‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 52 sur 55 · LYCÉE DE JEUNES FILLES A GRENOBLE · texte numérisé non relu

LYCÉE DE JEUNES FILLES A GRENOBLE

infinie, une persévérance opiniâtre dans vos fonctions délicates.

Apportez-y autant de prudence que de dévouement. Ne rompez pas trop brusquement, car ce serait au risque de tout briser; ayez des ménagements pour tout ce qui a mérité du respect. Nous savons et vous devez savoir comme nous que notre pays ne retournera jamais en arrière, que le passé est le passé, que ce qui est fini Test pour jamais, que les ponts sont coupés derrière nous, enfin que c'est bien une société nouvelle que nous voulons fonder, une société généreuse et libre, large et fraternelle, dans laquelle il faut appeler, attirer le plus de monde possible, afin que la France soit plus grande, plus heureuse, plus glorieuse qu'à aucune autre époque de son histoire. En face de cette œuvre, les longues espérances sont permises, mais il faut de toute nécessité travailler sans cesse et sans se décourager. Pour finir, je veux vous dire que ces jeunes femmes que vous élevez feront un jour mieux que vous n'avez pu faire vous-mêmes. Mais, vous et nous, nous ne sommes pas de ceux qui envient à ces enfants la situation meilleure que pourra leur faire l'avenir préparé par nos efforts. C'est là en effet le grand ressort de la démocratie : elle aspire sans cesse à monter plus haut dans l'échelle de la civilisation. Ce sentiment se voit dans les individus comme dans les foules. On leur en fait un sujet de reproche; que ce soit pour nous au contraire un juste sujet d'orgueil, mais que cet orgueil ne nous exalte pas trop, si nous voulons mener à bonne fin notre œuvre. Aussi, dans votre grande tache, soyez toujours soutenues par le noble sentiment de vos devoirs envers* la famille, envers la patrie, envers l'humanité. (Assentiment unanime et vifs applaudissements.)

(9 octobre)

Monsieur le Maire, Messieurs les Professeurs, Mes chers Concitoyens,

La prise de possession, par le ministre de Tlnstruction publique, du nouveau lycée construit par l'État et la ville de Chartres sur l'emplacement du collège communal de cette ville, devait être un grand événement dans votre vie locale, pour cette population qui connaît si bien la valeur et l'étendue des sacrifices réclamés par l'instruction nationale, et qui ne les a jamais marchandés au gouvernement de la République. Cette assistance si nombreuse, si sympathique, démontre quel prix la démocratie beauceronne attache à ces créations nouvelles, marque évidente de la transformation qui s'opère chaque jour dans nos mœurs, pour faire suite à celle qui, par la volonté du suffrage universel, s'est opérée dans nos institutions. (Très bien! très bi'en! et applaudissements.)

Messieurs, il n'a point paru possible de songer à fonder définitivement la République en ce pays, si l'on ne commençait pas par refaire en même temps l'esprit et le cœur des générations qui seront la France de

l'avenir. (Assentiment général et nouveaux applaudissements.)

Ce n'est pas une pure conception de l'esprit, c'est un fait constant dans l'histoire qu'à chaque régime politique correspond un enseignement approprié.

La Répubhque, sous ce rapport, ne s'est dérobée ni à cette tradition ni à cette nécessité. Elle aura eu cet honneur de décréter de grandes réformes dans le domaine de l'enseignement supérieur, où l'on s'occupe de la science pure, comme dans le domaine de l'enseignement primaire, où l'on a surtout en vue l'instruction, qui, ne pouvant être refusée à personne, doit même être commune à tous les citoyens. La République ne pouvait pas néghger davantage l'enseignement secondaire. Elle a trouvé, pour l'aider dans ses efforts, des municipalités dévouées qui lui ont apporté le concours le plus empressé. C'est ainsi qu'ont été édifiés ces nouveaux lycées que nous inaugurons tous les jours, et qui attestent la sollicitude du gouvernement républicain pour ce grand intérêt national.

Vous avez raison, monsieur le maire, de vous féliciter d'ouvrir cette maison d'éducation dans des conditions aussi florissante^". Non seulement vous n'avez pas vu diminuer le nombre des élèves qui fréquentaient votre collège municipal, mais déjà l'affluence des élèves qui se présentent au lycée est plus grande. C'est que les familles se sont rendu compte des améliorations considérables qu'une maison comme celle-ci introduit dans la vie morale, intellectuelle et matérielle de leurs enfants. Elles ne craignent pas de manifester leur confiance dans l'État, dans Tinstruction qu'il distribue, dans l'éducation qu'il donne. Nous ne pouvons que les remercier.

Au point de vue des avantages matériels, il suffit de parcourir, comme nous venons de le faire, vos diverses installations, pour reconnaître que les lycées

de la République n'ont plus rien de commun avec les anciens lycées impériaitx, où tout marchait au son du tambour, et dont la vie intérieure, les mœurs et coutumes rappelaient tantôt le couvent et tantôt la caserne. Toutes les précautions recommandées par la science toute moderne de l'hygiène ont été prises; toutes les garanties de sécurité et de bien-être ont été rassemblées, et personne n'est plus sensible que les mères de famille à ce genre de progrès qui attestent, eux aussi, un degré de civilisation supérieure, mais qui les touchent surtout, parce qu'ils s'appliquent immédiatement à ce qu'elles ont de plus cher. (Applaudisse ments.)

Au point de vue intellectuel, le seul fait que le collège communal de Chartres est maintenant élevé au rang de lycée, démontre aux parents qu'un groupe complet de professeurs d'élite va être réuni dans cette maison, pour y distribuer l'instruction variée, approfondie que réclament aujourd'hui les diverses carrières, soit qu'il s'agisse des emplois publics, soit qu'il s'agisse des professions libérales.

Et enfin, messieurs, au point de vue moral, il n'y a pas un Français, petit ou grand, qui ne soit frappé de ce qu'il y a de vraiment nouveau, de vraiment élevé dans ce fait de la construction à grands frais, sur toutes les parties du territoire, de maisons d'instruction à tous les degrés, fait qui démontre que notre société nouvelle, placée sous la loi républicaine, veut vivre de travail et de science, de discussion et de liberté. (Vifs applaudissements.)

Messieurs, n'oublions pas qu'il s'agit aujourd'hui pour nous de donner h la démocratie française son régime définitif, celui qui assurera sa puissance, en la réglant. C'est l'honneur de la Révolution d'avoir été, j'ose le dire, la plus grande éducatrice d'hommes que le monde ait encore vue. Aussi bien à l'Assemblée

constituante qu'à la Législative et qu'à la Convention nationale, les plus grands esprits, les plus nobles cœurs se sont rencontrés et unis pour donner précisément à la France moderne, issue de l'ancien régime, une éducation toute nouvelle et qui répondît à des besoins nouveaux. Après cent ans de tâtonnements et d'efforts, avec des alternatives de progrès et de réaction, la République peut proclamer qu'elle est rentrée dans la voie ouverte par ses devanciers de 89, de 91 et de 94, et qu'elle applique aujourd'hui les réformes qu'ils avaient énoncées, en y apportant le même esprit de justice et de liberté, en y ajoutant toutefois les vues nouvelles fournies par la science de l'éducation, qui s'est développée comme toutes les autres sciences. En restant fidèle à cette tradition toute nationale, la République a montré qu'elle avait la parfaite conscience de sa mission. C'est son plus grand intérêt d'élever des générations nouvelles dans des écoles qu'elle aura construites et où aura été versé largement, libéralement, à main ouverte, tout ce que peuvent donner la science et la littérature jointes à une forte éducation morale. Je prendrai la liberté d'ajouter que la République ne peut pas se contenter des anciens programmes d'études, et ces lycées qu'on élève de toutes parts aujourd'hui et qui semblent n'être, en apparence, que les héritiers et les continuateurs des anciennes maisons, ne prendront tout leur développement avec leur vrai caractère — celui-ci, en particulier, ne pourra compter les 600 élèves que l'avenir lui promet — qu'autant qu'on y trouvera un enseignement complètement rénové et adapté aux besoins de cette démocratie qui les bâtit au prix de tant de sacrifices. Ce n'est ici ni le lieu ni le moment de rechercher si les hommes dévoués à l'œuvre de l'éducation nationale ont été aussi heureux dans le domaine de l'enseignement secondaire que dans le domaine des enseignements primaire et

supérieur. Ce que je peux affirmer, parce que cela est certain, messieurs les professeurs, c'est que tous, vous êtes animés du désir de travailler afin d'enseigner, avec cet esprit nouveau qui seul convient à notre temps.

