‹ La question du Latin. -- (volume 2)Chapitre 53 sur 55 · MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS

Je comprends la vive émotion que l'honorable M. Merlin, maire de Douai, vient de faire paraître à cette tribune ; mais avec tout le respect très sincère et très profond que je professe pour sa personne, qu'il me permette de lui dire qu'il ne m'est pas possible de partager cette émotion. Je ne puis pas croire, je ne puis pas admettre que le Gouvernement, en transférant à Lille les deux facultés de droit et des lettres établies à Douai, en 1854 et en 1865, comme des établissements d'État, ait commis envers la ville de Douai la spoliation qui vient d'être dénoncée.

Les facultés qui sont dans une ville prennent le nom de cette ville ; cela est fort bien, mais ces facultés n'en restent pas moins des établissements d'État. Les facultés de Douai ne sont pas des établissements municipaux. On ne spolie pas la ville de Douai quand on les transfère à Lille, et ce mot de spoliation, accompagné

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des autres expressions non moins tragiques, de la ruine consommée, du deuil et des larmes des habitants de Douai, tout cela, messieurs, ne saurait prévaloir sur les raisons d'intérêt public, sur les considérations d'ordre supérieur...

Plusieurs sénateurs a droite. Faites-les connaître ! Indiquez-les !

M. le ministre. Je les exposerai, messieurs ; tout cela ne saurait prévaloir sur les raisons d'ordre supérieur qui ont décidé, le Gouvernement à opérer cette translation.

Messieurs, l'honorable M. Merlin a cru devoir s'en tenir à la procédure qui a été suivie dans cette affaire ; • il s'est gardé d'entrer dans l'examen du fond ; je comprends cette réserve de sa part ; il n'aurait pas pu mettre le pied sur ce terrain sans le sentir aussitôt fléchir sous ses pas. Quant à la procédure, nous pourrons y venir et l'examiner; mais je me bornerai, quant à présent, à une observation préjudicielle.

L'honorable M. Merlin a reproché au ministre actuel de l'instruction publique d'avoir méconnu les engagements que son prédécesseur avait pris envers la ville de Douai. Je reprendrai, messieurs, le projet de loi qui a été déposé par l'honorable M. Berthelot, et rien que par le contexte de l'unique article de ce projet, j'espère démontrer qu'il n'a jamais été permis d'en faire sortir un engagement quelconque au sujet des facultés. Mais^ ces engagements mêmes, à supposer qu'ils aient été pris, ne sauraient, à mon avis du moins, l'emporter sur le droit que le Gouvernement, que le pouvoir exécutif détient et entend garder, de créer, de transférer et même de supprimer les facultés, quand les intérêts dont il a charge le lui coihmandent.

Jamais, à aucune époque, une faculté de droit, des sciences ou des lettres n'a été créée par une loi, pas plus les facultés de Douai que les autres. Des facul-

tés ont été supprimées par décret, d'autres ont été transférées par décret; c'est un usage qui a toujours été suivi, et de cet usage la ville de Douai elle-même a été tantôt la victime et tantôt la bénéficiaire. Aucune innovation ne s'est produite sur ce point dans notre législation ni dans notre droit public.

Créer, transférer, supprimer des facultés, c'est une des attributions de la puissance executive. Là-dessus, nul doute, nulle contestation n'est possible. Que maintenant tel ou tel ministre adopte pour la création telle ou telle procédure, cela n'engage en rien, du moins à ce qu'il me semble, le droit du pouvoir exécutif ; cela ne peut ni l'altérer ni le diminuer. Quand même mon honorable prédécesseur, M. Berthelot, aurait dit, à plusieurs reprises, qu'il pensait qu'une loi lui semblait nécessaire pour transférer le chef-lieu de l'académie avant de transférer les facultés, ces déclarations ne pourraient avoir pour effet de supprimer la prérogative du pouvoir exécutif.

J'ai eu l'honneur de faire remarquer au Sénat que l'honorable M. Merlin s'était gardé d'entrer dans l'examen du fond de la question du transfert des facultés, et j'ai dit que je comprenais cette réserve.

Je la comprends, parce que dès qu'on aborde le fond de la question il n'est plus possible de soutenir les prétendus droits de la ville de Douai.

Et pourquoi, messieurs ? parce que, soit qu'on examine l'état actuel des facultés, soit que l'on se mette en présence de l'avenir qu'on doit souhaiter pour elles, il n'est pas possible de soutenir qu'elles sont bien installées à Douai, et que c'est là qu'elles doivent rester définitivement et à jamais.

il est à votre connaissance, messieurs, vous qui suivez les mouvements de l'opinion, les affaires publiques avec tant d'attention, que depuis vingt-cinq ans les vues générales sur l'enseignement supérieur, sur les

caractères qu'il doit avoir, sur le but qu'il doit poursuivre, sur les avantages que le pays doit en attendre sous le rapport du développement de ses forces intellectuelles, ont beaucoup changé. Peu à peu ces vues se sont étendues et renouvelées.

En 1854, quand on a créé dans la ville de Douai un premier établissement d'enseignement supérieur, dans cette ville que l'honorable M. Merlin représentait tout à l'heure comme un centre universitaire historique et traditionnel, comme un centre d'études par excellence, on était sous l'empire d'une idée, d'une préoccupation qui, en ce temps-là, paraissait^absolument dominante : on regardait comme indispensable de placer une école de droit à côté d'une cour d'appel, et l'on décida l'établissement d'une faculté de droit à Douai.

Cette faculté, dans ses commencements, dans sa nouveauté, a eu toutes les apparences d'un étabhssement appelé à prospérer. Mais, dès 1865, on s'est aperçu que son isolement l'empêchait de se développer et de grandir, et M. Duruy jugea nécessaire de placer une faculté des lettres à côté de la faculté de droit. A-t-il recouru à une loi? Non, il l'a établie par décret, comme la première.

Depuis lors, le temps a marché, et nous en sommes venus à la réforme générale de tout notre système d'éducation publique. Les lois sur l'enseignement primaire ont été votées. Dans l'enseignement secondaire, on s'est attaché à poursuivre une réforme qui doit être reprise, continuée et menée à bonne fin. Pour couronner l'œuvre, on a renouvelé tout l'enseignement supérieur. C'est l'honorable M. Jules Ferry qui a ordonné une enquête sur les conditions nouvelles de ce haut enseignement dont il a dit que, bien loin d'être le superflu, il était le nécessaire. C'est lui qui a invité les facultés elles-mêmes, dans toute l'étendue de la République, à faire connaître leurs besoins, leurs vœux, leurs aspi-

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rations. Une enquête a été ouverte, qui a duré près de trois ans. La faculté de Douai, comme les autres, a été consultée ; ses avis ne sont pas des moins fortement motivés. Qu'est-ce qui est résulté de cette enquête? Messieurs, pour plus de précision, je vais emprunter les conclusions de cette enquête à un document qui a été soumis au Conseil supérieur de l'instruction publique, quand un de mes prédécesseurs, l'honorable M.Goblet, . a commencé de donner aux établissements d'enseignement supérieur cette vie nouvelle que l'on demandait pour eux, c'est-à-dire pour le plus grand profit de la science pure et de l'éducation de la jeunesse. Permettez-moi de vous lire ces conclusions : « A s'en tenir aux résultats de l'enquête, la mesure aurait l'assentiment du plus grand nombre des facultés; presque partout on regrette l'isolement et, disons le mot, l'égoïsme dans lequel les facultés ont vécu jusqu'ici; on déplore les pertes de toutes sortes qui en résultent, l'absence de cohésion et d'un esprit commun; on demande avec instance qu'au lieu d'être comme des institutions parallèles qui ne se rencontrent pas, les diverses facultés, dont le but est le même dans des ordres différents d'enseignement et de recherches, soient réunies et concentrées; on signale les points par lesquels elles peuvent se toucher et s'unir, les intérêts communs dont elles devraient avoir la garde et dont elles ne peuvent prendre aujourd'hui qu'un souci théorique ; on attend de ce rapprochement d'heureux effets, et pour la dignité des personnes, et pour la force des institutions, et pour les progrès de l'enseignement et de la science. »

Il me semble, messieurs, que voilà des raisons d'ordre supérieur, auxquelles l'honorable M. Merlin n'a pas fait la plus lointaine allusion dans son discours, et précisément de ces raisons que j'étais invité tout à l'heure à vous exposer.

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J'ajoute, messieurs, que, si l'on veut bien comprendre les motifs d'une mesure telle que celle qui a été prise par le Gouvernement, il ne convient pas de s'arrêter exclusivement aux questions de procédure. C'est le cas de dire ici que le fond emporte la forme. Aussi bien, j'aurais désiré que l'honorable M. Merlin nous fît connaître son sentiment sur ces hautes et délicates questions, qu'il nous fit part de ses propres vues sur cet enseignement supérieur nouveau, qui nous est si nécessaire, et dont je viens de vous présenter une courte esquisse.

