Mouvement.)

Vous commencez, messieurs les professeurs du lycée de Digne, avec un nombre d'élèves relativement faible, mais j'ai été heureux de recueillir de votre bouche l'assurance que ce petit nombre, tel qu'il est, offre déjà la garantie de progrès qui ne se feront pas attendre. Déjà vous avez pu voir, dans les entretiens que vous avez eus avec les familles, quel effet heureux une installation comme celle-ci produit sur l'esprit de ceux qui confient à l'État l'éducation de leurs enfants. Il arrive souvent, mes chers concitoyens, que l'on se demande si ces dépenses de constructions et d'aménagement que, parfois, on feint d'exagérerj répondent bien à un objet utile. Personne ne peut faire une meilleure réponse que ceux qui sont en communication directe avec les pères et les mères de famille. Personne, mieux que les chefs d'établissement, ne peut dire que les écoles ne sont jamais assez belles pour les parents. Aussi bien, les critiques qui ont été adressées à cet égard au gouvernement de la République l'ont-elles laissé toujours indifférent. Il n'est pas vrai que le suffrage universel, il n'est pas vrai que les Français qui songent à l'avenir de la patrie, se plaignent des dépenses faites pour l'éducation des enfants du pays. Il n'est pas vrai qu'on trouve trop belles les maisons où les fils de la France sont appelés à passer les premières années de leur jeunesse et où ils se préparent à devenir des hommes et des citoyens. (Très bien! Très bien!)

Tous, VOUS désirez, au contraire, que ces maisons soient construites de manière à rendre la science aimable. Vous voulez que le lycée, que l'école attirent les enfants au lieu de les repousser, et que les maisons d'éducation qui, pendant si longtemps, ont eu toute l'apparence extérieure de vraies maisons de correction, deviennent des demeures gracieuses et attrayantes, où Ton aime à entrer et à rester, pour y bien travailler. (Vive adhésion.)

Celle que nous inaugurons aujourd'hui se distinguera entre toutes, non seulement par la beauté du site où elle est placée, par l'air A'ivifîant et pur que l'on y respire, mais aussi par l'heureux aménagement, par la commode distribution que nous devons au talent de son habile architecte, M. Jacob. Messieurs, quand je parcourais tout à l'heure les salles d'étude, les réfectoires, les dortoirs, en pensant au petit nombre d'élèves qui vont les occuper, quant à présent, une autre idée me venait à l'esprit : c'est que cet établissement n^aura Rempli son objet et atteint définitivement son but que le jour où tous ceux de nos concitoyens qui désirent faire instruire leurs enfants, pour les élever au-dessus de leur conditon actuelle, auront tourné les yeux vers ce lycée pour les y amener. (Marques d'approbation.)

A ce point de vue, messieurs, l'ouverture d'un lycée dans une ville est une œuvre sociale et démocratique au premier chef. Dans ce département des Basses- Alpes, républicain d'ancienne date, il n'est pas un bon citoyen qui ne s'associe profondément à cette préoccupation de la France de 1870 qui, après avoir été si cruellement éprouvée, a mis sa confiance dans une rénovation totale de l'enseignement public à tous les degrés, afin de se reconstituer et se refaire..;

Une voix. Et que vous avez livrée à la réaction.

Un GRAND NOMBRE DE VOIX. N'interrompez pas! à la porte I assez!

La même voix. Citoyens, j'ai le droit de parler. (Non! non! assez!)

M. LE MINISTRE. Messieurs, il faut laisser les opinions isolées s'exprimer avec liberté ; de la sorte, elles constatent elles-mêmes leur isolement et, par conséquent, leur innocuité. (Vive adhésion et applaudissements.)

Une voix. Vive Boulanger. (On rit.)

M. LE MINISTRE. J'ajouterai, si vous me le permettez, que c'est bien bien mal comprendre le caractère de cette journée, l'intérêt qu'elle doit offrir et qu'elle ne peut manquer d'exciter dans tous les cœurs bien placés, que d'y apporter des préoccupations politiques qui sont à mille lieues de ma propre pensée.

Une voix. Tout se rapporte à la politique. Faites une bonne politique, et vous aurez un bon enseignement.

Voix nombreuses. Assez! assez! n'interrompez pas.

M. LE MINISTRE. Messicurs, tout le monde comprend que je ne suis pas venu ici pour entrer en colloque avec l'un de nos concitoyens qui ne partage pas toutes nos opinions; il est libre, mais s'il voulait ménager notre liberté, nous lui en serions profondément reconnaissants. (Assentiment général et applaudissements.)