Nous arriverons, n'en doutez pas, à trouver le véritable programme de cet enseignement secondaire de plus en plus impérieusement réclamé.

Autrefois, dans des maisons comme celle-ci, quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir sur ceux qui sont appelés à exercer sur la société l'action la plus directe et la plus efficace — autrefois, dans ces maisons, on cherchait à former ce qu'on appelait l'honnête homme. Eh bien, nous aussi, nous voulons former l'honnête homme, mais il ne serait pas bon, il ne serait nullement avantageux à la société de former, à notre époque, l'honnête homme d'il y a deux cents ans. Il nous faut l'honnête homme de notre temps, l'honnête homme de la fin du xix'' siècle, l'honnête homme de l'avenir et non plus celui du passé. (Bravos et applaudissements. — Adhésion générale.)

Cet honnête homme que nous voulons former devra résumer dans son esprit et dans son cœur les connaissances et les sentiments de son époque, si nous désirons qu'en une élite apparaisse la fleur de la civilisation. Or, messieurs, qu'on s'en félicite ou qu'on s'en afflige, la civilisation de notre temps n'est pas celle de l'ancienne France monarchique. L'esprit de l'enseignement, non moins que les méthodes, doit ainsi changer avec le cours du temps, et il nous faut chercher cet esprit nouveau dans la voie indiquée par la science, non pas en brisant violemment avec le passé, non pas en nous risquant dans de brusques ruptures qui ne sont pas plus possibles datis la nation, dans ses habitudes et dans ses mœurs que dans la nature, mais en ajustant les institutions aux temps nouveaux avec

un sage esprit d'évolution progressive. (C'est vrai ! Très bien! Vifs applaudissements.)

Une autre réflexion vient à l'esprit dans une fête comme celle-ci. La société française a besoin qu'on lui prépare ici non seulement des hommes qui seront plus instruits que les autres, puisque la société et leurs familles se sont imposé de plus coûteux sacrifices pour les maintenir plus longtemps dans les écoles, mais aussi des citoyens capables d'être donnés en exemple aux autres. Or, messieurs, qu'est-ce qui fait qu'un homme se distingue véritablement de ses semblables et qu'il mérite par sa distinction même d'être interrogé et écouté, recherché et suivi par eux? C'est d'abord la vigueur de son esprit. Dans ce temps de démocratie, personne ne conteste plus que la richesse intellectuelle ne soit, de toutes les richesses, la plus avantageuse, parce qu'elle sert à mettre en œuvre toutes les énergies et toutes les forces de production de l'individu. Toutefois l'intelligence seule ne suffirait pas à donner à un homme l'ascendant sur ceux qui l'entourent, s'il n'y joignait pas la noblesse et la générosité du cœur, et enfin l'énergie de la volonté.

A ces trois grandes facultés, intelligence, sensibilité, volonté, il faut que l'éducation corresponde exactement, en servant à développer la première par la science, à discipliner la seconde par l'éducation morale, à fortifier la troisième par un grand idéal proposé à cette activité libre et consciente qui est le plus noble attribut de la nature humaine. (Profond mouvement.) Cette maison doit donc être une maison d'instruction, mais aussi une maison d'éducation ; on ne se contentera pas d'y nourrir les intelligences, en les éclairant ; on y façonnera des caractères, ce qui, dans nos temps troublés, vaut mieux que des talents. (Vive adhésion.)

Quant à la haute ambition qui doit tenter l'énergie de tous les jeunes Français, je n'en veux dire qu'un

mot. Ces jeunes enfants sont élevés ici pour eux, cela va sans dire : on veut qu'à leur sortie du lycée ils soient puissamment armés, pour les luttes de la vie, de toutes les forces que la science peut leur fournir. 11 faut aussi qu'ils soient élevés pour la société où ils vont prendre place et où ils combattront pour leurs intérêts. Mais cela ne nous suffirait point. Nous demandons qu'ils soient élevés pour la patrie. (Vifs applaudissements.) C'est là le privilège de l'enseignement national donné par l'Université. Oui! messieurs, nous vous demandons de former des hommes de résolution, de courage et de sacrifice : la France peut en avoir besoin. (Vive adhésion et applaudissements prolongés.)

Messieurs les professeurs, ces énergies et ces résolutions, vous saurez particulièrement les susciter, en rappelant aux jeunes gens, vos élèves, que, dans ce pays sont nés des hommes qui, comme Marceau, ont non seulement sauvé la patrie en danger, mais ajouté, par leur vie si pure, à la grandeur, à la noblesse, à la beauté de la France. (Salve d'applaudissements.)

Vous saurez aussi leur dire qu'il y a, dans ce pays chartrain, toute une tradition de sages et bons esprits, d'esprits réglés et prudents, fidèles à ce profond sentiment libéral qui anime la France, depuis qu'elle marche en avant des autres nations. Demeurez, messieurs, pénétrés de ces idées vraies et fécondes. Pensez-y comme à la plus noble partie de votre mission.

Je n'ai rien à vous dire de l'exercice même de votre profession. Vous savez, par une expérience déjà longue, ce que sont les méthodes; vous savez choisir entre elles et les appliquer; mais il m'appartient de vous rappeler que vous êtes les membres d'une démocratie de plus en plus libre et qui a de grands devoirs à remplir envers la patrie. Pas un de vous, messieurs, j'en ai l'assurance, n'est étranger aux préoccu-

pations de la patrie depuis la fatale année 1870. Qu'il sorte donc de vos mains des jeunes gens instruits, au cœur droit et fier, capables d'être des citoyens probes et libres, des républicains sans faiblesse et sans tache. Vous n'avez, pour donner cette éducation, qu'à vous inspirer de cette longue tradition d'honneur et de dévouement que l'Université garde en ce pays comme un précieux dépôt. La seule, la vraie manière de reconnaitre dignement les sacrifices que cette ville a faits pour l'instruction des fils de la démocratie, c'est de les rendre à leurs familles plus riches de connaissances, plus fermes de caractère, plus assurés dans le devoir, comme il convient à des hommes de droiture et d'énergie, à de bons Français, à de vrais républicains. (Applaudissements et bravos répétés.)

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(9 octobre)

MlîSSIEUUS,

Prenant la parole à cette heure, et le dernier, dans cette réunion, je m'estimerais très heureux si je pouvais répondre à ce que vos sympathies, exprimées avec tant de cordialité, attendent de moi. En effet, messieurs, je ne crois pas me tromper en pensant que vous attendez de moi des déclarations qui vous affermissent dans la conviction où vous me semblez être que la République fondée, soutenue par vous et que l'on dit en péril, est en ce moment remise entre les mains d'hommes fermes et vigilants, qui ne la laisseront ni amoindrir ni péricliter. (Marques d'assentiment.)

Je vous prie de considérer que ma situation est délicate et mon rôle assez difficile, au moment de vous dire précisément pour quelles raisons vous devez penser que la République ne court pas les dangers dont on parle, et se trouve au contraire dans une des situations les meilleures qu'elle ait depuis longtemps connues.

Et tout d'abord, messieurs, je vous demanderai d'écarter de vos esprits les polémiques auxquelles les

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membres du ministère actuel peuvent être exposés. Si, n'écoutant que les bruits de presse, vous vouliez prêter une oreille complaisante aux accusations dont mes collègues et moi nous sommes journellement Fobjet, non seulement le cabinet actuel ne serait pas tolérable et devrait être renversé dès le premier jour et au premierchoc, mais ce serait le pire, le plus indigne, pour ne pas dire le plus infâme des cabinets. Et pourquoi ? Parce que, s'il faut en croire ses accusateurs, ce cabinet aurait commis envers le pays républicain et la démocratie un véritable crime, en livrant la République à ses ennemis. Ne savez-yous pas que tous les jours on nous accuse d'avoir paralysé, divisé et dissous le parti républicain, d'avoir désarmé devant les partis de monarchie, d'avoir préparé le retour de la royauté, ramené la France à l'ancien régime? Que sais-je encore? (On rit.)

Ne riez pas, messieurs, nous avons été accusés de tous ces crimes, et nous le sommes encore tous les jours. (Nouveaux rires.)

Messieurs, ces accusations sont si évidemment des inventions grossières, qu'il est à peine besoin de les réfuter. Qu'est-ce donc qui s'est passé quand nous sommes entrés aux affaires, et qu'est-il arrivé depuis? Je voudrais vous dire à cet égard toute ma pensée, avec la plus cordiale franchise.