Messieurs, j'ose le dire, l'esprit qui règne à présent dans l'administration supérieure de l'instruction publique au sujet de l'enseignement supérieur s'inspire des besoins nouveaux de notre temps autant que des grands intérêts de la science.

Les facultés de toute la France avaient émis l'avis qu'il fallait réunir, concentrer, grouper les établissements d'enseignement supérieur. On avait même pensé un moment à leur donner le titre d'universités; mais on ne s'est pas arrêté à cette idée, pour des raisons qu'il est inutile de donner en ce moment, et l'on a préféré leur maintenir le nom d'académies.

Peu importe ! Ce qui doit vous intéresser, c'est l'opinion que l'administration supérieure de l'instruction publique se fait de ses droits et de ses devoirs dans ces graves et difficiles affaires, et en face de ces grands intérêts.

« Sur ce point, dit encore le document que j'ai déjà cité, le ministre ne pense pas autrement que les facultés. Mais il a dû se demander si le moment était vraiment venu de proposer au pouvoir législatif la création d'universités, et s'il ne valait pas mieux y préparer l'opinion par des mesures qui, n'excédant pas ses pouvoirs et ceux du Conseil supérieur, ont l'incontestable avantage de pouvoir être prises sans longs délais,

et d'opérer tout de suite ce rapprochement si vivement souhaité par la presque totalité des facultés. »

C'est à ce dernier parti que l'honorable M. Goblet s'est arrêté quand il a ikit rendre le décret si important du 28 décembre 1885; c'est à ce parti que moi-même je me suis référé quand j'ai voulu prendre la mesure qui est aujourd'hui critiquée, et cela, d'accord avec mes auxiliaires, mes collaborateurs, au premier rang desquels je tiens à honneur de citer M. Liard, directeur de l'enseignement supérieur, pour la netteté de ses vues, pour la fermeté, la précision de son esprit, enfin pour les excellents conseils, à la fois prudents et pratiques que tous les jours il me donne.

M. Edouard Charton. C'est justice de votre part!

M. LE Ministre. Oui, messieurs, c'est là la politique que j'ai suivie, et c'est à ce parti que je me suis arrêté. Je m'y suis arrêté pour une autre raison que voici, et qui est déjà de tradition, si je puis ainsi dire, au ministère de l'instruction publique. N'est-il pas vrai, en effet, que ce document dont je vous lis des extraits et qui a été préparé pour être soumis au Conseil supérieur en décembre 1885, en vue d'un autre objet, semble en quelque sorte commenter par avance ce qui a été fait en octobre 1887?

« Si vraiment les mœurs universitaires sont en germe dans nos facultés, il n'est pas besoin d'une loi pour qu'elles se manifestent et se développent. A la condition de respecter les attributions légales du ministre, des recteurs et des conseils académiques, un décret suffit pour rapprocher les facultés de chaque ressort, leur remettre le soin de leurs intérêts communs et les appeler à une vie commune. Sous cette forme pratique et rapide, bien des réformes peuvent être accomplies, bien des vœux réalisés. On s'interdit, il est vrai, certaines mesures pour lesquelles la loi serait nécessaire, mais on a l'avantage de ne rien compromettre, de

tout préparer et de faire déjà beaucoup dans le présent. »

Telles sont, messieurs, les idées dont je me suis inspiré, le jour où j'ai pris la décision qui est aujourd'hui si vivement critiquée.

Messieurs, mon honorable interpellateur a dit que j'aurais dû suivre la procédure adoptée par mon honorable prédécesseur. Je m'expliquerai tout à l'heure sur les raisons tout accidentelles, sur les circonstances de fait qui m'ont déterminé à changer cette procédure. Mais je ne veux pas laisser échapper l'occasion de dire que, parmi les opérations de la concentration des hautes études, si je puis ainsi parler, qui, étaient le plus naturellement indiquées, celle du transfert des facultés de Douai à Lille s'imposait tout d'abord.

Ce rapprochement, cette concentration s'imposaient tout d'abord, parce que tel était l'avis de la faculté de Douai elle-même.

L'honorable M. Merlin a fait allusion à une délibération prise par le conseil général des facultés de l'académie de Douai. Je l'en remercie, car j'ai le droit de me prévaloir de cette délibération.

En effet, messieurs, le conseil général des facultés de Douai, consulté comme tous les autres, a émis un avis favorable, à la simple majorité, dit M. Merlin.

C'est encore vrai ; mais jusqu'à présent personne n'a dit, que je sache, et personne n'a pensé que l'unanimité fût absolument nécessaire pour qu'on tînt compte des opinions d'un corps délibérant.

Pourquoi faut-il aller à Lille? Parce qu'à Lille il y a deux facultés : celle de médecine et celle des sciences; parce que ces deux facultés prospèrent, reçoivent chaque jour un plus grand nombre d'élèves, et sont ainsi le noyau nécessaire du grand établissement d'instruction supérieure qui fleurira un jour dans la région du Nord. Voilà pourquoi, messieurs, la ville de Lille s'est imposé

pour ses facultés de si grands sacrifices: c'est en vue de l'avenir, c'est afin de créer ce grand foyer d'études qui rayonnera sur tous les Pays-Bas, sur tous nos départements du Nord, que la ville de Lille a donné, avec une libéralité admirable et presque sans compter. A côté des sacrifices de Lille, qu'est-ce que Douai a fait, dans le même ordre d'idées? Qu'est-ce que cette ville, que l'on nous représente comme si dévouée aux études, nous a promis? Qu'a-t-elle fait pour garder ses facultés, comme elle dit, comme si en réalité ces facultés, qui sont des établissements d'État, lui appartenaient en propre ?

M. Paris. Ce n'est pas une question d'enchères I

M. LE Ministre. Non, sans doute; ce n'est pas une question d'enchères ; mais pour l'État, c'est une question d'avantages à étudier, afin de les recueillir. Quand on se propose de créer un grand centre d'instruction supérieure, il est, ce me semble, d'une administration sage et pratique de se ménager les moyens de l'établir aux conditions les plus avantageuses. Est-il possible de faire quelque chose à Douai, ou est-il possible de faire mieux encore à Lille, selon l'esprit, avec les vues que j'ai expliquées tout à l'heure ? Voilà comment se pose la question.

Quelle est celle des deux villes qui doit être préférée?

Messieurs, j'aurais désiré vivement que l'auteur de l'interpellation s'expliquât sur ce point. Il s'en est bien gardé.

Encore une fois, ce n'est point une question d'enchères, non, certainement; mais, je le répète, c'est une question d'avantages; et la preuve, c'est que, dans une autre partie de la France à laquelle M. Merlin a fait allusion, dans les Bouches-du-Rhône, dans la ville d'Aix, dont la position est à peu près semblable et offre en tout cas de singulières analogies avec celle de Douai, nous ne prenons pas les mêmes mesures, précisé-

ment parce que nous n'avons pas les mêmes raisons de les prendre, parce que nous n'avons pas à notre disposition, pour créer dans le Midi un grand centre d'enseignement supérieur, les sommes d'argent considérables qui nous ont été offertes dans le Nord . Yoilà tout simplement la raison ; il n'y en a pas d'autre, mais elle est plus que suffisante.

L'honorable M. Merlin a dit à plusieurs reprises que la ville de Douai a été sacrifiée, que même on n'a voulu tenir compte d'aucune de ses réclamations. Il est vrai, messieurs, que le conseil municipal de Douai a bruyamment protesté; il y a eu des démissions données non sans quelque fracas; une certaine agitation s'est emparée de presque tous les corps élus de l'arrondissement de Douai.

Autour de cette question du transfert des facultés on a institué les polémiques les plus retentissantes, et j'ajoute les plus regrettables. Il a semblé pendant un moment que Douai voulût tenir le pouvoir central en échec. On allait jusqu'à dire qu'on se faisait fort d'amener le Gouvernement à se déjuger, à retirer le projet de loi; on se vantait de le faire reculer; on ne s'y est pas épargné. Depuis le mois de mars, il y a, dans ce pays, une question de Douai, et, pour le dire en passant, cette question malencontreuse, ce n'est pas le langage d'amertume si douloureuse de M. Merlin qui aiderait beaucoup à la résoudre, si elle ne devait pas se résoudre toute seule par le fait même de la translation. A cet égard, les sympathies éplorées que l'honorable M. Merlin a témoignées tout à l'heure à sa ville ne sont peut-être pas ce qu'il y a de plus habile... (Bruit à droite), à mon point de vue du moins.

Si l'on veut arriver à un apaisement, à l'oubli même qui serait si désirable, messieurs, l'apaisement, il faut le demander, il faut le chercher des deux côtés à la fois, J'accorde bien qu'on ne peut l'attendre exclusi-

vement des Doiiaisieiis; mais on ne peut guère l'exiger non plus du seul côté des Lillois. Il est nécessaire que de part et d'autre chacun y mette du sien.

