IV. PROLONGATION OE INOCCUPATION FRANÇAISE
M. Thouvenel, cependant, ne désespérait pas d'arriver à une ententepourprolongerroccupation.il multipliait les assurances à lord Gowley que la France n'avait en Syrie aucun but intéressé, mais qu'elle entendait simplement y faire œuvre humanitaire, de concert avec l'Europe.
« Notre sentiment, lui dit-il, le 27 janvier, est simplement celui-ci : que nous rappellerons nos troupes en laissant ceux que nous sommes allés protéger dans une position pire que celle dans laquelle ils se trouvaient dans le passé. La Montagne avait alors à elle une administration fondée sur un arrangement conclu entre la Porte et les cinq puissances En ce moment, il n'y a plus du tout de gouvernement, sauf le pouvoir absolu de la Porte ; et ce que nous demandons, c'est qu'avant notre départ, un gouvernement soit installé, qui ne placera pas les Maronites dans une situation pire que l'ancienne. Nous aurons alors fait tout ce qu'il était possible de faire dans ces circonstances, et nous pourrons nous défendre devant le monde catholique, dans le cas où de nouvelles atrocités auraient lieu ; mais, dans la situation actuelle, si les massacres se renouvelaient par suite du départ de nos troupes, tout le blâme en retomberait sur nous. »
Peut-être fut-il imprudent, en rappelant, à la fin, ce protectorat des catholiques d'Orient, qui, depuis longtemps, portait ombrage à l'Angleterre : « Pas une malle n'arrive de Syrie qui n'apporte pétitions sur pétitions à l'Empereur pour lui demander de continuer sa protection, et il est vraiment difficile d'abandonner des gens qui, de tout temps, ont compté sur nous, car je ne vous dissimulerai pas que nous tenons beaucoup à conserver notre influence sur les Maronites (1). »
Aucune de ces considérations ne put faire revenir le Cabinet de Londres sur sa décision. Avec un acharnement toujours accru, il réclama le retrait des Français. Le 30 janvier, lord John Russell, essayant de réfuter les arguments de M. Thouvenel, remarqua, avec une ironie hautaine, que si Ton voulait attendre la réorganisation de la Montagne ou seulement le plan de la commission de Beyrouth, l'occupation pourrait durer longtemps encore. Tout au plus consentait-il au maintien, par la France et l'Angleterre, pendant le printemps et
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 304. Dépêche (extrait) de lord Cowley à lord John Russell, 28 janvier 4861 (10 rédjeb 1277).
l'été, d'une t force navale pour protéger et secourir les habitants chrétiens ». Et, raillant le protectorat français, c la responsabilité de la France, termina t-il, envers l'Europe et les Maronites, sera ainsi complètement mise à couvert (1) ».
Enfin, le 4 février, il écrivit brutalement que son gouvernement n'acceptait « aucun renouvellement de la convention du 5 septembre, à moins que la proposition ne reçût le consentement entier et volontaire de la Sublime-Porte (2); car, si les Turcs étaient incapables de gouverner la Syrie, ils le seraient encore deux ou trois mois plus tard ». Et laissant enfin percer les véritables inquiétudes de l'Angleterre : « Nous ne voulons pas créer en Orient un nouvel État pontifical (3), et donner h la France un nouveau prétexte d'occupation indéfinie (4). »
La presse britannique renchérit encore sur ce langage et, avec une rare acrimonie, dénonça ce qu'on appelait « les ambitions françaises ». « Ce n'est pas pour rien, disait la Salurday Review, que « Parlant pour la Syrie » est lair national de la dynastie napoléonienne. La conquête de la Syrie et de l'Egypte est l'idée favorite de l'esprit napoléonien. L'intrigue de la Syrie est un reste de vieil esprit d'agression inhérent au despotisme militaire des Bonaparte (5). »>
A Paris, lord Cowley insistait pour que l'évacuation fût terminée le 1er mai au plus tard, la mauvaise saison rendant l'embarquement très difficile et même périlleux au mois de mars (6).
Cependant les autres puissances ne prenaient pas cette attitude intransigeante. Seule, l'Autriche n'était pas favorable à une trop grande prolongation de 1 occupation, mais elle n'exigeait pas une évacuation précipitée. La Russie et la Prusse demandaient, d'accord avec la France, que la réorga-
(i) Id., ibid.% p. 306. Dépêche de lord John Russeïl à lord Cowley, 30 janvier «861 (18 rédjeb 1277).
(2) Testa, op. cit., \. VI, p. 307 et suiv. Dépêche du 0 février 1861 (28 rédjeb 1277).
(3) Les Etats pontificaux étaient alors occupés par des régiments français, chargés de les défendre contre les tentatives des Garibaldiens en Italie.
(4) Testa, op. cit., t. VI, p. 310.
(5) Cité par de la Gorce, op. cit., t. III, p. 339. (6; Testa, op. cit., t. VI, p. 308, 314.