Messieurs, à la fm d'une crise ministérielle qui, en se prolongeant, ne laissait pas d'inquiéter le pays, il s'est trouvé un groupe de républicains anciens et connus, ifermes et fidèles, dont il était difficile, pour ne pas dire ipossible, de soupçonner les intentions et la volonté, >arce qu'ils avaient depuis longtemps donné, sans restrictions, sans réserves, des gages de leur dévouement la République. Ce petit groupe de républicains appelés )ar la confiance du chef de l'État à prendre la direction les affaires a tenu à montrer, non seulement par ses

déclarations, mais par ses actes, qu'il est possible, si on le veut fermement, de trouver dans la démocratie des hommes ayant le sentiment des nécessités et des devoirs du gouvernement, des hommes qui ne séparent point l'idée d'ordre de l'idée de progrès, et qui tiennent que la République a pour premier intérêt d'assurer ces deux grands biens à la France. (Très bien! très bien! et applaudissements.)

Messieurs, voilà tout le grand crime que nous avons commis! Et des confins extrêmes de l'opinion, il s'est réuni des hommes, à qui cette démonstration ne plaisait pas, pour essayer de nous accabler sous le poids d'accusations toutes différentes ; mais, je vous le répète, notre crime, le voilà. (Mouvement d'attention.) Oui, messieurs, il est arrivé un jour, dans la vie agitée et fiévreuse de ce pays avide de travail et de production, au sein de la paix et de la liberté, il est arrivé un jour où des républicains ont dit à la France que sa volonté aurait le pas sur les désirs et les passions des partis, que la vraie politique républicaine doit être avant tout une politique nationale, enfin que le gouvernement de la République doit être le gouvernement du pays par lui-même, et non pas le gouvernement d'un homme ou d'une faction. (Vive adhésion. Mouvement prolongé.)

C'est pour avoir tenu ce langage, c'est pour avoir pris cette attitude que nous avons été accusés avec d'autant plus de passion et de violence. Reste à savoir si notre langage a été compris de la nation qui l'attendait : on peut discuter là-dessus; quant à moi, ma conviction est faite. Savez-vous ce que Ton nous reproche surtout? On nous reproche d'avoir voulu que la France eût un gouvernement et que ce gouvernement fût la République; on nous reproche d'avoir voulu que notre pays, toujours inquiet depuis dix-sept ans dans sa situation extérieure, se reposât enfin dans une paix intérieure solide, définitive, et cette paix, messieurs,

ne peut être obtenue que par la réconciliation de tous les Français patriotes dans le sein d'une démocratie •large, ouverte, intelligente et généreuse : voilà pourquoi nous avons été méconnus, accusés et même outragés.

Messieurs, faut-il le dire? ces attaques, ces accusations, ces outrages nous honorent (Oui! oui! Vive adhésion et applaudissements répétés), et, s'il m'est permis de l'ajouter, elles nous grandissent. (Nouveaux applaudissements.)

Est-il besoin d'ailleurs de reprendre les choses à l'origine? Faut-il rappeler dans quelles circonstances le cabinet actuel s'est constitué? Je ne veux pas remettre ceux qui nous attaquent en face de périls qu'ils connaissaient aussi bien que nous, qui les effrayaient tout autant que nous, et que cependant ils se sentaient impuissants à conjurer; mais il me sera bien permis de dire que nous, nous n'avons point hésité devant le devoir qui s'imposait d'écarter ce danger, dont il était visible que tout le monde commençait à s'alarmer. (C'est vrai! très bien! — Applaudissements prolongés.)

Une VOIX. — Oui, quand le danger est passé, on se présente...

M. LE MINISTRE. — Sans revenir sur les incidents, les négociations, les temporisations, les ajournements par lesquels on a dû passer avant de constituer le ministère actuel, je ne dirai qu'un mot du programme qu'il a exposé devant la Chambre : c'était un programme d'économies, de réformes progressives, de concentration des forces de la démocratie par l'apaisement des passions rivales. A quels points de ce programme avons-nous manqué ? Qu'on nous le dise : cela vaudra mieux que de nous accuser de crimes imaginaires!

N'avons-nous pas apporté les économies annoncées, et n'en avons-nous même pas grossi le chiffre?

Nous avions promis de travailler à l'apaisement de nos

dissentiments intérieurs. Je le demande, en quel temps le pays a-t-il été plus tranquille, plus calme, plus complètement maître de lui-même? Avons-nous commissur un point quelconque du territoire un acte quelconque, petit ou grand, qui établisse que nous n'avons pas voulu réunir tous les républicains pour le bien de la République? (Oui! oui! Vifs applaudissements.) Ne sommes-nous pas aujourd'hui ce que nous avons toujours été, des hommes de bonne volonté, libres de tout engagement et de toutes compromissions avec qui que ce soit, sûrs d'eux-mêmes et de leurs intentions?

Au surplus, messieurs, nous sommes en présence de trois juges, et il y en a même un quatrième dont, si vous le permettez, je vous parlerai tout à l'heure. (Vif mouvement d'attention.) Il y a l'opinion de l'Europe. C'est, messieurs, notre premier juge, et nous pensons qu'il en faut tenir compte dans notre temps, et dans la situation exceptionnelle que notre temps a faite à notre pays. L'Europe n'a cessé à aucun moment d'avoir les yeux fixés sur la France : aussi ce que l'Europe pense de la France, de son état politique, de son état moral, de ses ressources matérielles, doit compter pour beaucoup dans l'esprit des Français. (Adhésion, mouvement prolongé.)

Mes chers concitoyens, je parlerai devant vous sans forfanterie et sans vain orgueil : j'ose affirmer que, depuis la disparition de M. Thiers, aucun ministère n'a joui, au même degré que le cabinet actuel, de la confiance et du respect de l'Europe. Il y en a des preuves, sur lesquelles il est inutile d'insister, qui ne doivent pas nous exalter, mais nous faire réfléchir. (Bravos.)

L'autre juge dont j'ai parlé après l'Europe, c'est la France : nous relevons de l'opinion publique, du jugement de nos concitoyens. L'opinion publique a pu être un instant surprise, dévoyée : j'affirme cependant que,

devant ce second juge, le ministère actuel, si attaqué dans la presse, a gagné le procès qu'on lui a fait. Je dis qu'il n'y a pas de républicains sages, instruits du passé, soucieux de l'avenir, voulant pour la France un vrai gouvernement, un gouvernement digne de ce nom, c'est-à-dire un gouvernement avec la force que donnent la stabilité, la durée, le respect des traditions sérieuses et nécessaires, en même temps que le respect des hommes qui acceptent la redoutable tâche du gouvernement, non, il n'y a pas un de ces républicains qui ne dise aujourd'hui, en nous voyant à l'œuvre : Eniîn! il est donc possible de donner à la République un gouvernement de-républicains, sachant quelles sont les conditions du pouvoir et résolus à s'y conformer. (Assentiment général et applaudissements répétés.)

Messieurs, on doutait de cela, permettez-moi de le dire, et c'est pour cette raison que les crises ministérielles trop fréquentes sont si détestées du pays; on doutait que la République fût ca[)able de supporter longtemps un gouvernement de principes et de réformes, à la fois conservateur et réformateur, et rien ne troublait davantage les républicains de raison, ceux qui ont fait la République et qui ne veulent pas qu'on la défasse, qu'une pareille incertitude. Il était de toute nécessité d'y mettre un terme. (Assentiment général.)

Enfin, il y a le juge dont nous relevons immédiatement, je veux parler de la Chambre.

Messieurs, j'admets pour un instant que notre chef, M. le président du conseil, ait tous les défauts que ses adversaires, qui sont les nôtres, veulent bien lui octroyer. (On rit.) Il a du moins une qualité que lui reconnaissent tous ceux qui l'attaquent : sur le terrain parlementaire, il est brave jusqu'à la témérité. Le premier jour il a dit ce qu'il voulait faire. Vous pouvez compter qu'à la rentrée des Chambres il fera connaître sa pensée avec la même franchise et qu'il ne

craindra pas de s'engager. Il dira que, républicains de naissance, d'éducation et de tempérament, appelés au pouvoir dans des conditions particulièrement difficiles, nous noiis y sommes tenus comme d'honnêtes gens que nous sommes, pleins de bonne volonté, ne marchandant point notre peine et nos efforts au service de l'Etat; que tous, chacun dans sa sphère, nous avons travaillé de notre mieux pour la démocratie républicaine et pour la France; qu'appartenant à notre parti, nous ne reconnaissons à personne le droit de nous en exclure; que nous ne voulons servir que la France en servant notre cause. Il dira surtout que nul de nous n'a jamais eu la prétention de se soustraire aux jugements de nos coreligionnaires républicains. La majorité qui doit nous soutenir, nous avons dit où nous voulions la trouver. Nous ne la chercherons pas ailleurs. Voilà ce que dira notre chef à nos collègues de la Chambre, et c'est. à nos collègues de s'inspirer de la situation, des besoins du pays et de ses vrais sentiments, pour décider et se prononcer. Messieurs, je ne recherche pas, je ne compte pas, je ne suppute pas les voix qui pourront se déclarer pour nous; mais je veux croire que, sur les bancs de la majorité républicaine, on se rappellera qu'il y a dans le pays des besoins de paix, de stabilité, et je ne puis m'empêcher de penser que les bons Français voudront encourager et soutenir ceux qui, dans leur conduite, ont toujours tenu compte de ces sentiments. (Marques d'adhésion et applaudissements.)