Pour dire toute la vérité, cette agitation a tourné contre le but que Ton s'était proposé, en ce sens que la ville de Douai ne pouvait pas gagner son procès devant l'opinion publique et qu'elle a plutôt compromis les sympathies sur lesquelles elle avait le droit de compter par ses exagérations et ses excès.

Et d'abord, n'y a-t-il rien de sa faute dans tout ce qui lui arrive? Qui donc a réduit les facultés de Douai à l'état de dépérissement et de décadence malheureusement certaine où nous les voyons tomber de jour en jour ? Messieurs, j'ai là des chiffres à citer.

Les voici. La faculté de droit de Douai est en décadence continue depuis 1871.

On objecte que c'est la création des facultés catholiques qui en est la cause. C'est bien possible.

Dans tous les cas, le fait est là.

En 1871, le nombre des inscriptions était de 983; il n'a jamais atteint ce. chiffre depuis. Nous le voyons tomber à 594 en 1880, à 557 en 1886, et finalement à 430 pour les quatre trimestres de l'année scolaire de 1886 à 1887.

En 1871, le total des élèves admis aux examens de capacité, du baccalauréat, de la licence et du doctorat était de 140.

En 1881, il n'était plus que de 92, et, en 1886, il était descendu à 61.

Messieurs, ces chiffres-là ont leur éloquence ! ils montrent que la faculté isolée de Douai n'est pas en progrès, et ils prouvent la nécessité d'aviser. Observcit bien d'ailleurs que je ne parle pas de la science et du talent des professeurs, ni de leur zèle, ni des soins qu'ils prodiguent à leurs élèves dans leurs leçons et conférences. Nos maîtres de Douai peuvent marcher à

l'égal de tous les maîtres de l'Université. Je parle de la désertion de la faculté.

Cette désertion est évidente, certaine; elle a commencé ; il n'est que temps de l'arrêter. Aussi, messieurs, lorsque la question a été soumise au Conseil supérieur de l'instruction publique, le conseil a été unanime. Dans la commission spéciale à l'affaire du transfert, il n'y a eu que deux voix qui se soient prononcées contre, et ceux qui ont pris, part à la délibération, ce sont les personnages les plus considérables de cette grande assemblée : tous, à part ces deux exceptions, se sont prononcés pour une mesure que l'on ne pouvait plus retarder.

C'est alors que mon honorable prédécesseur M. Berthelot a déposé le projet de loi dont M. Merlin a parlé, en faisant remarquer au Sénat que l'exposé des motifs roule tout entier sur le transfert des facultés, et non pas sur le transfert du chef-lieu de l'académie; cela est juste. Le transfert des facultés est, en effet, la raison déterminante à donner pour le transfert du cheflieu de l'académie.

Je ne suppose pas que ce soit uniquement pour faire changer de résidence à M. le recteur de l'académie de Douai qu'on aurait proposé au Parlement un projet .de loi semblable! Ce n'est pas pour assigner au recteur et à ses bureaux un hôtel dans la ville de Lille, au lieu d'une maison dans la ville de Douai, que l'on pouvait mettre en mouvement la puissance législative î

Il était nécessaire autant que digne de donner aux Chambres la véritable raison; et cette raison, c'est le transfert des facultés. Seulement, en quoi cela peut-il préjudicier aux droits et prérogatives du pouvoir exécutif, qui sont, après la présentation du projet de loi. ce qu'ils étaient avant?

D'ailleurs, comment le dispositif du projet de loi estil libellé?

TRANSFERT DES FACULTES DE DOUAI A LILLE 2/o

(( Article unique. — Le chef-lieu d'académie fixé à Douai par Farticle 1'"' de la loi du 14 juin 1854 est transféré à Lille. »

Où est-il question dans ce dispositif, c'est-à-dire dans ce qui est la loi même, où est-il question des facultés? Nulle part. Voudrait-on. nous dire quand est-ce qu'on a, sur un point ou dans une occasion quelconque, abandonné le droit du pouvoir exécutif?

Il est évident, messieurs, que l'on ne peut faire entrer en ligne de compte les diverses conversations ou correspondances qui ont pu s'établir entre M. Merlin et mon honorable prédécesseur. Pour ce qui me regarde personnellement, on me permettra bien de m'en rapporter exclusivement aux déclarations que moi, qui suis directement interpellé aujourd'hui, j'ai eu l'occasion de faire à l'honorable M. Merlin. 11 les a racontées luimême ; il a fait connaître tout à l'heure au Sénat qu'il avait multiplié auprès de moi les démarches, et que même il avait pris soin de les rendre plus imposantes les unes que les autres; ainsi, qu'il était venu un jour, accompagné d'un certain nombre de ses concitoyens du Nord appelés de tous les arrondissements, et qu'une conversation longue, sérieuse, animée, s'était engagée entre nous.

L'honorable M. Merlin a paru insister vivement sur ce fait, que je n'avais parlé que du retrait du projet de loi. En effet, je ne pouvais guère parler que de cela et non d'autre chose, car c'est uniquement de ce sujet qu'il avait bien voulu m'entretenir.

Ladéputation conduite par l'honorable M. Merlin est venue me demander — il y avait à peine quinze jours que j'étais installé au ministère — quels étaient mes desseins, mes résolutions, mes intentions relativement au projet de loi déposé par mon émincnt prédécesseur, l'honorable M. Berthelot ; on me pressait surtout afin de savoir s'il ne me conviendrait pas de retirer ce

276 AU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUf:

malencontreux projet de loi, qui avait, me disait-on, excité la plus vive émotion dans tout le département du Nord et provoqué des protestations qui allaient tous les jours en prenant plus de vivacité et plus d'aigreur.

A ces demandes j'ai répondu, messieurs, ce que l'honorable M. Merlin vous a dit, à savoir que je ne pouvais ni ne voulais retirer ce projet de loi; car, je le répète ici très hautement, le retirer c'eût été, à mes yeux, comme une capitulation du gouvernement de la République devant des protestations particulières et locales.

Messieurs, ce n'est pas de la sorte que je comprends que les choses doivent se passer dans notre pays; jamais je n'admettrai qu'une ville, qu'une région quelconque, pas plus la ville de Douai qu'une autre, puisse afficher la prétention de faire capituler le pouvoir central. J'ai même ajouté — je n'en disconviens pas — que s'il y avait un ministre pour souscrire à de pareilles prétentions, en retirant ce projet, assurément je ne serais pas ce ministre. L'honorable M. Merlin doit entendre encore ces paroles.

C'est là-dessus qu'il s'est retiré avec ses collègues de la députation du Nord qui l'accompagnaient, et les choses en sont restées là. Non, je n'ai pas parlé du transfert des facultés par décret; mais je ne pouvais pas en parler, par l'excellente raison que personne ne m'en a entretenu. Si l'on m'en avait parlé, j'aurais pu répondre — car dès ce moment mon opinion était faite, — j'aurais déclaré que, de même que je ne laisserais pas abaisser le pouvoir central devant les exigences d'une localité, de même je n'abandonnerais pas les attributions et les prérogatives du pouvoir exécutif. Il est dans les attributions du pouvoir exécutif de créer des facultés, de les abolir; j'ai le dépôt et la garde, comme ministre, de ces attributions du

pouvoir exécutif, et j'aurais fait connaître sans détour que je ne suis nullement disposé à les abandonner.

Mais, messieurs, quand la chose a été ainsi présentée, est-ce qu'il pouvait y avoir un doute sur les intentions du gouvernement?

Est-ce que l'honorable M. Merlin ne vous a pas dit tout à l'heure — non sans m'étonner — qu'au même moment où M. Berthelot prodiguait les déclarations que M. Merlin a qualifiées d'engagements et qui étaient des déclarations d'apaisement, de pacification et de concorde, est-ce que, en même temps, l'administration supérieure de l'instruction publique ne prescrivait pas avec l'assentiment, que dis-je? par les ordres mêmes du ministre, d'étudier les moyens de parvenir au but final qu'elle s'était proposé?

C'est, en effet, à la date du 12 mars 1887 que le directeur de l'enseignement supérieur, agissant au nom de son ministre, a passé avec M. le maire de Lille la convention dans laquelle il est dit (art. 2, qui vous a déjà été lu) :

« La faculté de droit et la faculté des lettres seront installées provisoirement, au plus tard pour le l'"" novembre prochain, au rez-de-chaussée et au premier étage des locaux actuellement disponibles de la faculté de médecine prenant accès par la place Philippe-le- Bon. » ■*■

Donc, on a toujours eu l'intention d'opérer la translation; et cette intention n'a jamais été dissimulée à personne.