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nisalion de la Syrie fût terminée avant le retrait des troupes (I). M. Thouvenel réunit à nouveau la conférence des puissances à Paris, le 10 février (2).
Les débats furent longs et passionnés par moments. Le représentant de la Porte s'opposa, dès le début, à la prolongation : « Son gouvernement, expliquait-il, s'est efforcé, dès l'origine, à remplir les devoirs que lui imposaient les événements dont la Syrie a été le théâtre, et il s'est mis sans retard en état d'y pourvoir ; il peut maintenir la tranquillité, et la convention du 5 septembre peut recevoir son exécution sans danger pour la conservation de Tordre. >
M. Thouvenel lui objecta que, d'après les rapports des agents français, de nouveaux troubles étaient à craindre et que les autorités ottomanes ne disposaient pas de moyens suffisants pour les empêcher. Rapprochant cette situation de l'esprit de la convention et des termes de l'article 5, il en conclut que le but que se proposaient les puissances ne se trouvait pas rempli, si les troupes françaises évacuaient la Syrie en ce moment. Dans son opinion, on mettrait fin à la garantie matérielle stipulée par la convention, avant d'y avoir substitué la garantie morale qu'offrirait l'organisation des pouvoirs publics, qui ne pouvaient être constitués sans que la commission internationale eût terminé les travaux. Or la commission était encore loin de toucher aux termes de son mandat. Le plénipotentiaire russe, M. de Kissélef, se rangea à cet avis. Mais lord Cowley opposa à la proposition française les objections tant de fois répétées, qu'il n'existait aucune connexité entre les travaux de la commission et la durée de l'occupation. Le but de la convention, d'arrêter l'effusion du sang par des mesures promptes et efficaces, était atteint. « C'est désormais à la puissance souveraine qu'il appartient exclusivement de pourvoir à la sécurité en Syrie, et le plénipotentiaire de la Turquie déclarant, avec raison, selon lui, que son gouvernement peut prévenir de nouveaux troubles,
il n'y a nulle raison de relarder le départ des troupes >
Lord Cowley ajouta qu'on pourrait appuyer la Porte dans
(1) Testa, op. cit., t. VI, p. 303 et 320.
(2) Voir le procès- verbal de la conférence du 19 février 1861, dans Testa, op. cit., t. VI, p. 309 etsuiv., et Marlens, Nouveau recueil général des traités, continué par Samwer, t. XVII, 2« partie, p. 92 et suiv.
l'œuvre de pacification et contribuer à la répression de nouveaux désordres, en entretenant sur les côtes de Syrie « une station combinée des forces navales » des puissances. « La présence des pavillons étrangers sur le littoral suffira, dît-il, par son influence morale, pour contenir les mauvaises passions des habitants du Liban. Du reste, rien ne serait plus facile que de débarquer une partie des équipages. »
Cette fois-ci, l'Angleterre devait se heurter à l'opposition de la Turquie elle-même. M. Thouvenel eut la satisfaction d'entendre Vefik Effendi dire « qu'en principe, il ne pourrait admettre aucune distinction entre l'occupation par des troupes de terre et le débarquement des équipages ».
Lord Cowley était pris à son propre piège, d'autant plus que les plénipotentiaires russe et prussien se hâtèrent de lui répondre à leur tour que les vaisseaux ne pourraient fouiller ni l'arrière-pays, ni la Montagne. Finalement, sur lavis de M. de Kisselef, la conférence parut tomber d'accord pour prolonger l'occupation pendant deux mois et « remettre toute résolution au terme de ce délai, époque à laquelle la conférence serait mieux édifiée sur la situation des choses en Syrie ».
Le représentant turc voulut bien consentir « qu'il pourrait transmettre à sa Cour une proposition qui conduirait à signer une convention prolongeant pour tout délai le terme de l'occupation, jusqu'au premier mai prochain ». Mais, auparavant, il avait bien tenu à montrer une fois de plus, que, pour la Porte, l'article 9 du traité de Paris ne donnait à l'Europe aucun droit de contrôle en Turquie, et à déclarer c qu'il ne saurait accepter, pour son gouvernement, l'obligation de justifier des moyens nécessaires au maintien de la sécurité sur son propre territoire ».
Ainsi, toute l'œuvre du Congrès de Paris, et les promesses du Hatti Hamayoun, en faveur des chrétiens sujets du Sultan, étaient remises en question. L'audace des Turcs croissait au fur et à mesure que s'accentuait l'antagonisme entre la France et 1 Angleterre. La politique anglaise, depuis 1857, ne paraissait avoir que trop bien réussi.
Les plénipotentiaires se séparèrent sans avoir pris de décisions fermes et demandèrent de nouvelles instructions à leurs gouvernements respectifs.
M. Thouvenel ne pouvait être que médiocrement satisfait