Cela dit, le moment est venu pour moi de parler de ce quatrième juge dont nous relevons. Celui-là, je ne crains pas de le proclamer, il est au-dessus de tous les autres pour les gens de cœur : ce juge, c'est notre propre conscience. C'est notre conviction profonde aux uns et aux autres, que nous avons tenu nos promesses, que nous avons été fidèles à notre passé, à nos amis, à

OS opinions, à nos principes. Nous avons toujours agi ans l'intérêt supérieur de la République. Nul de nous 6 s'est écarté de cette ligne. Le pouvoir en nos mains 'a été ni diminué ni abaissé. Il y a plus, messieurs, ceux de nos concitoyens qui n'ont pas cessé de demander pour la République un gouvernement large, ouvert, qui soit un puissant instrument de propjigande républicaine et de progrès démocratique, ceux-là peuvent se dire : il y a dans la démocratie des hommes d'ordre et de progrès qu'on a vus agir et sur lesquels on peut compter. (Applaudissements.)

A ce point de vue, l'expérience du pouvoir républicain qu'il nous a été donné de faire ne restera pas inutile. Aujourd'hui plus que jamais, nous avons à nus grouper, à nous réunir si nous ne voulons pas disperser les forces dont la République a besoin pour porter ses fruits. Avec le cours du temps, avec le progrès de l'opinion, quand l'éducation du pays sera plus com- ♦ plète et plus élevée, on verra se former parmi les républicains les deux partis dont l'existence est nécessaire, indispensable au bon fonctionnement du régime représentatif, un parti de progrès et un parti de conservation se succédant tour à tour au pouvoir, l'un pour faire les réformes, l'autre pour les asseoir et les confirmer. C'est alors qu'il deviendra possible et licite aux républicains de se partager, de se séparer, de se différencier les uns des autres suivant leur tempérament politique. Jusque-là, toute division est funeste. Elle ne peut aboutir qu'au désordre et à l'impuissance ; elle est essentiellement nuisible à nos institutions, très solides sans doute, mais encore jeunes et qui ont besoin de certains ménagements.

Vous me reprocheriez peut-être de ne pas faire au moins allusion à ceux qui les menacent. Je vous dirai làdessus que ces menaces ne m'ont ni troublé ni alarmé. Un manifeste a été lancé, et nul ne pourrait dire dans

quel intérêt ni pour quel but. Dès son apparition, cet article de journal est tombé dans le silence et dans le vide : ne trouvez-vous pas comme moi qu'il est inutile d'en parler davantage? (Rires et bravos.) La monarchie est finie; elle pouvait mieux finir. (Nouveaux rires.)

De temps en temps, nous entendrons encore ses partisans pousser avec leurs princes quelques gémissements qui seront comme les derniers râles d'une institution qui ne veut pas mourir ; mais c'est bien la fin, c'est la mort. Un nouvel ordre politique et social commence. Il n'y en a pas de signe plus certain que cette formation d'un parti, d'un groupe de gouvernement dans le parti républicain. Dans ce groupe, dans ce parti doivent entrer sans arrière-pensée tous les républicains anciens et nouveaux : c'est là qu'est la force, c'est là qu'est l'avenir.

Messieurs, j'éprouve une singulière satisfaction à parler de ces choses dans cette ville de Chartres, dans ce pays de Beauce si justement renommé par son esprit d'ordre sérieux et de sage libéralisme. En effet, votre députation, comment est-elle composée? A' côté de Noël Parfait, le vieux lutteur qui combattait, il y a plus de cinquante ans, pour la République, alors qu'elle n'était qu'un idéal, qui a souffert pour notre cause la prison et l'exil, et qui, sous ses cheveux blancs, a conservé toutes les convictions de sa jeunesse (Applaudissements), à côté de ce vétéran, ne voyons-nous pas Paul Deschanel, un fds de l'exil, orateur éminent, esprit délicat jusqu'à l'exquis, qui s'occupe, vous savez avec quel dévouement et quel succès, des question> d'agriculture qui touchent aux intérêts les plus chers de la démocratie des campagnes, esthnant, lui, ce lettré si fin et d'une éducation si recherchée, que plus on a, plus il faut donner, et que c'est le devoir de ceux qui savent de se dévouer à la cause du plus grand nombre? (Vifs applaudisserpents.)

C'est ainsi que votre députation si unie groupe les anciens et les jeunes du parti républicain. Mes chers concitoyens, nous avons à faire une société nouvelle dans laquelle les idées et les principes des vieux seront repris, développés et mis en pratique par les jeunes. Par là, nous arriverons à cette union, à cette unité qui nous sont si nécessaires. Nous avons à rassembler toutes les énergies et toutes les sagesses, toutes les forces et toutes les parures. C'est pourquoi la République doit appeler à elle tous les hommes de bonne volonté.

Un vrai gouvernement ne peut avoir pour programme une politique de parti, mais une politique ouverte et large, une politique nationale. Cette politique, messieurs, vous la connaissez bien. Je puis la placer sous la garde de votre fidélité à la mémoire du grand républicain dont on a prononcé le nom tout à l'heure et qui, s'il m'entendait, m'applaudirait. (Vive adhésion et applaudissements unanimes.)

J'ai, moi aussi, la prétention de demeurer fidèle, non pas seulement à ce qu il a voulu, mais à ce qu'il a rêvé, car j'ai connu toutes les aspirations de son cœur, aussi bien que je connaissais ses pensées politiques. Je parle devant des hommes qui l'ont connu et qui lui avaient donné leur confiance. Oh! que je serais fier et heureux s'ils pouvaient retrouver dans ma voix comme un écho de cette voix qui a tant de fois exprimé la pensée de la patrie! (Vive émotion.)

Je m'assieds, messieurs, en vous priant d'accorder aux idées que je viens d'exposer le bénéfice de celte illustre amitié qui a été la force et la douceur de ma vie. Je vous remercie de votre cordial accueil. (Très bien! très bien. Applaudissements et bravos prolongés.)

(19 octobre)

Monsieur le Recteur, Mesdames, Messieurs,

Je ne doute pas que vous ne trouviez naturel l'eml)aiTas que j'éprouve à répondre au discours que vous venez d'entendre. Comment faire pour être, à la hauteur de ce qui vient de vous être dit avec tant de grâce et de raison ?

Monsieur le recteur, je vous remercie d'avoir pensé c[^ie, de toutes les cérémonies et fêtes de ce genre auxquelles je viens de présider, celle qui nous rassemble aujourd'hui devait m'être la plus sympathique, et que je ressentirais la plus vive satisfaction à me trouv.er devant cet auditoire d'élite pour l'entretenir de ce grand sujet, si difficile, de l'enseignement des fdles.

Il est très vrai, mesdames, que, dans les préoccupations qui assiègent aujourd'hui les hommes publics vraiment soucieux des intérêts de la société et du bien de l'État, l'éducation à laquelle vous dévouez vos efforts tient certainement la première place. C'est une nouveauté et une hardiesse que l'enseignement des

jeunes filles dans des établissements comme celui-ci. Il a fallu du temps, de la persévérance et même du courage pour arriver à les ouvrir. Il a fallu lutter, repousser bien des attaques, désarmer bien des préventions, et, pourquoi ne pas le dire? il a fallu fouler aux pieds et mépriser bien des calomnies. Dans cette œuvre délicate, l'Université a réussi. C'est que l'on peut tout attendre de son dévouement, comme on peut tout demander à ses lumières. Je le dis avec une profonde conviction, jamais la France ne fera trop crédit aux maîtres à qui elle confie ses enfants ; jamais notre démocratie ne témoignera trop de reconnaissance à l'Université pour les services que, sous toutes les formes et dans tous les domaines, elle rend tous les jours à la patrie. (Assentiment général et applaudissements.)

En ouvrant les établissements où elle distribue l'enseignement secondaire aux jeunes filles, l'Université a, du premier coup, su dissiper toutes les préventions, parce qu'elle a su poser les bases d'un enseignement utile, de'puis longtemps réclamé, conforme aux besoins des élèves, d'accord avec les vœux des familles, et par conséquent, à tous ces titres, essentiellement durable.