On a passé des contrats qui ont été rendus publics, et dans les polémiques si violentes qui se sont élevées entre les deux villes il a toujours été dit, compris, accepté, que cette translation serait opérée dans le plus bref délai.

Mais, nous dit-on, pourquoi l'avoir faite cette année?

Messieurs, je n'hésite pas à répondre à cette ques-

278 AU MINISTÈRE DE L'INSTRUCTIOiN PUBLIQUE

tion : Le transfert a été décidé, parce qu'il fallait trancher définitivement cette affaire et qu'il n'était pas bon de laisser cette querelle s'éterniser.

L'honorable M. Merlin s'est gardé de faire allusion aux occasions diverses et nombreuses dans lesquelles cette affaire a pesé de la façon la plus fâcheuse et la plus déplorable sur d'autres intérêts d'une extrême importance.

Il n'a pas voulu rappeler ce qui s'est passé lors des élections sénatoriales du 18 juin 1887 pour le remplacement de votre regretté collègue, M. Casimir Fournier. C'est à ce moment que l'on a reconnu qu'il y avait dans le département du Nord une question Douai-Lille, une question des facultés que l'on jetait à travers l'élection sénatoriale pour troubler, diviser le parti républicain, pour armer les deux villes l'une contre l'autre. Nous avons voulu parer à ce danger, éviter qu'il ne reparût.

M. Merlin. C'était incontestablement notre droit.

M. LE Ministre. Eh bien, oui, messieurs, ce qui s'est passé aux élections sénatoriales du 18 juin pourrait se renouveler dans les circonstances que vous allez bientôt voir se produire. Le 27 novembre, il y aura deux élections législatives. (Ah! ah! à droite.) Qui donc pourrait souhaiter, parmi les républicains, que la question des facultés de Douai et de Lille se représente et pèse encore sur ces deux élections? Après cela, il y aura l'élection sénatoriale du mois de janvier dans le département du Nord qui appartient à la deuxième série, à la série sortante et renouvelable du Sénat. Si la question des facultés n'était pas tranchée, on la retrouverait encore au moment du scrutin pour le renouvellement des pouvoirs des sénateurs.

Après les élections sénatoriales viendront les élections municipales du mois de mai ; la question des facultés de Douai et de Lille reparaîtrait encore pour

faire sentir sa fâcheuse influence. Dès lors, à quoi bon ajourner? Pourquoi ne pas trancher? D'ajournement en ajournement, cette question s'éterniserait, au grand dommage de cette union des républicains que vous souhaitez comme nous et à laquelle, pour mon compte, je remercie personnellement l'honorable M. Merlin d'avoir su si bien travailler en toute occasion, et surtout aux élections du 18 juin.

Messieurs, il faut dire toute la vérité : c'est pour débarrasser en quelque sorte, — si vous permettez cette expression un peu vulgaire, — c'est pour déblayer le terrain de la seule question qui puisse diviser, non pas les républicains — on sait déjà par expérience qu'ils ne se diviseront pas, — mais les deux villes de Lille et de Douai, qui puisse les mettre en antagonisme l'une avec l'autre, que le décret du transfert des facultés a été pris, avant que le projet de loi sur la translation du chef-lieu de l'académie vînt en discussion.

Ce décret a été pris aussi pour une autre raison : c'est que, jusqu'à présent, la rentrée solennelle des facultés s'est faite alternativement soit à Douai, soit à Lille. Cette année, il s'est trouvé que c'était le tour de Lille. C'est à Lille que devait avoir, lieu, cette année, la rentrée des facultés. Comme il entrait dans les résolutions bien arrêtées du Gouvernement d'opérer la translation définitive, on a pensé qu'il fallait profiter de cette rentrée solennelle pour les réunir une bonne fois, une fois pour toutes, et à' jamais.

Mais, messieurs, je le demande, que serait-il arrivé si l'instabilité de notre politique parlementaire n'eût pas amené à la fin de mai la chute du ministère dans lequel l'honorable M. Berthelot tenait le portefeuille de l'instruction publique? Mon honorable prédécesseur aurait fait voter — c'était son intention bien formelle — la loi qu'il avait proposée pour le transfert du cheflieu d'académie avant le mois d'août...

Un SÉNATEUR A DROITE. Comment! Il aurait fait voter!

M. LE Ministre. Oh! messieurs, je veux dire qu'il aurait demandé à la Chambre de la voter. Il n'entre pas dans ma pensée de prétendre que l'honorable M. Berthelot aurait eu le moyen non plus que l'intention de faire violence à la Chambre des députés; je dis qu'il aurait obtenu de la majorité républicaine de la Chambre des députés et de la majorité républicaine du Sénat leur assentiment à un projet de loi fondé sur la raison, sur les convenances de toutes sortes, sur l'utilité pratique et les avantages des bonnes études.

M. Wallon. Je demande la parole.

M. LE Ministre. Je suis convaincu que le jour où l'on proposera le transfert du chef-lieu d'académie, il n'y aura même plus d'objections; car toutes les objections se sont produites aujourd'hui, et toutes ces objections se réduisent à de pures questions de procédure.

Je répète qu'au fond il ne peut y avoir une discussion sérieuse. Dès que Ton aborde le fond, la ville de Douai et ses défenseurs perdent pied.

Tout ce que l'honorable M. Merlin a pu nous dire à cet égard se résume dans la partie de son discours relative aux titres de la ville de Douai. Il a fait allusion aux prérogatives qu'elle prétend tirer de la célébrité de son antique université.

Il est très vrai, messieurs, que le roi d'Espagne Philippe II, de sombre mémoire, a fondé à Douai, en 1561, une université bien connue 'dans l'histoire pour son attachement passionné aux doctrines du catholicisme le plus fanatique. 11 n'est pas moins vrai que cette université a eu souvent maille à partir avec Fancienne royauté française, qui n'admettait guère ces partis pris violents. Mais, pour que Douai pût se prévaloir de ce grand titre de ville universitaire par excellence, encore faudrait-il qu'elle se fût développée. non seulement avec le temps, mais avec la science elle-même-.

Si Douai voulait mériter de continuer à servir de résidence- à la haute culture intellectuelle et aux établissements littéraires et scientifiques, il était de toute nécessité qu'elle fit des progrès et des sacrifices. Est-il possible, je le demande, de ramener la faculté de médecine de Lille à Douai? et qui pourrait y songer?

M. Wallon. Elle ny a jamais été, et il n'a jamais été question de l'y mettre.

M. LE Ministre. Il est question aujourd'hui de réunir, de grouper et de concentrer toutes les facultés : c'est le vœu de tous les corps enseignants.

Y a-t-il une seule faculté qui soit sur ce point en divergence avec les autres? Est-il possible et serait-il raisonnable de déplacer la faculté des sciences, qui, dans ce milieu si agissant et si pratique de Lille, rend de si grands services à toutes les industries du nord de la France? Mais s'il n'est pas possible de déplacer les facultés qui sont en pleine croissance, il faut bien y amener celles qui sont en plein dépérissement, pour tâcher de les réchauffer à un grand foyer commun d'activité et de progrès. (Mouvement.) Gela est indispensable.

C'est là, messieurs, ce que nous avons voulu faire, et pas autre chose. Quant à spolier, quant à molester qui que soit, personne n'y songe. La ville de Douai, pour toute raison et pour tout titre, fait valoir que la disparition des étudiants lui causera un préjudice considérable dans son commerce. Ce préjudice, messieurs, je suis prêt à l'apprécier; je suis prêt à donner, sous ce rapport, les mains à ce qu'il peut y avoir de respectable dans ces intérêts d'ordre purement économique. Mais pour le ministre de l'instruction publique, est-ce que cette raison est suffisante? Est-ce parce que les aubergistes, hôteliers, logeurs, fournisseurs et marchands de comestibles perdront à ce que les étudiants

s'en aillent, qu'il faut maintenir les facultés à Douai? (Bruit.)

Est-ce que cette raison est de nature à être mise en balance avec les intérêts supérieurs de l'enseignement et de la science, de l'éducation de la jeunesse et surtout de l'avenir du grand établissement scientifique et littéraire, foyer de haute culture, qu'on veut créer à Lille afin qu'il rayonne sur tout le Nord? Je ne le crois pas.

Aucun de mes prédécesseurs ne l'a pensé, et je ne crois pas qu'aucun de mes successeurs, quels qu'ils soient, le pense.

Messieurs, c'est là l'unique raison invoquée par la ville de Douai. Je veux parler du grand dommage causé par le transfert des facultés à ses intérêts financiers et économiques. Quant à ses titres scientifiques et littéraires, je respecte profondément le passé historique de la ville de Douai, j'honore infiniment les citoyens de cette ville, je suis désolé de les contrister en portant atteinte à ce qu'ils considèrent comme le prestige de leur cité ; mais il m'est absolument impossible de ne pas me tourner vers l'avenir, et de ne point abandonner là le passé, un passé qui ne peut plus renaître.