Je dis que, lorsque la France a voulu donner pour base aux institutions nouvelles tout un vaste système d'instruction publique, elle a fait ce qui avait été indiqué et tenté à une époque antérieure, mais ce qui n'avait jamais été abordé avec la résolution, avec l'esprit de suite qu'on y a apportés depuis 1870,

Messieurs, la politique joue un grand rùle dans la vie publique et privée de chacun de nous, et ce n'est pas sans raison. On dit même que la polique touche à tout et se glisse partout. On a encore raison, mais c'est à la condition de comprendre que la politique, pour avoir le droit de se mêler à tout, doit être faite avec liberté, sans doute, mais aussi avec un sérieux esprit

d'ordre et de bonne et sage conduite. Je répète donc que, dans ma conviction, le jour où le pays a voulu que la République reposât sur un enseignement national, repris, agrandi, et développé suivant un esprit vraiment nouveau, tous les Français ont dû comprendre que les méthodes et les caractères de l'enseignement public devraient subir de profondes modifications. Il est de toute impossibibité que la démocratie se résigne à accepter pour l'enseignement de ses fils des méthodes qui, convenant à toutes les monarchies, ont été suivies et appliquées par toutes successivement. Républicains, nous sommes obligés par la nature des choses,, par le cours naturel du temps, par le progrès des lumières, de donner à l'enseignement républicain, ;i l'enseignement de notre société démocratique, de tout autres caractères que ceux qui convenaient à cette société monarchique qui a définitivement cédé la place à un monde nouveau.

C'est donc ici un établissement d'instruction secondaire destiné à former des hommes qui occuperont dans la société une situation, je ne dirai pas prépondérante, rien n'est plus éloigné de ma pensée, mais une situation qui leur permettra d'exercer sur leurs concitoyens une action plus directe et plus efficace, grâce à leurs lumières.

Quel sera au juste cet enseignement secondaire? Voilà le problème, et tout le monde sait qu'il n'est pas facile à résoudre.

Messieurs, que cette préoccupation n'aille pas choquer ceux qui font de l'égalité le principe exclusif de la société moderne. Je veux dire seulement que l'enseignement public est appelé à se transformer, précisément pour donner satisfaction à ce principe même de l'égalité. Ce qui pouvait être bon pour l'enseignement secondaire d'une petite élite dans une société restreinte, ne saurait plus convenir à une grande et forte démo-

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cratie qui envahit tout. Il nous faut chercher un enseignement nouveau, qui réponde à notre état social nouveau.

C'est bien là ce qui m'empêche de trouver que votre nouveau lycée est trop vaste et trop beau. C'est le lycée de l'avenir; on y viendra chercher la science et ses bienfaits, et plus il est grand, meilleur il est. (Applaudissements.)

Pourquoi la science est-elle devenue, dans les démocraties, un intérêt politique et social du premier ordre? C'est que la science est, pour l'homme qui vit en société, le plus puissant, le plus précieux et le plus fécond de tous les instruments de travail, et que les démocraties sont avant tout des sociétés de liberté et de travail. Et quand je contemple d'ici cet établissement qui ressemble si peu à nos anciens collèges, qui a déjà le caractère d'une maison de travail et de production industrielle, je ne puis m'empêcher de songer au courant nouveau qui entraîne notre société moderne.

Cette construction, où cependant on n'a pas ménagé l'argent, ne se recommande pas, dans sa forme extérieure, par une architecture fastueuse ; mais en entrant bien dans la pensée de l'architecte, on devine, on pressent que les générations d'écoliers se succéderont dans cette maison, pour apprendre à travailler et à soutenir le grand combat de la vie.

Tel doit être, permettez-moi de le dire, le caractère de l'enseignement secondaire dans l'avenir, et je ne crois nullement le rabaisser en disant qu'il doit s'approprier de lui-même à tous les besoins de notre démocratie laborieuse et agissante. Qu'on le veuille ou non, il n'y a plus rien aujourd'hui en dehors de la démocratie; aussi, dans ce pays, tout doit tourner à son avantage, à ses progrès, à son élévation matérielle et à sa grandeur morale.

Je suis loin de penser que l'enseignement secondaire

ne devra plus préparer des hommes pour ces professions libérales dont notre société démocratique peut se passer moins encore que les autres. J'oserais encore moins dire que Ton doit transformer les lycées en écoles professionnelles ou d'apprentissage où l'on ne fera que des contremaîtres. Non ; je ne dis pas cela. Ce que nous devons demander avant tout à l'enseignement secondaire, ce n'est ni des contremaîtres, ni des chefs d'établissements, ce sont surtout des hommes, des citoyens. (Applaudissements.)

Qu'est-ce qui fait qu'un homme est véritablement digne de ce nom?

C'est la noblesse de son cœur, la hauteur de son intelligence, l'énergie de sa volonté; c'est son esprit orné en même temps qu'armé . Pour que l'enfant devienne un homme, il faut que son intelligence soit fortement préparée par une culture scientifique et littéraire de plus en plus solide. Aussi est-il de plus en plus nécessaire que cet enseignement nouveau et destiné à agir sur les intelligences d'une manière vigoureuse et féconde soit doublé d'un enseignement moral qui élèvera les cœurs en les ouvrant aux plus nobles sentiments. Enfin, il importe qu'on apprenne dès le lycée que, suivant le mot profond du plus grand de nos maîtres du xviii° siècle, la vie, c'est l'action. Aussi la principale qualité pour l'homme doit-elle être l'énergie qui trempe les caractères. Le caractère d'un homme est ce qui assure son indépendance personnelle; à son tour, cette indépendance fait de l'homme un citoyen; et de bons et fermes citoyens peuvent seuls faire bonne garde autour des institutions républicaines. (Très bien ! très bien! et vifs applaudissements.)