M. le recteur disait tout à l'heure qu'il n'y a plus qu'à laisser cet enseignement nouveau aller modestement et sûrement. L'avenir est ouvert devant lui, et il est sûr de cet avenir.

Qu'avons-nous à faire pour notre part? Animés tous de la même pensée, nous avons à faire que cet enseignement nouveau soit digne de l'enseignement ancien, afin qu'il mérite de devenir à son tour un exemple. (Très bien! très bien!)

Messieurs, par ces derniers mots, je veux dire que l'Université a si heureusement tracé les programmes de l'enseignement secondaire des filles, que nous avons bien l'espérance, pour ne pas dire la certitude, qu'un jour elle saura trouver aussi sûrement les programmes

de l'enseignement secondaire des garçons, tel qu'il doit être compris en notre temps, en l'appropriant aux besoins de cette démocratie qui a pris possession de la France, qui cherche à s'élever chaque jour de plus en plus et qui ne possède pas encore tout ce qu'il lui faut pour être complètement maîtresse d'elle-même, de son activité et de son génie, (Vifs applaudissements.)

Messieurs, nos lycées français, nos lycées d'enseignement secondaire spécial, ne peuvent guère trouver et suivre de meilleurs exemples que ceux qui ont été donnés par les lycées de jeunes filles, où l'on a su si heureusement allier les deux ordres de connaissances nécessaires, les lettres et les sciences, à une éducation forte, distinguée et charmante.

M. le recteur, avec son expérience consommée, vient d'indiquer des réformes sur lesquelles l'attention du corps enseignant est déjà éveillée, mais, avec la précision qui lui est propre, il a marqué les côtés par lesquels on doit opérer ces réformes, et dans quel sens il sera peut-être nécessaire de reprendre les programmes pour les alléger, sans altérer leur caractère. Il y aura profit pour tout le monde à méditer des conseils donnés avec tant d'autorité. (Vive adhésion.)

Qu'il me soit permis d'ajouter quelques mots, mesdames, sur l'esprit général qui doit présider à l'œuvre d'éducation dont vous avez la charge. Il ne peut y avoir à cet égard entre nous aucune espèce de désaccord, et je ne crois pas que nous pensions difî'éremment sur un aussi grand sujet. Il ne s'agit pas de former ici des « femmes savantes ». Les « femmes savantes » ont été marquées pour jamais par un des plus grands génies de notre race d'une légère teinte de ridicule.

Non, ce n'est pas des femmes savantes que nous voulons ; ce sont tout simplement des femmes : des femmes dignes de ce pays de France, qui est la patrie du bon

sens, de la mesure et de la grâce ; des femmes ayant la notion juste et le sens exquis du rôle qui doit leur appartenir dans la société moderne. Ce que nous vous demandons, c'est de former des épouses pour les hommes de notre société libre, égalitaire et fraternelle, issue de la Révolution française; et pour cela, il faut de toute nécessité élever des femmes capables de joindre à des connaissances intellectuelles une véritable élévation morale, qui leur permette de dominer les épreuves et les tristesses de la vie. Nous ne sommes pas de ceux qui croient que les hommes et les femmes soient égaux : telle n'est pas notre opinion, et ce n'est pas là notre langage. Nous sommes de ceux qui pensent que les hommes et les femmes sont différents, mais, appelés à se soutenir, à s'aider, à se compléter mutuellement. C'est bien .pourquoi nous estimons que les hommes auraient tort de se considérer comme menacés par une éducation plus forte, plus substantielle, plus perfectionnée, et donnée libéralement aux femmes. Mais, d'un autre côté, les femmes n'auraient pas raison de penser que l'éducation qui leur sera donnée aura pour effet de les rendre aptes aux mêmes fonctions, aux mêmes devoirs que les hommes ont à remplir. Il y a là deux tâches, comme deux natures distinctes. Les deux missions ne se ressemblent guère : tandis que les hommes sont faits pour agir, les femmes ont pour mission d'inspirer. Les hommes sont aux prises avec toutes les difficultés de la vie ; ils ont besoin de consolations, d'excitations, d'encouragements ; ils ne peuvent se passer de ce réconfort moral qu'on ne trouve qu'au foyer et dans la compagnie d'une femme de cœur et de jugement, qui sait s'effacer, tout en soutenant celui qu'elle aime et qui lutte pour l'existence commune. (Vive adhésion.)

Comment former ces femmes? Voilà toute la question. Je n'entends point parler aujourd'hui de ces con-

naissances si variées, toutes plus utiles les unes que les autres, que vous leur donnez ici : ces connaissances ont certainement un prix inestimable. Je veux parler surtout des caractères, que vous devez former. Or, mesdames, pour vous comme pour vos collègues, MM. les professeurs et instituteurs de la jeunesse virile, il n'y a pas deux méthodes : pour fortifier le caractère d'un enfant, il faut avant tout fortifier, développer sa raison. La raison des femmes n'est pas différente de celle des hommes. Chez elles, la raison est sans doute plus mobile, plus facile à détourner, mais elle est réchauffée par un sentiment plus ardent et plus tendre, dont il faut profiter dans l'œuvre de l'éducation morale.

La raison, c'est le trait particulier de notre nation comme de notre langue. Nous sommes le pays de la raison. Que tel doive être le fondement môme de l'éducation, c'est l'opinion, non pas seulement des grands esprits qui, dans notre littérature, depuis trois siècles, se sont occupés d'éducation, c'est l'opinion aussi des femmes illustres qui sont, mesdames, l'honneur et la parure de votre sexe : toutes celles qui ont écrit sur ce sujet sont unanimes, depuis Mme de Maintenon, qui, par son application, par ses facultés si rares et si éminentes, mérite d'être considérée comme la première de nos éducatrices, jusqu'à celles qui, de nos jours, reprenant la tradition et joignant l'exemple au précepte, ont fondé, dirigé des écoles florissantes.

Vous n'avez plus à faire , comme autrefois , des femmes qui, trop souvent inutiles à elles-mêmes, n'étaient pour la société qu'un ornement. Votre mission est toute différente. Vous vivez au milieu d'une société agissante, affairée, laborieuse, orageuse, et qui se transforme tous les jours. Cent ans après la Révolution française, il n'est pas besoin d'insister pour vous pénétrer de cette vérité qu'il n'y a plus de castes parmi nous, que l'égalité a passé son niveau sur notre

pays, que tout le monde y est exposé aux vicissitudes, aux extrémités les plus diverses. Ce qui distingue désormais un homme, une femme, parmi nous, c'est uniquement le mérite personnel. C'est donc à former des femmes de mérite que vous devez vous appliquer. (Mouvement.)

Mais quel sera le signe du mérite chez une femme? Je prendrai la liberté de vous rappeler, messieurs et mesdames, un mot de Gœthe qui, dans sa simplicité et dans sa profondeur, m'a paru saisissant. « On reconnaît, dit-il, une femme de mérite à ce signe que, si son mari venait à disparaître, elle pourrait devenir le père de ses enfants. » C'est donc à former des femmes d'un caractère viril, des femmes de bon conseil, d'autorité prudente et de prévoyance véritablement digne d'un père de famille, que doivent tendre vos efforts. (Très bien! Très bieni — Applaudissements.)

L'année dernière, presque à pareil jour, avec une des personnes qui sont ici et que je tiens au nombre de mes collaborateurs les plus précieux, j'étais aux États- Unis. Le premier spectacle qui frappe, après les splendeurs de la nature, dans cette baie magnifique où le génie des navigateurs hollandais a placé le berceau de rimmense ville de New-York, c'est une construction toute récente, qui peut passer pour le chef-d'œuvre de l'industrie humaine : je veux parler du pont de Brooklyn. C'est la merveille de l'Amérique, et si j'allais jusqu'au bout de ma pensée, je dirais que c'est la merveille des merveilles de la science et de l'industrie associées pour produire une œuvre sans précédent. Quand on visite ce pont qui relie par-dessus la mer et ses orages deux villes formidables, l'une de 1300 000 habitants, l'autre de 800 000, quand, entre deux piliers plus élevés que les tours Notre-Dame, on y voit passer des trains de chemins de fer, des voitures de tous genres et une foule innombrable, et qu'on exprime

devant les Américains l'admiration qu'un tel spectacle inspire, il n'est pas rare de leur entendre dire, et nous l'avons entendu plus d'une fois : « Savez-vous ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette œuvre gigantesque ? C'est que l'ingénieur qui en a conçu l'idée et qui en a commencé l'exécution est mort, et que c'est sa femme qui Ta achevée. » (Mouvement.)