Oui, messieurs, dans ces sortes d'affaires, il faut laisser là le passé et songer à l'avenir. Le grand établissement d'instruction supérieure que nous voulons établir ne saurait être installé à Douai; c'est donc à Lille qu'il faut aller.

C'est si bien à Lille qu'il faut aller, que nous n'avons qu'à suivre l'exemple donné par les adversaires mêmes de l'enseignement supérieur de l'Etat.

On a parlé quelquefois des avantages, pour les étudiants, d'une vie calme, retirée, studieuse, dans une cité paisible et recueillie, comme la ville de Douai. Mais, messieurs, lorsque les chefs du parti catholique ont fondé leur université, leurs facultés de droit et de

médecine, est-ce que c'est à Douai, où pourtant ils avaient bien plus que nous des traditions à conserver, qu'ils ont songé à les mettre?

Ne serait-ce point ailleurs, et justement à Lille?

Et, dans ces souscriptions si nombreuses et qui font tant d'honneur au parti catholique, souscriptions qui ont été rassemblées pour les besoins de l'université fondée à Lille, s'est-il trouvé jamais un donateur qui ait exigé que l'on ramenât les étudiants dans ce centre calme et paisible de la petite ville de Douai?

Au contraire, les souscriptions ont abondé pour fonder à Lille un vaste et magnifique établissement que nous sommes réduits, messieurs, à admirer et même à envier. Et parmi les donateurs qui se sont distingués par leurs libéralités, qui voyons-nous ?

Les plus riches des citoyens de la ville de Douai. C'est là, messieurs, ce qui faisait dire avec autant de vérité piquante que de bon sens au journaliste qui a si longtemps défendu, et d'une façon si brillante, les prétentions de la ville de Douai, c'est là ce qui lui faisait dire, lorsque le « crime » a été consommé, — puisque c'est un crime d'avoir fait rendre les décrets du 22 octobre, — en se retournant vers les véritables adversaires : « Hélas! ce qui nous arrive devait nous arriver! c'est à nos éternels adversaires qu'il faut nous en prendre, ajoutait-il, avec infiniment d'esprit, je le répète, — ce sont eux qui sont allés porter leur argent à la ville de Lille, pour y fonder l'université catholique. Si, comme ils s'en vantent aujourd'hui, ils avciient eu souci des intérêts de notre ville de Douai, c'est ici qu'ils auraient fondé leur université, pour être la vraie rivale de celle de l'Etat. Ce sont eux qui ont donné le premier signal de la désertion, de l'abandon de Douai! »

Messieurs, il n'y a rien de plus significatif, rien de plus décisif, à ce point de vue, que les délibérations

qui ont été prises par les comités catholiques du Nord. Je vais vous en lire quelques extraits :

Rapport sur la question du lieu oh doit être établie l'Université catholique de la région du Nord.

« 11 a semblé à votre sous-commission, messieurs, que la question ne pouvait être pratiquement posée qu'entre deux villes, toutes deux du diocèse de Cambrai, à savoir Lille et Douai : Tune, ayant pour elle son importance exceptionnelle, l'autre, ses traditions. Toutes deux sont d'ailleurs d'un accès facile et offrent divers avantages incontestés.

(( Tout d'abord il a été déclaré que, pour la faculté de médecine, Lille doit obtenir la préférence... »

« Ceci nous conduit à une autre considération ou, si vous l'aimez mieux, à la constatation d'une autre nécessité.

« Et, en efï'et, la faculté de médecine est établie à Lille ; il faut absolument qu'il y ait aussi une faculté des sciences dans la même ville.

« Ce qui milite en faveur de l'établissement de ces trois facultés dans la ville de Douai, c'est d'abord la tradition.

« Douai a été pendant près de trois siècles une ville d'université. Douai a rendu à l'Eglise d'immenses services.

« Mais ici se présente une très grosse question qu'il nous faut immédiatement aborder.

« Peut-on scinder en deux parties une université, et, dans le cas de l'affirmative, est-il bon de le faire?

« Ici, messieurs, nous avons eu besoin de faire appel à tous nos sentiments religieux, les plus dépouillés de considérations secondaires, quelque respectables qu'elles soient. Nous nous sommes posé cette question capitale, dans le recueillement de notre conscience

d'hommes religieux qui veulent ardemment le bien, la résurrection de notre pauvre pays. Quel est le but? nous sommes-nous dit. Ressusciter la grande science, la science complète, non seulement orthodoxe, irréprochable, mais pénétrée, jusque dans ses profondeurs intimes, de l'esprit chrétien. Or, pour atteindre ce but, pour frapper grand un coup, ou plutôt pour avoir un grand centre d'action catholique, n'est-il pas nécessaire que notre université se présente unie, compacte, indivise, dans sa forte et noble majesté?

(( L'union fait la force, disent nos voisins les Belges, qui nous donnent l'exemple depuis longtemps...

« L'établissement d'un tel corps est-il plus facile à Lille qu'à Douai?

« Il y a ici diverses considérations à produire :

« On a vu tout à l'heure la nécessité de placer à Lille la faculté de médecine et celle des sciences. 11 suit de là qu'une université complète ne pourrait pas s'établir à Douai. En outre, Lille a 160 000 habitants. Elle forme le noyau d'une agglomération qui, avec Roubaix, Tourcoing, Armentières, etc., s'élève au chiffre de près de 600 000 âmes. C'est le pays de la terre entière le plus peuplé que l'on puisse rencontrer, au témoignage des géographes. C'est en outre un pays très riche, où cette fondation, réellement énorme comme capitaux à réunir, sera possible.

« En présence de ces avantages, que nous pouvons appeler certains, et des difficultés nombreuses inhérentes à l'autre parti que l'on pourrait prendre, votre sous-commission a pehs'' qu'elle devait avant tout envisager le but supérieur que nous nous proposons.

« Voilà pourquoi elle est d'avis, à l'unanimité, après mûr examen et discussion approfondie dans plusieurs séances, que c'est à Lille qu'il faut établir une seule

et complète université, avec toutes ses facultés, ses moyens d'action, son même esprit, sa direction une, l'union entre ses membres, la vie de famille et la cordialité qui amènent les bons résultats.

« Sans doute il est pénible de renoncer aux gloires historiques, traditionnelles : mais ces gloires existent quand même, ces mérites sont acquis et ne sauraient périr. Quand il y a force majeure, Maguelonne cesse de briller et fait place à Montpellier; ïhérouanne meurt, mais en donnant le jour à trois beaux diocèses; c'est la loi universelle ici-bas, où rien n'est permanent... »

Ces conclusions furent adoptées à l'unanimité moins deux voix.

Eh bien! messieurs, ce que nous faisons aujourd'hui, c'est ce qu'ont fait les adversaires de l'enseignement de l'Etat.

A ce propos, je répéterai que, dans cette région du Nord, ils ont fondé, sur le principe nouvellement proclamé de la liberté de l'enseignement supérieur, des établissements que nous sommes réduits à admirer et à envier. C'est pour lutter contre cette concurrence... (Exclamations à droite.)

Mais, messieurs, quoi que vous en puissiez penser, c'est notre droit, et nous en usons! Vous ne devriez pas vous étonner de ce que nous soutenons contre vous une concurrence! Vous devriez plutôt vous en réjouir, tant au point de vue de la reconnaissance et de la consécration de ce fameux principe de liberté en matière d'enseignement supérieur, auquel vous êtes si attachés, qu'au point de vue du bien qui peut en résulter pour les élèves.

Telles sont, messieurs, les raisons de fait et de doctrine qui militent en faveur de la mesure prise.

L'honorable M. Merlin a fait grand état de ce qu'il a appelé la question financière^

Il a prétendu que les décrets avaient méconnu les droits financiers du Parlement, et notamment les droits de la Chambre des députés.

Messieurs, sur ce point, qu'il a traité avec une complaisance particulière, je n'ai que très peu de choses à dire.

En premier lieu, le transfert en lui-même ne soulève aucune question financière. Il s'accomplit, et les facultés de droit et des lettres vont être installées à Lille à l'aide de 135 000 francs votés à cet elfet, en juillet 1886, par le conseil municipal de Lille, sans aucune participation de l'Etat. Il est vrai que le Gouvernement et la ville de Lille ont rêvé pour les facultés du Nord une installation définitive digne d'elles et de l'avenir qui les attend ; une convention a même été signée à cet effet avec la ville de Lille.

Les dépenses, tant pour l'achèvement de la faculté de médecine et de la faculté des sciences, pour la création des instituts scientifiques, de la bibliothèque universitaire que pour l'installation définitive des facultés de droit et des lettres, sont évaluées à 3 400 000 fr., dont moitié au compte de l'Etat.

