LA COMMISSION INTERNATIONALE! DE BEYROUTH
pables? Celui-ci eut l'habileté infernale de demander conseil à la commission sur la procédure à suivre contre les Druses, Fallait-il une procédure sommaire et expéditive, ou bien une procédure régulière et méthodique? Fallait-il mener tous les coupables à Beyrouth pour les y juger, ou instituer un tribunal déambulatoire? Quelles peines fallait-il infliger aux coupables? Questions adroites et insidieuses, dont chacune était un piège pour les commissaires. La justice expéditive, avec ses abus inévitables, pouvait paraître odieuse et attirer sur la commission les haines et les malédictions ; la procédure régulière impliquait avec elle des lenteurs et retardait l'œuvre essentielle de réorganisation. L'établissement du mode de procédure et des peines devait, en outre, susciter des discordes continuelles dans le sein de la commission ; les uns allaient réclamer l'indulgence pour les Druses et défendre certains fonctionnaires musulmans, les autres exiger des peines sévères et exemplaires.
Après de longs débats, on finit par décider que les coupa* blés devaient être désignés par les prélats chrétiens. C'était une maladresse. Les prélats ne purent cacher la profondeur de leurs ressentiments. Quatre mille six cents Druses furent par eux accusés de meurtre et de pillage et réclamés comme victimes expiatoires, à la grande indignation de lord Dufferin, qui réitérait ses accusations contre les chrétiens de vouloir exterminer toute la nation druse, forte seulement de huit mille adultes. Les prélats voulurent se contenter alors de seize cents têtes, sans calmer pour cela les colères du noble lord.
Celui-ci, profitant de ces maladresses, posa des conditions et demanda :
1" Qu'aucun Druse ne fut traduit devant le tribunal militaire, sans être accusé d'avoir assassiné de sang-froid un homme désarmé, une femme ou un enfant ;
2° Que le serment de deux témoins oculaires fut exigé pour servir de base à toute exécution capitale ;
3° Qu'en réglant le chiffre des condamnés à mort, on eût égard au nombre de Druses qui avaient été assassinés par les chrétiens, depuis l'arrivée de la commission en Syrie.
4° Que le degré de la peine capitale appliqué à la nation druse fût moindre que celui qu'on avait trouvé suffisant à Damas (1).
(1) Testa, op. ci/., t. VI, p. 219. Protocole de la XXI» séance 20 janvier 1861 (17 rédjeb 1277).
Ces conditions étaient tirées logiquement de la thèse anglaise qu'il n'y avait pas eu massacre des chrétiens par les Druses, mais guerre entre les deux peuplades. Si elles étaient acceptées, les Druses coupables échappaient tous, à quelques exceptions près, au châtiment suprême, car il leur était toujours facile de récuser les témoignages des Maronites et de prétendre qu'ils n'avaient jamais massacré de sang-froid.
Il y eut de nouvelles discussions interminables. Les commissaires constatèrent que l'enquête, notamment contre les fonctionnaires ottomans inculpés, avait été conduite en dehors de toute règle de justice; des documents compromettants n'avaient pas été saisis, ou avaient été soustraits des dossiers. Les peines prononcées contre les coupables, souvent dérisoires, ne répondaient jamais à la gravité de leurs fautes. Un grand nombre de Druses, plus de cinq cents, s'étaient aussi» à prix d'argent, soustraits à la justice.
Les commissaires français, prussien et russe avaient beau protester et réclamer entre autres des élévations de peines contre les officiers coupables, M.deWeckbecker leur objecta que la commission n'avait pas à s'ingérer dans les jugements. Lord Dufferin se livrait à des attaques passionnées contre les chrétiens, qui préparaient de nouvelles attaques contre les Druses, sur les excitations de leurs évêques et d'une sorte de conseil central, siégeant à Beyrouth, c Le clergé, prétendait-il, leur disait qu'ils seraient appuyés par les Puissances ; on attaquait, on molestait les Druses, qui, souvent, seraient obligés de se déguiser en chrétiens (1). » — Fuad-Pacha trop heureux de ces discordes, faisait remarquer d'un ton narquois aux commissaires qu'ils devaient se mettre d'accord, avant tout : tant que l'entente ne serait pas réalisée entre eux, il ne pourrait pas agir. Il eut encore l'audace, au mois de février 1861, de rendre les puissances en partie responsables de la situation en Syrie, car les Druses et les Maronites auraient résisté à leur souverain « se considérant comme appuyés par des influences étrangères ». La Porte n'avait rien fait, répétaitil, pour qu'on ne pût lui reprocher aucune mesure contre les chrétiens. C'était dire qu'elle aurait dû, dans l'intérêt de Tordre, agir contre les chrétiens, et qu'elle en avait été empêchée par les puissances (1).
(1) Testa, o/). cit., t, Vî, p. 258. 11 parla même d'une rupture diplomatique si les chefs druses étaient exécutés. Protocole de la XXVIII- séance, 29 avril 1861 (18chevval 1277).