Je ne demande pas, mesdames, que vous formiez des ingénieurs capables de faire des ponts de Brooklyn. (On rit.) De tels exemples sont des exceptions. Mais il me semble que la femme de l'ingénieur du pont de Brooklyn a réalisé la pensée de Goethe, et que non seulement elle est devenue un père pour ses enfants, mais un autre père pour l'œuvre admirable, vraiment unique, qui a immortalisé le nom qu'elle portait avec son mari. (Applaudissements répétés.)

Ce que la France moderne attend de vous, mesdames, c'est que vous fassiez des compagnes pour les hommes de notre société nouvelle. Vous y parviendrez sans difficulté, si vous restez fidèles à l'esprit de l'enseignement que vous êtes appelées à répandre. Cet esprit anime et vivifie les programmes que vous êtes chargées d'appliquer. Les maîtres les plus expérimentés de la jeunesse et les éducateurs les plus dévoués de ce pays ont travaillé à l'élaboration de ces programmes. N'oubliez pas que votre tâche principale est d'élever des enfants qui seront un jour des mères de famille, c'est-à-dire des femmes qui commenceront elles-mêmes dans leurs maisons l'éducation que vous aurez plus tard à compléter. Il y a un mot charmant et vrai, et, sous ce rapport, admirable, d'un homme dont je prononce le nom avec le sentiment de la reconnaissance qui est due à tous les services qu'il a rendus à l'instruction publique : je veux parler de M. Jules Simon. C'est lui qui a dit un jour que « chaque fois qu'on élève une fille, on fonde une petite école ». En effet, la

mère est la première institutrice de ses enfants : vous songerez donc, comme il convient, à faire des enfants qui vous seront confiées des institutrices capables de commencer l'œuvre qu'il vous appartiendra d'achever. (Vive adhésion.)

Quand vous aurez bien pénétré dans l'intelligence et dans le cœur de vos élèves, ne craignez pas de les mettre en face de la réalité, quelquefois douloureuse, toujours amère et mélancolique, qui s'appelle la vie humaine. Ne craignez pas de leur dire que c'est la chose la plus sérieuse du monde, que ni l'homme ni la femme ne doivent vivre, dans une société fondée sur le travail, pour s'amuser, mais qu'ils sont faits pour agir; et, sans jamais' perdre de vue ce que la femme doit avoir et garder de grâce, de charme et de délicatesse, appliquez-vous à en faire des gardiennes sévères du foyer domestique et de la vertu qui fait les bons citoyens. (Vive approbation.)'

Vous serez ainsi associées à l'œuvre nécessaire, inévitable de cette transformation générale de la société dont nous sommes les artisans. C'est vous qui allez former le monde nouveau, en élevant ceux qui inaugureront le xx° siècle. Ce vingtième siècle, il faut qu'il n'ait rien à nous reprocher. Nous aurons beaucoup travaillé, beaucoup lutté, beaucoup souffert, afin de préparer à ceux qui nous suivront des destinées meilleures. Que ce sentiment vous soutienne dans votre tâche. Vous avez à rompre avec des habitudes intellectuelles et morales, avec des préjugés même qui subsisteront peut-être longtemps encore : ne craignez pas cette rupture, mais sachez l'opérer avec toute la prudence qu'elle comporte, avec tous les adoucissements nécessaires, en ménageant les transitions, en y apportant tout le tact et tous les ménagements qui sont l'apanage des femmes. Mais qu'il soit bien entendu, qu'il soit bien convenu que vous appartenez au monde

de l'avenir et que vous avez définitivement brisé avec le passé. (Très bien! très bien! et applaudissements.)

Je tiens à borner là ces conseils. Je ne voudrais cependant pas finir sans adresser ici un hommage public à M. Zévort, au vénéré directeur de renseignement secondaire, pour qui l'achèvement de cette maison est une véritable fête. Cette journée est comme le couronnement d'une carrière justement honorée; c'est la récompense de tant d'efforts pour le bien public, de tant de services rendus à l 'Université, à l'Etat et à la France. (Applaudissements unanimes.)

Messieurs, c'est en voyant de tels hommes, c'est e repassant tout ce qu'ils ont fait pendant plus d'un demi-siècle, c'est en s'inspirant de leurs exemples, c'est en gardant leurs traditions de dévouement au pays, qu'on peut nourrir l'espoir d'être inscrit un jour comme eux et à leur suite au nombre de ceux à qui la patrie devra quelque gratitude. Je n'ai pas d'autre ambition, après avoir mérité vos sympathies dont je suis si fier, que de mériter un jour un peu de cette reconnaissance. (Bravos et applaudissements répétés.)

BANQUET DES ANCIENS ÉLÈVES DE l'école NORMALE PRIMAIRE d'aLTEUIL

(22 octobre)

Messieurs,

Je ne vous dissimulerai pas la satisfaction très vive que j'ai ressentie à entendre chacun des orateurs qui ont pris la parole ici, pour définir le caractère de cette réunion et pour si bien traduire les sentiments qui vous animent. Cette satisfaction a sa cause principale, pourquoi ne le dirais-je pas? dans l'affection profonde que j'ai toujours portée à l'enseignement primaire et à ceux qui le distribuent. A ce propos, messieurs, je voudrais essayer de parler devant vous en des termes (iui appellent, qui commandent toute indulgence; je voudrais, très rapidement, vous mettre au courant des circonstances de ma propre éducation qui m'ont attaché, si solidement et par des liens si serrés et si intimes, à l'Université et, spécialement, aux instituteurs. (Très bien! Très bien! — Mouvement d'attention.)

Ne vous étonnez donc pas si je parle ce soir devant vous avec un certain embarras ; il est quelquefois malséant et toujours délicat de parler de soi, mais vous m'excuserez en songeant au caractère particulier des

252 AU MINISTÈRE DE l/iNSTRUCTiON PUBLIQUE

choses que j'ai à vous dire et qui vous touchent de près.

Je commencerai par le commencement. Je vous dirai que j'ai été élevé à l'école primaire de mon village, et que, pendant sept ans, je me suis trouvé avec des camarades dont un grand nombre, hélas! a déjà disparu. Quant aux autres, livrés à tous les hasards de la lutte pour l'existence, ils se sont dispersés aux quatre coins de l'horizon; les uns sont devenus cultivateurs, artisans, les autres petits négociants et ouvriers, quelques-uns instituteurs, d'autres enfin prêtres. Sur les bancs de l'école, ils étaient, comme moi, l'objet des soins, de la solhcitude patiente et dévouée et des espérances du plus admirable maître que j'aie rencontré dans ma vie. Le premier de mes maîtres, celui qui m'a appris à lire, est resté le premier à mes yeux et dans mon cœur, non pas seulement le premier par la date, mais le premier par le dévouement, le premier par le génie même de Féducatiofi, qui est l'amour sans bornes de l'enfance. (Applaudissements prolongés.) Il m'aimait bien, mais il n'aimait pas moins mes amis que moi-même, et il avait raison, car combien n'y en avait-il pas parmi eux qui, mieux que moi, auraient pu lui faire honneur?

Je n'ai jamais rencontré un pareil maître; je veux dire par là que je n'en ai jamais connu un autre qui eût, au même degré que ce modeste instituteur de village, le sentiment de la valeur et de la dignité de l'instruction mise à la portée de tous, le sentiment du respect dû à 4'enfance, et surtout le sentiment d'infinie patience, de douceur inaltérable, de dévouement poussé jusqu'à l'immolation de soi-même, à tous les enfants qu'on lui confiait et auxquels il donnait sa vie. (Vive adhésion et applaudissements unanimes.)

J'ai donc connu les instituteurs par le plus admirable exemplaire qu'on en pût offrir. C'est lui qui m'a

montré ce que vaut, ce que peut un homme qui voue son existence à l'éducation des autres; c'est lui qui m'a montré ce qu'il faut d'abnégation , de persévérance, de bonté et d'esprit de sacrifice dans cette profession qui est la plus noble de toutes, mais qui est aussi la plus ingrate; c'est lui qui m'a montré comment un instituteur peut et doit devenir un second père, et comment, entre les mains d'un homme de bien, ferme sans rudesse, instruit et modeste, toutes les intelligences peuvent s'ouvrir à la lumière et tous les cœurs à la notion du devoir. (Vifs applaudissements.)