Sur la part de l'Etat, une somme de 400 000 francs est tenue en réserve à la caisse des dépôts et consignations. Pour le reste, nous avons les ressources créées par la loi du 25 juin 1885. Nous procéderons, et nous avons déjà procédé dans les conditions prévues et déterminées par cette loi.

Au projet de loi de finances de 1888 nous avons inscrit, comme la loi du i25 juin 1885 nous y oblige, une première annuité correspondant à un capital de 5250 000 fr. Les droits du Parlement sont intacts; le Parlement se prononcera en toute liberté et en toute connaissance de cause. En quoi les avons-nous méconnus? Est-ce en signant une convention avec la ville de Lille? Mais comment présenter aux Chambres un pro-

jet précis, déterminé, si auparavant on ne s'est pas entendu avec la ville intéressée, si l'on n'a pas obtenu son concours et fixé avec elle la proportion dans laquelle elle participera à la dépense? La convention signée par mon honorable prédécesseur avec la ville de Lille ressemble à toutes les conventions analogues que nous sommes forcés de faire, avant de pouvoir indiquer aux Chambres quels travaux nous demandons à entreprendre.

Il ne faut pas se méprendre, en ce qui concerne les constructions de l'enseignement supérieur, sur le principe même de la loi de juin 1885. Elle a décidé, en principe, qu'une somme de plusieurs millions serait mise par fractions successives à la disposition du ministre pour contribuer, avec les villes, aux constructions nécessaires. En ce qui concerne Lille, qui figurait, comme vous pouvez vous en assurer en lisant l'exposé des motifs et le rapport de M. Antonin Dubost, dans les prévisions du Gouvernement et du législateur de 1885, les Chambres se prononceront, je le répète, en toute liberté. Elles verront si elles doivent consacrer une partie des fonds affectés en principe aux constructions de l'enseignement supérieur aux 'facultés du Nord, pour les mettre sur un pied égal à celui des facultés rivales, fondées et entretenues à si grands frais par les comités catholiques.

C'est dans ces conditions que le transfert a été ordonné.

Il a été ordonné parce qu'il fallait mettre un terme à la question des facultés de Douai et de Lille. 11 fallait y mettre un terme par des raisons tirées de l'ordre universitaire aussi bien que par des raisons tirées de la politique spéciale au département du Nord. Il fallait y mettre un terme surtout pour bien montrer que l'administration supérieure de l'instruction publique ne se laisse pas détourner de la voie où elle est entrée et par

laquelle- elle espère arriver à constituer dans notre pays des établissements d'instruction supérieure pouvant rivaliser avec ceux des nations voisines.

Messieurs, je bornerai là les explications que je devais donner au Sénat. J'ai touché à un grand nombre de questions; le sujet est très vaste, el. je pourrais parler plus longtemps. Je crois vous avoir donné des raisons décisives et de nature à faire sentir au Sénat que le Gouvernement ne s'est décidé ni légèrement ni ah irato; que ce n'est ni pour molester la ville de Douai ni pour contrister ses bons citoyens qu'il a pris une mesure depuis longtemps reconnue nécessaire, depuis longtemps étudiée et arrêtée; que ce n'est pas davantage pour rompre des engagements qui ne pouvaient avoir et qui n'ont jamais eu pour effet de limiter, de changer, de dénaturer les attributions du pouvoir exécutif. C'est par des considérations plus élevées qu'il s'est déterminé. Ces considérations sont tirées de l'instruction de la jeunesse, tirées de la bonne administration de l'enseignement public et des avantages que l'on doit en attendre pour la haute culture dans notre pays, tirées enfin de la paix qui doit régner entre les diverses fractions du parti républicain.

Oui, messieurs, je ne le cacherai pas : c'est pour faire cesser entre les villes d'une même région des rivalités qui n'ont que trop longtemps duré, c'est pour mettre un terme à une agitation qui n'a été que trop vive et trop retentissante que cette mesure a été prise à ce moment de Tannée; on n'a pas voulu laisser échapper l'occasion de la rentrée solennelle des facultés qui devait avoir lieu à Lille, pour réunir dans cette ville toutes les facultés appelées à y vivre et à s'y développer.

M. Merlin m'a fait l'honneur de me demander si je me rendrais, comme on l'annonce, à cette solennité universitaire.

Messieurs, mon intention, en effet, est d'accepter l'invitation qui m'a été adressée, d'aller à Lille et d'y apporter, comme partout où je vais, le langage que je crois être celui de la politique d'union et de concorde qui a toujours été celle que j'ai pratiquée. Je travaille, mes concitoyens le savent, à la réconciliation de tous les Français sur le terrain de la liberté et sous le drapeau de la République. C'est là ce que je veux dire à cette fête scolaire.

J'y trouverai réunie toute la jeunesse des facultés de Lille. Je porterai devant cette jeunesse la parole avec sincérité. Je m'efforcerai de lui faire partager la conviction, qui m'anime, de la nécessité pour tous les Français de grandir en force et en sagesse, en vue du salut de la patrie et de la grandeur du nom français. Si je réussis à me faire entendre et comprendre, je ne crois pas que j'aurai perdu ma journée.

J'ai la conviction que mon voyage sera interprété comme il doit l'être, c'est-à-dire comme la consécration suprême d'un acte d'administration universitaire qui ne pouvait pas être différé, et aussi comme un gage de plus de cette espérance qui doit être au fond de tous les cœurs, à savoir que la France, en multipliant les sacrifices pour l'instruction et l'éducation des générations nouvelles, aura fait beaucoup pour sa puissance, pour sa gloire, et pour se préparer un meilleur avenir. (Très bien! très bien! et applaudissements à gauche.)

M. LE Ministre de l'instruction publique, des beauxarts ET des cultes. Messieurs, je n'ai qu'un mot à dire, et je reprends la parole pour me féliciter de ce que M. Wallon a bien voulu monter à la tribune et rappeler qu'il a été l'auteur de la création de la faculté de médecine à Lille.

En eflfet, c'est l'honorable M. Wallon qui a signé le

TRANSFERT DES FACULTÉS DE DOUAI A tiLLE 291

décret en vertu duquel la faculté de médecine a été créée à Lille.

Cette circonstance mémorable méritait d'être rappelée, et voici pourquoi : c'est que nous, qu'on accuse d'avoir écarté le Parlement, nous avons trouvé un précédent, qui nous a fort encouragés, dans la conduite de M. Wallon, ministre de l'instruction publique.

Je rappellerai à ceux des membres du Sénat qui ont fait partie autrefois de l'Assemblée nationale que la question de la création d'une faculté de médecine à Lille avait été portée à la tribune de l'Assemblée par un projet de loi qui créait des facultés non seulement dans le Nord, mais sur cinq ou six autres points de la France, notamment à Bordeaux, à Lyon, à Nancy, etc.

L'Assemblée nationale, sur la proposition de M. Vente, rejeta la création de la faculté de médecine à Lille, et c'est l'honorable M. Wallon qui, se souvenant des prérogatives et des attributions du pouvoir exécutif, et les mettant en exercice et en application, a établi celte faculté par un simple décret, signé par M. le Président de la République. L'Assemblée nationale, pouvoir souverain dans le domaine législatif, s'était cependant prononcée !

M. Wallon. Je n'ai jamais nié le droit du Gouvernement.

M. LE Ministre. J'en arrive à quelques opinions exprimées par M. Wallon au sujet de la translation de la faculté de Douai à Lille.

Je ne lui répondrai pas moi-même. Il a dit, tout à l'heure, qu'il ne voyait pas trop bien les avantages pour les étudiants d'être réunis ensemble en corps d'université. Je me bornerai à lui donner lecture d'un passage très court de la délibération de l'académie de Douai elle-même.

Ce passage, le voici :

« De cette fusion des facultés résultera, il faut l'es-

292 AU 'ministère de l'instruction publique

pérer, pour les maîtres et même pour les élèves, une communication d'idées, une pénétration mutuelle qui favorisera dans les villes universitaires le mouvement intellectuel et le développement deTesprit scientifique. L'influence que les diverses facultés exerceront les unes sur les autres diminuera la prédominance dans l'une d'elles du point de vue purement professionnel pour élargir la portée de son enseignement. En unissant les forces intellectuelles de tous les établissements d'enseignement supérieur d'une région, en faisant de ces éléments aujourd'hui épars un être vivant et animé, on a des chances sérieuses pour créer dans quelques centres un grand courant d'activité scientifique et pour y développer chez tous la soif d'apprendre, de divulguer et de découvrir.

« Il n'est pas un homme voué à l'étude qui n'ait remarqué combien l'esprit a besoin, pour s'élever et s'élargir, de ne pas s'adonner à la culture exclusive d'une fraction de la science humaine, surtout au début de la vie ; il n'est personne aussi, parmi ceux qui attachent quelque importance aux choses de l'esprit, qui n'ait observé le bénéfice que nous retirons du commerce des gens versés dans un ordre de connaissances dont nous ne faisons pas l'objet de nos études habituelles. » (Très bien! à gauche.)