Aujourd'hui, tous les Français s'intéressent aux questions d'éducation nationale, et le ministère de l'Instruction publique est devenu le plus populaire de tous; mais en même temps que la popularité et les

honneurs sont venus à ce ministère, ses charges ont augmenté et sa responsabilité s'est accrue.

Pourquoi? Parce que les pères de famille ont maintemant les yeux fixés sur la direction qui est imprimée à l'enseignement national. L'État a reconnu le principe de la liberté. Usant de cette liberté, les adversaires de la démocratie, ceux qui se défient d'elle, élèvent leurs enfants dans des écoles qui leur semblent plus propres à sauvegarder les anciennes idées.

Au contraire , tous ceux qui appartiennent à la démocratie, ceux qui sortent de ces couches profondes, dont parlait tout à l'heure M. le recteur, ont maintenant pour principal souci de savoir quelle est la direction qu'on veut donner à la société de l'avenir.

Cette direction, vous la connaissez, mes chers concitoyens : il s'agit de faire que la France continue à être ce qu'elle a toujours été, c'est-à-dire le porte-flambeau de la civilisation dans le monde. (Applaudissements répétés.)

C'est en dirigeant les générations nouvelles vers ce grand idéal qu'on relèvera notre pays. Nous ne pouvons, nous ne devons pas penser à faire de notre France une société exclusivement industrielle comme l'Amérique ; nous ne pouvons, nous ne devons pas davantage nous attarder dans l'ornière du passé, en faisant de la France une nation de pédants et de mandarins.

Non, la France est une nation libre, vive, douée d'une incomparable puissance de rajeunissement et de transformation, qui a de glorieuses traditions, une grande histoire et un noble passé à soutenir, mais qui a aussi son rôle à jouer parmi les peuples de l'avenir.

Notre nation reste, malgré ses malheurs, l'objet de l'envie passionnée de l'univers. Il y a devant nous, pour nos enfants, des perspectives de grandeur morale et matérielle à nulles autres pareilles. Malgré l'obscurcissement momentané de sa gloire, la France n'a pas cessé

de marcher à la tête des peuples civilisés, mais si elle veut garder son rang,' il faut qu'elle se renouvelle incessamment elle-même dans ses enfants. (Applaudissements et bravos.)

Telle est la haute pensée, messieurs, qui a porté la République et les républicains à tout sacrifier à l'instruction générale. Voilà pourquoi les établissements comme celui-ci doivent être entourés de la faveur publique. Voilà pourquoi aussi, s'il m'est permis de l'ajouter, le gouvernement ne pouvait être absent d'une pareille fête; et je saisis cette occasion de déclarer que le ministre de l'instruction publique n'est pas venu dan^ cette ville pour faire de la politique de parti, mais de la politique nationale.

il y a quelque chose qui est au-dessus de nos discussions, de nos divisions et de nos passions, c'est l'avenir de la France et de la civilisation générale. (Vifs applaudissements.)

Cet avenir, mes chers concitoyens, il sera ce que le feront les élèves de nos lycées. Nos destinées futures sont entre leurs mains. Quand on élève sa pensée vers toutes ces grandes choses, on écarte bien loin de soi, et non sans quelque dédain, certains reproches que d'ailleurs on sent injustes et immérités. De telles accusations ne sauraient atteindre des hommes convaincus, au fond de leur conscience, que depuis la première jusqu'à la dernière heure de leur vie active ils n'ont cherché qu'à servir leur cause, afin d'ajouter à la liberté, à la force, à la grandeur de leur pays.

Qu'est-ce donc que leur cause? C'est celle de la France. Et pour qui voulons-nous de la gloire, sinon pour la patrie? (Très bien! très bien! et applaudissements répétés.)

ALLOCUTIOxX AU PERSONNEL ENSEIGNANT DE LA VILLE DE GRENOBLE

(7 octobre)

Messieurs,

Je tiens beaucoup à vous exprimer les sentiments que m'inspire 'cette réunion improvisée. Je viens d'apprendre tout à l'heure que M. le recteur a eu la très heiireuse idée de vous convoquer et de vous réunir tous autour de moi, ne fût-ce que pendant quelques instants. Je le remercie très vivement d'avoir pensé qu'il me serait agréable de me rencontrer avec tous les membres du corps enseignant, à quelque degré qu'ils appartiennent, car je les considère tous comme mes collaborateurs dans l'œuvre de l'éducation nationale. Je suis particulièrement heureux de remercier les éminents professeurs de l'enseignement supérieur qui, étant encore en vacances, ont bien voulu nous donner une partie de leur journée. Vous, messieurs les professeurs du lycée, vous voilà définitivement entrés dans cette grande et magnifique maison que vous a préparée la sollicitude de l'administration municipale. Quant à vous, messieurs les instituteurs, vous aviez déjà repris vos classes avant les autres, et vous êtes

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