J'ai été à son école dans les dernières années de la monarchie de Juillet ; il devançait son temps ; il avait fondé pour nous un cours complémentaire d'enseignement primaire supérieur, et tous nous profitions de ses leçons, quand survint la révolution de Février. J'ai à peine besoin de dire qu'à cette date il se trouva républicain. Il était né avec une âme républicaine, et, dès 1848, il se trouva engagé dans les rangs du parti républicain; il y prit sa place et y tint son rang sans éclat et sans bruit; c'était un homme d'un cœur chaud et d'une conviction raisonnée; on pouvait avoir, on avait en lui une confiance entière.' L'heure était venue pour moi d'aller au collège. Il m'y avait annoncé. En me présentant au proviseur, — je vous demande pardon de vous dire ces choses... (Parlez! Parlez!) — il dit d'une voix dont j'entends encore l'accent : « Voici un enfant que je vous amène... Ah! si ses nouveaux maîtres voulaient! ils pourraient en faire un professeur; je l'ai élevé pour cela, et, si on le dirigeait dans cette voie, avec de la douceur et en tenant son amour-propre en éveil, je crois que l'on pourrait s'en promettre de bons résultats. » Ce conseil n'a pas été suivi, ce vœu n'a pas été exaucé, et je ne suis pas devenu professeur. (Sourires.) J'ai d'ailleurs fait des études trop hâtives ; c'était

la nécessité qui l'exigeait! Mon esprit a été détourné de cette voie, et je n'ai pas songé, à me présenter à la grande École qui forme les professeurs : vraisemblablement je n'aurais pas réussi à y entrer; mais je puis bien dire que la seule vocation que l'on m'ait assignée, c'est celle-là. (Mouvement.) Aussi quand, après plus de vingt-cinq ans, j'ai pris la parole pour la première fois devant mes concitoyens; lorsque j'ai été en situation de m'adresscr à des esprits, j'ai reconnu que mon premier maître ne s'était pas trompé, car j'ai retrouvé au fond de moi-même cette vocation de l'enseignement, non pas de celui que vous donnez, de l'enseignement classique et didactique, mais de l'enseignement politique, historique et moral. Oui, je le dis bien haut, j'ai eu le désir et la volonté d'instruire mon parti, afin de l'élever à la dignité de parti de gouvernement (nombreux applaudissements), et de faire de lui bien moins un maître capricieux des destinées de la France que l'éducateur réfléchi de la démocratie contemporaine. (Approbation unanime.)

Et me voilà, aujourd'hui, au point culminant de ma carrière, investi des fonctions si nobles et si difficiles de ce ministère de l'instruction publique, le premier de tous dans les sociétés modernes, et qui deviendra, plus encore qu'il ne l'est déjà de notre temps, la plus haute magistrature morale et intellectuelle, la plus grande charge sociale, le sommet véritable des honneurs publics, et mes fonctions m'apparaissent plus que jamais comme des fonctions d'éducation politique et sociale!

Mon premier maître ne se trompait donc pas quand il disait que je finirais un jour par devenir professeur et maître de la jeunesse! (Applaudissements.)

Messieurs, en vous adressant la parole ce soir, ma pensée se reporte vers ces temps si troublés, si orageux de ma première jeunesse. Je m'en souviens comme si c'était hier; j'observais tout, avec une curieuse Intel-

ligeiice d'enfanl ; j'ai tout vu et tout ressenti avec la passion qu'on a dans le cœur à quinze ans. J'ai connu la réaction de 1850, le plus sérieux effort qui ait été tenté contre la Révolution française et son esprit depuis un siècle ; j'ai souvenir de tout ce que Ton méditait, de tout ce que l'on faisait alors contre les républicains et contre les instituteurs, que l'on accusait de tendances subversives, que l'on traitait de révoltés et d'insurgés, et que l'on voulait à toute force remettre sous le joug d'une domination qu'ils croyaient avoir à jamais secouée. J'ai connu leurs persécutions et leurs défaites, et je puis dire qu^avec tout le parti républicain je lésai partagées; j'ai suivi aussi leurs fautes, qui tenaient à leur inexpérience, à leur présomption, et je ne les ai pas oubliées. Élevé dans un des collèges de l'Etat, J'étais du coté de l'Université dans la lutte terrible où elle a failli succomber après le Deux-Décembre, quand, à la faveur d'un régime de compression et de silence qui, heureusement, ne peut plus renaître, les anciens partis crurent possible d'étouffer en France l'esprit de discussion et de liberté! C'était une folie, je le sais bien, mais une folie dangereuse et qui nous a coûté cher. Jamais on ne saura, jamais on ne dira le mal que nous ont fait les premières années de l'Empire. Que d'intelligences à qui l'on a coupé les ailes, et que de caractères ont été déprimés!

Et puis j'ai vu, peu à peu, l'Université se redresser et reprendre sa place et son rang. De ce relèvement, je n'ai jamais hésité à rendre grâces même à des hommes qui ne sont pas de notre parti. En 18G3, après les élections parisiennes qui ont annoncé le réveil de la liberté politique, quand a été rétabli l'enseignement de la philosophie dans les lycées par M. Victor Duruy, avec tous les amis de la science et de la libre penséej'ai tenu ce décret pour une grande victoire. (Assentiment général.) Et plus tard quand, dans toutes les

grandes villes et bientôt dans les plus petites écoles, on a vu s'ouvrir les cours d'adultes, j'ai pensé que de nouveaux et meilleurs jours allaient luire pour l'instruction publique en ce pays. Enfin quand a paru le rapport si hardi, si généreux de M. Duruy sur l'enseignement primaire — rapport qui, malheureusement, approuvé le matin et désavoué le soir, n'a pas été suivi d'exécution, — j'ai compris que bon gré mal gré la question capitale de notre temps et de notre société était posée, et j'en ai gardé au ministre impérial une vraie reconnaissance, car je ne sais pas ce que c'est que l'ingratitude et je ne la recommande à aucune cause ni à aucun parti. Ceux qui ont bien fait avant nous, il faut les saluer dans leur retraite et les honorer de nos souvenirs. (Vive approbation et applaudissements répétés.)

Enfin la République est venue. Nous comptions qu'elle sortirait de la diffusion des lumières publiques, et que l'empire, même libéral,^ serait contraint de céder à la pression de l'opinion démocratique, qui s'annonçait de jour en jour plus formidable et qui excluait toute idée de pouvoir héréditaire et dynastique, incompatible avec* le suffrage universel. La République a été appelée par la France dans sa détresse. La guerre à peine finie, de toutes parts s'est élevé le cri, qui indiquait vraiment une ère nouvelle : des écoles! des écoles! C'est alors que la démocratie a compris la nécessité de transformer l'instruction primaire, pour refaire à la France, je ne dirai pas un esprit nouveau, mais un tempérament, des mœurs, des idées appropriées à ses destinées nouvelles. (Assentiment général et applaudissements.)

Ce sont les maîtres de la jeunesse à tous les degrés de l'instruction publique qui ont été chargés de créer, de former, d'élever cette France nouvelle. Jamais, à aucune époque, votre mission n'a été plus haute;

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jamais plus grande confiance ne vous a été témoignée. Messieurs, vous savez tout ce que la République a fait pour vous. Tout h l'heure, celui qui a parlé en votre nom a dit, en d'excellents termes, que vous n'étiez pas impatients. Permettez-moi de dire que si vous étiez impatients et que si votre impatience se manifestait trop bruyamment, vous pourriez être justement accusés d'ingratitude. Sans aucun doute, au moment où je parle, toutes les promesses qui vous ont été faites ne sont pas encore tenues, et toutes les dettes n'ont pas été acquittées; mais, dès à présent, la France républicaine a le droit de compter sur tout votre dévouement à la jeunesse. Je n'hésite pas à dire que vous devez à la République plus que les autres citoyens. Car certainement, s'il est un gouvernement qui ait travaillé plus que tous les autres pour les écoles à tous les degrés, et pour les instituteurs, afin d'assurer leur dignité et leur indépendance, c'est bien la République. (Oui! oui! Très bien! Applaudissements prolongés.)

Je ne parle pas seulement de la situation meilleure qui vous a été faite par les lois, mais je veux vous prier de remarquer que, désormais, vous êtes placés là où vous devez être dans l'estime et la considération des familles et de l'État, dans les préoccupations constantes des pouvoirs publics. Votre sort matériel doit être amélioré ; il le sera dans un délai prochain, conformément aux vœux que vous avez exprimés, en tenant compte des nécessités si dures qui s'imposent à vous comme aux autres Français, dans l'état de gêne où nous sommes. De ces nécessités momentanées, il est impossible que vous ne fassiez pas acception, si vous êtes justes. (Adhésion générale.)