Et l'académie de Douai continue ainsi... (Exclamations sur un grand nombre de bancs.)

Je passe volontiers, messieurs; je comprends Timpatience du Sénat d'en finir avec une question épuisée. J'en viens à l'objection principale que l'honorable M. Wallon a fait valoir contre le projet de translation : c'est la coexistence à Douai de la cour d'appel et de la faculté de droit.

L'honorable M. Wallon a demandé quel sort le Gouvernement entendait faire à la cour de Douai, s'il entendait la transférer à Lille.

Ce n'est pas à moi qu'il appartient de faire une réponse à l'honorable sénateur sur ce point, qui est d'ailleurs étranger au débat actuel.

Je me bornerai à dire qu'au point de vue de leur instruction pratique, puisque ce point de vue paraît préoccuper surtout l'honorable M. Wallon, les étudiants en droit de l'académie de Douai auront autant de profit à vivre dans Lille, ville industrielle, où siègent deux tribunaux, le tribunal civil et le tribunal de commerce, qui jugent à eux seuls infiniment plus de causes que la cour de Douai, dans Lille où ils auront plus d'occasions d'entendre les maîtres de la parole, de s'initier à la pratique des affaires, de s'exercer à la plaidoirie, qu'à Douai où manquent tous ces éléments d'activité intellectuelle, les affaires y étant moins nombreuses.

D'ailleurs, ce ne serait pas le premier exemple d'une faculté de droit qui serait plus florissante, là où il n'y a pas de cour. Pour rappeler un souvenir qui doit nous être toujours cher, à Strasbourg, il y avait autrefois une faculté de droit qui comptait parmi les plus éminentes, non seulement de la France, mais de l'Europe, tandis que la cour d'appel était à Colmar.

Par conséquent, il n'y a rien à craindre sous ce rapport pour l'abaissement des études juridiques. Au contraire, ce qui est désirable et nécessaire, c'est d'amener les étudiants dans un milieu d'activité vraiment moderne. Il n'y a que des avantages à les mettre aux prises avec les difficultés des questions d'affaires qui naissent et s'agitent sous leurs yeux, de les exercer à travailler sur la réalité même des choses, à tailler en plein drap et dans le vif des intérêts en lutte. Messieurs, il y a une formule admirable : Le droit, c'est la vie ; le droit, ce n'est pas, ce ne peut pas être que l'interprétation judaïque et scolastique d'un texte de loi; c'est le règlement des intérêts qui mettent les hommes aux

prises, en vue de rharmonie qui doit régner entre tous.

Voilà ce que j'avais à dire sur ce point. (Très bien! très bien! à gauche.)

M. Paris. Et les conseils généraux?

M. LE Ministre. Les conseils généraux! je n'ai pas à contester le fait; il est très exact que les conseils généraux de la région, celui du Pas-de-Calais notamment, ont pris la décision dont a parlé M. Paris.

Mais il n'est pas moins exact que parmi les étudiants qui ont déserté la faculté de droit de Douai se trouvent précisément ceux du Pas-de-Calais, lesquels ne vont plus à Douai, n'iront pas à Lille, et viennent maintenant à Paris. (Très bien! très bien ! à gauche.)

(5 novembre)

Monsieur le Recteur, Messieurs,

Je croirais manquer aux devoirs comme au caractère des hautes fonctions qui m'ont été confiées, si, me levant au milieu de vous pour adresser la parole à ce grand et brillant auditoire, je cherchais à justifier ma présence à Lille, en ce jour de rentrée solennelle des Facultés, par le désir de m'associer à une fête qui peut causer ailleurs des critiques et des regrets.

J'ose dire que la pensée qui m'a conduit ici est tout ensemble plus digne de vous et plus élevée à mes propres yeux. Si je n'avais eu d'autres raisons d'assister à cette séance que la satisfaction de constater ce que les uns considèrent comme leur victoire et ce que les autres regardent comme leur défaite, je me serais abstenu d'y paraître. De quelque côté que je tourne mes regards et que j'arrête ma pensée, je ne discerne ni vaincus ni vainqueurs. (Très bien! très bien!) Je n'aperçois qu'un événement, je ne découvre que les premiers effets d'une mesure qui étaient l'un et l'autre depuis longtemps prévus et annoncés, et qui, tous deux, doivent tourner au plus grand profit de l'instruction de la jeu-

nesse, des progrès de la science, des prospérités et de l'éclat de cette grande région du Nord, foyer admirable d'activité laborieuse et de production industrielle, sûr rempart de nos libertés politiques et boulevard souvent éprouvé, toujours héroïque, de notre indépendance nationale. (Vive adhésion et applaudissements.)

Je n'ai garde d'oublier, messieurs, que j'ai l'honneur de parler devant les quatre Facultés d'enseignement supérieur, réunies non pas accidentellement et pour une séance d'apparat, mais définitivement et pour se livrer à leurs travaux et à leurs recherches, dans cette libérale et magnifique cité de Lille, qui, par tant de sacrifices, leur a préparé la résidence qu'elles ne devront plus quitter. Je m'en voudrais de ne pas saluer ces Facultés dans l'unité imposante et féconde que tous les hommes dévoués à la grande culture littéraire et scientifique en notre pays ont de tout temps désirée pour elles; je me reprocherais aussi de ne pas les saluer dans la personne des maîtres éminents à tant de titres qui en sont la force et l'honneur, dans la personne des élèves qui en sont la parure et l'espérance. Voilà pour moi la vraie fête, messieurs, la fête de l'esprit et la fête du cœur. (Vifs applaudissements.)

11 ne saurait y avoir de joie plus intime et plus profonde pour un homme public, pour un ministre qui représente l'État, que d'exprimer la reconnaissance du pays à ceux qui le servent avec tant de zèle et d'amour, et d'exprimer en même temps à ceux qui bientôt seront la France active et agissante, l'espoir sans bornes que la patrie met en leur jeunesse, en leurs talents, en leurs vertus, pour le relèvement de sa puissance et de sa gloire. (Nouveaux applaudissements.)

Mes chers concitoyens, par ces quelques paroles, vous pouvez déjà comprendre et juger que nous devons être, que nous sommes bien loin et bien au-dessus des querelles mesquines et des récriminations vraiment

misérables soulevées autour de cette question, résolue dès qu'elle a été posée, de la réunion des quatre Facultés en un centre unique d'établissement supérieur, destiné à rayonner comme la lumière sur toute la région du nord de la France.

Où donc ce grand établissement pouvait-il être mieux placé, pour vivre, prospérer et fleurir, sinon dans cette ville qui est^ elle-même devenue comme un modèle pour toutes les cités qui veulent se développer à force do travail et d'énergie, de sacrifices dans le présent et de confiance dans l'avenir? C'est tout ce que je dirai sur une affaire qui a trop passionné les esprits pour ne pas les diviser. C'est à nous, à notre activité, à notre dévouement à la jeunesse et à la science qu'il appartient de faire fructifier notre œuvre : c'est au temps qu'il appartient de dissiper les préventions, de redresser les erreurs et d'apaiser les passions. Laissons faire le temps : il travaillera pour nous et avec nous. (Très bien ! très bien I et bravos.)

Mais, messieurs, toute cette émotion qui va se calmer ne doit pas nous empêcher de témoigner notre gratitude à Lille, à ses conseils élus, à ses généreux citoyens. C'est Lille qui a fait tout ce que nous voyons, et l'État n'a guère fait qu'accepter son concours et seconder ses eff'orts.

Il me semble qu'en se tenant dans ces limites, l'État est resté dans son rôle, qui est de susciter, de fortifier les initiatives locales, d'appeler les conseils élus à partager sa responsabilité dans l'exécution des résolutions les plus hardies comme les plus heureuses, d'encourager toutes les bonnes volontés, de mettre les citoyens dans la bonne voie et sur le droit chemin, en leur assignant comme but de leurs efforts ce grand idéal qui est le signe de noblesse des nations, et dont il a la garde.

Telle a été l'action de l'État dans sa collaboration

avec la cité lilloise, mais Lille a eu la meilleure part : elle a non seulement donné ses deniers, mais elle a apporté un autre tribut, une autre force d'une puissance et d'un prix qui valent bien le prix et la puissance de l'argent; elle a mis dans l'oeuvre commune une persistance dans la volonté, une persévérance dans le sacrifice dont nous recueillons aujourd'hui tous les bienfaits. (Assentiment général et applaudissements.)