Mais, je le répète, ce qui est bien au-dessus de tout cela, si important pour vous que cela soit, c'est le rôle qui vous a été assigné dans la société moderne, ce sont aussi les progrès que vous avez à faire pour vous-

mêmes dans le domaine de la science, afin d'être à la hauteur de votre tâche; c'est l'agrandissement du champ d'activité qui s'ouvre à vos intelligences. Oui, vous, les instituteurs, vous si longtemps décriés et conspués, vous marchez maintenant à votre place dans l'Université, fièrement et librement, comme ceux qui exercent au profit du plus grand nombre la plus noble et la plus pénible des professions, comme les agents les plus nécessaires et les plus dévoués de cette transformation de notre ancienne nation monarchique en une nation nouvelle, libre, démocratique, républicaine : c'est vous qui faites la France de l'avenir. (Très bien! Très bien! et applaudissements.)

C'est un grand rôle social, et je suis convaincu que si vous arrêtez quelquefois vos méditations sur le passé et le présent de votre état, vous devez reconnaître que rien ne ressemble moins à l'instituteur d'une époque qui n'est pas encore bien éloignée de nous que l'instituteur de cette société nouvelle dans laquelle nous entrons. Revenant à mon expérience personnelle, laissez-moi vous dire que tous les ans je me rends dans mon village, à l'école où j'ai appris à lire, le jour où l'on délivre les certificats d'études primaires; j'y retrouve les fils de mes anciens camarades, je les revois, et je les aime, parce qu'il me semble que ces écoliers ont déjà grandi avec leur époque. Ce sont les mêmes noms avec les mômes cœurs, mais je ne sais pourquoi je leur trouve plus d'énergie, plus d'ambition, plus d'ouverture d'esprit, plus de zèle et d'amour de l'étude qu'aux écoliers de mon temps. (Vive adhésion et nombreux applaudissements.)

Messieurs, c'est en vous assurant dans cette voie, c'est en persévérant dans les excellentes règles de conduite indiquées par M. le directeur de l'École normale, que vous arriverez à affermir votre position. Je ne prétends faire aucune allusion à des manifestations

récentes. Si j'avais à dire ici des choses qui dussent être mal interprétées par des esprits malintentionnés, je ne parierais point par allusions, mais ouvertement. Non ! Je dirai simplement que si votre profession est la plus noble de toutes, c'est qu'en même temps elle doit rester la plus réservée et la plus modeste. Pourquoi? Parce que vous devez comme premier exemple, à ceux que vous élevez, l'exemple de la persévérance et de l'abnégation dans le travail. Un instituteur turbulent, passionné, ne forme pas de bons élèves; un instituteur qui croit ne relever que de son propre jugement ne peut pas, non plus, prétendre au rôle d'éducateur. Les affaires de ce monde sont difficiles et compliquées; la vanité ne sert de rien pour s'y reconnaître: il y faut de la prudence, un sérieux examen, une attention soutenue à prendre les choses par leur bon côté.

Dans la situation oi^i le sort nous a placés, tous nous sommes destinés à nous élever au-dessus de cette situation, en nous élevant au-dessus de nous-mêmes, de nos passions, de notre orgueil. Je rappellerai à ce propos une parole profonde d'un des hommes les plus réfléchis, de l'un des penseurs les plus éminents de ce siècle (Auguste Comte) : « La soumission est la condition première du perfectionnement moral. » Messieurs, je ne veux point parler d'une soumission aveuglément subie, mais de la soumission réfléchie et voulue, de la soumission méditée et acceptée ; non pas de cette soumission qu'on subit comme un joug et comme un opprobre, mais la soumission au-devant de laquelle on court avec une pleine et entière liberté d'esprit et de cœur. (Applaudissements.)

Ce n'est pas moi qui vous reprocherai jamais, mes chers amis, de penser qu'à la place que vous occupez vous n'êtes pas à la dernière, mais à la première des fonctions sociales. Tout à l'heure on a fait connaître les admirables résultats de l'enseignement qui vous est

donné et qui vous permettent d'acquérir des connaissances en dehors et au-dessus des conditions fixées par la loi. On a dit que plusieurs d'entre vous prennent des grades qui ne leur sont pas nécessaires pour l'exercice de leur métier. De jour en jour, on en cite de plus nombreux, de plus appliqués, de plus instruits parmi vous, qui deviennent bacheliers de l'enseignement classique ou de l'enseignement spécial; on en cite même quelques-uns qui montent plus haut dans les lettres ou les sciences. Ce travail, ces efforts, cette ascension vers le mieux sont tout à l'honneur des instituteurs des générations nouvelles. C'est démontrer avec éclat une vérité dont nul n'est plus convaincu que moi, à savoir que c'est vainement qu'on cherche à établir une distinction entre les trois ordres d'enseignement primaire, secondaire et supérieur. La vérité est, messieurs, qu'il n'y a qu'une science, qu'une philosophie, qu'une histoire, qui peuvent être enseignées à des degrés divers, et la vérité est aussi qu'il n'est défendu à personne, si humble que soit sa position, de s'élever dans les connaissances diverses qui font honneur à l'esprit humain.

Messieurs, les savants vraiment dignes de ce grand nom, ceux qui cherchent à résoudre les problèmes les plus difficiles, ceux qui scrutent les secrets de la nature, ceux qui pâlissent sur les vieux textes pour les interpréter et les rajeunir, ceux qui se dév^ouent au culte de la vérité pure, désintéressée, recherchée pour elle-même, ceux-là travaillent pour vous et afin que vous puissiez enseigner les humbles. (Très bien! Très bien! et vifs applaudissements.)

Et quant aux hommes qui distribuent l'enseignement secondaire, ceux-là ne peuvent avoir d'autre préoccupation que de tirer parti des intelligences que vous aurez dégrossies, si je puis ainsi dire, et que vous aurez commencé à former. C'est ainsi qu'ils se ratta-

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client à vous. Aussi votre tâche principale doit-elle consister à ouvrir les esprits, à développer la plus grande somme d'intelligence chez vos élèves, afin que les plus capables d'entre eux puissent être distingués, triés, choisis pour être initiés, élevés à la pure lumière de la science qui brille sur les hauts sommets. (Applaudissements et bravos.)

Messieurs, si toutes ces idées sont justes, vraies, comment ne comprendriez-vous pas que vous tenez désormais une grande place, non plus seulement dans la ville, dans le village où vous enseignez les premiers éléments des connaissances aux petits enfants, mais dans cet organisme admirable, dans cette institution supérieure qui s'appelle l'Université, au dévouement et aux lumières de laquelle la France démocratique a le droit de tout demander, avec la certitude que les maîtres qu'elle forme ne mettent rien au-dessus des services qu'ils rendent chaque jour à la science et à la patrie. C'est comme chef de l'Université que j'ai l'honneur d'être ici, ce soir, au milieu de vous, et que je vous adresse la parole. En cette qualité, je lève, de grand cœur, mon verre, pour boire à votre association amicale, dont il est inutile que je loue devant vous les bienfaits qui vous profitent, suTa maîtres qui vous ont élevés, aux élèves que vous formez à votre tour, enfin aux familles qui vous ont donné leur confiance, en vous confiant ce qu'elles ont de plus cher. Mais je vous demanderai, mes chers amis, de boire avec moi à l'Université de France qui voit déjà et qui verra toujours en vous, de plus en plus, cette grande armée dont elle a besoin pour marcher, pour l'honneur et la gloire de la France, à la tète de la civilisation générale. (Adhésion unanime et applaudissements répétés.) Le grand serviteur de l'État assis à mes côtés, qui a été si noblement et si justement qualifié tout à l'heure de premier instituteur de France — je m'estimerais

bien heureux, s'il voulait accepter de ma bouche la confirmation de ce beau titre, — M. le recteur vous a ralliés tous au service de la France au nom de l'honneur et du travail. A mon tour, je vous invite à "saluer avec moi la France, la France démocratique et républicaine, celle qui ne peut avoir d'autre devise que celle qu'on vous a donnée : Honneur et travail !

Je bois à l'honneui* qui sauve les nations dans les jours de péril et qui les protège dans leur liberté, à l'honneur qui défend les bons citoyens contre les charlatans et les imposteurs... (applaudissements répétés), à l'honneur qui les tient en garde contre les surprises et les défaillances. Je bois au travail qui fait . les nations viriles et fortes, celles qui inspirent le respect et qui, à force de respect, finissent par obtenir les sympathies et l'amitié. Messieurs, à la France de l'honneur et du travail, à la France de l'avenir! (Applaudissements unanimes et bravos répétés.)

DISCOURS PRONONCÉ AU SENAT, EX RÉPONSE A l'iNTERPELLATION DE M. MERLIN

(3 novembre)

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