Grâces soient donc rendues à cette noble ville! Elle a mérité de devenir ainsi la métropole savante et lettrée de cette région du Nord, dont elle était déjà la métropole industrielle et commerciale. C'est ainsi que les villes comme les hommes poursuivent leurs destinées par le travail, par l'esprit d'entreprise, par le sentiment du devoir à remplir envers les générations qui sont appelées à nous remplacer sur le terrain de la lutte pour la vie. Toute école que l'on fonde et que l'on ouvre est moins une œuvre du présent qu'une œuvre d'avenir. (Oui ! oui! Applaudissements.) Lille, s'élevant au-dessus des préoccupations de l'égoïsme, a travaillé à sa prospérité en même temps qu'à sa grandeur future. Qui donc pourrait lui savoir mauvais gré de sa prévoyance? C'était sur ce terrain que devaient éclater les rivalités. (Marques d'assentiment.)

Toutefois, messieurs, ce serait rabaisser les mérites de Lille que de réduire à cette vue, pourtant déjà si grande, le dessein que la métropole du Nord a poursuivi, en prodiguant les sommes d'argent les plus considérables pour l'édification, l'extension, l'aménagement , l'entretien du vaste institut d'enseignement supérieur que, dès le premier jour, elle s'est considérée comme appelée à posséder sans contestation possible. Lille n'a pas voulu travailler pour elle seule et pour la région dont elle est le centre ; Lille a multiplié les sacrifices pour concourir à l'œuvre commune du renouvellement complet, de la rénovation intégrale de notre

système général d'enseignement public. Dans cette œuvre nécessaire, elle a tenu à prendre sa part, une part proportionnée moins à son importance qu'à son dévouement, Lille, ville républicaine, a voulu travailler pour la République; Lille, ville patriote, a voulu travailler pour la France.

Certes, nulle époque n'a plus fait que la nôtre pour l'instruction populaire. C'était un des devoirs du gouvernement républicain fondé sur le suffrage universel, mais ce n'est pas seulement sous l'empire de ce devoir nécessaire que la démocratie républicaine et ses représentants dans tous les conseils élus ont couru à la réforme de l'enseignement public à tous les degrés, comme l'on court au plus pressé, pour satisfaire au besoin immédiat, pour parer au danger imminent.

En même temps que l'instruction populaire, avec ses trois caractères de gratuité, d'obligation et de laïcité, était considérée comme une dette de l'État envers tous les citoyens, s'établissait peu à peu dans les esprits cette idée que l'instruction est une condition de sécurité nationale, et que la science, qui renouvelle tout, dans le monde de la pensée comme dans le monde de l'industrie, est une des plus grandes forces, aussi bien que la première des richesses d'un peuple laborieux et libre, exposé à tous les hasards, à toutes les luttes de la concurrence étrangère.

La France républicaine s'est mise à faire de l'instruction générale de ses enfants comme un particulier fait du placement du plus clair et du plus net de sa fortune, c'est-à-dire la ressource suprême de ses jours difficiles, la meilleure garantie de son existence dans les temps d'épreuve; et ainsi les questions d'enseignement public ont passé au premier rang des préoccupations nationales, ainsi s'élèvent sous nos yeux des générations entières de jeunes Français qui auront de la science, de ses avantages sociaux plus grands encore

que tous les bienfaits et les profits qu'un individu peut en tirer, une tout autre idée que celle qui nous en avait été donnée h nous-mêmes.

C'est là, messieurs, ce qui explique et justifie la faveur qui s'est attachée à la création de ces grands centres d'instruction générale comme celui que nous inaugurons aujourd'hui. La démocratie ne se trompe pas sur la portée d'une œuvre comme celle-ci : elle a l'instinct, elle aura bientôt la notion précise que cette œuvre est par excellence une œuvre destinée à lui profiter, à augmenter son bien-être par un accroissement de richesse, à relever sa moralité et sa dignité par l'élévation même des connaissances générales. (Applaudissements.)

On ne s'expliquerait pas autrement la popularité si légitime et si universelle dont jouissent nos établissements d'enseignement supérieur dans les villes où la démocratie est toute-puissante. La République et la science apparaissent au peuple comme deux sœurs qui s'appuient l'une sur l'autre.

C'est une erreur de croire que les foules ne comprennent pas que, dans ces cours, ces conférences, ces laboratoires, ces bibliothèques de nos Facultés, on ne fait pas seulement comme autrefois des avocats et des médecins, mais que l'on y travaille maintenant à faire avancer la science elle-même.

L'étude pour l'étude, le culte de la vérité recherchée pour elle-même sont les conditions nécessaires du progrès de l'esprit humain. Une pareille conception a été lente à se former et à se produire, mais elle commence à se répandre ; et ce n'est pas un des moindres bienfaits de la réforme de nos hautes études, réforme qui ne fait que commencer, qu'il faut poursuivre et que l'État ne pourrait mener à bonne fin, s"i! iiTtait pas aidé par des municipalités intelligenl» s .[ liardics comme celle de Lille.

INSTALLATION DES FACULTÉS DE LILLli 30i

Ce n'est pas tout, messieurs, et je ne voudrais pas finir sans vous dire toute ma pensée sur une des questions les plus graves qui me semblent engagées dans cette réforme de l'instruction publique. La démocratie, puissance jeune, inexpérimentée, est toute prête à se laisser enivrer par le sentiment de sa souveraineté, qu'elle confond trop souvent avec une sorte d'irresponsabilité dont elle aurait le privilège, et sans laquelle ses flatteurs se plaisent à lui faire croire qu'elle ne serait pas vraiment libre. Messieurs, c'est contre de tels enivrements qu'il faut mettre en garde notre démocratie, si nous l'aimons d'un amour raisonnable et viril.

Pour avertir le peuple, pour lui dire la vérité sans complaisance, pour le servir sans bassesse, il faut de toute nécessite élever des hommes; il ne faut pas craindre de les demander à la démocratie, de les chercher dans son sein, de les prendre en bas pour les attirer vers les hauteurs. La fonction suprême de l'enseignement supérieur est de constituer au-dessus de la démocratie une élite tirée d'elle-même. (Vifs applaudissements.) Cette élite ne doit pas être fermée : au contraire, tous, quelles que soient les conditions de leur naissance ou de leur fortune, doivent pouvoir y aspirer, y être admis, y prendre place pour y jouer leur rôle et remplir leur fonction. Comme la science et la lumière, la démocratie doit repartir d'en haut pour se répandre dans les dernières profondeurs. (Nouveaux applaudissements.)

Rien n'est sain et fortifiant comme un bon exemple donné avec simplicité et droiture par un homme d'intelligence et de cœur, qui ne se réclame que dç son mérite et de son dévouement, pour prétendre à être écouté. Ce sont là les vrais chefs qu'il faut à notre démocratie. C'est à vous, maîtres de la jeunesse, que revient la tâche et qu'appartiendra l'honneur de les lui

donner. Là est votre office magnifique d'instituteurs; ]à aussi le grand, le suprême service qu'attendent de vous la République et la France. (Adhésion générale et applaudissements. — Cris de : Yive la République!)

Hommes de science et d'étude, professeurs savants et dévoués, gardez avec une piété tendre et vive ces écoles nouvelles, qui sont maintenant comme autant de sanctuaires où se conserve, avec toutes les grandes idées et tous les nobles sentiments, le culte même de la patrie.

Ah ! l'école, voilà désormais le temple de la foi des temps nouveaux! Cette foi se fondera, messieurs; elle sera profonde et sincère : déjà elle est en train de tout renouveler en ce pays. Quant à moi, si vous me permettez ce dernier mot, j'ose dire que, malgré les incertitudes, les tristesses et même les vilenies de l'heure présente, cette foi soutient tous ceux qui, aimant la France et connaissant par l'histoire de son passé toutes les ressources de son génie, ne veulent pas désespérer d'elle, et qui la voient déjà, glorieuse, rayonnante, ayant repris la place qui lui appartient à la tête des nations, à l'avant-garde de l'humanité. (Salves d'applaudissements. — Gris répétés de : Vive la France! Vive la RépubHque!)

(5 novembre)

Messieurs,

Je vous demande la permission de lever mon verre en l'honneur de M. le Président de la République (Assentiment unanime et applaudissements), dont M. le maire vient de prononcer le nom respecté et de parler en termes si touchants, si simples et si vrais. Boire à la santé de M. le Président de la République, aujourd'hui, c'est saluer soixante ans de civisme et de probité privée, à l'heure où éclate sur ce nom, jusqu'à présent en dehors et au-dessus de toutes. les attaques, tout un violent et indigne orage de boue qui ne peut l'atteindre, mais que nous devons secouer dans la honte et le mépris. (Très bien ! très bien ! vifs applaudissements et bravos.)

Je ne veux rien ajouter de plus sur ce point. La santé du Président de la République est un toast en quelque sorte obligatoire pour des républicains assis à un banquet, mais ce n'est pas à ce titre que je vous demande de vous associer aux paroles prononcées tout à l'heure, ce n'est pas un simple acte de loyalisme que je vous demande; permettez-moi de dire que c'est un

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